TRÈS SAINT-PÈRE,

«Ignorant si ce faible ouvrage obtiendrait quelque

succès, je n'ai pas osé d'abord le présenter à

Votre Sainteté. Maintenant que le suffrage du

public semble le rendre digne de vous être offert,

je prends la liberté de le déposer à vos pieds

sacrés.

«Si Votre Sainteté daigne jeter les yeux sur le

quatrième volume, elle verra les efforts que j'ai

faits pour venger les autels et leurs ministres des

injures d'une fausse philosophie. Elle y verra mon

admiration pour le Saint Siège et pour le génie des

Pontifes qui l'ont occupé. Elle me pardonnera

peut-être d'avoir annoncé leur glorieux successeur

qui vient de fermer les plaies de l'Église. Heureux

si Votre Sainteté agrée l'hommage que j'ai rendu à

ses vertus, et si mon zèle pour la religion peut me

mériter sa bénédiction paternelle.

«Je suis, avec le plus profond respect, de Votre

Sainteté, le très humble et très obéissant

serviteur.

«de CHATEAUBRIAND.

«Paris, ce 28 septembre 1802.»

La présentation de Chateaubriand à Pie VII eut lieu

le 2 juillet 1803. Il écrivait, le lendemain, à M.

Joubert: «Sa Sainteté m'a reçu hier; elle m'a fait

asseoir auprès d'elle de la manière la plus

affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle

lisait le _Génie du Christianisme_, dont elle avait

un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un

meilleur homme, un plus digne prélat, et un prince

plus simple: ne me prenez pas pour madame de

Sévigné.»]

[Note 301: Hercule _Consalvi_ (1757-1824). Pie VII

l'avait nommé cardinal et secrétaire d'État au

lendemain de son entrée dans Rome, en 1800. Il vint

en France en 1801 pour la conclusion du Concordat.

Après l'arrestation du Souverain Pontife, en 1809,

il reçut l'ordre de se rendre en France; en 1810, à

la suite de son refus d'assister au mariage

religieux de Napoléon, il fut interné à Reims.

Redevenu secrétaire d'État en 1814, il prit part au

Congrès de Vienne et conserva la direction des

affaires jusqu'à la mort de Pie VII (20 août 1823).

Il mourut lui-même peu de temps après, le 24

janvier 1824. Il n'était que diacre, n'ayant jamais

voulu recevoir la prêtrise. Ses _Mémoires_ ont été

publiés et traduits, en 1864, par J.

Crétineau-Joly.]

{p.347} En parcourant le Vatican, je m'arrêtai à contempler ces

escaliers où l'on peut monter à dos de mulet, ces galeries ascendantes

repliées les unes sur les autres, ornées de chefs-d'oeuvres, le long

desquelles les papes d'autrefois passaient avec toute leur pompe, ces

Loges que tant d'artistes immortels ont décorées, tant d'hommes

illustres admirées, Pétrarque, Tasse, Arioste, Montaigne, Milton,

Montesquieu, et puis des reines et des rois, ou puissants ou tombés,

enfin un peuple de pèlerins venu des quatre parties de la terre: tout

cela maintenant immobile et silencieux; théâtre dont les gradins

abandonnés, ouverts devant la solitude, sont à peine visités par un

rayon de soleil.

On m'avait recommandé de me promener au clair de la lune: du haut de

la Trinité-du-Mont, les édifices lointains paraissaient comme les

ébauches d'un peintre ou comme des côtes effumées vues de la mer, du

bord d'un vaisseau. L'astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un

monde fini, promenait ses pâles déserts au-dessus des déserts de Rome;

il éclairait des rues sans habitants, des enclos, des places, des

jardins où ne passait personne, des monastères où l'on n'entend plus

la voix des cénobites, des cloîtres aussi muets et aussi dépeuplés que

les portiques du Colisée.

Qu'arriva-t-il, il y a dix-huit siècles, à pareille heure et aux mêmes

lieux? Quels hommes ont ici traversé l'ombre de ces obélisques, après

que cette ombre eut {p.348} cessé de tomber sur les sables d'Égypte?

Non seulement l'ancienne Italie n'est plus, mais l'Italie du moyen âge

a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italies est encore marquée

dans la ville éternelle: si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et

ses chefs-d'oeuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et ses

débris; si l'une fait descendre du Capitole ses consuls, l'autre amène

du Vatican ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires: assises

dans la même poussière, Rome païenne s'enfonce de plus en plus dans

ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans ses

catacombes.

* * * * *

Le cardinal Fesch avait loué, assez près du Tibre, le palais

Lancelotti: j'y ai vu depuis, en 1828, la princesse Lancelotti. On me

donna le plus haut étage du palais: en y entrant, une si grande

quantité de puces me sautèrent aux jambes, que mon pantalon blanc en

était tout noir. L'abbé de Bonnevie et moi, nous fîmes, le mieux que

nous pûmes, laver notre demeure. Je me croyais retourné à mes chenils

de New-Road: ce souvenir de ma pauvreté ne me déplaisait pas. Établi

dans ce cabinet diplomatique, je commençai à délivrer des passe-ports

et à m'occuper de fonctions aussi importantes. Mon écriture était un

obstacle à mes talents, et le cardinal Fesch haussait les épaules

quand il apercevait ma signature. N'ayant presque rien à faire dans ma

chambre aérienne, je regardais par-dessus les toits, dans une maison

voisine, des blanchisseuses qui me faisaient des signes; une

cantatrice future, instruisant sa voix, me poursuivait de son solfège

éternel; heureux quand il passait quelque {p.349} enterrement pour me

désennuyer! Du haut de ma fenêtre, je vis dans l'abîme de la rue le

convoi d'une jeune mère: on la portait, le visage découvert, entre

deux rangs de pèlerins blancs; son nouveau-né, mort aussi et couronné

de fleurs, était couché à ses pieds.

Il m'échappa une grande faute: ne doutant de rien, je crus devoir

rendre visite aux personnes notables; j'allai, sans façon, offrir

l'hommage de mon respect au roi abdicataire de Sardaigne[302]. Un

horrible cancan sortit de cette démarche insolite; tous les diplomates

se boutonnèrent. «Il est perdu! il est perdu!» répétaient les

caudataires et les attachés, avec la joie que l'on éprouve

charitablement aux mésaventures d'un homme, quel qu'il soit. Pas une

buse diplomatique qui ne se crût supérieure à moi de toute la hauteur

de sa bêtise. On espérait bien que j'allais tomber, quoique je ne

fusse rien et que je ne comptasse pour rien: n'importe, c'était

quelqu'un qui tombait, cela {p.350} fait toujours plaisir. Dans ma

simplicité, je ne me doutais pas de mon crime, et, comme depuis, je

n'aurais pas donné d'une place quelconque un fétu. Les rois, auxquels

on croyait que j'attachais une importance si grande, n'avaient à mes

yeux que celle du malheur. On écrivit de Rome à Paris mes effroyables

sottises: heureusement j'avais affaire à Bonaparte; ce qui devait me

noyer me sauva.

[Note 302: _Victor-Emmanuel I_ (1754-1824), le

souverain dépossédé que représentait alors à

Saint-Pétersbourg le comte Joseph de

Maistre.--Avant l'arrivée du cardinal Fesch, qu'il

précédait à Rome de quelques jours, Chateaubriand

avait cru pouvoir faire visite à l'ex-roi de

Sardaigne. Il annonçait du reste lui-même, en ces

termes, à M. de Talleyrand, la démarche qui allait

attirer sur sa tête un si violent orage:

«12 juillet 1803.

