[Note 259: Élisabeth-Françoise-Sophie _de La Live_

(1730-1813). Elle avait épousé en 1748 le général

_de Houdetot_. Sa liaison avec Saint-Lambert

subsista pendant presque un demi-siècle, dix ans de

plus que celle de Philémon et Baucis, qui dura _par

deux fois vingt étés_. En 1803, _Baucis_ avait 73

ans; _Philémon_ en avait 87. Norvins, qui vit Mme

de Houdetot, en 1788, au château de Marais, a tracé

d'elle ce portrait (_Mémorial_, I, 86): «Mme de

Houdetot était née laide, d'une laideur

repoussante, tellement louche qu'elle en paraissait

borgne, et cette erreur lui était favorable. Âgée

seulement de cinquante-huit ans en 1788, elle était

si déformée que cet automne de la vieillesse était

chez elle presque de la décrépitude. Elle ne voyait

d'aucun de ces deux yeux dépareillés. Le son de sa

voix était à la fois rauque et tremblant. Sa taille

plus qu'incertaine était inégalement surplombée par

de maigres épaules. Ses cheveux tout gris ne

laissaient plus deviner leur couleur primitive. Mon

père, qui l'avait vu marier, me disait plaisamment

qu'elle était toujours aussi jolie que le jour de

ses noces. Mme de Houdetot était une véritable

ruine, qui en soutenait une autre...»--La comtesse

de Houdetot était la belle-soeur de Mme de La

Briche, propriétaire du château du Marais. «Une

fois au Marais, dit encore Norvins, elle entrait en

vacances... On avait bientôt oublié son

incomparable laideur, car l'esprit et le sentiment,

et jusqu'à la sociabilité, n'avaient rien perdu en

elle de l'action, de la puissance, du charme qui

jadis l'avaient si justement distinguée. Rien

n'était encore plus imprévu, plus délicat, plus

piquant que sa conversation.»]

Il devenait difficile de comprendre quelques pages des _Confessions_,

quand on avait vu l'objet des transports de Rousseau: madame de

Houdetot avait-elle conservé les lettres que Jean-Jacques lui

écrivait, et qu'il dit avoir été plus brûlantes que celles de la

_Nouvelle Héloïse_? On croit qu'elle en avait fait le sacrifice à

Saint-Lambert.

À près de quatre-vingts ans madame de Houdetot s'écriait encore, dans

des vers agréables:

Et l'amour me console!

Rien ne pourra me consoler de lui.

Elle ne se couchait point qu'elle n'eût frappé trois fois à terre avec

sa pantoufle, en disant à feu l'auteur des Saisons: «Bonsoir, mon

ami!» C'était là à quoi se réduisait, en 1803, la philosophie du

XVIIIe siècle.

La société de madame de Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de

Rousseau, de Grimm, de madame d'Épinay, m'a rendu la vallée de

Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je

sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombée sous

mes yeux, je ne regrette point ces temps. J'ai revu dernièrement, à

Sannois[260], la maison qu'habitait madame de Houdetot; ce n'est plus

qu'une coque {p.307} vide, réduite aux quatre murailles. Un âtre

abandonné intéresse toujours; mais que disent des foyers où ne s'est

assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la religion, et dont

les cendres, si elles n'étaient dispersées, reporteraient seulement le

souvenir vers des jours qui n'ont su que détruire?

[Note 260: Sannois, dans la canton d'Argenteuil,

arrondissement de Versailles (Seine-et-Oise).]

* * * * *

Une contrefaçon du _Génie du Christianisme_, à Avignon, m'appela au

mois d'octobre 1802 dans le midi de la France[261]. Je ne connaissais

que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traversées par moi en

quittant mon pays. J'allais voir le soleil de Provence, ce ciel qui

devait me donner un avant-goût de l'Italie et de la Grèce, vers

lesquelles mon instinct et la muse me poussaient. J'étais dans une

disposition heureuse; ma réputation me rendait la vie légère: il y a

beaucoup de songes dans le premier enivrement de la renommée, et les

yeux se remplissent d'abord avec délices de la lumière qui se lève;

mais que cette lumière s'éteigne, elle vous laisse dans l'obscurité;

si elle dure, l'habitude de la voir vous y rend bientôt insensible.

[Note 261: Il quitta Paris le 18 octobre 1802.

