LE CONSEIL DE LA VILLE DE SION

À monsieur Chateaubriand, _secrétaire de légation

de la République française_ à Rome.

«Monsieur,

«Par une lettre officielle de notre grand bailli, nous avons appris

votre nomination à la place de ministre de France près de notre

République. Nous nous empressons à vous en témoigner la joie la plus

complète que ce choix nous donne. Nous voyons dans cette nomination un

précieux gage de la bienveillance du premier consul envers notre

République, et nous nous félicitons de l'honneur de vous posséder dans

nos murs: nous en tirons les plus heureux augures pour les avantages

de notre patrie et de notre ville. Pour vous donner un témoignage de

ces sentiments, nous avons délibéré de vous faire préparer un logement

provisoire, digne de vous recevoir, garni de meubles et d'effets

convenables pour votre usage, autant que la localité et nos

circonstances le permettent, en attendant que vous ayez pu prendre

vous-même des arrangements à votre convenance.

«Veuillez, monsieur, agréer cette offre comme une preuve de nos

dispositions sincères à honorer le gouvernement français dans son

envoyé, dont le choix _doit plaire particulièrement à un peuple

religieux_. {p.399} Nous vous prions de vouloir bien nous prévenir de

votre arrivée dans cette ville.

«Agréez, monsieur, les assurances de notre respectueuse considération.

«Le président du conseil de la ville de Sion,

«De RIEDMATTEN.

«Par le conseil de la ville:

«Le secrétaire du conseil,

«De TORRENTÉ.»

Deux jours avant le 21 mars[337], je m'habillai pour aller prendre

congé de Bonaparte aux Tuileries; je ne l'avais pas revu depuis le

moment où il m'avait parlé chez Lucien. La galerie où il recevait

était pleine; il était accompagné de Murat et d'un premier aide de

camp; il passait presque sans s'arrêter. À mesure qu'il approcha de

moi, je fus frappé de l'altération de son visage: ses joues étaient

dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son

air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédemment poussé vers

lui cessa; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin

de l'éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me

reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se détourna et

s'éloigna. Lui étais-je apparu comme un avertissement? Son aide de

{p.400} camp me remarqua; quand la foule me couvrait, cet aide de

camp essayait de m'entrevoir entre les personnages placés devant moi,

et rentraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua près d'un quart

d'heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans

s'en douter. Je n'ai jamais pu m'expliquer ce qui avait frappé l'aide

de camp. Me prenait-il pour un homme suspect qu'il n'avait jamais vu?

Voulait-il, s'il savait qui j'étais, forcer Bonaparte à s'entretenir

avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon passa dans un autre salon.

Satisfait d'avoir rempli ma tâche en me présentant aux Tuileries, je

me retirai. À la joie que j'ai toujours éprouvée en sortant d'un

château, il est évident que je n'étais pas fait pour y entrer.

[Note 337: Et non le 20 mars, comme le portent

toutes les éditions, conformes d'ailleurs en cela

au manuscrit des _Mémoires_. Il y a eu là

évidemment une erreur de plume. L'exécution du duc

d'Enghien eut lieu, non le 20, mais le 21 mars

1804.]

Retourné à l'hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis: «Il faut

qu'il y ait quelque chose d'étrange que nous ne savons pas, car

Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d'être malade.» M.

Bourrienne a su ma singulière prévision, il a seulement confondu les

dates; voici sa phrase: «En revenant de chez le premier consul, M. de

Chateaubriand déclara à ses amis qu'il avait remarqué chez le premier

consul une grande altération et quelque chose de sinistre dans le

regard.[338]»

[Note 338: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome V,

p. 348.]

Oui, je le remarquai: une intelligence supérieure n'enfante pas le mal

sans douleur, parce que ce n'est pas son fruit naturel, et qu'elle ne

devait pas le porter.