«CITOYEN MINISTRE,

«M. le cardinal Fesch présente ce soir ses lettres

de créance au Pape. Avant que notre mission fût

officiellement reconnue à Rome, je me suis empressé

de voir ici toutes les personnes qu'il était

honorable de voir. J'ai été présenté, comme simple

particulier et homme de lettres, au roi et à la

reine de Sardaigne. Leurs Majestés ne m'ont

entretenu que d'objets d'art et de littérature.

«J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.»]

Toutefois, si de prime abord et de plein saut devenir premier

secrétaire d'ambassade sous un prince de l'Église, oncle de Napoléon,

paraissait être quelque chose, c'était néanmoins comme si j'eusse été

expéditionnaire dans une préfecture. Dans les démêlés qui se

préparaient, j'aurais pu trouver à m'occuper, mais on ne m'initiait à

aucun mystère. Je me pliais parfaitement au contentieux de

chancellerie: mais à quoi bon perdre mon temps dans des détails à la

portée de tous les commis?

Après mes longues promenades et mes fréquentations du Tibre, je ne

rencontrais en rentrant, pour m'occuper, que les parcimonieuses

tracasseries du cardinal, les rodomontades gentilhommières de l'évêque

de Châlons[303], et les incroyables menteries du futur évêque de

Maroc. L'abbé Guillon, profitant d'une ressemblance de noms qui

sonnaient à l'oreille de la même manière que le sien, prétendait,

après s'être échappé miraculeusement du massacre des Carmes, avoir

donné l'absolution à madame de Lamballe, à la Force. Il se vantait

d'être l'auteur du discours de Robespierre à l'Être suprême. Je

pariai, un jour, lui faire {p.351} dire qu'il était allé en Russie:

il n'en convint pas tout à fait, mais il avoua avec modestie qu'il

avait passé quelques mois à Saint-Pétersbourg[304].

[Note 303: Monseigneur de Clermont-Tonnerre. Voir

la note 1 de la page 336.]

[Note 304: L'abbé _Guillon_ (1760-1847). Il avait

été aumônier, lecteur et bibliothécaire de la

princesse de Lamballe. Le cardinal Fesch, l'avait

emmené avec lui à Rome. Appelé à la Faculté de

théologie dès sa création, il y fit avec

distinction le cours d'éloquence sacrée pendant

trente ans, et en devint le doyen. Promu par

Louis-Philippe, en 1831, à l'évêché de Beauvais, il

ne put obtenir ses bulles du pape, parce qu'il

avait administré l'abbé Grégoire, évêque

_constitutionnel_ de Blois, sans avoir observé

toutes les règles ecclésiastiques; néanmoins, ayant

reconnu ses torts, il fut nommé, en 1832, évêque

_in partibus_ du Maroc. On lui doit une traduction

complète des _OEuvres de saint-Cyprien_, et une

_Bibliothèque choisie des Pères grecs et latins_,

traduits en français, 26 vol. en in-8{o}.]

M. de La Maisonfort[305], homme d'esprit qui se cachait, eut recours à

moi, et bientôt M. Bertin l'aîné, {p.352} propriétaire des

_Débats_[306], m'assista de son amitié dans une circonstance

douloureuse. Exilé à l'île d'Elbe par l'homme qui, revenant à son tour

de l'île d'Elbe, le poussa à Gand, M. Bertin avait obtenu, en 1803, du

républicain M. Briot[307] que j'ai connu, la permission {p.353}

d'achever son ban en Italie. C'est avec lui que je visitai les ruines

de Rome et que je vis mourir madame de Beaumont; deux choses qui ont

lié sa vie à la mienne. Critique plein de goût, il m'a donné, ainsi

que son frère, d'excellents conseils pour mes ouvrages. Il eût montré

un vrai talent de parole, s'il avait été appelé à la tribune.

Longtemps légitimiste, ayant subi l'épreuve de la prison du Temple et

celle de la déportation à l'île d'Elbe, ses principes sont, au fond,

demeurés les mêmes. Je resterai fidèle au compagnon de mes mauvais

jours; toutes les opinions politiques de la terre seraient trop payées

par le sacrifice d'une heure d'une sincère amitié: il suffit que je

reste invariable dans mes opinions, comme je reste attaché à mes

souvenirs.

[Note 305: Antoine-François-Philippe

_Dubois-Descours_, marquis de _La Maisonfort_

(1778-1827). Il était, au moment de la Révolution,

sous-lieutenant dans les gardes du corps, à la

compagnie de Gramont. Il émigra et fit la campagne

de 1792, à l'armée des princes. Rentré en France au

début du Consulat, il fut arrêté et interné à l'île

d'Elbe, d'où il s'échappa et vint à Rome. C'est

alors que le vit Chateaubriand. Il put gagner la

Russie et ne revit la France qu'en 1814. Député du

Nord, de 1815 à 1816, il fut, après la session,

chargé de la direction du domaine extraordinaire de

la couronne. Devenu plus tard ministre

plénipotentiaire à Florence, il eut la bonne

fortune d'y voir arriver, comme secrétaire de la

légation, Alphonse de Lamartine. Le marquis de la

Maisonfort a publié un grand nombre d'écrits

politiques, notamment le _Tableau politique de

l'Europe depuis la bataille de Leipzig jusqu'au 13

mars 1814_. Il devra de vivre à cette double chance

d'avoir eu son nom inscrit dans les _Mémoires_ de

Chateaubriand et dans les _Méditations_ de

Lamartine, qui lui a dédié sa pièce intitulée:

_Philosophie_.

Toi qui longtemps battu des vents et de l'orage.

Jouissant aujourd'hui de ce ciel sans nuage,

Du sein de ton repos contemples du même oeil

Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil...]

[Note 306: Louis-François _Bertin_, dit _Bertin

l'Aîné_ (1766-1841). Vers la fin de 1799, Louis

Bertin et son frère Bertin de Vaux acquirent en

commun avec Roux-Laborie et l'imprimeur Le Normant,

moyennant vingt mille francs, le _Journal des

Débats et des Décrets_, petite feuille qui existait

depuis 1789, et qui se bornait à publier le compte

rendu des discussions législatives et les actes de

l'autorité. En quelques semaines, les nouveaux

propriétaires l'eurent complètement transformée, et

le _Journal des Débats_ eut vite fait de gagner la

faveur du public. Mais alors que le journal

réussissait brillamment, son principal propriétaire

et son rédacteur en chef, Louis Bertin, fut arrêté,

sur le vague soupçon d'avoir pris part à une

conspiration royaliste. Enfermé au Temple, il y

passa l'année 1800 presque toute entière, puis à la

prison succéda l'exil. Un ordre arbitraire le

relégua à l'île d'Elbe. Il obtint à grand'peine la

permission de passer en Italie, où la résidence de

Florence, et plus tard celle de Rome, lui fut

assignée. C'est à Rome qu'il connut Chateaubriand

et devint son ami. Las de l'exil et de ses

sollicitations sans résultat auprès du ministre de

la Police, il prit, au commencement de 1804, le

parti assez aventureux de revenir en France sans

autorisation, mais avec un passe-port que

Chateaubriand lui avait complaisamment procuré. Il

dut, pendant assez longtemps, se tenir caché,

tantôt dans sa maison de la Bièvre, tantôt à Paris.

Chateaubriand, revenu en France, mit tout en oeuvre

pour obtenir que M. Bertin cessât enfin d'être

persécuté. (Voir l'_Appendice_ nº VII:

_Chateaubriand et madame de Custine_.)--Lorsque

Chateaubriand partit de Paris, en 1822, pour

l'ambassade de Londres, il emmena avec lui comme

secrétaire intime le fils aîné de son ami, Armand

Bertin.]

