DANTE

«_Ritratto di Giuletta Recamier modellato di

memoria da Canova nel 1813 e poi consacrato in

marmo col nome di Beatrice_.»]

[Note 334: Ici se termine le récit des six mois

passés à Rome par l'auteur des _Mémoires_ comme

secrétaire de la légation. Sur cet épisode de sa

vie, il faut lire les remarquables articles sur

_les Débuts diplomatiques de Chateaubriand_, par M.

le comte Édouard Frémy (_le Correspondant_, numéros

de septembre et octobre 1893), et le chapitre V du

livre de l'abbé Pailhès sur _Chateaubriand, sa

femme et ses amis_.]

{p.396} Voici une prodigieuse misère: trente-cinq ans se sont écoulés

depuis la date de ces événements. Mon chagrin ne se flattait-il pas,

en ces jours lointains, que le lien qui venait de se rompre serait mon

dernier lien? Et pourtant, que j'ai vite, non pas oublié, mais

remplacé ce qui me fut cher! Ainsi va l'homme de défaillance en

défaillance. Lorsqu'il est jeune et qu'il mène devant lui sa vie, une

ombre d'excuse lui reste; mais lorsqu'il s'y attelle et qu'il la

traîne péniblement derrière lui, comment l'excuser! L'indigence de

notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour

exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des

mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est

cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois: on les

profane en les répétant. Nos amitiés trahies et délaissées nous

reprochent les nouvelles sociétés où nous sommes engagés; nos heures

s'accusent: notre vie est une perpétuelle rougeur, parce qu'elle est

une faute continuelle.

* * * * *

Mon dessein n'étant pas de rester à Paris, je descendis à l'hôtel de

France, rue de Beaune[335], où madame de Chateaubriand vint me

rejoindre[336] pour se rendre {p.397} avec moi dans le Valais. Mon

ancienne société, déjà à demi dispersée, avait perdu le lien qui la

réunissait.

[Note 335: Aujourd'hui l'_hôtel de France et de

Lorraine_, au nº 5 de la rue de Beaune.]

[Note 336: «M. de Chateaubriand descendit dans un

modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord

qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le

préoccupait, sa réunion avec Mme de Chateaubriand;

le sage conseil écarté d'abord avait été compris;

et, à part même la bienséance du monde, il sentait

ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue

d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle

il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser

que d'une délicate et ombrageuse fierté dans le

commerce de la vie. Un motif généreux venait aider,

en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne

de presque toute la fortune de Mme de Chateaubriand

s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers

elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent

redoubler pour obtenir enfin son retour, et,

résolue de l'accompagner dans sa mission du Valais,

elle vint promptement le rejoindre à Paris.»--_M.

de Chateaubriand, sa vie, ses écrits et son

influence_, par M. Villemain, p. 137.]

Bonaparte marchait à l'empire; son génie s'élevait à mesure que

grandissaient les événements: il pouvait, comme la poudre en se

dilatant, emporter le monde; déjà immense, et cependant ne se sentant

pas au sommet, ses forces le tourmentaient; il tâtonnait, il semblait

chercher son chemin: quand j'arrivai à Paris, il en était à Pichegru

et à Moreau; par une mesquine envie, il avait consenti à les admettre

pour rivaux: Moreau, Pichegru et Georges Cadoudal, qui leur était fort

supérieur, furent arrêtés.

Ce train vulgaire de conspirations que l'on rencontre dans toutes les

affaires de la vie n'avait rien de ma nature, et j'étais aise de

m'enfuir aux montagnes.

Le conseil de la ville de Sion m'écrivit. La naïveté de cette dépêche

en a fait pour moi un document; j'entrais dans la politique par la

religion: le _Génie du Christianisme_ m'en avait ouvert les portes.

{p.398} RÉPUBLIQUE DU VALAIS

Sion, 20 février 1804.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 32 / 96 题