Le surlendemain, 21 mars[339], je me levai de bonne heure, pour un

souvenir qui m'était triste et cher. M. de Montmorin avait fait bâtir

un hôtel au coin de {p.401} la rue Plumet, sur le boulevard neuf des

Invalides. Dans le jardin de cet hôtel, vendu pendant la Révolution,

madame de Beaumont, presque enfant, avait planté un cyprès, et elle

s'était plu quelquefois à me le montrer en passant: c'était à ce

cyprès, dont je savais seul l'origine et l'histoire, que j'allais

faire mes adieux. Il existe encore, mais il languit et s'élève à peine

à la hauteur de la croisée sous laquelle une main qui s'est retirée

aimait à le cultiver. Je distingue ce pauvre arbre entre trois ou

quatre autres de son espèce; il semble me connaître et se réjouir

quand j'approche; des souffles mélancoliques inclinent un peu vers moi

sa tête jaunie, et il murmure à la fenêtre de la chambre abandonnée:

intelligences mystérieuses entre nous, qui cesseront quand l'un ou

l'autre sera tombé.

[Note 339: Ici encore le manuscrit dit à tort: le

20 mars.]

Mon pieux tribut payé, je descendis le boulevard et l'esplanade des

Invalides, traversai le pont Louis XVI et le jardin des Tuileries,

d'où je sortis près du pavillon Marsan, à la grille qui s'ouvre

aujourd'hui sur la rue de Rivoli. Là, entre onze heures et midi,

j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle;

des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots:

«Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes,

qui condamne à la peine de mort LE NOMMÉ LOUIS-ANTOINE-HENRI DE

BOURBON, NÉ LE 2 AOÛT 1772 À CHANTILLY.»

Ce cri tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il

changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi; je dis à madame de

Chateaubriand: «Le duc d'Enghien vient d'être fusillé.» Je m'assis

devant une table, et je me mis à écrire ma démission[340]. {p.402}

Madame de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un

grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers: on faisait le

procès au général Moreau et à Georges Cadoudal[341]; le lion avait

goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter.

[Note 340: Voici le texte de la lettre de démission

de Chateaubriand:

«Citoyen ministre,

«Les médecins viennent de me déclarer que Mme de

Chateaubriand est dans un état de santé qui fait

craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter

ma femme dans une pareille circonstance, ni

l'exposer au danger d'un voyage, je supplie Votre

Excellence de trouver bon que je lui remette les

lettres de créance et les instructions qu'elle

m'avait adressées pour le Valais. Je me confie

encore à son extrême bienveillance pour faire

agréer au Premier Consul _les motifs douloureux_

qui m'empêchent de me charger aujourd'hui de la

mission dont il avait bien voulu m'honorer. Comme

j'ignore si ma position exige quelque autre

démarche, j'ose espérer de votre indulgence

ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des

conseils; je les recevrai avec la reconnaissance

que je ne cesserai d'avoir pour vos bontés passées.

«J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement,

«CHATEAUBRIAND.

«Paris, rue de Beaune, hôtel de France.

«1er germinal an XII (22 mars 1804).»]

[Note 341: Moreau avait été arrêté le 15 février;

Pichegru, le 28, et Georges Cadoudal le 9 mars

1804.]

M. Clausel de Coussergues[342] arriva sur ces entrefaites; il avait

aussi entendu crier l'arrêt. Il me trouva la plume à la main: ma

lettre, dont il me fit supprimer, par pitié pour madame de

Chateaubriand, des phrases de colère, partit; elle était au ministre

des relations extérieures. Peu importait la rédaction: mon opinion et

mon crime étaient dans le fait de ma démission: Bonaparte ne s'y

trompa pas. Madame Bacciochi jeta les hauts cris en apprenant ce

qu'elle appelait {p.403} ma _défection_; elle m'envoya chercher et me

fit les plus vifs reproches. M. de Fontanes devint presque fou de peur

au premier moment: il me réputait fusillé avec toutes les personnes

qui m'étaient attachées[343]. Pendant plusieurs jours, mes amis

restèrent dans la crainte de me voir enlever par la police; ils se

présentaient chez moi d'heure en heure, et toujours en frémissant,

quand ils abordaient la loge du portier. M. Pasquier vint m'embrasser

le lendemain de ma démission, disant qu'on était heureux d'avoir un

ami tel que moi. Il demeura un temps assez considérable dans une

honorable modération, éloigné des places et du pouvoir.

[Note 342: Voir l'_Appendice_ nº IX: _les Quatre

Clauses_.]

[Note 343: «Mme Bacciochi, qui nous était fort

attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce

qu'elle appelait notre défection. Pour Fontanes, il

devint fou de peur; il se voyait déjà fusillé avec

M. de Chateaubriand et tous nos amis.» _Souvenirs_

de Mme de Chateaubriand.--Voir l'_Appendice_ nº X:

_Le Cahier rouge_.]