[Note 307: Pierre-Joseph _Briot_ (1771-1827).

Député du Doubs au Conseil des Cinq-Cents, il

s'était montré, au 18 brumaire, l'un des plus

ardents adversaires de Bonaparte. Il n'en avait pas

moins été nommé, le 28 janvier 1803, grâce à la

protection de Lucien, commissaire général du

gouvernement à l'île d'Elbe, et c'est en cette

qualité qu'il avait autorisé M. Bertin à passer en

Italie. À l'avènement de l'Empire, Briot demanda un

passe-port pour l'étranger et alla à Naples, où il

devint successivement, sous le roi Joseph,

intendant des Abruzzes, puis de la Calabre, et,

sous Joachim Murat membre du Conseil d'État. Quand

Murat se tourna contre la France, il le quitta, et

rentra en Franche-Comté où il s'occupa, jusqu'à sa

mort, d'agriculture et d'industrie. Il n'avait

jamais voulu accepter, de Joseph et de Murat, ni

titres, ni décoration; et c'est pour cela que

Chateaubriand, toujours si exact, même dans les

plus petits détails, l'appelle «le républicain M.

Briot».]

Vers le milieu de mon séjour à Rome, la princesse Borghèse arriva:

j'étais chargé de lui remettre des souliers de Paris. Je lui fus

présenté; elle fit sa toilette devant moi: la jeune et jolie chaussure

qu'elle mit à ses pieds ne devait fouler qu'un instant cette vieille

terre[308].

[Note 308: _Marie-Pauline Bonaparte_, née à

Ajaccio, le 20 septembre 1780, morte à Florence, le

9 juin 1825. Elle avait été mariée deux fois: 1º en

1797, au général _Leclerc_; 2º en 1803, au prince

Camille _Borghèse_. Elle fut duchesse de Guastalla

de 1806 à 1814.]

{p.354} Un malheur me vint enfin occuper: c'est une ressource sur

laquelle on peut toujours compter.

* * * * *

Quand je partis de France, nous étions bien aveuglés sur madame de

Beaumont: elle pleura beaucoup, et son testament a prouvé qu'elle se

croyait condamnée. Cependant ses amis, sans se communiquer leur

crainte, cherchaient à se rassurer; ils croyaient aux miracles des

eaux, achevés ensuite par le soleil d'Italie; ils se quittèrent et

prirent des routes diverses: le rendez-vous était Rome.

Des fragments écrits à _Paris_, au _Mont-Dore_, à _Rome_, par madame

de Beaumont, et trouvés dans ses papiers, montrent quel était l'état

de son âme.

Paris.

«Depuis plusieurs années, ma santé dépérit d'une manière sensible. Des

symptômes que je croyais le signal du départ sont survenus sans que je

sois encore prête à partir. Les illusions redoublent avec les progrès

de la maladie. J'ai vu beaucoup d'exemples de cette singulière

faiblesse, et je m'aperçois qu'ils ne me serviront de rien. Déjà je me

laisse aller à faire des remèdes aussi ennuyeux qu'insignifiants, et,

sans doute, je n'aurai pas plus de force pour me garantir des remèdes

cruels dont on ne manque pas de martyriser ceux qui doivent mourir de

la poitrine. Comme les autres, je me livrerai à l'espérance; à

l'espérance! puis-je donc désirer de vivre? Ma vie passée a été une

suite de malheurs, ma vie actuelle est pleine d'agitations et de

troubles; le repos de l'âme m'a fui pour jamais. {p.355} Ma mort

serait un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres,

et pour moi le plus grand des biens.

«Ce 21 floréal, 10 mai, anniversaire de la mort de ma mère et de mon

frère:

«Je péris la dernière et la plus misérable!

«Oh! pourquoi n'ai-je pas le courage de mourir? Cette maladie, que

j'avais presque la faiblesse de craindre, s'est arrêtée, et peut-être

suis-je condamnée à vivre longtemps: il me semble cependant que je

mourrais avec joie:

«Mes jours ne valent pas qu'il m'en coûte un soupir.

«Personne n'a plus que moi à se plaindre de la nature: en me refusant

tout, elle m'a donné le sentiment de tout ce qui me manque. Il n'y a

pas d'instant où je ne sente le poids de la complète médiocrité à

laquelle je suis condamnée. Je sais que le contentement de soi et le

bonheur sont souvent le prix de cette médiocrité dont je me plains

amèrement; mais en n'y joignant pas le don des illusions la nature en

a fait pour moi un supplice. Je ressemble à un être déchu qui ne peut

oublier ce qu'il a perdu, qui n'a pas la force de le regagner. Ce

défaut absolu d'illusion, et par conséquent d'entraînement, fait mon

malheur de mille manières. Je me juge comme un indifférent pourrait me

juger et je vois mes amis tels qu'ils sont. Je n'ai de prix que par

une extrême bonté qui n'a assez d'activité, ni {p.356} pour être

appréciée, ni pour être véritablement utile, et dont l'impatience de

mon caractère m'ôte tout le charme: elle me fait plus souffrir des

maux d'autrui qu'elle ne me donne de moyens de les réparer. Cependant

je lui dois le peu de véritables jouissances que j'ai eues dans ma

vie; je lui dois surtout de ne pas connaître l'envie, apanage si

ordinaire de la médiocrité sentie.»

Mont-Dore.

«J'avais le projet d'entrer sur moi dans quelques détails; mais

l'ennui me fait tomber la plume des mains.

«Tout ce que ma position a d'amer et de pénible se changerait en

bonheur, si j'étais sûre de cesser de vivre dans quelques mois.

«Quand j'aurais la force de mettre moi-même à mes chagrins le seul

terme qu'ils puissent avoir, je ne l'emploierais pas: ce serait aller

contre mon but, donner la mesure de mes souffrances et laisser une

blessure trop douloureuse dans l'âme que j'ai jugée digne de m'appuyer

dans mes maux.

«Je me _supplie en pleurant_ de prendre un parti aussi rigoureux

qu'indispensable. Charlotte Corday prétend qu'_il n'y a point de

dévouement dont on ne retire plus de jouissance qu'il n'en a coûté de

peine à s'y décider_; mais elle allait mourir, et je puis vivre encore

longtemps. Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel tombeau choisir?

Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle puissance en murera

la porte?

«M'éloigner en silence me laisser oublier, m'ensevelir {p.357} pour

jamais, tel est le devoir qui m'est imposé et que j'espère avoir le

courage d'accomplir. Si le calice est trop amer, une fois oubliée rien

ne me forcera de l'épuiser en entier, et peut-être que tout simplement

ma vie ne sera pas aussi longue que je le crains.

«Si j'avais déterminé le lieu de ma retraite, il me semble que je

serais plus calme; mais la difficulté du moment ajoute aux difficultés

qui naissent de ma faiblesse, et il faut quelque chose de surnaturel

pour agir contre soi avec force, pour se traiter avec autant de

rigueur que le pourrait faire un ennemi violent et cruel.»

Rome, ce 28 octobre.

«Depuis dix mois, je n'ai pas cessé de souffrir; Depuis six, tous les

symptômes du mal de poitrine et quelques-uns au dernier degré: il ne

me manque plus que les illusions, et peut-être en ai-je!»

M. Joubert, effrayé de cette envie de mourir qui tourmentait madame de

Beaumont, lui adressait ces paroles dans ses _Pensées_: «Aimez et

respectez la vie, sinon pour elle, au moins pour vos amis. En quelque

état que soit la vôtre, j'aimerai toujours mieux vous savoir occupée à

la filer qu'à la découdre.»

