M. Dupin, passant à l'exécution, continue ainsi:

«Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d'Enghien a été tué de nuit.

Cet horrible sacrifice devait se {p.427} consommer dans l'ombre, afin

qu'il fût dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même

celles qui prescrivaient la publicité de l'exécution.»

Le jurisconsulte vient aux irrégularités dans l'instruction:

«L'article 19 de la loi du 13 brumaire an V porte qu'après avoir clos

l'interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de _faire choix d'un

ami pour défenseur_.--Le prévenu aura _la faculté de choisir ce

défenseur_ dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux;

s'il déclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour

lui.

«Ah! sans doute le prince n'avait point _d'amis_[359] parmi ceux qui

l'entouraient; la cruelle déclaration lui en fut faite par un des

fauteurs de cette horrible scène!... Hélas! que n'étions-nous

présents! que ne fut-il permis au prince de faire un appel au barreau

de Paris! Là, il eût trouvé des amis de son malheur, des défenseurs de

son infortune. C'est en vue de rendre ce jugement présentable aux yeux

du public qu'on paraît avoir préparé plus à loisir une nouvelle

rédaction. La substitution tardive d'une seconde rédaction, en

apparence plus régulière que la première (bien qu'également injuste),

n'ôte rien à l'odieux d'avoir fait périr le duc d'Enghien sur un

croquis de jugement signé à la hâte, et qui n'avait pas encore reçu

son complément.»

[Note 359: Allusion à une abominable réponse qu'on

aurait faite, dit-on, à M. le duc d'Enghien. CH.]

Telle est la lumineuse brochure de M. Dupin. Je ne sais toutefois si,

dans un acte de la nature de celui qu'examine l'auteur, le plus ou le

moins de régularité tient une place importante: qu'on eût étranglé le

duc {p.428} d'Enghien dans une chaise de poste de Strasbourg à Paris,

ou qu'on l'ait tué dans le bois de Vincennes, la chose est égale. Mais

n'est-il pas providentiel de voir des hommes, après longues années,

les uns démontrer l'irrégularité d'un meurtre auquel ils n'avaient

pris aucune part, les autres accourir, sans qu'on le leur demandât,

devant l'accusation publique? Qu'ont-ils donc entendu? quelle voix

d'en haut les a sommés de comparaître?

* * * * *

Après le grand jurisconsulte, voici venir un vétéran aveugle[360]: il

a commandé les grenadiers de la vieille {p.429} garde; c'est tout

dire aux braves. Sa dernière blessure, il l'a reçue de Malet, dont le

plomb impuissant est resté perdu dans un visage qui ne s'est jamais

détourné du boulet. _Frappé de cécité, retiré du monde, n'ayant pour

consolation que les soins de sa famille_ (ce sont ses propres

paroles), le juge du duc d'Enghien semble sortir de son tombeau à

l'appel du souverain juge; il plaide sa cause[361] sans se faire

illusion et sans s'excuser:

«Qu'on ne se méprenne point, dit-il, sur mes intentions. Je n'écris

point par peur, puisque ma personne est sous la protection de lois

émanées du trône même, et que, sous le gouvernement d'un roi juste, je

n'ai rien à redouter de la violence et de l'arbitraire. J'écris pour

dire la vérité, même en tout ce qui peut m'être contraire. Ainsi, je

ne prétends justifier ni la forme, ni le fond du jugement, mais je

veux montrer sous l'empire et au milieu de quel concours de

circonstances il a été rendu; je veux éloigner de moi et de mes

collègues l'idée que nous ayons agi comme des hommes de parti. Si l'on

doit nous blâmer encore, je veux aussi qu'on dise de nous: _Ils ont

été bien malheureux!_»

[Note 360: Le général _Hulin_. Il avait été l'un

des _vainqueurs de la Bastille_. Génevois

d'origine, mais né à Paris vers 1759, ancien

horloger, suivant les uns, engagé au régiment de

Champagne, suivant d'autres, ci-devant domestique

(chasseur) du marquis de Conflans, selon son propre

dire consigné dans un mémoire signé de son nom, il

était, en 1789, directeur de la buanderie de la

Briche, près Saint-Denis. Emprisonné sous la

Terreur, il prit du service après sa libération

dans la première armée d'Italie, où il se fit

apprécier de Bonaparte, et se trouva tout prêt à le

seconder au 18 brumaire. Il était, lors de

l'affaire du duc d'Enghien, commandant des

grenadiers à pied de la garde des consuls. À la

suite de l'exécution du prince, Bonaparte lui

témoigna sa satisfaction, en le nommant

successivement général de division, grand-officier

de la Légion d'honneur, comte de l'Empire avec une

dotation de 25 000 francs. Il était en 1812

commandant de la place de Paris, et c'est à lui

qu'on doit en partie l'échec de la conspiration du

général Malet. Blessé par celui-ci d'un coup de

pistolet à la mâchoire, il reçut du peuple de

Paris, qui l'aimait assez à cause de sa taille

colossale, le petit sobriquet d'amitié de

_Bouffe-la-Balle_. Malgré son rôle dans l'affaire

du duc d'Enghien (ou peut-être à cause de ce rôle),

il fut des premiers à se rallier aux Bourbons, au

mois d'avril 1814. Il est vrai qu'il revint à

l'Empire avec le même empressement pendant les

Cent-Jours et fut alors rappelé au commandement de

Paris. Banni de France en 1816, il y put rentrer

trois ans après, et ne mourut qu'en 1841. (Voir

_les Hommes du 14 Juillet_, par Victor Fournel.)]

[Note 361: Sa brochure a pour titre: «_Explications

offertes aux hommes impartiaux par M. le comte

Hulin, au sujet de la Commission militaire

instituée en l'an XII pour juger le duc

d'Enghien_.--1823.]

Le général Hulin affirme que, nommé président d'une commission

militaire, il n'en connaissait pas le but; qu'arrivé à Vincennes, il

l'ignorait encore; que les autres membres de la commission

l'ignoraient également; que le commandant du château, M. Harel[362],

{p.430} étant interrogé, lui dit ne rien savoir lui-même, ajoutant

ces paroles: «Que voulez-vous? je ne suis plus rien ici. Tout se fait

sans mes ordres et ma participation: c'est un autre qui commande ici.»

[Note 362: On trouve de curieux détails sur ce

personnage dans les _Mémoires de M. de Bourrienne_,

tome IV, pages 190 et suivantes. En 1800, le

citoyen Jacques _Harel_, âgé de 45 ans, capitaine à

la suite de la 45e demi-brigade, aigri par la

destitution qui l'avait frappé, à bout de

ressources, lia partie avec Céracchi, Aréna,

Topino-Lebrun, Demerville et autres mécontents, et

forma avec eux le projet de tuer le Premier Consul.

Effrayé bientôt d'être entré dans le complot, il se

résolut à le dénoncer, et ce fut Bourrienne, alors

secrétaire de Bonaparte, qui reçut ses confidences.

Il ne convenait pas aux desseins du Premier Consul

que cette affaire fût arrêtée dans le début; il lui

importait, au contraire, de pouvoir la présenter

comme très grave. Ordre fut donné au dénonciateur

de continuer ses rapports avec les conjurés.

Lorsqu'il vint annoncer que ceux-ci n'avaient pas

d'argent pour acheter des armes, on lui remit de

l'argent. Lorsqu'il vint dire, le lendemain, que

les armuriers, ne les connaissant pas, refusaient

de leur remettre les armes demandées, la police

leur délivra, par l'intermédiaire d'Harel,

l'autorisation nécessaire. Harel comparut au procès

comme témoin, et sur sa déposition Demerville,

Aréna, Céracchi et Topino-Lebrun furent condamnés à

mort. Pour lui, il reçut sa récompense: il fut

réintégré dans les cadres de l'armée et nommé

commandant du château de Vincennes.--Voir, outre

les _Mémoires_ de Bourrienne, le _Procès instruit

par le Tribunal criminel du département de la Seine

contre Demerville, Céracchi, Aréna et autres,

prévenus de conspiration contre la personne du

premier Consul Bonaparte_; un volume in-8{o}.

Pluviôse an IX.]

Il était dix heures du soir quand le général Hulin fut tiré de son

incertitude par la communication des pièces.--L'audience fut ouverte à

minuit, lorsque l'examen du prisonnier par le capitaine-rapporteur eut

été fini. «La lecture des pièces, dit le président de la commission,

donna lieu à un incident. Nous remarquâmes qu'à la fin de

l'interrogatoire subi devant le capitaine-rapporteur, le prince, avant

de signer, {p.431} _avait tracé de sa propre main, quelques lignes où

il exprimait le désir d'avoir une explication avec le premier consul_.