Trois jours avant son départ, il écrivait à son ami

Chênedollé, alors en Normandie: Mon cher ami, je

pars lundi pour Avignon, où je vais saisir, si je

puis, une contrefaçon qui me ruine; je reviens par

Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à

Vire et je vous ramènerai à Paris, où votre

présence est absolument nécessaire, si vous voulez

enfin entrer dans la carrière diplomatique.]

Lyon me fit un extrême plaisir. Je retrouvai ces ouvrages des Romains

que je n'avais point aperçus depuis le jour où je lisais dans

l'amphithéâtre de Trêves quelques feuilles d'_Atala_, tirées de mon

havresac. {p.308} Sur la Saône passaient d'une rive à l'autre des

barques entoilées, portant la nuit une lumière; des femmes les

conduisaient; une nautonière de dix-huit ans, qui me prit à son bord,

raccommodait, à chaque coup d'aviron, un bouquet de fleurs mal attaché

à son chapeau. Je fus réveillé le matin par le son des cloches. Les

couvents suspendus aux coteaux semblaient avoir recouvré leurs

solitaires. Le fils de M. Ballanche[262], propriétaire, après M.

Migneret, du _Génie du Christianisme_, était devenu mon hôte: il est

devenu mon ami. Qui ne connaît aujourd'hui le philosophe chrétien dont

les écrits brillent de cette clarté paisible sur laquelle on se plaît

à attacher les regards, comme sur le rayon d'un astre ami dans le

ciel?

[Note 262: Pierre-Simon _Ballanche_, membre de

l'Académie française, né à Lyon, le 4 août 1778,

mort à Paris, le 12 juin 1847. Il avait publié, en

1800, un volume intitulé: _Du Sentiment dans ses

rapports avec la littérature et les arts_. Ce fut

lui qui donna, avec son père, imprimeur à Lyon, la

2e et la 3e édition du _Génie du Christianisme_.

Ses principaux ouvrages sont _Antigone_ (1814);

_Essais sur les institutions sociales_ (1818);

_l'Homme sans nom_ (1820); les _Essais de

Palingénésie sociale et Orphée_ (1827-1828); _la

Vision d'Hébal, chef d'un clan écossais_ (1832). De

1802 jusqu'à sa mort, Ballanche fut un des plus

constants amis de Chateaubriand.]

Le 27 octobre, le bateau de poste qui me conduisait à Avignon[263] fut

obligé de s'arrêter à Tain, à cause {p.309} d'une tempête. Je me

croyais en Amérique: le Rhône me représentait mes grandes rivières

sauvages. J'étais niché dans une petite auberge, au bord des flots; un

conscrit se tenait debout dans un coin du foyer; il avait le sac sur

le dos, et allait rejoindre l'armée d'Italie. J'écrivais sur le

soufflet de la cheminée, en face de l'hôtelière, assise en silence

devant moi, et qui, par égard pour le voyageur, empêchait le chien et

le chat de faire du bruit.

[Note 263: Quelques jours après avoir quitté Lyon,

Chateaubriand écrivait à Fontanes: «Je vous avoue

que je suis confondu de la manière dont j'ai été

reçu partout; tout retentit de ma gloire, les

papiers de Lyon, etc., les sociétés, les

préfectures; on annonce mon passage comme celui

d'un personnage important. Si j'avais écrit un

livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût

même connu? Non; j'ai consolé quelque malheureux;

j'ai rappelé des principes chers à tous les coeurs

dans le fond des provinces; on ne juge pas ici mes

talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout

ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et

ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur

de leurs propres sentiments, de leurs propres

idées. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que

cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est,

je vous assure, indépendant de tout amour-propre:

c'est l'homme et non l'auteur qui est touché.--J'ai

vu Lyon. Je vous en parlerai à loisir. C'est, je

crois, la ville que j'aime le mieux au monde...»

Lettre écrite d'Avignon, le samedi 6 novembre 1802.

(Voir _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, par

l'abbé G. Pailhès, p. 109.)]

Ce que j'écrivais était un article déjà presque fait en descendant le

Rhône et relatif à la _Législation primitive_ de M. de Bonald. Je

prévoyais ce qui est arrivé depuis: «La littérature française,

disais-je, va changer de face; avec la Révolution vont naître d'autres

pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de

prévoir que les écrivains se diviseront. Les uns s'efforceront de

sortir des anciennes routes; les autres tâcheront de suivre les

antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour

nouveau. Il est assez probable que les derniers finiront par

l'emporter sur leurs adversaires, parce qu'en s'appuyant sur les

grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides

plus sûrs et des documents plus féconds.»