Ma soeur, dans ce moment, écrivait à madame de Beaumont. Je possède

cette correspondance, que la mort m'a rendue. L'antique poésie

représente je ne sais quelle Néréide comme une fleur flottant sur

l'abîme: Lucile était cette fleur. En rapprochant ses lettres des

fragments cités plus haut, on est frappé de cette ressemblance de

tristesse d'âme, exprimée dans {p.358} le langage différent de ces

anges infortunés. Quand je songe que j'ai vécu dans la société de

telles intelligences, je m'étonne de valoir si peu. Ces pages de deux

femmes supérieures, disparues de la terre à peu de distance l'une de

l'autre, ne tombent pas sous mes yeux, qu'elles ne m'affligent

amèrement:

À Lascardais, ce 30 juillet[309].

[Note 309: 30 juillet 1803.]

«J'ai été si charmée, madame, de recevoir enfin une lettre de vous,

que je ne me suis pas donné le temps de prendre le plaisir de la lire

de suite tout entière: j'en ai interrompu la lecture pour aller

apprendre à tous les habitants de ce château que je venais de recevoir

de vos nouvelles, sans réfléchir qu'ici ma joie n'importe guère, et

que même presque personne ne savait que j'étais en correspondance avec

vous. Me voyant environnée de visages froids, je suis remontée dans ma

chambre, prenant mon parti d'être seule joyeuse. Je me suis mise à

achever de lire votre lettre, et, quoique je l'aie relue plusieurs

fois, à vous dire vrai, madame, je ne sais pas tout ce qu'elle

contient. La joie que je ressens toujours en voyant cette lettre si

désirée nuit à l'attention que je lui dois.

«Vous partez donc, madame? N'allez pas, rendue au Mont-Dore, oublier

votre santé; donnez-lui tous vos soins, je vous en supplie du meilleur

et du plus tendre de mon coeur. Mon frère m'a mandé qu'il espérait

vous voir en Italie. Le destin, comme la nature, se plaît à le

distinguer de moi d'une manière bien favorable. Au moins, je ne

céderai pas à {p.359} mon frère le bonheur de vous aimer: je le

partagerai avec lui toute la vie. Mon Dieu, madame, que j'ai le coeur

serré et abattu! Vous ne savez pas combien vos lettres me sont

salutaires, comme elles m'inspirent du dédain pour mes maux! L'idée

que je vous occupe, que je vous intéresse, m'élève singulièrement le

courage. Écrivez-moi donc, madame, afin que je puisse conserver une

idée qui m'est si nécessaire.

«Je n'ai point encore vu M. Chênedollé; je désire beaucoup son

arrivée. Je pourrai lui parler de vous et de M. Joubert; ce sera pour

moi un bien grand plaisir. Souffrez, madame, que je vous recommande

encore votre santé, dont le mauvais état m'afflige et m'occupe sans

cesse. Comment ne vous aimez-vous pas? Vous êtes si aimable et si

chère à tous: ayez donc la justice de faire beaucoup pour vous.

«Lucile.»

Ce 2 septembre.

«Ce que vous me mandez, madame, de votre santé, m'alarme et

m'attriste; cependant je me rassure en pensant à votre jeunesse, en

songeant que, quoique vous soyez fort délicate, vous êtes pleine de

vie.

«Je suis désolée que vous soyez dans un pays qui vous déplaît. Je

voudrais vous voir environnée d'objets propres à vous distraire et à

vous ranimer. J'espère qu'avec le retour de votre santé, vous vous

réconcilierez avec l'Auvergne: il n'est guère de lieu qui ne puisse

offrir quelque beauté à des yeux tels que les vôtres. J'habite

maintenant Rennes: je me trouve assez bien de mon isolement. Je

change, {p.360} comme vous voyez, madame, souvent de demeure; j'ai

bien la mine d'être déplacée sur la terre: effectivement, ce n'est pas

d'aujourd'hui que je me regarde comme une de ses productions

superflues. Je crois, madame, vous avoir parlé de mes chagrins et de

mes agitations. À présent, il n'est plus question de tout cela, je

jouis d'une paix intérieure qu'il n'est plus au pouvoir de personne de

m'enlever. Quoique parvenue à mon âge, ayant, par circonstance et par

goût, mené presque toujours une vie solitaire, je ne connaissais,

madame, nullement le monde: j'ai fait enfin cette maussade

connaissance. Heureusement la réflexion est venue à mon secours. Je me

suis demandé qu'avait donc ce monde de si formidable et où résidait sa

valeur, lui qui ne peut jamais être, dans le mal comme dans le bien,

qu'un objet de pitié! N'est-il pas vrai, madame, que le jugement de

l'homme est aussi borné que le reste de son être, aussi mobile et

d'une incrédulité égale à son ignorance? Toutes ces bonnes ou

mauvaises raisons m'ont fait jeter avec aisance, derrière moi, la robe

bizarre dont je m'étais revêtue: je me suis trouvée pleine de

sincérité et de force; on ne peut plus me troubler. Je travaille de

tout mon pouvoir à ressaisir ma vie, à la mettre tout entière sous ma

dépendance.

«Croyez aussi, madame, que je ne suis point trop à plaindre, puisque

mon frère, la meilleure partie de moi-même, est dans une situation

agréable, qu'il me reste des yeux pour admirer les merveilles de la

nature, Dieu pour appui, et pour asile un coeur plein de paix et de

doux souvenirs. Si vous {p.361} avez la bonté, madame, de continuer à

m'écrire, cela me sera un grand surcroît de bonheur.»

Le mystère du style, mystère sensible partout, présent nulle part; la

révélation d'une nature douloureusement privilégiée; l'ingénuité d'une

fille qu'on croirait être dans sa première jeunesse, et l'humble

simplicité d'un génie qui s'ignore, respirent dans ces lettres, dont

je supprime un grand nombre. Madame de Sévigné écrivait-elle à madame

de Grignan avec une affection plus reconnaissante que madame de Caud à

madame de Beaumont? Sa _tendresse pouvait se mêler de marcher côte à

côte avec la sienne_. Ma soeur aimait mon amie avec toute la passion

du tombeau, car elle sentait qu'elle allait mourir. Lucile n'avait

presque point cessé d'habiter près des Rochers[310]; mais elle était

la fille de son siècle et la Sévigné de la solitude.

[Note 310: Le château de Mme de Sévigné en

Bretagne.]

* * * * *

Une lettre de M. Ballanche, datée du 30 fructidor[311], m'annonça

l'arrivée de madame de Beaumont, venue du Mont-Dore à Lyon et se

rendant en Italie. Il me mandait que le malheur que je redoutais

n'était point à craindre, et que la santé de la malade paraissait

s'améliorer. Madame de Beaumont, parvenue à Milan, y rencontra M.

Bertin que des affaires y avaient appelé: il eut la complaisance de se

charger de la pauvre voyageuse, et il la conduisit à Florence où

j'étais allé l'attendre. Je fus terrifié à sa vue; elle n'avait plus

que la force de sourire. Après quelques jours de repos, nous nous

mîmes en route pour Rome, cheminant au pas pour éviter les cahots.

Madame de Beaumont {p.362} recevait partout des soins empressés: un

attrait vous intéressait à cette aimable femme, si délaissée et si

souffrante. Dans les auberges, les servantes même se laissaient

prendre à cette douce commisération.

[Note 311: Du 30 fructidor an XI (17 septembre

1803).]

