«Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée, dit le prince, par
un détachement de dragons et des piquets de gendarmerie, total, deux
cents hommes environ, deux généraux, le colonel des dragons, le
colonel Charlot de la gendarmerie de Strasbourg, à cinq heures (du
matin). À cinq heures et demie, les portes enfoncées, emmené au
Moulin, près la Tuilerie. Mes papiers enlevés, cachetés. Conduit dans
une charrette, entre deux haies de fusiliers, jusqu'au Rhin. Embarqué
pour Rhisnau. Débarqué et marché à pied jusqu'à Pfortsheim. Déjeuné à
l'auberge. Monté en voiture avec le colonel Charlot, le maréchal des
logis de la gendarmerie, un gendarme sur le siège et Grunstein. Arrivé
à Strasbourg, chez le colonel Charlot, vers cinq heures et demie.
Transféré une demi-heure après, dans un fiacre, à la citadelle.......
.......................... {p.416} Dimanche 18, on vient m'enlever à
une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de
m'habiller. J'embrasse mes malheureux compagnons, mes gens. Je pars
seul avec deux officiers de gendarmerie et deux gendarmes. Le colonel
Charlot m'a annoncé que nous allons chez le général de division, qui a
reçu des ordres de Paris. Au lieu de cela, je trouve une voiture avec
six chevaux de poste sur la place de l'Église. Le lieutenant Petermann
y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitersdorff sur le
siège, deux gendarmes en dedans, l'autre en dehors.»
[Note 350: Il y a ici une erreur de plume. Le duc
de Bourbon était le père--et non l'aïeul--du duc
d'Enghien. Il faut donc lire: «Le prince de Condé
mit en garde son petit-fils.»--Chose singulière!
les plus graves historiens se sont aussi trompés
sur la filiation du duc d'Enghien, et peut-être
chez eux n'était-ce pas simplement une erreur de
plume, comme chez Chateaubriand. Au tome IV, p.
589, de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_,
rappelant la lettre du 16 juin 1803, dont parle ici
Chateaubriand, M. Thiers dit que le duc d'Enghien
était _le fils du prince de Condé._ M. Lanfrey,
dans son _Histoire de Napoléon_ (T. III, p. 129),
dit à son tour: «C'était le duc d'Enghien, _fils du
prince de Condé_, jeune homme plein d'ardeur et de
bravoure, toujours au premier rang dans les combats
auxquels avait pris part l'_armée de son père_.»]
[Note 351: Ce billet du prince de Condé à son
petit-fils existe en effet: «Mon cher enfant,
écrivait le prince, on assure ici, depuis plus de
six mois, que vous avez été faire un voyage à
Paris; d'autres disent que vous n'avez été qu'à
Strasbourg... Il me semble qu'à présent vous
pourriez nous confier le passé et, si la chose est
vraie, ce que vous avez observé dans vos
voyages...»--M. Thiers se prévaut de ces lignes
pour donner comme à peu prouvés les voyages du duc
d'Enghien à Strasbourg, et tout à l'heure, il ne
manquera pas d'en tirer un argument en faveur de
Bonaparte. Il se garde bien de faire connaître à
ses lecteurs la réponse du duc d'Enghien, qu'il
avait pourtant sous les yeux en même temps que le
billet du prince de Condé,--réponse qui ne laisse
rien subsister des insinuations de l'habile
historien, j'allais dire de l'habile avocat. Voici
le texte de cette réponse, datée d'Ettenheim, le 18
juillet 1803:
«Assurément, mon cher papa, il faut me connaître
bien peu pour avoir pu dire ou chercher à faire
croire que j'avais mis le pied sur le territoire
républicain, autrement qu'avec le rang et la place
où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier
pour courber bassement la tête, et le Premier
Consul pourra peut-être venir à bout de me
détruire, mais il ne me fera pas m'humilier. On
peut prendre l'incognito pour voyager dans les
glaciers de la Suisse, comme je l'ai fait l'an
passé, n'ayant rien de mieux à faire. Mais, pour la
France, quand j'en ferai le voyage, je n'aurai pas
besoin de m'y cacher. Je puis donc vous donner ma
parole d'honneur la plus sacrée que pareille idée
ne m'est jamais entrée et ne m'entrera jamais dans
la tête. Des méchants ont pu désirer, en vous
racontant ces absurdités, me donner un tort de plus
à vos yeux. Je suis accoutumé à de pareils
services, que l'on s'est toujours empressé de me
rendre, et je suis heureux qu'ils soient enfin
réduits à employer des calomnies aussi absurdes.
«Je vous embrasse, cher papa, et vous prie de ne
jamais douter de mon profond respect comme de ma
tendresse.»]