Néanmoins, ce mouvement de sympathie, qui nous emporte à la louange

d'une action généreuse, s'arrêta. J'avais accepté, en considération de

la religion, une place hors de France, place que m'avait conférée un

génie puissant, vainqueur de l'anarchie, un chef sorti du principe

populaire, le _consul_ d'une _république_, et non un roi continuateur

d'une _monarchie_ usurpée; alors, j'étais isolé dans mon sentiment,

parce que j'étais conséquent dans ma conduite; je me retirai quand les

conditions auxquelles je pouvais souscrire s'altérèrent; mais aussitôt

que le héros se fut changé en meurtrier, on se précipita dans ses

antichambres. Six mois après le 21 mars, on eût pu croire qu'il n'y

avait plus qu'une opinion dans la haute société, sauf de méchants

quolibets que l'on se permettait à huis {p.404} clos. Les personnes

_tombées_ prétendaient avoir été _forcées_, et l'on ne _forçait_,

disait-on, que ceux qui avaient un grand nom ou une grande importance,

et chacun, pour prouver son importance ou ses quartiers, obtenait

d'être _forcé_ à force de sollicitations[344].

[Note 344: «Avant la mort du duc d'Enghien, la

bonne société de Paris était presque toute en

guerre ouverte avec Bonaparte; mais aussitôt que le

héros se fut changé en assassin, les royalistes se

précipitèrent dans ses antichambres, et quelques

mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il

n'y avait qu'une opinion en France, sans les

quolibets que l'on se permettait encore, à huis

clos, dans quelques salons du faubourg

Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore

plus de défections que la peur. Les personnes

_tombées_ prétendaient avoir été _forcées_, et l'on

ne _forçait_, disait-on, que celles qui avaient un

grand nom ou une grande importance; et chacun, pour

prouver son importance et ses quartiers, obtenait

d'être _forcé_ à _force_ de sollicitations.»

_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

Ceux qui m'avaient le plus applaudi s'éloignèrent; ma présence leur

était un reproche: les gens prudents trouvent de l'imprudence dans

ceux qui cèdent à l'honneur. Il y a des temps où l'élévation de l'âme

est une véritable infirmité; personne ne la comprend; elle passe pour

une espèce de borne d'esprit, pour un préjugé, une habitude

inintelligente d'éducation, une lubie, un travers qui vous empêche de

juger les choses; imbécillité honorable peut-être, dit-on, mais

ilotisme stupide. Quelle capacité peut-on trouver à n'y voir goutte, à

rester étranger à la marche du siècle, au mouvement des idées, à la

transformation des moeurs, au progrès de la société? N'est-ce pas une

méprise déplorable que d'attacher aux événements une importance qu'ils

n'ont pas? Barricadé dans vos étroits principes, l'esprit aussi court

que le jugement, vous êtes comme un homme logé sur le derrière d'une

maison, {p.405} n'ayant vue que sur une petite cour, ne se doutant ni

de ce qui se passe dans la rue, ni du bruit qu'on entend au dehors.

Voilà où vous réduit un peu d'indépendance, objet de pitié que vous

êtes pour la médiocrité: quant aux grands esprits à l'orgueil

affectueux et aux yeux sublimes, _oculos sublimes_, leur dédain

miséricordieux vous pardonne, parce qu'ils savent que vous ne pouvez

_pas entendre_. Je me renfonçai donc humblement dans ma carrière

littéraire; pauvre Pindare destiné à chanter dans ma première

olympique l'_excellence de l'eau_, laissant le vin aux heureux.