Ce que je sentais peut se deviner: on a conduit des amis à la tombe,

mais ils étaient muets et un reste d'espérance inexplicable ne venait

pas rendre votre douleur plus poignante. Je ne voyais plus le beau

pays que nous traversions; j'avais pris le chemin de Pérouse: que

m'importait l'Italie? J'en trouvais encore le climat trop rude, et si

le vent soufflait un peu, les brises me semblaient des tempêtes.

À Terni, madame de Beaumont parla d'aller voir la cascade; ayant fait

un effort pour s'appuyer sur mon bras, elle se rassit et me dit: «Il

faut laisser tomber les flots.» J'avais loué pour elle à Rome une

maison solitaire près de la place d'Espagne, sous le mont Pincio[312];

il y avait un petit jardin avec des orangers en espalier et une cour

plantée d'un figuier. J'y déposai la mourante. J'avais eu beaucoup de

peine à me procurer cette retraite, car il y a un préjugé à Rome

contre les maladies de poitrine, regardées comme contagieuses.

[Note 312: Cette maison, située dans le voisinage

de la Trinité-du-Mont, était connue sous le nom de

villa Margherita.]

À cette époque de la renaissance de l'ordre social, on recherchait ce

qui avait appartenu à l'ancienne monarchie: le pape envoya savoir des

nouvelles de la fille de M. de Montmorin; le cardinal Consalvi et les

membres du sacré collège imitèrent Sa Sainteté; le cardinal Fesch

lui-même donna à madame de Beaumont {p.363} jusqu'à sa mort des

marques de déférence et de respect que je n'aurais pas attendues de

lui, et qui m'ont fait oublier les misérables divisions des premiers

temps de mon séjour à Rome. J'avais écrit à M. Joubert les inquiétudes

dont j'étais tourmenté avant l'arrivée de madame de Beaumont: «Notre

amie m'écrit du Mont-Dore, lui disais-je, des lettres qui me brisent

l'âme: elle dit qu'elle _sent qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe_;

elle parle des _derniers battements de son coeur_. Pourquoi l'a-t-on

laissée seule dans ce voyage? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit?

Que deviendrons-nous si nous la perdons? qui nous consolera d'elle?

Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment où nous sommes

menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va

bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d'eux: le

ciel nous en punit; il nous les enlève, et nous sommes épouvantés de

la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher

Joubert; je me sens aujourd'hui mon coeur de vingt ans; cette Italie

m'a rajeuni; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans

mes premières années. Le chagrin est mon élément: je ne me retrouve

que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si

rare, que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang.

Souffrez mes lamentations: je suis sûr que vous êtes aussi malheureux

que moi. Écrivez-moi, écrivez aussi à cette autre infortunée de

Bretagne.»

Madame de Beaumont se trouva d'abord un peu soulagée. La malade

elle-même recommença à croire {p.364} à sa vie. J'avais la

satisfaction de penser que, du moins, madame de Beaumont ne me

quitterait plus: je comptais la conduire à Naples au printemps, et de

là envoyer ma démission au ministre des affaires étrangères. M.

d'Agincourt[313], ce véritable philosophe, vint voir le léger oiseau

de passage, qui s'était arrêté à Rome avant de se rendre à la terre

inconnue; M. Boguet, déjà le doyen de nos peintres, se présenta. Ces

renforts d'espérances soutinrent la malade et la bercèrent d'une

illusion qu'au fond de l'âme elle n'avait plus. Des lettres cruelles à

lire m'arrivaient de tous côtés, m'exprimant des craintes et des

espérances. Le 4 d'octobre, Lucile m'écrivait de Rennes:

«J'avais commencé l'autre jour une lettre pour toi; je viens de la

chercher inutilement; je t'y parlais de madame de Beaumont, et je me

plaignais de son silence à mon égard. Mon ami, quelle triste et

étrange vie je mène depuis quelques mois! Aussi ces paroles du

prophète me reviennent sans cesse à l'esprit: _Le Seigneur vous

couronnera de maux et vous jettera comme une balle_. Mais laissons mes

peines et parlons de tes inquiétudes. Je ne puis me les persuader

fondées: je vois toujours madame de Beaumont pleine de vie et de

jeunesse, et presque immatérielle; rien de funeste ne peut, à son

sujet, me tomber dans le coeur. Le ciel, qui connaît nos {p.365}

sentiments pour elle, nous la conservera sans doute. Mon ami, nous ne

la perdrons point; il me semble que j'en ai au-dedans de moi la

certitude. Je me plais à penser que, lorsque tu recevras cette lettre,

tes soucis seront dissipés. Dis-lui de ma part tout le véritable et

tendre intérêt que je prends à elle; dis-lui que son souvenir est pour

moi une des plus belles choses de ce monde. Tiens ta promesse et ne

manque pas de m'en donner le plus possible des nouvelles. Mon Dieu!

quel long espace de temps il va s'écouler avant que je ne reçoive une

réponse à cette lettre! Que l'éloignement est quelque chose de cruel!

D'où vient que tu me parles de ton retour en France? Tu cherches à me

flatter, tu me trompes. Au milieu de toutes mes peines, il s'élève en

moi une douce pensée, celle de ton amitié, celle que je suis dans ton

souvenir telle qu'il a plu à Dieu de me former. Mon ami, je ne regarde

plus sur la terre de sûr asile pour moi que ton coeur; je suis

étrangère et inconnue pour tout le reste. Adieu, mon pauvre frère, te

reverrai-je? cette idée ne s'offre pas à moi d'une manière bien

distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves

qu'entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant! Adieu,

félicité sans mélange! Ô souvenirs de mes beaux jours, ne pouvez-vous

donc éclairer un peu maintenant mes tristes heures?

[Note 313: M. _d'Agincourt_ (1730-1814),

fermier-général sous Louis XV, avait amassé une

grande fortune, qu'il consacra tout entière à

l'étude et à la culture des beaux-arts. Il se fixa

à Rome en 1779, ne cessa plus depuis de l'habiter

et y rédigea l'_Histoire de l'Art par les

Monuments, depuis le IVe siècle jusqu'au XVIe_ (6

vol. in-fol., avec 336 planches). C'est le plus

riche répertoire que l'on ait en ce genre.]

«Je ne suis pas de ceux qui épuisent toute leur douleur dans l'instant

de la séparation; chaque jour ajoute au chagrin que je ressens de ton

absence, et serais-tu cent ans à Rome que tu ne viendrais pas à bout

de ce chagrin. Pour me faire illusion sur ton {p.366} éloignement, il

ne se passe pas de jour où je ne lise quelques feuilles de ton

ouvrage: je fais tous mes efforts pour croire t'entendre. L'amitié que

j'ai pour toi est bien naturelle: dès notre enfance, tu as été mon

défenseur et mon ami; jamais tu ne m'as coûté une larme, et jamais tu

n'as fait un ami sans qu'il soit devenu le mien. Mon aimable frère, le

ciel, qui se plaît à se jouer de toutes mes autres félicités, veut que

je trouve mon bonheur tout en toi, que je me confie à ton coeur.

Donne-moi vite des nouvelles de madame de Beaumont. Adresse-moi tes

lettres chez mademoiselle Lamotte, quoique je ne sache pas quel espace

de temps j'y pourrai rester. Depuis notre dernière séparation, je suis

toujours, à l'égard de ma demeure, comme un sable mouvant qui me

manque sous les pieds: il est bien vrai que pour quiconque ne me

connaît pas, je dois paraître inexplicable; cependant je ne varie que

de forme, car le fond reste constamment le même.»

La voix du cygne qui s'apprêtait à mourir fut transmise par moi au

cygne mourant: j'étais l'écho de ces ineffables et derniers concerts!