[Note 352: Pierre-François, comte _Réal_
(1765-1834), procureur au Châtelet avant la
Révolution, substitut du procureur de la Commune en
1792, historiographe de la République sous le
Directoire, conseiller d'État après le 18 brumaire,
préfet de police pendant les Cent-Jours. Voir sur
lui les _Mémoires du chancelier Pasquier_, I, 268,
et les _Mémoires de Mme de Chastenay_, tome I.]
[Note 353: Jean-Jacques-Régis de Cambacérès
(1753-1824), député de l'Hérault à la Convention et
aux Cinq-Cents; second consul après brumaire; sous
l'Empire, archi-chancelier, prince, duc de Parme;
aux Cent-Jours, pair et ministre de la justice.]
Ici le naufragé, prêt à s'engloutir, interrompt son journal de bord.
Arrivée vers les quatre heures du soir à l'une des barrières de la
capitale, où vient aboutir la route de Strasbourg, la voiture, au lieu
d'entrer dans Paris, suivit le boulevard extérieur et s'arrêta au
château de Vincennes. Le prince, descendu de la voiture dans la cour
intérieure, est conduit dans une chambre de la forteresse, on l'y
enferme et il s'endort. À mesure que le prince approchait de Paris,
Bonaparte affectait un calme qui n'était pas naturel. Le 18 mars, il
partit pour la Malmaison; c'était le dimanche des Rameaux. Madame
Bonaparte, qui, comme toute sa famille, était instruite de
l'arrestation du prince, lui parla de cette arrestation. Bonaparte lui
répondit: «Tu n'entends rien à la politique.» Le colonel Savary[354]
était devenu {p.417} un des habitués de Bonaparte. Pourquoi? parce
qu'il avait vu le premier consul pleurer à Marengo. Les hommes à part
doivent se défier de leurs larmes, qui les mettent sous le joug des
hommes vulgaires. Les larmes sont une de ces faiblesses par lesquelles
un témoin peut se rendre maître des résolutions d'un grand homme.
[Note 354: Anne-Jean-Marie-René _Savary_, duc de
_Rovigo_ (1774-1833), général de division (7
février 1805), créé duc (23 mai 1808), ministre de
la police générale (8 juin 1810), pair aux
Cent-Jours, commandant de l'armée d'Algérie
(1831-1832).--Aide de camp de Desaix, il était à
ses côtés, à Marengo, lorsque la général fut tué
par une balle qui lui traversa le coeur. À quelques
jours de là, Bonaparte l'attacha à sa personne et
le promut rapidement au grade de colonel, puis à
celui de général de brigade (24 août 1803). Il
était donc, lors de l'exécution du duc d'Enghien,
général, et non colonel, comme le dit
Chateaubriand. Depuis 1802, Savary dirigeait la
police particulière et de sûreté du premier
Consul.--Ses _Mémoires pour servir à l'histoire de
Napoléon_ (8 volumes in-8) ont paru en 1828.]
On assure que le premier consul fit rédiger tous les ordres pour
Vincennes. Il était dit dans un de ces ordres que si la condamnation
prévue était une condamnation à mort, elle devait être exécutée
sur-le-champ.
Je crois à cette version, bien que je ne puisse l'attester, puisque
ces ordres manquent. Madame de Rémusat[355], qui, dans la soirée du 20
mars, jouait aux échecs à la Malmaison avec le premier consul,
l'entendit murmurer quelques vers sur la clémence d'Auguste; elle crut
que Bonaparte revenait à lui et que {p.418} le prince était
sauvé[356]. Non, le destin avait prononcé son oracle. Lorsque Savary
reparut à la Malmaison, madame Bonaparte devina tout le malheur. Le
premier consul s'était enfermé seul pendant plusieurs heures. Et puis
le vent souffla, et tout fut fini.
[Note 355: Claire-Élisabeth-Jeanne _Gravier de
Vergennes_ (1780-1821), femme du comte
Antoine-Laurent de _Rémusat_, premier chambellan de
Napoléon et surintendant des théâtres. Elle-même
était dame du palais de Joséphine. Outre un roman
par lettres intitulé: _les Lettres espagnoles, ou
l'Ambitieux_, roman qui est resté inédit,--elle
avait composé un _Essai sur l'éducation des
femmes_, qui parut deux ans après sa mort, en 1823,
et des _Mémoires_, publiés en 1880 par son
petit-fils, M. Paul de Rémusat. Ces _Mémoires_, qui
forment trois volumes in-8{o}, vont de l'année 1802
à l'année 1808.]
[Note 356: _Mémoires de Mme de Rémusat_. tome I, p.
321]