{p.310} Les lignes qui terminent ma critique voyageuse sont de

l'histoire; mon esprit marchait dès lors avec mon siècle: «L'auteur de

cet article, disais-je, ne se peut refuser à une image qui lui est

fournie par la position dans laquelle il se trouve. Au moment même où

il écrit ces derniers mots, il descend un des plus grands fleuves de

France. Sur deux montagnes opposées s'élèvent deux tours en ruine; au

haut de ces tours sont attachées de petites cloches que les

montagnards sonnent à notre passage. Ce fleuve, ces montagnes, ces

sons, ces monuments gothiques, amusent un moment les yeux des

spectateurs; mais personne ne s'arrête pour aller où le clocher

l'invite. Ainsi, les hommes qui prêchent aujourd'hui morale et

religion donnent en vain le signal du haut de leurs ruines à ceux que

le torrent du siècle entraîne; le voyageur s'étonne de la grandeur des

débris, de la douceur des bruits qui en sortent, de la majesté des

souvenirs qui s'en élèvent, mais il n'interrompt point sa course, et,

au premier détour du fleuve, tout est oublié[264].»

[Note 264: L'article sur la _Législation primitive_

parut dans le _Mercure_ du 18 nivôse an XI (8

janvier 1803). Il figure, dans les _Mélanges

littéraires_, au tome XXI des _OEuvres complètes_

de Chateaubriand.]

Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des

livres m'en offrit: j'achetai du premier coup trois éditions

différentes et contrefaites d'un petit roman nommé _Atala_. En allant

de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j'étais

inconnu. Il me vendit les quatre volumes du _Génie du Christianisme_,

au prix raisonnable de neuf francs {p.311} l'exemplaire, et me fit un

grand éloge de l'ouvrage et de l'auteur. Il habitait un bel hôtel

entre cour et jardin. Je crus avoir trouvé la pie au nid: au bout de

vingt-quatre heures, je m'ennuyai de suivre la fortune, et je

m'arrangeai presque pour rien avec le voleur[265].

[Note 265: Je lis, dans la lettre ci-dessus citée,

de Chateaubriand à Fontanes, du 6 novembre 1802:

«Si l'on ne contrefait que les bons ouvrages, mon

cher ami, je dois être content. J'ai saisi une

contrefaçon d'_Atala_ et une du _Génie du

Christianisme_. La dernière était l'importante; je

me suis arrangé avec le libraire; il me paie les

frais de mon voyage, me donne de plus un certain

nombre d'exemplaires de son édition qui est en

quatre volumes et plus correcte que la mienne; et

moi, je légitime mon bâtard, et le reconnais comme

seconde édition...»]

Je vis madame de Janson, petite femme sèche, blanche et résolue, qui,

dans sa propriété, se battait avec le Rhône, échangeait des coups de

fusil avec les riverains et se défendait contre les années.

Avignon me rappela mon compatriote. Du Guesclin valait bien Bonaparte,

puisqu'il arracha la France à la conquête. Arrivé auprès de la ville

des papes avec les aventuriers que sa gloire entraînait en Espagne, il

dit au prévôt envoyé au-devant de lui par le pontife: «Frère, ne me

celez pas: dont vient ce trésor? l'a prins le pape en son trésor? Et

il lui répondit que non, et que le commun d'Avignon l'avoit payé

chacun sa portion. Lors, dit Bertrand, prévost, je vous promets que

nous n'en aurons denier en notre vie, et voulons que cet argent

cueilli soit rendu à ceux qui l'ont payé, et dites bien au pape qu'il

le leur fasse rendre: car si je savois que le contraire fust, il m'en

poiseroit; et eusse ores passé {p.312} la mer, si retournerois-je par

deçà. Adonc fut Bertrand payé de l'argent du pape, et ses gens de

rechief absous, et ladite absolution primière de rechief confirmée.»

Les voyages transalpins commençaient autrefois par Avignon, c'était

l'entrée de l'Italie. Les géographies disent: «Le Rhône est au roi,

mais la ville d'Avignon est arrosée par une branche de la rivière de

la Sorgue, qui est au pape.» Le pape est-il bien sûr de conserver

longtemps la propriété du Tibre? On visitait à Avignon le couvent des

Célestins. Le bon roi René, qui diminuait les impôts quand la

tramontane soufflait, avait peint dans une des salles du couvent des

Célestins un squelette: c'était celui d'une femme d'une grande beauté

qu'il avait aimée.