* * * * *

Une autre lettre, bien différente de celle-ci, mais écrite par une

femme dont le rôle a été extraordinaire, madame de Krüdener[314],

montre l'empire que {p.367} madame de Beaumont, sans aucune force de

beauté, de renommée, de puissance ou de richesse, exerçait sur les

esprits.

[Note 314: Julie de _Wietinghoff_, baronne de

_Krüdener_, née à Riga (Livonie), le 21 novembre

1764, doublement célèbre comme romancière et comme

mystique. Elle venait de publier, précisément en

1803, le meilleur de ses romans _Valérie ou Lettres

de Gustave de Linar à Ernest de G..._ Soudain, vers

1807, au roman mondain succéda pour elle le roman

religieux. Elle crut avoir reçu du ciel mission de

régénérer le christianisme, se fit apôtre et

parcourut l'Allemagne, prêchant en plein air,

visitant les prisonniers, répandant des aumônes, et

entraînant à sa suite des milliers d'hommes. Les

événements de 1814 ajoutèrent encore à son

exaltation. Elle prit alors sur l'Empereur

Alexandre un ascendant considérable, et le tzar

voulut l'avoir à ses côtés, quand il passa dans la

plaine des Vertus en Champagne la grande revue de

l'armée russe (11 septembre 1815). Quelques jours

après, le 26 septembre, était signée à Paris, entre

la Russie, l'Autriche et la Prusse, la

Sainte-Alliance. Mme de Krüdener en avait été

l'inspiratrice. En 1824, elle passa en Crimée, afin

d'y fonder une maison de refuge pour les pécheurs

et les criminels; elle y mourut la même année, le

25 décembre, à Karasou-Bazar. Sa _Vie_ a été écrite

par M. Eynard (Paris, 1849), et par Sternberg

(Leipsick, 1856).]

Paris, 24 novembre 1803.

«J'ai appris avant-hier par M. Michaud[315], qui est revenu de Lyon,

que madame de Beaumont était à {p.368} Rome et qu'elle était très,

très-malade: voilà ce qu'il m'a dit. J'en ai été profondément

affligée; mes nerfs s'en sont ressentis, et j'ai beaucoup pensé à

cette femme charmante, que je ne connaissais pas depuis longtemps,

mais que j'aimais véritablement. Que de fois j'ai désiré pour elle du

bonheur! Que de fois j'ai souhaité qu'elle pût franchir les Alpes et

trouver sous le ciel de l'Italie les douces et profondes émotions que

j'y ai ressenties moi-même! Hélas! n'aurait-elle atteint ce pays si

ravissant que pour n'y connaître que les douleurs et pour y être

exposée à des dangers que je redoute! Je ne saurais vous exprimer

combien cette idée m'afflige. Pardon, si j'en ai été si absorbée que

je ne vous ai pas encore parlé de vous-même, mon cher Chateaubriand;

vous devez connaître mon sincère attachement pour vous, et, en vous

montrant l'intérêt si vrai que m'inspire madame de Beaumont, c'est

vous toucher plus que je n'eusse {p.369} pu le faire en m'occupant de

vous. J'ai devant mes yeux ce triste spectacle; j'ai le secret de la

douleur, et mon âme s'arrête toujours avec déchirement devant ces âmes

auxquelles la nature donna la puissance de souffrir plus que les

autres. J'espérais que madame de Beaumont jouirait du privilège

qu'elle reçut, d'être plus heureuse; j'espérais qu'elle retrouverait

un peu de santé avec le soleil d'Italie et le bonheur de votre

présence. Ah! rassurez-moi, parlez-moi; dites-lui que je l'aime

sincèrement, que je fais des voeux pour elle. A-t-elle eu ma lettre

écrite en réponse à la sienne à Clermont? Adressez votre réponse à

Michaud: je ne vous demande qu'un mot, car je sais, mon cher

Chateaubriand, combien vous êtes sensible et combien vous souffrez. Je

la croyais mieux; je ne lui ai pas écrit; j'étais accablée d'affaires;

mais je pensais au bonheur qu'elle aurait de vous revoir, et je savais

le concevoir. Parlez-moi un peu de votre santé; croyez à mon amitié, à

l'intérêt que je vous ai voué à jamais, et ne m'oubliez pas.

«B. Krüdener.»

[Note 315: Joseph _Michaud_ (1767-1839); auteur du

_Printemps d'un proscrit_ et de l'_Histoire des

Croisades_, membre de l'Académie française et l'un

des hommes les plus spirituels de son temps.

Condamné à mort par contumace, après le 13

vendémiaire, proscrit après le 18 fructidor, il

était ardemment royaliste, et sous la Restauration,

directeur de la _Quotidienne_, qu'il avait fondée

en 1794, il prit rang parmi les _ultras_.

L'indépendance, chez ce galant homme, marchait de

pair avec la fidélité. «Je suis comme ces oiseaux,

disait-il, qui sont assez apprivoisés pour se

laisser approcher, pas assez pour se laisser

prendre.» Un jour, un ministre, voulant se rendre

la _Quotidienne_ favorable, le fit venir et ne lui

ménagea pas les offres les plus séduisantes. «Il

n'y a qu'une chose, lui dit M. Michaud, pour

laquelle je pourrais vous faire quelque

sacrifice.--Et laquelle? reprit vivement le

ministre.--Ce serait si vous pouviez me donner la

santé.» Sa santé, toute pauvre qu'elle était, son

vif et charmant esprit, sa plume alerte et

vaillante, il avait mis tout cela au service de

Charles X; il faisait plus que défendre le roi, il

l'aimait. Cela ne l'empêchait pas de lui parler

librement, en homme qui n'est ni courtisan ni

flatteur. Il avait commis dans sa jeunesse quelques

vers républicains; une feuille ministérielle, qui

ne pardonnait pas à la _Quotidienne_ de combattre

le ministère Villèle, les exhuma. Charles X les lut

et en parla à M. Michaud qui répondit: «Les choses

iraient bien mieux si le roi était aussi au courant

de ses affaires que Sa Majesté paraît l'être des

miennes.» Au mois de janvier 1827, M. de Lacrételle

avait soumis à l'Académie française la proposition

d'une supplique au roi à l'occasion de la loi sur

la presse: M. Michaud fut de ceux qui adhérèrent,

ce qui lui valut de perdre sa place de lecteur du

roi et les appointements de mille écus qui y

étaient attachés, seule récompense de ses longs

services. Charles X le fit venir, et comme il lui

adressait avec douceur quelques reproches: «Sire,

dit M. Michaud, je n'ai prononcé que trois paroles,

et chacune m'a coûté mille francs. Je ne suis pas

assez riche pour parler.» Et il se tut.]

Le mieux que l'air de Rome avait fait éprouver à madame de Beaumont ne

dura pas: les signes d'une destruction immédiate disparurent, il est

vrai; mais il semble que le dernier moment s'arrête toujours pour nous

tromper. J'avais essayé deux ou trois fois une promenade en voiture

avec la malade; je m'efforçais de la distraire, en lui faisant

remarquer la campagne et le ciel: elle ne prenait plus goût à rien. Un

jour, je la menai au Colisée; c'était un de ces jours {p.370}

d'octobre, tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre,

et alla s'asseoir sur une pierre, en face d'un des autels placés au

pourtour de l'édifice. Elle leva les yeux; elle les promena lentement

sur ces portiques morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient

vu tant mourir; les ruines étaient décorées de ronces et d'ancolies

safranées par l'automne et noyées dans la lumière. La femme expirante

abaissa ensuite, de gradins en gradins jusqu'à l'arène, ses regards

qui quittaient le soleil; elle les arrêta sur la croix de l'autel, et

me dit: «Allons; j'ai froid.» Je la reconduisis chez elle; elle se

coucha et ne se releva plus.