Un membre fit la proposition de transmettre cette demande au

gouvernement. La commission y déféra; mais, au même instant, le

général, qui était venu se poster derrière mon fauteuil, nous

représenta que cette demande était _inopportune_. D'ailleurs, nous ne

trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous autorisât à

surseoir. La commission passa donc outre, se réservant, après les

débats, de satisfaire aux voeux du prévenu.»

Voilà ce que raconte le général Hulin. Or, on lit cet autre passage

dans la brochure du duc de Rovigo: «Il y avait même assez de monde

pour qu'il m'ait été difficile, étant arrivé des derniers, de pénétrer

derrière le siège du président, où je parvins à me placer.»

C'était donc le duc de Rovigo qui s'était _posté derrière le fauteuil_

du président? Mais lui, ou tout autre, ne faisant pas partie de la

commission, avait-il le droit d'intervenir dans les débats de cette

commission et de représenter qu'une demande était _inopportune_?

Écoutons le commandant des grenadiers de la vieille garde parler du

courage du jeune fils des Condé; il s'y connaissait:

«Je procédai à l'interrogatoire du prévenu; je dois le dire, il se

présenta devant nous avec une noble assurance, repoussa loin de lui

d'avoir trempé directement ni indirectement dans un complot

d'assassinat contre la vie du premier consul; mais il avoua aussi

avoir porté les armes contre la France, disant avec un courage et une

fierté qui ne nous {p.432} permirent jamais, dans son propre intérêt,

de le faire varier sur ce point: _Qu'il avait soutenu les droits de sa

famille, et qu'un Condé ne pouvait jamais rentrer en France que les

armes à la main. Ma naissance, mon opinion_, ajouta-t-il, _me rendent

à jamais l'ennemi de votre gouvernement_.

«La fermeté de ses aveux devenait désespérante pour ses juges. Dix

fois nous le mîmes sur la voie de revenir sur ses déclarations,

toujours il persista d'une manière inébranlable: _Je vois_, disait-il

par intervalles, _les intentions honorables des membres de la

commission, mais je ne peux me servir des moyens qu'ils m'offrent_. Et

sur l'avertissement que les commissions militaires jugeaient sans

appel: _Je le sais_, me répondit-il, _et je ne me dissimule pas le

danger que je cours; je désire seulement avoir une entrevue avec le

premier consul_.»

Est-il dans toute notre histoire une page plus pathétique? La nouvelle

France jugeant la France ancienne, lui rendant hommage, lui présentant

les armes, lui faisant le salut du drapeau en la condamnant; le

tribunal établi dans la forteresse où le grand Condé, prisonnier,

cultivait des fleurs; le général des grenadiers de la garde de

Bonaparte, assis en face du dernier descendant du vainqueur de Rocroi,

se sentant ému d'admiration devant l'accusé sans défenseur, abandonné

de la terre, l'interrogeant tandis que le bruit du fossoyeur qui

creusait la tombe se mêlait aux réponses assurées du jeune soldat!

Quelques jours après l'exécution, le général Hulin s'écriait: «Ô le

brave jeune homme! quel courage! Je voudrais mourir comme lui.»

{p.433} Le général Hulin, après avoir parlé de la _minute_ et de la

_seconde_ rédaction du jugement, dit: «Quant à la seconde rédaction,

la seule vraie, comme elle ne portait pas l'ordre _d'exécuter de

suite_, mais seulement _de lire de suite_ le jugement au condamné,

_l'exécution de suite_ ne serait pas le fait de la commission, mais

seulement de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre de

brusquer cette fatale exécution.

«Hélas! nous avions bien d'autres pensées! À peine le jugement fut-il

signé, que je me mis à écrire une lettre dans laquelle, me rendant en

cela l'interprète du voeu unanime de la commission, j'écrivais au

premier consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné le

prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer de

remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous avait pas

permis d'éluder.

«C'est à cet instant qu'un homme[363], qui s'était constamment tenu

dans la salle du conseil, et que je nommerais à l'instant, si je ne

réfléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas

d'accuser...--Que faites-vous là? me dit-il en s'approchant de

moi.--J'écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le

voeu du conseil et celui du condamné.--Votre affaire est finie, me

dit-il en reprenant la plume: maintenant cela me regarde.

[Note 363: Le général Savary.]

«J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu'il

voulait dire: _Cela me regarde d'avertir le premier consul_. La

réponse, entendue en ce sens, {p.434} nous laissait l'espoir que

l'avertissement n'en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il

venu à l'idée que qui que ce fût auprès de nous _avait l'ordre de

négliger les formalités voulues par les lois?_»

Tout le secret de cette funèbre catastrophe est dans cette déposition.

Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille,

avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces

dernières paroles:

«Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule

contigu à la salle des délibérations. Des conversations particulières

s'étaient engagées; j'attendais ma voiture, qui n'ayant pu entrer dans

la cour intérieure, non plus que celles des autres membres, retarda

mon départ et le leur; nous étions nous-mêmes enfermés, sans que

personne pût communiquer au dehors, lorsqu'une explosion se fit

entendre: bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça

de terreur et d'effroi.

«Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut

point autorisée par nous: notre jugement portait qu'il en serait

envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre

de la justice, et au général en chef gouverneur de Paris.

«L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce

dernier; les copies n'étaient point encore expédiées; elles ne

pouvaient pas être terminées avant qu'une partie de la journée ne fût

écoulée. Rentré dans Paris, j'aurais été trouver le gouverneur, le

premier consul, que sais-je! Et tout {p.435} à coup un bruit affreux

vient nous révéler que le prince n'existe plus!

«Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette

exécution funeste _avait des ordres: s'il n'en avait point, lui seul

est responsable; s'il en avait, la commission, étrangère à ces ordres,

la commission, tenue en chartre privée_, la commission, dont le

dernier voeu était pour le salut du prince, n'a pu ni en prévenir ni

en empêcher l'effet. On ne peut l'en accuser.

«Vingt ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de mes regrets. Que

l'on m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y consens; qu'on me reproche

une obéissance à laquelle aujourd'hui je saurais bien me soustraire

dans de pareilles circonstances; mon attachement à un homme que je

croyais destiné à faire le bonheur de mon pays; ma fidélité à un

gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession

de mes serments; mais qu'on me tienne compte, ainsi qu'à mes

collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons

été appelés à prononcer.»

La défense est faible, mais vous vous repentez, général: paix vous

soit! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé,

vous irez rejoindre, à la garde avancée des morts, le dernier conscrit

de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de

partager son lit avec le grenadier de la vieille garde; la France de

Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.

{p.436} M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son

rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J'avais été

longtemps sous le pouvoir du ministre de la police; il tomba sous

l'influence qu'il supposait m'être rendue au retour de la légitimité:

il me communiqua une partie de ses _Mémoires_. Les hommes, dans sa

position, parlent de ce qu'ils ont fait avec une merveilleuse candeur;

ils ne se doutent pas de ce qu'ils disent contre eux-mêmes: s'accusant

sans s'en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu'il y ait une autre

opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s'étaient chargés,

et sur la conduite qu'ils ont tenue. S'ils ont manqué de fidélité, ils

ne croient pas avoir violé leur serment; s'ils ont pris sur eux des

rôles qui répugnent à d'autres caractères, ils pensent avoir rendu de

grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les

excuse.

M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la

mort du duc d'Enghien; il voulait connaître ma pensée, précisément

parce qu'il savait ce que j'avais fait; je lui sus gré de cette marque

d'estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai

de ne rien publier. Je lui dis: «Laissez mourir tout cela; en France

l'oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon

d'un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand; or, vous ne

justifiez pas assez le premier, et n'accusez pas assez le second. Vous

prêtez le flanc à vos ennemis; ils ne manqueront pas de vous répondre.

Qu'avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la

gendarmerie d'élite à Vincennes? Il ignorait la part directe que vous

avez eue dans cette action de {p.437} malheur, et vous la lui

révélez. Général, jetez le manuscrit au feu: je vous parle dans votre

intérêt.»

Imbu des maximes gouvernementales de l'Empire, le duc de Rovigo

pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime; il

avait la conviction que sa brochure[364] lui rouvrirait la porte des

Tuileries.

[Note 364: La brochure de Savary, comme celles de

M. Dupin et du général Hulin, parut en 1823, avec

ce titre: _Extrait des Mémoires du duc de Rovigo,

concernant la catastrophe de M. le duc d'Enghien_.]

C'est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se

dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l'inculpé venu me

demander asile pendant la nuit; il n'accepta point la protection de

mon foyer.