L'amitié rendit le coeur à M. de Fontanes; madame Bacciochi plaça sa

bienveillance entre la colère de son frère et ma résolution; M. de

Talleyrand, indifférence ou calcul, garda ma démission plusieurs jours

avant d'en parler: quand il l'annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu

le temps de réfléchir. En recevant de ma part la seule et directe

marque de blâme d'un honnête homme qui ne craignait pas de le braver,

il ne prononça que ces deux mots: «C'est bon.» Plus tard il dit à sa

soeur: «Vous avez eu bien peur pour votre ami?» Longtemps après, en

causant avec M. de Fontanes, il lui avoua que ma démission était une

des choses qui l'avait le plus frappé[345]. M. de Talleyrand me fit

écrire une lettre de bureau dans laquelle il me reprochait {p.406}

gracieusement d'avoir privé son département de mes talents et de mes

services[346]. Je rendis les frais d'établissement[347], et tout fut

fini en apparence. Mais en osant quitter Bonaparte je m'étais placé à

son niveau, et il était animé contre moi de toute sa forfaiture, comme

je l'étais contre lui de toute ma loyauté. Jusqu'à sa chute, il a tenu

le glaive suspendu sur ma tête; il revenait quelquefois à moi par un

penchant naturel et cherchait à me noyer dans ses fatales prospérités;

quelquefois j'inclinais vers lui par l'admiration qu'il m'inspirait,

par l'idée que j'assistais à une transformation sociale, non à un

simple changement de dynastie: mais, antipathiques sous beaucoup de

rapports, nos deux natures reparaissaient, et s'il m'eût fait fusiller

volontiers, en le tuant, je n'aurais pas senti beaucoup de peine.

[Note 345: «La chose cependant se passa le plus

tranquillement du monde, et lorsque M. de

Talleyrand crut enfin devoir remettre la démission

à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire: «C'est

bon!» Mais il en garda une rancune, dont nous nous

sommes ressentis depuis. Il dit plus tard à sa

soeur: «Vous avez eu bien peur pour votre ami?» Et

il n'en fut plus question. Longtemps après,

cependant, il en reparla à Fontanes, et lui avoua

que c'était une des choses qui lui avaient fait le

plus de peine.» _Souvenirs_ de Mme de

Chateaubriand.]

[Note 346: La lettre de Talleyrand ne vint que dix

jours après la lettre de démission; elle était

ainsi conçue:

«12 germinal (2 avril 1804).

«J'ai mis, citoyen, sous les yeux du Premier Consul

les motifs qui ne vous ont pas permis d'accepter la

légation du Valais à laquelle vous aviez été nommé.

«Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un

témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par

une suite de cette même bienveillance, les raisons

qui vous ont empêché de remplir cette mission.

«Je dois aussi vous exprimer combien j'attachais

d'intérêt aux relations nouvelles que j'aurais eu à

entretenir avec vous; à ce regret, qui m'est

personnel, je joins celui de voir mon département

privé de vos talents et de vos services.»]

[Note 347: «Nous avions reçu douze mille francs

pour frais d'établissement à Sion. Pour les rendre,

nous fûmes obligés de prendre cette somme sur les

fonds que nous avions encore sur l'État: elle fut

remise à qui de droit deux jours après la

démission.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

La mort fait ou défait un grand homme; elle l'arrête {p.407} au pas

qu'il allait descendre, ou au degré qu'il allait monter: c'est une

destinée accomplie ou manquée; dans le premier cas, on en est à

l'examen de ce qu'elle a été; dans le second, aux conjectures de ce

qu'elle aurait pu devenir.

Si j'avais rempli un devoir dans des vues lointaines d'ambition, je me

serais trompé. Charles X n'a appris qu'à Prague ce que j'avais fait en

1804: il revenait de la monarchie. «Chateaubriand, me dit-il, au

château de Hradschin, vous aviez servi Bonaparte?--Oui, sire.--Vous

avez donné votre démission à la mort de M. le duc d'Enghien?--Oui,

sire.» Le malheur instruit ou rend la mémoire. Je vous ai raconté

qu'un jour, à Londres, réfugié avec M. de Fontanes dans une allée

pendant une averse, M. le duc de Bourbon se vint cacher sous le même

abri: en France, son vaillant père et lui, qui remerciaient si

poliment quiconque écrivait l'oraison funèbre de M. le duc d'Enghien,

ne m'ont pas adressé un souvenir: ils ignoraient sans doute aussi ma

conduite; il est vrai que je ne leur en ai jamais parlé.

{p.409} LIVRE III[348]

[Note 348: Ce livre a été écrit à Chantilly au mois

de novembre 1838.]

Mort du duc d'Enghien. -- Année de ma vie 1804. -- Le général

Hulin. -- Le duc de Rovigo. -- M. de Talleyrand. -- Part de

chacun. -- Bonaparte, son sophisme et ses remords. -- Ce qu'il

faut conclure de tout ce récit. -- Inimitiés enfantées par la mort

du duc d'Enghien. -- Un article du _Mercure_. -- Changement dans

la vie de Bonaparte. -- Abandon de Chantilly.