Je m'étais mis en rapport avec le comte de La Luzerne; je lui envoyais

de Rome, par chaque courrier, le bulletin de la santé de sa

belle-soeur. Lorsqu'il avait été chargé par Louis XVI d'une mission

diplomatique à Londres, il avait emmené mon frère avec lui: André

Chénier faisait partie de cette ambassade[316].

[Note 316: Chateaubriand paraît avoir fait ici une

confusion. Le comte de la Luzerne, l'ambassadeur,

qui avait eu pour secrétaire à Londres André

Chénier et Louis de Chateaubriand, était mort à

Southampton, le 14 septembre 1791. Ce n'est donc

pas à lui que l'auteur des _Mémoires_ écrivait en

1803. Le correspondant de Chateaubriand, le

beau-frère de Mme de Beaumont, était le comte

Guillaume de la Luzerne, neveu de l'ambassadeur et

fils de César-Henri de la Luzerne, ministre de la

Marine sous Louis XVI. Guillaume de La Luzerne

avait épousé, en 1787, la soeur aînée de Mme de

Beaumont, Victoire de Montmorin, qui, ainsi qu'on

l'a vu à la note 2 de la page 255, mourut en prison

sous la Terreur.]

Les médecins que j'avais assemblés de nouveau, après l'essai de la

promenade, me déclarèrent qu'un miracle seul pouvait sauver madame de

Beaumont. {p.371} Elle était frappée de l'idée qu'elle ne passerait

pas le 2 novembre, jour des Morts; puis elle se rappela qu'un de ses

parents, je ne sais lequel, avait péri le 4 novembre. Je lui disais

que son imagination était troublée; qu'elle reconnaîtrait la fausseté

de ses frayeurs; elle me répondait, pour me consoler: «Oh! oui, j'irai

plus loin!» Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui

dérober; elle me tendit la main, et me dit: «Vous êtes un enfant;

est-ce que vous ne vous y attendiez pas?»

La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut plus tranquille.

Elle me parla d'arrangements de fortune, et me dit, à propos de son

testament, que _tout était fini; mais que tout était à faire, et

qu'elle aurait désiré seulement avoir deux heures pour s'occuper de

cela_. Le soir, le médecin m'avertit qu'il se croyait obligé de

prévenir la malade qu'il était temps de songer à mettre ordre à sa

conscience: j'eus un moment de faiblesse; la crainte de précipiter,

par l'appareil de la mort, le peu d'instants que madame de Beaumont

avait encore à vivre, m'accabla. Je m'emportai contre le médecin, puis

je le suppliai d'attendre au moins jusqu'au lendemain.

Ma nuit fut cruelle, avec le secret que j'avais dans le sein. La

malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai en

dehors, tremblant à tous les bruits que j'entendais: quand on

entr'ouvrait la porte, j'apercevais la clarté débile d'une veilleuse

qui s'éteignait.

Le vendredi 4 novembre, j'entrai, suivi du médecin. Madame de Beaumont

s'aperçut de mon trouble, elle me dit: «Pourquoi êtes vous comme cela?

J'ai {p.372} passé une bonne nuit.» Le médecin affecta alors de me

dire tout haut qu'il désirait m'entretenir dans la chambre voisine. Je

sortis: quand je rentrai, je ne savais plus si j'existais. Madame de

Beaumont me demanda ce que me voulait le médecin. Je me jetai au bord

de son lit, en fondant en larmes. Elle fut un moment sans parler, me

regarda et me dit d'une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner

de la force: «Je ne croyais pas que c'eût été tout à fait aussi

prompt: allons, il faut bien vous dire adieu. Appelez l'abbé de

Bonnevie.»

L'abbé de Bonnevie, s'étant fait donner des pouvoirs, se rendit chez

madame de Beaumont. Elle lui déclara qu'elle avait toujours eu dans le

coeur un profond sentiment de religion; mais que les malheurs inouïs

dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait

douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle était

prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde

éternelle; qu'elle espérait, toutefois, que les maux qu'elle avait

soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l'autre.

Elle me fit signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.

Je le vis revenir une heure après, essuyant ses yeux et disant qu'il

n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme.

On envoya chercher le curé, pour administrer les sacrements. Je

retournai auprès de madame de Beaumont. En m'apercevant, elle me dit:

«Eh bien, êtes-vous content de moi?» Elle s'attendrit sur ce qu'elle

daignait appeler _mes bontés_ pour elle: ah! si j'avais pu dans ce

moment racheter un seul de ses jours par le sacrifice {p.373} de tous

les miens, avec quelle joie je l'aurais fait! Les autres amis de

madame de Beaumont, qui n'assistaient pas à ce spectacle, n'avaient du

moins qu'une fois à pleurer: debout, au chevet de ce lit de douleurs

d'où l'homme entend sonner son heure suprême, chaque sourire de la

malade me rendait la vie et me la faisait perdre en s'effaçant. Une

idée déplorable vînt me bouleverser: je m'aperçus que madame de

Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement

véritable que j'avais pour elle: elle ne cessait d'en marquer sa

surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru

qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me

débarrasser d'elle.

Le curé arriva à onze heures: la chambre se remplit de cette foule de

curieux et d'indifférents qu'on ne peut empêcher de suivre le prêtre à

Rome. Madame de Beaumont vit la formidable solennité sans le moindre

signe de frayeur. Nous nous mîmes à genoux, et la malade reçut à la

fois la communion et l'extrême-onction. Quand tout le monde se fut

retiré, elle me fit asseoir au bord de son lit et me parla pendant une

demi-heure de mes affaires et de mes intentions avec la plus grande

élévation d'esprit et l'amitié la plus touchante; elle m'engagea

surtout à vivre auprès de madame de Chateaubriand et de M. Joubert;

mais M. Joubert devait-il vivre?

Elle me pria d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait oppressée.

Un rayon de soleil vint éclairer son lit et sembla la réjouir. Elle me

rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous

étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer.

{p.374} Entre deux et trois heures de l'après-midi, madame de Beaumont

demanda à changer de lit à madame Saint-Germain, vieille femme de

chambre espagnole qui la servait avec une affection digne d'une aussi

bonne maîtresse[317]: le médecin s'y opposa dans la crainte que madame

de Beaumont n'expirât pendant le transport. Alors elle me dit qu'elle

sentait l'approche de l'agonie. Tout à coup elle rejeta sa couverture,

me tendit une main, serra la mienne avec contraction; ses yeux

s'égarèrent. De la main qui lui restait libre, elle faisait des signes

à quelqu'un qu'elle voyait au pied de son lit; puis, reportant cette

main sur sa poitrine, elle disait: «_C'est là!_» Consterné, je lui

demandai si elle me reconnaissait: l'ébauche d'un sourire parut au

milieu de son égarement; elle me fit une légère affirmation de tête:

sa parole n'était déjà plus dans ce monde. Les convulsions ne durèrent

que quelques minutes. Nous la soutenions dans nos bras, moi, le

médecin et la garde: une de mes mains se trouvait appuyée sur son

coeur qui touchait à ses légers ossements; il palpitait avec rapidité

comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Oh! moment d'horreur et

d'effroi, je le sentis s'arrêter! nous inclinâmes sur son oreiller la

femme arrivée au repos; elle pencha la tête. Quelques boucles de ses

cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la

nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une

lumière à la bouche de {p.375} l'étrangère: le miroir ne fut point

terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était

fini[318].