M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt[365] qu'il

ne nomme point; il parle de l'enlèvement à Ettenheim, du passage du

prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une

expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary était

revenu à la Malmaison. Il est appelé à {p.438} cinq heures du soir,

le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une

lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris.

Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations

extérieures, reçoit l'ordre de prendre la gendarmerie d'élite et

d'aller à Vincennes. Il s'y rend à huit heures du soir et voit arriver

les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l'on

jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s'asseoir

derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d'Enghien, à

peu près comme les rapporte le procès-verbal de l'unique séance. Il

m'a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières

explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et,

comme un homme qui résigne sa vie, dit au président: «Monsieur, je

n'ai plus rien à dire.»

[Note 365: Armand-Louis-Augustin, marquis de

_Caulaincourt_ (1773-1827). Il reçut de l'Empereur

les fonctions de grand écuyer et le titre de _duc

de Vicence_. Ambassadeur à Saint-Pétersbourg de

1807 à 1811, ministre des relations extérieures en

1813, il représenta la France au congrès de

Châtillon (janvier 1814). Rappelé au ministère des

affaires étrangères pendant les Cent-Jours, il fit,

après la seconde abdication, partie de la

Commission de gouvernement présidée par

Fouché.--L'enlèvement du duc d'Enghien à Ettenheim

fut bien moins une expédition militaire qu'un coup

de main de police. Caulaincourt, à ce moment

général de brigade et aide de camp du premier

Consul, en fut chargé avec le général Ordener. Tous

les deux prêtèrent la main au guet-apens; mais le

rôle de Caulaincourt s'aggravait ici de cette

circonstance qu'il avait été page du prince de

Condé, et, comme tel, élevé pendant quelque temps

auprès du duc d'Enghien.]

M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n'était point mystérieuse:

«Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour

tous ceux qui pouvaient s'y rendre à _cette heure_.» M. Dupin avait

déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M.

Achille Roche[366], qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s'écrie:

«La séance ne fut point mystérieuse! À minuit! elle se tint dans la

{p.439} partie habitée du château; dans la partie habitée d'une

prison! Qui assistait donc à cette séance? des geôliers, des soldats,

des bourreaux.»

[Note 366: Achille _Roche_, publiciste (1801-1834).

Il fut secrétaire de Benjamin Constant. Il est

l'auteur de deux ouvrages qui eurent, en leur

temps, quelque succès: l'_Histoire de la Révolution

française_, en un volume (1825); _le Fanatisme,

extrait des Mémoires d'un Ligueur_ (4 vol. in-12),

1827. L'écrit dont Chateaubriand cite ici quelques

passages, et qui parut en 1823, est intitulé: _De

Messieurs le duc de Rovigo et le prince de

Talleyrand_, par _Achille Roche_.]

Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu

du coup de foudre que M. le duc de Rovigo; écoutons-le:

«Après le prononcé de l'arrêt, je me retirai avec les officiers de mon

corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j'allai rejoindre

les troupes qui étaient sur l'esplanade du château. L'officier qui

commandait l'infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion

profonde, qu'on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de

la commission militaire:--Donnez-le, répondis-je.--Mais où dois-je le

placer?--Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les

habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour

se rendre aux divers marchés.

«Après avoir bien examiné les lieux, l'officier choisit le fossé comme

l'endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d'Enghien y

fut conduit par l'escalier de la tour d'entrée du côté du parc, et y

entendit la sentence, qui fut exécutée.»

Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l'auteur du mémoire:

«Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse: c'est

ce qui a fait dire qu'on l'avait creusée avant le jugement.»

Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables: «M. de Rovigo

prétend,» dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, «qu'il

a obéi! Qui lui a transmis l'ordre d'exécution? Il parait que c'est un

M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce {p.440} soit ou ne soit pas ce M.

Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne

réclamera pas aujourd'hui, sans doute, la gloire qu'il attribue à cet

officier. On accuse M. de Rovigo d'avoir hâté cette exécution; ce

n'est pas lui, répond-il: un homme qui est mort lui a dit qu'on avait

donné des ordres pour la hâter.»

Le duc de Rovigo n'est pas heureux au sujet de l'exécution, qu'il

raconte avoir eu lieu de jour: cela d'ailleurs ne changeant rien au

fait, n'ôterait qu'un flambeau au supplice.

«À l'heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le

général, une lanterne pour voir un homme à _six pas_! Ce n'est pas que

le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein; comme il était tombé

toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide

qui retardait son apparition. L'exécution a eu lieu à six heures du

matin, le fait est attesté par des _pièces irrécusables_.»

Et le général ne fournit ni n'indique ces pièces. La marche du procès

démontre que le duc d'Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut

fusillé de suite. Ces mots, deux heures du matin, écrits d'abord à la

première minute de l'arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le

procès-verbal de l'exhumation prouve, par la déposition de trois

témoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci

avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s'effectua de nuit.

M. Dupin aîné rappelle la circonstance d'un falot attaché sur le coeur

du duc d'Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu, à même

intention, d'une main ferme, par le prince. Il a été question {p.441}

d'une grosse pierre retirée de la fosse, et dont on aurait écrasé la

tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s'être vanté de

posséder quelques dépouilles de l'holocauste: j'ai cru moi-même à ces

bruits; mais les pièces légales prouvent qu'ils n'étaient pas fondés.

Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins

et chirurgiens, pour l'exhumation du corps, il a été reconnu que la

tête était brisée, que la _mâchoire supérieure, entièrement séparée

des os de la face, était garnie de douze dents; que la mâchoire

inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux,

et ne présentait plus que trois dents_.

Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds;

les vertèbres du cou avaient une chaîne d'or.

Le second procès-verbal d'exhumation (à la même date, 20 mars 1816),

le _procès-verbal général_, constate qu'on a retrouvé, avec les restes

du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d'or,

soixante-dix pièces d'or renfermées dans des rouleaux cachetés, des

cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant

l'empreinte des balles qui l'avaient traversée.

Ainsi, M. de Rovigo n'a rien pris des dépouilles; la terre qui les

retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général; une

lanterne n'a point été attachée sur le coeur du prince, on en aurait

trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée; une grosse

pierre n'a point été retirée de la fosse; le feu du piquet _à six pas_

a suffi pour mettre en pièces la {p.442} tête, pour _séparer la

mâchoire supérieure des os de la face_, etc.

À cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l'immolation

pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif,

et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d'Enghien: «Ici est

le _corps_ de très-haut et puissant prince du sang, pair de France,

_mort_ à Vincennes le 21 mars 1804, âgé de 31 ans 7 mois et 19 jours.»

Le _corps_ était des os fracassés et nus; le _haut et puissant

prince_, les fragments brisés de la carcasse d'un soldat: pas un mot

qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans

cette épitaphe gravée par une famille en larmes; prodigieux effet du

respect que le siècle porte aux oeuvres et aux susceptibilités

révolutionnaires! On s'est hâté de même de faire disparaître la

chapelle mortuaire du duc de Berri.

Que de néants! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous

n'avez été occupés que d'exhumations et de funérailles; votre temps de

vie était passé. Dieu l'a voulu! L'ancienne gloire de la France périt

sous les yeux de l'ombre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes:

peut-être était-ce au lieu même où Louis IX, _à qui l'on n'alloit que

comme à un saint_, s'asseyoit sous un chesne, et où tous ceux qui

avoient affaire à luy venaient luy parler sans empeschement

d'huissiers ni d'autres; et quand il voyoit aucune chose à amender, en

la parole de ceux qui parloient pour autrui, lui-même l'amendoit de sa

bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit

autour de luy.» (JOINVILLE.)

{p.443} Le duc d'Enghien demanda à parler à Bonaparte; _il avait

affaire par-devant lui_; il ne fut point écouté! Qui du bord du

ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats à peine

éclairés d'une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans

la nuit éternelle? Où était-il placé, le falot? Le duc d'Enghien

avait-il à ses pieds sa fosse ouverte? fut-il obligé de l'enjamber

pour se mettre à la distance de _six pas_, mentionnée par le duc de

Rovigo?

On a conservé une lettre de M. le duc d'Enghien, âgé de neuf ans, à

son père, le duc de Bourbon; il lui dit: «Tous les _Enguiens_ sont

_heureux_; celui de la bataille de Cerizoles, celui qui gagna la

bataille de Rocroi: j'espère l'être aussi.»

Est-il vrai qu'on refusa un prêtre à la victime? Est-il vrai qu'elle

ne trouva qu'avec difficulté une main pour se charger de transmettre à

une femme le dernier gage d'un attachement? Qu'importait aux bourreaux

un sentiment de piété ou de tendresse? Ils étaient là pour tuer, le

duc d'Enghien pour mourir.