Comme aux oiseaux voyageurs, il me prend au mois d'octobre une

inquiétude qui m'obligerait à changer de climat, si j'avais encore la

puissance des ailes et la légèreté des heures: les nuages qui volent à

travers le ciel me donnent envie de fuir. Afin de tromper cet

instinct, je suis accouru à Chantilly. J'ai erré sur la pelouse, où de

vieux gardes se traînent à l'orée des bois. Quelques corneilles,

volant devant moi, par-dessus des genêts, des taillis, des clairières,

m'ont conduit aux étangs de Commelle. La mort a soufflé sur les amis

qui m'accompagnèrent jadis au château de la reine Blanche: les sites

de ces solitudes n'ont été qu'un horizon triste, entr'ouvert un moment

du côté de mon passé. Aux jours de René, j'aurais trouvé des mystères

de la vie dans le ruisseau de la Thève: il dérobe sa course parmi des

prêles et des mousses; des roseaux le voilent; il meurt dans ces

{p.410} étangs qu'alimente sa jeunesse, sans cesse expirante, sans

cesse renouvelée: ces ondes me charmaient quand je portais en moi le

désert avec les fantômes qui me souriaient, malgré leur mélancolie, et

que je parais de fleurs.

Revenant le long des haies à peine tracées, la pluie m'a surpris; je

me suis réfugié sous un hêtre: ses dernières feuilles tombaient comme

mes années; sa cime se dépouillait comme ma tête; il était marqué au

tronc d'un cercle rouge, pour être abattu comme moi. Rentré à mon

auberge, avec une moisson de plantes d'automne et dans des

dispositions peu propres à la joie, je vous raconterai la mort de M.

le duc d'Enghien, à la vue des ruines de Chantilly.

Cette mort, dans le premier moment, glaça d'effroi tous les coeurs; on

appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de

ces jours qu'on ne voit qu'une fois, le jour de l'exécution de Louis

XVI. Les serviteurs, les amis, les parents de Bonaparte étaient

consternés. À l'étranger, si le langage diplomatique étouffa

subitement la sensation populaire, elle n'en remua pas moins les

entrailles de la foule. Dans la famille exilée des Bourbons, le coup

pénétra d'outre en outre: Louis XVIII renvoya au roi d'Espagne l'ordre

de la Toison-d'Or, dont Bonaparte venait d'être décoré; le renvoi

était accompagné de cette lettre, qui fait honneur à l'âme royale:

«Monsieur et cher cousin, il ne peut y avoir rien de commun entre moi

et le grand criminel que l'audace et la fortune ont placé sur un trône

qu'il a eu la barbarie de souiller du sang pur d'un Bourbon, le duc

d'Enghien. La religion peut m'engager {p.411} à pardonner à un

assassin; mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi.

La Providence, par des motifs inexplicables, peut me condamner à finir

mes jours en exil; mais jamais ni mes contemporains ni la postérité ne

pourront dire que, dans le temps de l'adversité, je me sois montré

indigne d'occuper, jusqu'au dernier soupir, le trône de mes ancêtres.»

Il ne faut point oublier un autre nom, qui s'associe au nom du duc

d'Enghien: Gustave-Adolphe, le détrôné et le banni[349], fut le seul

des rois alors régnants qui osa élever la voix pour sauver le jeune

prince français. Il fit partir de Carlsruhe un aide de camp porteur

d'une lettre à Bonaparte; la lettre arriva trop tard: le dernier des

Condé n'existait plus. Gustave-Adolphe renvoya au roi de Prusse le

cordon de l'Aigle-Noir, comme Louis XVIII avait renvoyé la Toison-d'Or

au roi d'Espagne. Gustave déclarait à l'héritier du grand Frédéric

que, «d'après les _lois de la chevalerie_, il ne pouvait pas consentir

à être le frère d'armes de l'assassin du duc d'Enghien.» (Bonaparte

{p.412} avait l'Aigle-Noir.) Il y a je ne sais quelle dérision amère

dans ces souvenirs presque insensés de chevalerie, éteints partout,

excepté au coeur d'un roi malheureux pour un ami assassiné; nobles

sympathies de l'infortune, qui vivent à l'écart sans être comprises,

dans un monde ignoré des hommes!