[Note 317: Les Saint-Germain, la femme et le mari

(Germain Couhaillon), étaient depuis trente-huit

ans au service de la famille Montmorin.

Chateaubriand, à son tour, les prit à son service,

et ils ne le quittèrent plus.]

[Note 318: Madame de Beaumont mourut le vendredi, 4

novembre 1803. Quatre jours plus tard,

Chateaubriand adressa à M. Guillaume de la Luzerne

une longue lettre sur les derniers moments de sa

belle-soeur. Joubert a dit de cette Relation, dont

il avait eu en mains une copie: «Rien au monde

n'est plus propre à faire couler les larmes que ce

récit. Cependant il est consolant. On adore ce bon

garçon en le lisant. Et quant à elle, on sent pour

peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans

de vie, pour mourir si paisiblement et pour être

ainsi regrettée.»--La lettre de Chateaubriand à M.

de la Luzerne a été publiée par M. Paul de Raynal

dans son très intéressant volume sur _les

Correspondants de Joubert_.]

* * * * *

Ordinairement ceux qui pleurent peuvent jouir en paix de leurs larmes,

d'autres se chargent de veiller aux derniers soins de la religion:

comme représentant, pour la France, le cardinal-ministre absent alors,

comme le seul ami de la fille de M. de Montmorin, et responsable

envers sa famille, je fus obligé de présider à tout: il me fallut

désigner le lieu de la sépulture, m'occuper de la profondeur et de la

largeur de la fosse, faire délivrer le linceul et donner au menuisier

les dimensions du cercueil.

Deux religieux veillèrent auprès de ce cercueil qui devait être porté

à _Saint-Louis des Français_. Un de ces pères était d'Auvergne et né à

Montmorin même. Madame de Beaumont avait désiré qu'on l'ensevelit dans

une pièce d'étoffe que son frère Auguste, seul échappé à l'échafaud,

lui avait envoyée de l'Île-de-France[319]. Cette étoffe n'était point

à Rome; on n'en {p.376} trouva qu'un morceau qu'elle portait partout.

Madame Saint-Germain attacha cette zone autour du corps avec une

cornaline qui renfermait des cheveux de M. de Montmorin. Les

ecclésiastiques français étaient convoqués; la princesse Borghèse

prêta le char funèbre de sa famille; le cardinal Fesch avait laissé

l'ordre, en cas d'un accident trop prévu, d'envoyer sa livrée et ses

voitures. Le samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des

torches et au milieu d'une grande foule, passa madame de Beaumont par

le chemin où nous passons tous. Le dimanche 6 novembre, la messe de

l'enterrement fut célébrée. Les funérailles eussent été moins

françaises à Paris qu'elles ne le furent à Rome. Cette architecture

religieuse, qui porte dans ses ornements les armes et les inscriptions

de notre ancienne patrie; ces tombeaux où sont inscrits les noms de

quelques-unes des races les plus historiques de nos annales; cette

église, sous la protection d'un grand saint, d'un grand roi et d'un

grand homme, tout cela ne consolait pas, mais honorait le malheur. Je

désirais que le dernier rejeton d'une famille jadis haut placée

trouvât du moins quelque appui dans mon obscur attachement, et que

l'amitié ne lui manquât pas comme la fortune.

[Note 319: Auguste de _Montmorin_, officier de

marine, avait péri en 1793 dans une tempête en

revenant de l'Île-de-France.--Dans l'enveloppe qui

renfermait le testament de Mme de Beaumont, se

trouvait une note ainsi conçue: «Madame de

Saint-Germain ouvrira ce paquet, qui contient mon

testament; mais je la prie, si ce premier paquet

est ouvert à temps, de me faire ensevelir dans une

pièce d'étoffe des Indes qui m'a été envoyée par

mon frère Auguste. Elle est dans une cassette.»]

La population romaine, accoutumée aux étrangers, leur sert de frères

et de soeurs. Madame de Beaumont a laissé, sur ce sol hospitalier aux

morts, un pieux {p.377} souvenir; on se la rappelle encore: j'ai vu

Léon XII prier à son tombeau. En 1828[320], je visitai le monument de

celle qui fut l'âme d'une société évanouie[321]; le bruit de mes pas

autour de ce monument muet, dans une église solitaire, m'était une

admonition. «Je t'aimerai toujours, dit l'épitaphe grecque; mais toi,

chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait

oublier tes anciens amis[322].»

[Note 320: Et non en 1827, comme le portent toutes

les éditions des _Mémoires_. Chateaubriand passa

toute l'année 1827 à Paris. Ce fut seulement en

1828, sous le ministère Martignac, qu'il fut nommé

à l'ambassade de Rome.]

[Note 321: Ce monument, c'était Chateaubriand qui

l'avait fait élever, dans l'église

Saint-Louis-des-Français. Dans la première chapelle

à gauche en entrant, en face du tombeau du cardinal

de Bernis, un bas-relief, en marbre blanc

représente madame de Beaumont étendue sur sa couche

funèbre; au-dessus, les médaillons de son père, de

sa mère, de ses deux frères et de sa soeur, avec

ces mots: _Quia non sunt_; dessous, cette

inscription:

D. O. M.

Après avoir vu périr toute sa famille.

Son père, sa mère, ses deux frères et sa soeur,

PAULINE DE MONTMORIN,

Consumée d'une maladie de langueur,

Est venue mourir sur cette terre étrangère.

F.-A. de Chateaubriand a élevé ce monument

à sa mémoire.

En cette circonstance, ainsi que cela lui arrivera

si souvent, Chateaubriand avait plus écouté ses

sentiments qu'il n'avait fait état de sa fortune.

Il écrivait à Gueneau de Mussy, le 20 décembre

1803: «Je vous prie de veiller un peu à mes

intérêts littéraires; songez que c'est la seule

ressource qui va me rester... Le monument de Mme de

Beaumont me coûtera environ neuf mille francs.

_J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une

partie..._»]

[Note 322: C'est une épigramme anonyme de

l'Anthologie grecque (VII, 346). En voici la

traduction complète: «Excellent Sabinus, que ce

monument, bien que la pierre en soit petite, te

soit un gage de ma grande amitié! Je te regretterai

sans cesse; mais toi, ne vas pas, si tu le peux

chez les morts, boire une seule goutte de cette eau

du Léthé qui te ferait m'oublier.»--Les deux

derniers vers de l'épigramme grecque se retrouvent

dans l'Anthologie latine de Burmann (t. II, p.

139):

_Tu cave Lethæo contingas ora liquore,

Et cito venturi sis memor, oro, viri_.]

{p.378} Si l'on rapportait à l'échelle des événements publics les

calamités d'une vie privée, ces calamités devraient à peine occuper un

mot dans des _Mémoires_. Qui n'a perdu un ami? qui ne l'a vu mourir?

qui n'aurait à retracer une pareille scène de deuil? La réflexion est

juste, cependant personne ne s'est corrigé de raconter ses propres

aventures: sur le vaisseau qui les emporte, les matelots ont une

famille à terre qui les intéresse et dont ils s'entretiennent

mutuellement. Chaque homme renferme en soi un monde à part, étranger

aux lois et aux destinées générales des siècles. C'est, d'ailleurs,

une erreur de croire que les révolutions, les accidents renommés, les

catastrophes retentissantes, soient les fastes uniques de notre

nature: nous travaillons tous un à un à la chaîne de l'histoire

commune, et c'est de toutes ces existences individuelles que se

compose l'univers humain aux yeux de Dieu.

En assemblant des regrets autour des cendres de madame de Beaumont, je

ne fais que déposer sur un tombeau les couronnes qui lui étaient

destinées.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 25 / 96 题