Le duc d'Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d'un

prêtre, la princesse Charlotte de Rohan[367]: en ces temps où la

patrie était errante, un {p.444} homme, en raison même de son

élévation, était arrêté par mille entraves politiques; pour jouir de

ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se

cacher. Ce mariage légitime, aujourd'hui connu, rehausse l'éclat d'une

fin tragique; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel: la

religion perpétue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe

accomplie, la croix s'élève sur le lieu désert.

[Note 367: La princesse Charlotte de

_Rohan-Rochefort_. C'était pour se rapprocher

d'elle que le duc d'Enghien était venu habiter

Ettenheim, où vivait la princesse, près du cardinal

de Rohan, son oncle. «Elle était, dit M. Théodore

Muret, dans son _Histoire de l'armée de Condé_, t.

II, p. 252, elle était unie au duc d'Enghien par un

lien sacré. Pour quel motif le prince de Condé

avait-il refusé de sanctionner ce mariage? on est à

cet égard réduit aux conjectures. Quant à la

naissance, il n'y avait pas dérogation, car le

prince de Condé lui-même avait épousé une Rohan. La

princesse, par ses qualités personnelles, était

bien loin de donner prétexte à un refus. Voulut-on

punir le duc d'Enghien d'avoir formé ce lien sans

consulter son grand-père? Le désir ardent de voir

se perpétuer sa glorieuse race fut-il le seul

argument du chef de la maison contre un lien

demeuré stérile?... Après la mort du duc d'Enghien,

le duc de Bourbon offrit à la princesse Charlotte

de sanctionner par un aveu tardif le mariage de son

fils... Elle refusa cette offre, ne voulant pas de

la fortune de celui dont on ne lui avait pas permis

de porter le nom... Nous tenons de la source la

plus respectable que, dans les premières années de

la Restauration, la princesse Charlotte étant

annoncée chez la duchesse de Bourbon, la duchesse

s'avança vers elle en l'appelant _ma fille_.»]

* * * * *

M. de Talleyrand, après la brochure de M. de Rovigo, avait présenté un

mémoire justificatif à Louis XVIII: ce mémoire, que je n'ai point vu

et qui devait tout éclaircir, n'éclaircissait rien. En 1820, nommé

ministre plénipotentiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de

l'ambassade une lettre du _citoyen Laforest_[368], au sujet de M. le

duc d'Enghien. Cette lettre {p.445} énergique est d'autant plus

honorable pour son auteur qu'il ne craignait pas de compromettre sa

carrière, sans recevoir de récompense de l'opinion publique, sa

démarche devant rester ignorée: noble abnégation d'un homme qui, par

son obscurité même, avait dévolu ce qu'il a fait de bien à

l'obscurité.

[Note 368: Antoine-René-Charles-Mathurin de

_Laforest_ (1756-1846). Il était entré dans la

diplomatie sous Louis XVI. Talleyrand, qui l'avait

beaucoup connu aux États-Unis, où Laforest avait

été consul général, le nomma, dès son entrée au

ministère des relations extérieures (18 juillet

1797), chef de la direction de la comptabilité et

des fonds. Sous le Consulat, il accompagna Joseph

Bonaparte au congrès de Lunéville, en qualité de

premier secrétaire de légation; il fut ensuite

envoyé à Munich, puis à la diète de Ratisbonne,

comme chargé d'affaires extraordinaire. Il géra

avec une grande habileté, au milieu des

circonstances les plus difficiles, l'ambassade de

Berlin, de 1805 à 1808, et celle de Madrid, de 1808

à 1813. Napoléon l'avait créé comte le 28 janvier

1808. À la chute de l'Empire, il dirigea par

intérim le ministère des Affaires étrangères, du 3

avril au 12 mai 1814, et fut chargé par le roi de

préparer le traité de Paris. La seconde

Restauration le nomma ministre plénipotentiaire

auprès des puissances alliées. Pair de France le 5

mars 1819, il devint, en 1825, ministre d'État et

membre du Conseil privé. La Révolution de 1830 lui

enleva ses emplois et dignités.]

M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut; du moins, je ne trouvai

rien de lui dans les mêmes archives, concernant la mort du prince. Le

ministre des relations extérieures avait pourtant mandé, le 2 ventôse,

au ministre de l'électeur de Bade, «que le premier consul avait cru

devoir donner à des détachements l'ordre de se rendre à Offenbourg et

à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inouïes

qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui

manifestement y ont pris part.»

Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en

scène Bonaparte: «Mon ministre, dit-il, me représenta fortement qu'il

fallait se saisir du duc d'Enghien, quoiqu'il fût sur un territoire

neutre. Mais j'hésitais encore, et le prince de Bénévent m'apporta

deux fois, pour que je le signasse, l'ordre de son arrestation. Ce ne

fut cependant qu'après que je me fus convaincu de l'urgence {p.446}

d'un tel acte que je me décidai à le signer.»

Au dire du _Mémorial de Saint-Hélène_, ces paroles seraient échappées

à Bonaparte: «Le duc d'Enghien se comporta devant le tribunal avec une

grande bravoure. À son arrivée à Strasbourg, il m'écrivit une lettre:

cette lettre fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu'à

l'exécution.»

Je crois peu à cette lettre: Napoléon aura transformé en lettre la

demande que fit le duc d'Enghien de parler au vainqueur de l'Italie,

ou plutôt les quelques lignes exprimant cette demande, qu'avant de

signer l'interrogatoire prêté devant le capitaine-rapporteur, le

prince avait tracées de sa propre main. Toutefois, parce que cette

lettre ne se retrouverait pas, il ne faudrait pas en conclure

rigoureusement qu'elle n'a pas été écrite: «J'ai su,» dit le duc de

Rovigo, «que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814,

l'un des secrétaires de M. de Talleyrand n'a pas cessé de faire des

recherches dans les archives, sous la galerie du Muséum. Je tiens ce

fait de celui qui a reçu l'ordre de l'y laisser pénétrer. Il en a été

fait de même au dépôt de la guerre pour les actes du procès de M. le

duc d'Enghien, où il n'est resté que la sentence.»

Le fait est vrai; tous les papiers diplomatiques, et notamment la

correspondance de M. de Talleyrand avec l'_empereur_ et le _premier

consul_, furent transportés des archives du Muséum à l'hôtel de la rue

Saint-Florentin; on en détruisit une partie; le reste fut enfoui dans

un poêle où l'on oublia de mettre le feu: la prudence du ministre ne

put aller plus loin {p.447} contre la légèreté du prince. Les

documents non brûlés furent retrouvés; quelqu'un pense les devoir

conserver: j'ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M.

de Talleyrand; elle est datée du 8 mars 1804 et relative à

l'arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d'Enghien. Le

ministre invite le premier consul à sévir contre ses ennemis. On ne me

permit pas de garder cette lettre, j'en ai retenu seulement ces deux

passages: «Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique

exige de punir sans exception.................... J'indiquerai au

premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses

ordres, et qui les exécuterait avec autant de discrétion que de

fidélité.»

Ce rapport du prince de Talleyrand paraîtra-t-il un jour en entier? Je

l'ignore; mais ce que je sais, c'est qu'il existait encore il y a deux

ans.

Il y eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc

d'Enghien. Cambacérès, dans ses _Mémoires_ inédits, affirme, et je le

crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais, en racontant ce qu'il

dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua.

Du reste, le _Mémorial de Saint-Hélène_ nie les sollicitations en

miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La prétendue scène

de Joséphine demandant à genoux la grâce du duc d'Enghien, s'attachant

au pan de l'habit de son mari et se faisant traîner par ce mari

inexorable, est une de ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos

fabliers composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine

ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait être jugé;

elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis {p.448} à madame

de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait,

le 19 au soir, à la Malmaison avec Joséphine, on s'aperçut que la

future impératrice, au lieu d'être uniquement préoccupée des périls du

prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la portière de sa

voiture pour regarder un général mêlé à sa suite: la coquetterie d'une

femme avait emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du

duc d'Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme:

«Le duc d'Enghien est fusillé.»

Ces _Mémoires_ de madame de Rémusat, que j'ai connue, étaient

extrêmement curieux sur l'intérieur de la cour impériale. L'auteur les

a brûlés pendant les Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau: ce ne

sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs; la couleur

est affaiblie; mais Bonaparte y est toujours montré à nu et jugé avec

impartialité[369].

[Note 369: M. Paul de Rémusat raconte en ces termes

comment les premiers _Mémoires_ de sa grand'mère

furent jetés au feu: «Le lendemain même du jour où

le débarquement de Napoléon était public, Mme de

Nansouty (Alix de Vergennes, mariée au général de

Nansouty) était accourue chez sa soeur, tout

effrayée et troublée des récits qu'on lui faisait,

des persécutions auxquelles seraient exposés les

ennemis de l'empereur, vindicatif et tout-puissant.