[Note 349: Gustave IV, roi de Suède. Né en 1778, il

monta sur le trône après la mort de son père

Gustave III (1792). En 1809, il se vit contraint

d'abdiquer, et le duc de Sudermanie, son oncle, fut

proclamé roi sous le nom de Charles XIII. Gustave

vécut alors à l'étranger sous le nom de comte de

Holstein-Gottorp et de colonel Gustaffson, résidant

alternativement en Allemagne, dans les Pays-Bas et

en Suisse. Il mourut à Saint-Gall en 1837. Une des

_Odes_ de Victor Hugo lui est consacrée:

Il avait un ami dans ses fraîches années

Comme lui tout empreint du sceau des destinées.

C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné!

Gustave, à ce forfait, se jeta sur ses armes;

Mais quand il vit l'Europe insensible à ses larmes,

Calme et stoïque, il dit: «Pourquoi donc suis-je né?»]

Hélas! nous avions passé à travers trop de despotismes différents, nos

caractères, domptés par une suite de maux et d'oppressions, n'avaient

plus assez d'énergie pour qu'à propos de la mort du jeune Condé notre

douleur portât longtemps le crêpe: peu à peu les larmes se tarirent;

la peur déborda en félicitations sur les dangers auxquels le premier

consul venait d'échapper; elle pleurait de reconnaissance d'avoir été

sauvée par une si sainte immolation. Néron, sous la dictée de Sénèque,

écrivit au sénat une lettre apologétique du meurtre d'Agrippine; les

sénateurs, transportés, comblèrent de bénédictions le fils magnanime

qui n'avait pas craint de s'arracher le coeur par un parricide tant

salutaire! La société retourna vite à ses plaisirs; elle avait frayeur

de son deuil: après la Terreur, les victimes épargnées dansaient,

s'efforçaient de paraître heureuses, et, craignant d'être soupçonnées

coupables de mémoire, elles avaient la même gaieté qu'en allant à

l'échafaud.

Ce ne fut pas de but en blanc et sans précaution que l'on arrêta le

duc d'Enghien; Bonaparte s'était fait rendre compte du nombre des

Bourbons en Europe. Dans un conseil où furent appelés MM. de

Talleyrand et Fouché, on reconnut que le duc d'Angoulême était à

Varsovie avec Louis XVIII; le comte {p.413} d'Artois et le duc de

Berry à Londres, avec les princes de Condé et de Bourbon. Le plus

jeune des Condé était à Ettenheim, dans le duché de Bade. Il se trouva

que MM. Taylor et Drake, agents anglais, avaient noué des intrigues de

ce côté. Le duc de Bourbon, le 16 juin 1803, mit en garde son

petit-fils[350] contre une arrestation possible, par un billet à lui

adressé de Londres et que l'on conserve[351]. Bonaparte appela auprès

{p.414} de lui les deux consuls ses collègues: il fit d'abord d'amers

reproches à M. Réal[352] de l'avoir laissé ignorer ce qu'on projetait

contre lui. Il écouta patiemment les objections: ce fut

Cambacérès[353] qui s'exprima avec le plus de vigueur. Bonaparte l'en

remercia et passa outre. C'est ce que j'ai vu dans les _Mémoires_ de

Cambacérès, qu'un de ses neveux, M. de Cambacérès, pair de France, m'a

permis de consulter, avec une obligeance dont je conserve un souvenir

reconnaissant. La bombe lancée ne revient pas; elle va où le génie

l'envoie, et tombe. Pour exécuter les ordres {p.415} de Bonaparte, il

fallait violer le territoire de l'Allemagne, et le territoire fut

immédiatement violé. Le duc d'Enghien fut arrêté à Ettenheim. On ne

trouva auprès de lui, au lieu du général Dumouriez, que le marquis de

Thumery et quelques autres émigrés de peu de renom: cela aurait dû

avertir de la méprise. Le duc d'Enghien est conduit à Strasbourg. Le

commencement de la catastrophe de Vincennes nous a été raconté par le

prince même: il a laissé un petit journal de route d'Ettenheim à

Strasbourg: le héros de la tragédie vient sur l'avant-scène prononcer

ce prologue:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 33 / 96 题