Elle lui dit qu'on allait exercer toutes les

inquisitions d'une police rigoureuse, que M.

Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il

fallait se débarrasser de tout ce que la maison

pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui

d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla

en songeant que chez elle on trouverait un

manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa

soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait

en effet dans le plus grand secret, depuis bien des

années, peut-être depuis son entrée à la cour, des

Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des

événements et des conversations. Elle y racontait

presque tout ce qu'elle avait vu et entendu... Elle

songea à Mme Chéron, femme du préfet de ce nom,

très ancienne et fidèle amie, qui avait déjà gardé

ce dangereux manuscrit, et elle courut la chercher.

Malheureusement Mme Chéron était absente, et ne

devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma

grand'mère rentra tout émue et, sans réflexion ni

délai, jeta dans le feu tous ses cahiers.» Préface

des _Mémoires_, p. 75.]

{p.449} Des hommes attachés à Napoléon disent qu'il ne sut la mort du

duc d'Enghien qu'après l'exécution du prince: ce récit paraîtrait

recevoir quelque valeur de l'anecdote rapportée par le duc de Rovigo,

concernant Réal allant à Vincennes, si cette anecdote était

vraie[370]. La mort une fois arrivée par les intrigues du parti

révolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli, pour ne pas

irriter des hommes qu'il croyait puissants: cette ingénieuse

explication n'est pas recevable.

[Note 370: Voir l'_Appendice_ nº XI: _Le conseiller

Réal et l'anecdote du duc de Rovigo_.]

* * * * *

En résumant maintenant ces faits, voici ce qu'ils m'ont prouvé:

Bonaparte a voulu la mort du duc d'Enghien; personne ne lui avait fait

une condition de cette mort pour monter au trône. Cette condition

supposée est une de ces subtilités des politiques qui prétendent

trouver des causes occultes à tout.--Cependant il est probable que

certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier

consul se séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut

une affaire du tempérament violent de Bonaparte, un accès de froide

colère alimenté par les rapports de son ministre.

M. de Caulaincourt n'est coupable que d'avoir exécuté l'ordre de

l'arrestation.

{p.450} Murat n'a à se reprocher que d'avoir transmis des ordres

généraux et de n'avoir pas eu la force de se retirer: il n'était point

à Vincennes pendant le jugement.

Le duc de Rovigo s'est trouvé chargé de l'exécution; il avait

probablement un ordre secret: le général Hulin l'insinue. Quel homme

eut osé prendre sur lui de faire exécuter de suite une sentence à mort

sur le duc d'Enghien, s'il n'eût agi d'après un mandat impératif?

Quant à M. de Talleyrand, prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara

le meurtre en inquiétant Bonaparte avec insistance: il craignait le

retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que

Napoléon a dit à Sainte-Hélène et les lettres que l'évêque d'Autun a

écrites, de prouver que celui-ci a pris à la mort du duc d'Enghien une

très forte part. Vainement on objecterait que la légèreté, le

caractère et l'éducation du ministre devaient l'éloigner de la

violence, que la corruption devait lui ôter l'énergie; il ne

demeurerait pas moins constant qu'il a décidé le consul à la fatale

arrestation. Cette arrestation du duc d'Enghien, le 15 de mars,

n'était pas ignorée de M. de Talleyrand: il était journellement en

rapport avec Bonaparte et conférait avec lui; pendant l'intervalle qui

s'est écoulé entre l'arrestation et l'exécution, M. de Talleyrand,

lui, ministre instigateur, s'est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au

premier consul en faveur du malheureux prince? Il est naturel de

croire qu'il a applaudi à l'exécution de la sentence.

La commission militaire a jugé le duc d'Enghien, mais avec douleur et

repentir.

{p.451} Telle est, consciencieusement, impartialement, strictement, la

juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour

que je n'aie pas essayé d'en éclaircir les ténèbres et d'en exposer

les détails. Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, s'il m'eût

de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l'y portait), qu'en

fût-il résulté pour moi? Ma carrière littéraire était finie; entré de

plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais

pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La

France aurait pu gagner à ma réunion avec l'empereur; moi, j'y aurais

perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de

liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie,

rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui

en a fait le caractère et l'honneur: la pauvreté, le combat et

l'indépendance.

* * * * *

Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres; il ferme la

marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu'un juge fasse

comparaître devant lui _le nommé Bonaparte_, comme le capitaine

instructeur fit comparaître devant lui _le nommé d'Enghien_; supposons

que la minute du dernier interrogatoire calqué sur le premier nous

reste; comparez et lisez:

À lui demandé ses nom et prénoms?

--A répondu se nommer Napoléon Bonaparte.

À lui demandé où il a résidé depuis qu'il est sorti de France?

--A répondu: Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, à

Sainte-Hélène.

À lui demandé quel rang il occupait dans l'armée?

{p.452} --A répondu: Commandant à l'avant-garde des armées de Dieu.

Aucune autre réponse ne sort de la bouche du prévenu.

Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement chargés;

Bonaparte seul n'en rejette la faute sur personne; il conserve sa

grandeur sous le poids de la malédiction; il ne fléchit point la tête

et reste debout; il s'écrie comme le stoïcien: «Douleur, je n'avouerai

jamais que tu sois un mal!» Mais ce que dans son orgueil il n'avouera

point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce

Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste, se croyait

supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc d'Enghien qu'il a

fait poussière avant le temps: le squelette, trophée sur lequel il

s'est abattu, l'interroge et le domine par une nécessité du ciel.

La domesticité et l'armée, l'antichambre et la tente, avaient leurs

représentants à Sainte-Hélène: un serviteur, estimable par sa fidélité

au maître qu'il avait choisi, était venu se placer près de Napoléon

comme un écho à son service. La simplicité répétait la fable, en lui

donnant un accent de sincérité. Bonaparte était la _Destinée_; comme

elle, il trompait dans la _forme_ les esprits fascinés; mais au fond

de ses impostures, on entendait retentir cette vérité inexorable: «Je

suis!» Et l'univers en a senti le poids.

L'auteur de l'ouvrage le plus accrédité sur Sainte-Hélène expose la

théorie qu'inventait Napoléon au profit des meurtriers; l'exilé

volontaire tient pour parole d'Évangile un homicide bavardage à

prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de

Napoléon telle qu'il voulait l'arranger, et comme il {p.453}

prétendait qu'elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses

néophytes: M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s'en

apercevoir; le prodigieux captif, errant dans des sentiers solitaires,

entraînait après lui par des mensonges son crédule adorateur, de même

qu'Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des chaînes d'or.

«La première fois, dit l'honnête chambellan, que j'entendis Napoléon

prononcer le nom du duc d'Enghien, j'en devins rouge d'embarras.

Heureusement, je marchais à sa suite dans un sentier étroit, autrement

il n'eût pas manqué de s'en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la

première fois, l'empereur développa l'ensemble de cet événement, ses

détails, ses accessoires; lorsqu'il exposa divers motifs avec sa

logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que

l'affaire me semblait prendre à mesure une face nouvelle... L'empereur

traitait souvent ce sujet, ce qui m'a servi à remarquer dans sa

personne des nuances caractéristiques très prononcées. J'ai pu voir à

cette occasion très distinctement en lui, et maintes fois, l'homme

privé se débattant avec l'homme public, et les sentiments naturels de

son coeur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa

position. Dans l'abandon de l'intimité, il ne se montrait pas

indifférent au sort du malheureux prince; mais, sitôt qu'il s'agissait

du public, c'était toute autre chose. Un jour, après avoir parlé avec

moi du sort et de la jeunesse de l'infortuné, il termina en

disant:--«Et j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable; on

m'a assuré qu'il ne parlait pas de {p.454} moi sans quelque

admiration; et voilà pourtant la justice distributive d'ici-bas!»--Et

ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les

traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si

celui que Napoléon plaignait eût été dans ce moment en son pouvoir, je

suis bien sûr que, quels qu'eussent été ses intentions ou ses actes,

il eût été pardonné avec ardeur... L'empereur avait coutume de

considérer cette affaire sous deux rapports très distincts: celui du

droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou

des écarts de la violence.

«Avec nous et dans l'intimité, l'empereur disait que la faute, au

dedans, pourrait en être attribuée à un excès de zèle; autour de lui,

ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il

disait qu'il avait été poussé inopinément, qu'on avait pour ainsi dire

surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats.

«Assurément, disait-il, si j'eusse été instruit à temps de certaines

particularités concernant les opinions et le naturel du prince; si

surtout j'avais vu la lettre qu'il m'écrivit et qu'on ne me remit,

Dieu sait par quels motifs, qu'après qu'il n'était plus, bien

certainement j'eusse pardonné.» Et il nous était aisé de voir que le

coeur et la nature seuls dictaient ces paroles à l'empereur, et

seulement pour nous; car il se serait senti humilié qu'on pût croire

un instant qu'il cherchait à se décharger sur autrui, ou descendit à

se justifier; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, étaient

telles qu'en parlant à des {p.455} étrangers ou dictant sur ce sujet

pour le public, il se restreignait à dire que, s'il eût eu

connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce,

vu les grands avantages politiques qu'il en eût pu recueillir; et,

traçant de sa main ses dernières pensées, qu'il suppose devoir être

consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce

sur ce sujet, qu'il regarde comme un des plus délicats pour sa

mémoire, que si c'était à refaire, il le ferait encore.»

Ce passage quant à l'écrivain, a tous les caractères de la plus

parfaite sincérité; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte

de las Cases déclare que Bonaparte aurait pardonné avec ardeur à un

homme qui n'était pas coupable. Mais les théories du chef sont les

subtilités à l'aide desquelles on s'efforce de concilier ce qui est

inconciliable. En faisant la distinction _du droit commun ou de la

justice établie, et du droit naturel ou des écarts de la violence_,

Napoléon semblait s'arranger d'un sophisme dont, au fond, il ne

s'arrangeait pas! Il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu'il

avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et

aux petites gens, lorsqu'ils ont commis une faute, est de la vouloir

faire passer pour l'oeuvre du génie, pour une vaste combinaison que le

vulgaire ne peut comprendre. L'orgueil dit ces choses-là, et la

sottise les croit. Bonaparte regardait sans doute comme la marque d'un

esprit dominateur cette sentence qu'il débitait dans sa componction de

grand homme: «Mon cher, voilà pourtant la justice distributive

d'ici-bas!» Attendrissement vraiment philosophique! {p.456} Quelle

impartialité! comme elle justifie, en le mettant sur le compte du

destin, le mal qui est venu de nous-mêmes! On pense tout excuser

maintenant lorsqu'on s'est écrié: «Que voulez-vous? c'était ma nature,

c'était l'infirmité humaine.» Quand on a tué son père, on répète: «Je

suis fait comme cela!» Et la foule reste là bouche béante, et l'on

examine le crâne de cette puissance et l'on reconnaît qu'elle était

_faite comme cela_. Et que m'importe que vous soyez fait comme cela!

Dois-je subir cette façon d'être? Ce serait un beau chaos que le

monde, si tous les hommes qui sont _faits comme cela_ venaient à

vouloir s'imposer les uns aux autres. Lorsqu'on ne peut effacer ses

erreurs, on les divinise; on fait un dogme de ses torts, on change en

religion des sacrilèges, et l'on se croirait apostat de renoncer au

culte de ses iniquités.

* * * * *

Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions,

toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute: la mort du duc

d'Enghien, la guerre d'Espagne. Il a beau passer dessus avec sa

gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté

même où il s'était cru fort, profond, invincible, lorsqu'il violait

les lois de la morale en négligeant et dédaignant sa vraie force,

c'est-à-dire ses qualités supérieures dans l'ordre et l'équité. Tant

qu'il ne fit qu'attaquer l'anarchie et les étrangers ennemis de la

France, il fut victorieux; il se trouva dépouillé de sa vigueur

aussitôt qu'il entra dans les voies corrompues: le cheveu coupé par

Dalila n'est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en

soi une incapacité radicale et un germe de malheur: {p.457}

pratiquons donc le bien pour être heureux, et soyons justes pour être

habiles.

En preuve de cette vérité, remarquez qu'au moment même de la mort du

prince, commença la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise

fortune, détermina la chute de l'ordonnateur de la tragédie de

Vincennes. Le cabinet de Russie, à propos de l'arrestation du duc

d'Enghien, adressa des représentations vigoureuses contre la violation

du territoire de l'Empire: Bonaparte sentit le coup, et répondit, dans

_le Moniteur_, par un article foudroyant qui rappelait la mort de Paul

Ier. À Saint-Pétersbourg, un service funèbre avait été célébré pour le

jeune Condé. Sur le cénotaphe on lisait: «Au duc d'Enghien _quem

devoravit bellua corsica_.» Les deux puissants adversaires se

réconcilièrent en apparence dans la suite; mais la blessure mutuelle

que la politique avait faite, et que l'insulte élargit, leur resta au

coeur: Napoléon ne se crut vengé que quand il vint coucher à Moscou;

Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.

La haine du cabinet de Berlin sortit de la même origine: j'ai parlé de

la noble lettre de M. de Laforest, dans laquelle il racontait à M. de

Talleyrand l'effet qu'avait produit le meurtre du duc d'Enghien à la

cour de Potsdam. Madame de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle

de Vincennes arriva. «Je demeurais à Berlin, dit-elle, sur le quai de

la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à

huit heures, on m'éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand

était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui

parler.--«Savez-vous, {p.458} me dit-il, que le duc d'Enghien a été

enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire,

et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris?--Quelle

folie! lui répondis-je; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de

la France qui ont fait circuler ce bruit? En effet, je l'avoue, ma

haine, quelque forte qu'elle fût contre Bonaparte, n'allait pas

jusqu'à me faire croire à la possibilité d'un tel forfait.--Puisque

vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je

vais vous envoyer _le Moniteur_, dans lequel vous lirez le jugement.

Il partit à ces mots, et l'expression de sa physionomie présageait la

vengeance ou la mort. Un quart d'heure après, j'eus entre les mains ce

_Moniteur_ du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort

prononcé par la commission militaire, séant à Vincennes, contre le

nommé _Louis d'Enghien_! C'est ainsi que des Français désignaient le

petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie! Quand on

abjurerait tous les préjugés d'illustre naissance, que le retour des

formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on

blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de

Rocroi? Ce Bonaparte qui en a tant gagné, des batailles, ne sait pas

même les respecter; il n'y a ni passé ni avenir pour lui; son âme

impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour

l'opinion; il n'admet le respect que pour la force existante. Le

prince Louis m'écrivait en commençant son billet par ces mots:--Le

nommé Louis de Prusse fait demander à madame de Staël, etc.--Il

{p.459} sentait l'injure faite au sang royal dont il sortait, au

souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment,

après cette horrible action, un seul roi de l'Europe a-t-il pu se lier

avec un tel homme? La nécessité! dira-t-on. Il y a un sanctuaire de

l'âme où jamais son empire ne doit pénétrer; s'il n'en était pas

ainsi, que serait la vertu sur la terre? Un amusement libéral qui ne

conviendrait qu'aux paisibles loisirs des hommes privés[371]?»

[Note 371: Mme de Staël, _Dix années d'exil_, p.

98.]

Ce ressentiment du prince, qu'il devait payer de sa vie, durait encore

lorsque la campagne de Prusse s'ouvrit, en 1806. Frédéric-Guillaume,

dans son manifeste du 9 octobre, dit: «Les Allemands n'ont pas vengé

la mort du duc d'Enghien; mais jamais le souvenir de ce forfait ne

s'effacera parmi eux.»

Ces particularités historiques, peu remarquées, méritaient de l'être;

car elles expliquent des inimitiés dont on serait embarrassé de

trouver ailleurs la cause première, et elles découvrent en même temps

ces degrés par lesquels la Providence conduit la destinée d'un homme,

pour arriver de la faute au châtiment.

* * * * *

Heureuse, du moins, ma vie qui ne fut ni troublée par la peur, ni

atteinte par la contagion, ni entraînée par les exemples! La

satisfaction que j'éprouve aujourd'hui de ce que je fis alors, me

garantit que la conscience n'est pas une chimère. Plus content que

tous ces potentats, que toutes ces nations tombées aux pieds du

glorieux soldat, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui

m'est restée comme mon seul bien et que je ne dois qu'à moi. En 1807,

le coeur encore {p.460} ému du meurtre que je viens de raconter,

j'écrivais ces lignes; elles firent supprimer _le Mercure_ et

exposèrent de nouveau ma liberté:

«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir

que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout

tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa

faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la

vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est

déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de

Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la

gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est

souvent dangereux; mais il est des autels comme celui de l'honneur,

qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices; le Dieu

n'est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il

reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter;

les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le

malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom,

prononcé dans la postérité, va faire battre un coeur généreux deux

mille ans après notre vie[372]?»

[Note 372: Ces lignes sont extraites de l'article

publié par Chateaubriand, dans le _Mercure_ du 4

juillet 1807, sur le _Voyage pittoresque et

historique en Espagne_, par M. Alexandre de

Laborde.--Chateaubriand reviendra, dans le tome

suivant, sur cet article du _Mercure_.]

La mort du duc d'Enghien, en introduisant un autre principe dans la

conduite de Bonaparte, décomposa sa correcte intelligence: il fut

obligé d'adopter, pour lui servir de bouclier, des maximes dont il

n'eut pas à sa disposition la force entière, car il les faussait

incessamment {p.461} par sa gloire et par son génie. Il devint

suspect; il fit peur; on perdit confiance en lui et dans sa destinée;

il fut contraint de voir, sinon de rechercher, des hommes qu'il

n'aurait jamais vus et, qui, par son action, se croyaient devenus ses

égaux: la contagion de leur souillure le gagnait. Il n'osait rien leur

reprocher, car il n'avait plus la liberté vertueuse du blâme. Ses

grandes qualités restèrent les mêmes, mais ses bonnes inclinations

s'altérèrent et ne soutinrent plus ses grandes qualités; par la

corruption de cette tache originelle sa nature se détériora. Dieu

commanda à ses anges de déranger les harmonies de cet univers, d'en

changer les lois, de l'incliner sur ses pôles: «Les anges, dit Milton,

poussèrent avec effort obliquement le centre du monde... le soleil

reçut l'ordre de détourner ses rênes du chemin de l'équateur... Les

vents déchirèrent les bois et bouleversèrent les mers.»

_They with labor push'd

Oblique the centric globe..... the sun

Was bid turn reins from th' equinoctial road

......................(winds)

... rend the woods, and seas upturn._

Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumées comme l'ont été celles

du duc d'Enghien? Si j'avais été le maître, cette dernière victime

dormirait encore sans honneurs dans le fossé du château de Vincennes.

Cet _excommunié_ eût été laissé, à l'instar de Raymond de Toulouse,

dans un cercueil ouvert; nulle main d'homme n'aurait osé dérober sous

une planche la vue du témoin {p.462} des jugements incompréhensibles

et des colères de Dieu. Le squelette abandonné du duc d'Enghien et le

tombeau désert de Napoléon à Sainte-Hélène feraient pendant: il n'y

aurait rien de plus remémoratif que ces restes en présence aux deux

bouts de la terre.

Du moins, le duc d'Enghien n'est pas demeuré sur le sol étranger,

ainsi que l'exilé des rois: celui-ci a pris soin de rendre à celui-là

sa patrie, un peu durement il est vrai; mais sera-ce pour toujours? La

France (tant de poussières vannées par le souffle de la Révolution

l'attestent) n'est pas fidèle aux ossements. Le vieux Condé dans son

testament, déclare _qu'il n'est pas sûr du pays qu'il habitera le jour

de sa mort_. Ô Bossuet! que n'auriez-vous point ajouté au

chef-d'oeuvre de votre éloquence, si, lorsque vous parliez sur le

cercueil du grand Condé, vous eussiez pu prévoir l'avenir!

C'est ici même, c'est à Chantilly qu'est né le duc d'Enghien:

_Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly_, dit

l'arrêt de mort. C'est sur cette pelouse qu'il joua dans son enfance:

la trace de ses pas s'est effacée. Et le triomphateur de Fribourg, de

Nordlingen, de Lens, de Senef, où est-il allé avec ses _mains

victorieuses et maintenant défaillantes_? Et ses descendants, le Condé

de Johannisberg et de Berstheim; et son fils, et son petit-fils, où

sont-ils? Ce château, ces jardins, ces jets d'eau _qui ne se taisaient

ni jour ni nuit_, que sont-ils devenus? Des statues mutilées, des

lions dont on restaure la griffe ou la mâchoire; des trophées d'armes

sculptés dans un mur croulant; des écussons à fleur de lis effacées;

des fondements de tourelles rasées; quelques coursiers de marbre

au-dessus des écuries vides que n'anime plus {p.463} de ses

hennissements le cheval de Rocroi; près d'un manège une haute porte

non achevée: voilà ce qui reste des souvenirs d'une race héroïque; un

testament noué par un cordon a changé les possesseurs de l'héritage.

À diverses reprises, la forêt entière est tombée sous la cognée. Des

personnages des temps écoulés ont parcouru ces chasses aujourd'hui

muettes, jadis retentissantes. Quel âge et quelles passions

avaient-ils, lorsqu'ils s'arrêtaient au pied de ces chênes? Ô mes

inutiles _Mémoires_, je ne pourrais maintenant vous dire:

Qu'à Chantilly Condé vous lise quelquefois;

Qu'Enghien en soit touché[373]!

[Note 373: Boileau, _Épître_ VII, _À M. Racine_.]

Hommes obscurs, que sommes-nous auprès de ces hommes fameux? Nous

disparaîtrons sans retour: vous renaîtrez, _oeillet de poète_, qui

reposez sur ma table auprès de ce papier, et dont j'ai cueilli la

petite fleur attardée parmi les bruyères; mais nous, nous ne revivrons

pas avec la solitaire parfumée qui m'a distrait.

{p.465} LIVRE IV[374]

[Note 374: Ce livre a été composé à Paris en 1839.

Il a été revu en décembre 1846.]

Année de ma vie 1804. -- Je viens demeurer rue Miromesnil. --

Verneuil. -- Alexis de Tocqueville. -- Le Ménil. -- Mézy. --

Méréville. -- Mme de Coislin. -- Voyage à Vichy, en Auvergne et au

mont Blanc. -- Retour à Lyon. -- Course à la Grande Chartreuse. --

Mort de Mme de Caud. -- Années de ma vie 1805 et 1806. -- Je

reviens à Paris. -- Je pars pour le Levant. -- Je m'embarque à

Constantinople sur un bâtiment qui portait des pèlerins pour la

Syrie. -- De Tunis jusqu'à ma rentrée en France par l'Espagne. --

Réflexions sur mon voyage. -- Mort de Julien.

Désormais, à l'écart de la vie active, et néanmoins sauvé par la

protection de madame Bacchiochi de la colère de Bonaparte, je quittai

mon logement provisoire rue de Beaune, et j'allai demeurer rue de

Miromesnil[375]. Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M.

de Lally-Tolendal et madame Denain, sa _mieux {p.466} aimée_, comme

on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un

chantier et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M.

Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même

de sa grosse main, qu'il voyait transparente et décharnée: c'était une

illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant

ma porte; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain

vague que l'on appelait _la Butte-aux-Lapins_. La Butte-aux-Lapins,

semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de

Tivoli, d'où j'étais parti avec mon frère pour l'émigration, à gauche

le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc

abandonné; la Révolution y commença parmi les orgies du duc d'Orléans:

cette retraite avait été embellie de nudités de marbre et de ruines

factices, symbole de la politique légère et débauchée qui allait

couvrir la France de prostituées et de débris.

[Note 375: «Nous quittâmes la rue de Beaune au mois

d'avril 1804, pour aller demeurer dans la rue de

Miromesnil.» Mme de Chateaubriand, le _Cahier

rouge_.--Le petit hôtel où s'installa Chateaubriand

était situé rue de Miromesnil, nº 1119, au coin de

la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière.

Ainsi que j'ai déjà eu l'occasion d'en faire la

remarque, on numérotait alors les maisons par

quartier et non par rue. Joubert, dans une lettre

du 10 mai 1804, donne à Chênedollé d'intéressants

détails sur la nouvelle installation de leur ami:

«Il se porte bien; il vous a écrit. Rien de fâcheux

ne lui est arrivé. Mme de Chateaubriand, lui, les

bons _Saint-Germain_ que vous connaissez, un

portier, une portière et je ne sais combien de

petits portiers logent ensemble rue de _Miroménil_,

dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est

le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse.

Son bon Génie et le Ciel sont chargés de pourvoir

au reste.»]

Je ne m'occupais de rien; tout au plus m'entretenais-je dans le parc

avec quelques sapins, ou causais-je du duc d'Enghien avec trois

corbeaux, au bord d'une rivière artificielle cachée sous un tapis de

mousse verte. Privé de ma légation alpestre et de mes amitiés de Rome,

de même que j'avais été tout à coup séparé de mes attachements de

Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes

sentiments; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, et ses

rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais, et

j'essayais de m'endormir au bruit de mon peuplier.

{p.467} Pourtant ma démission avait accru ma renommée: un peu de

courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de

l'ancienne société de madame de Beaumont m'introduisirent dans de

nouveaux châteaux.

M. de Tocqueville[376], beau-frère de mon frère et tuteur de mes deux

neveux orphelins, habitait le château de madame de Senozan: c'étaient

partout des héritages d'échafaud[377]. Là, je voyais croître mes

neveux avec leurs trois cousins de Tocqueville, entre lesquels

s'élevait Alexis, auteur de _la Démocratie en Amérique_. Il était plus

gâté à Verneuil que je ne l'avais été à Combourg. Est-ce la dernière

renommée que j'aurai vue ignorée dans ses langes? Alexis de

Tocqueville a parcouru l'Amérique civilisée dont j'ai parcouru les

forêts[378].

[Note 376: Sur M. de _Tocqueville_, petit-gendre de

Malesherbes, voir, au tome I, la note 2 de la page

232.]

[Note 377: Anne-Nicole _Lamoignon de Blancménil_,

soeur de Malesherbes et femme du président de

Senozan. Elle fut guillotinée quelques jours après

son frère, le 21 floréal an II (10 mai 1794), le

même jour que Madame Élisabeth. La marquise de

Senozan était âgée de 76 ans. Son château, devenu

plus tard la propriété de son petit-neveu, le comte

de Tocqueville, était le château de Verneuil

(Seine-et-Oise).]

[Note 378: Alexis-Charles-Henri _Cléret_ de

_Tocqueville_, né à Verneuil le 29 juillet 1805,

mort à Cannes le 16 avril 1859. Député de 1839 à

1848, représentant du peuple de 1848 à 1851,

ministre des Affaires étrangères du 3 juin au 30

octobre 1849. Il était membre de l'Académie

française depuis le 23 décembre 1841. Outre ses

deux grands ouvrages sur _la Démocratie en

Amérique_ et sur l'_Ancien régime et la

Révolution_, il a laissé des _Souvenirs_, publiés

en 1893 par son neveu le comte de Tocqueville.]

Verneuil a changé de maître; il est devenu possession de madame de

Saint-Fargeau, célèbre par son père et par la Révolution qui l'adopta

pour fille.

Près de Mantes, au Ménil, était madame de Rosambo[379]: {p.468} mon

neveu, Louis de Chateaubriand, se maria dans la suite à mademoiselle

d'Orglandes, nièce de madame de Rosambo[380]: celle-ci ne promène plus

sa beauté autour de l'étang et sous les hêtres du manoir; elle a

passé. Quand j'allais de Verneuil au Ménil, je rencontrais Mézy[381]

sur la route: madame de Mézy était le roman renfermé dans la vertu et

la douleur maternelle. Du moins si son enfant qui tomba d'une fenêtre

et se brisa la tête avait pu, comme les jeunes cailles que nous

chassions, s'envoler par-dessus le château et se réfugier dans

l'Île-Belle, île riante de la Seine: _Coturnix per stipulas pascens!_

[Note 379: Le château du Ménil est situé dans la

commune de Fontenay-Saint-Père, canton de Limay,

arrondissement de Mantes (Seine-et-Oise). Il

appartient aujourd'hui à M. le marquis de Rosambo.]

[Note 380: Sur le mariage du comte Louis de

Chateaubriand avec Mlle d'Orglandes, voir, au tome

I, l'Appendice nº III.]

[Note 381: Le château de Mézy, dans le canton de

Meulan (Seine-et-Oise).]

De l'autre côté de cette Seine, non loin du Marais, madame de

Vintimille m'avait présenté à Méréville[382]. Méréville était une

oasis créée par le sourire d'une muse, mais d'une de ces muses que les

poètes gaulois appellent les _docte fées_. Ici les aventures de

_Blanca_[383] et de _Velléda_ furent lues devant d'élégantes

générations, lesquelles, s'échappant les unes des autres comme

{p.469} des fleurs, écoutent aujourd'hui les plaintes de mes années.

[Note 382: Le château de Méréville était situé en

Beauce. Il avait appartenu au célèbre banquier de

la cour, Jean-Joseph de La Borde, qui en avait fait

une habitation d'une splendeur achevée. Le parc,

dessiné par Robert, le peintre de paysages, était

une merveille. (Voir, pour la description du

château et du parc, _la Vie privée des Financiers

au XVIIIe siècle_, par H. Thirion, p. 278 et

suiv.)--Jean-Joseph de La Borde fut guillotiné le

19 avril 1794. L'une de ses filles avait épousé le

comte de Noailles, depuis duc de Mouchy; il en sera

parlé plus loin.]

[Note 383: L'héroïne des _Aventures du dernier

Abencerage_.]

Peu à peu mon intelligence fatiguée de repos, dans ma rue de

Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le _Génie du

christianisme_ m'inspira l'idée de faire la preuve de cet ouvrage, en

mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques. Une

ombre, que longtemps après j'appelai Cymodocée, se dessina vaguement

dans ma tête, aucun trait n'en était arrêté. Une fois Cydomocée

devinée, je m'enfermai avec elle, comme cela m'arrive toujours avec

les filles de mon Imagination; mais, avant qu'elles soient sorties de

l'état de rêve et qu'elles soient arrivées des bords du Léthé par la

porte d'ivoire, elles changent souvent de forme. Si je les crée par

amour, je les défais par amour, et l'objet unique et chéri que je

présente ensuite à la lumière est le produit de mille infidélités.

Je ne demeurai qu'un an dans la rue de Miromesnil, car la maison fut

vendue. Je m'arrangeai avec madame la marquise de Coislin, qui me loua

l'attique de son hôtel, place Louis XV[384].

[Note 384: «Au printemps de l'année 1805, nous

prîmes un appartement sur la place Louis XV. Cette

maison appartenait à la marquise de Coislin.»

(_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.)--C'est la

maison qui fait angle sur la rue Royale, en face de

l'ancien Garde-Meuble de la Couronne, aujourd'hui

ministère de la Marine.]

* * * * *

Madame de Coislin[385] était une femme du plus grand air. Âgée de près

de quatre-vingts ans, ses yeux fiers {p.470} et dominateurs avaient

une expression d'esprit et d'ironie. Madame de Coislin n'avait aucunes

lettres, et s'en faisait gloire; elle avait passé à travers le siècle

voltairien sans s'en douter; si elle en avait conçu une idée

quelconque, c'était comme d'un temps de bourgeois diserts. Ce n'est

pas qu'elle parlât jamais de sa naissance; elle était trop supérieure

pour tomber dans un ridicule: elle savait très bien voir les _petites

gens_ sans déroger; mais enfin, elle était née du premier marquis de

France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tué dans la Palestine en

1096; de Raoul de Nesle, connétable et armé chevalier par Louis IX; de

Jean II de Nesle, régent de France pendant la dernière croisade de

saint Louis, madame de Coislin avouait que c'était une bêtise du sort

dont on ne devait pas la rendre responsable; elle était naturellement

{p.471} de la cour, comme d'autres plus heureux sont de la rue, comme

on est cavale de race ou haridelle de fiacre: elle ne pouvait rien à

cet accident, et force lui était de supporter le mal dont il avait plu

au ciel de l'affliger.

[Note 385: Marie-Anne-Louise-Adélaïde de _Mailly_,

de la branche de Rubempré et de Nesle, était née à

la Borde-au-Vicomte, près de Melun, le 17 septembre

1732. Elle avait donc 73 ans, lorsque Chateaubriand

alla loger dans son hôtel, en 1805. Fille de Louis

de Mailly, comte de Rubempré, et de

Anne-Françoise-Élisabeth l'Arbaleste de la Borde,

elle était la cousine de Mlles de Mailly, filles du

marquis de Nesle,--la comtesse de Mailly, la

comtesse de Vintimille, la duchesse de Lauraguais,

la marquise de la Tournelle (depuis duchesse de

Châteauroux),--qui devinrent successivement les

maîtresses de Louis XV.

Elle avait épousé en premières noces, le 8 avril

1750, Charles-Georges-René de _Cambout_, marquis de

_Coislin_, qui devint maréchal de camp et décéda en

1771, sans postérité. Deux enfants, un fils et une

fille, étaient bien nés de ce mariage, mais tous

deux étaient morts au berceau.

La marquise de Coislin resta vingt ans veuve. En

1793, alors qu'elle était plus que sexagénaire,

elle épousa, en second mariage, un de ses cousins,

de douze ans plus jeune qu'elle, Louis-Marie, duc

de Mailly, ancien maréchal de camp, qui la laissa

veuve pour la seconde fois en 1795.--Il faut croire

que ce mariage de 1793 ne reçut pas de consécration

légale, puisque la duchesse de Mailly continua à

être appelée la marquise de Coislin. Elle survécut

vingt-deux ans à son second mari et mourut le 13

février 1817.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 38 / 96 题