Dans l'église des Cordeliers se trouvait le sépulcre de _madonna

Laura_: François Ier commanda de l'ouvrir et salua les cendres

immortalisées. Le vainqueur de Marignan laissa à la nouvelle tombe

qu'il fit élever cette épitaphe:

En petit lieu compris vous pouvez voir

Ce qui comprend beaucoup par renommée:

. . . . . . . . . . . .

Ô gentille âme, estant tant estimée,

Qui te pourra louer qu'en se taisant?

Car la parole est toujours réprimée,

Quand le sujet surmonte le disant.

On aura beau faire, le _père des lettres_, l'ami de Benvenuto Cellini,

de Léonard de Vinci, du Primatice, le {p.313} roi à qui nous devons

la _Diane_, soeur de l'_Apollon du Belvédère_, et la _Sainte Famille_

de Raphaël; le chantre de Laure, l'admirateur de Pétrarque, a reçu des

beaux-arts reconnaissants une vie qui ne périra point.

J'allai à Vaucluse cueillir, au bord de la fontaine, des bruyères

parfumées et la première olive que portait un jeune olivier:

Chiara fontana, in quel medesmo bosco

Sorgea d'un sasso; ed acque fresche e dolci

Spargea soavemente mormorando:

Al bel seggio riposto, ombroso e fosco

Ne pastori appressavan, ne bifolci;

Ma nimfe e muse a quel tenor cantando.

«Cette claire fontaine, dans ce même bocage, sort d'un rocher; elle

répand, fraîches et douces, ses ondes qui suavement murmurent. À ce

beau lit de repos, ni les pasteurs, ni les troupeaux ne s'empressent;

mais la nymphe et la muse y vont chantant.»

Pétrarque a raconté comment il rencontra cette vallée: «Je

m'enquérais, dit-il, d'un lieu caché où je pusse me retirer comme dans

un port, quand je trouvai une petite vallée fermée, Vaucluse, bien

solitaire, d'où naît la source de la Sorgue, reine de toutes les

sources: je m'y établis. C'est là que j'ai composé mes poésies en

langue vulgaire: vers où j'ai peint les chagrins de ma jeunesse.»

C'est aussi de Vaucluse qu'il entendait, comme on l'entendait encore

lorsque j'y passai, le bruit des armes retentissant en Italie; il

s'écriait:

{p.314} Italia mia. . . . .

. . . . . . . .

O diluvio raccolto

Di che deserti strani

Per inondar i nostri dolci campi!

. . . . . . . . . . .

Non è questo 'l terren ch' io toccai pria?

Non è questo 'l mio nido,

Ove audrito fui si dolcemente?

Non è questa la patria, in ch' io mi fido,

Madre benigna e pia

Chi copre l' uno et l' altro mio parente?

«Mon Italie!... Ô déluge rassemblé des déserts étrangers pour inonder

nos doux champs! N'est-ce pas là le sol que je touchai d'abord?

n'est-ce pas là le nid où je fus si doucement nourri? n'est-ce pas là

la patrie en qui je me confie, mère bénigne et pieuse qui couvre l'un

et l'autre de mes parents?»

Plus tard, l'amant de Laure invite Urbain V à se transporter à Rome:

«Que répondrez-vous à saint Pierre,» s'écrie-t-il éloquemment, «quand

il vous dira: Que se passe-t-il à Rome? Dans quel état est mon temple,

mon tombeau, mon peuple? Vous ne répondez rien? D'où venez-vous?

Avez-vous habité les bords du Rhône? Vous y naquîtes, dites-vous: et

moi, n'étais-je pas né en Galilée?»

Siècle fécond, jeune, sensible, dont l'admiration remuait les

entrailles; siècle qui obéissait à la lyre d'un grand poète, comme à

la voix d'un législateur! C'est à Pétrarque que nous devons le retour

du souverain pontife au Vatican; c'est sa voix qui a fait {p.315}

naître Raphaël et sortir de terre le dôme de Michel-Ange.

De retour à Avignon, je cherchai le palais des papes, et l'on me

montra la _Glacière_: la Révolution s'en est prise aux lieux célèbres:

les souvenirs du passé sont obligés de pousser au travers et de

reverdir sur des ossements[266]. Hélas! les gémissements des victimes

meurent vite après elles; ils arrivent à peine à quelque écho qui les

fait survivre un moment, quand déjà la voix dont ils s'exhalaient est

éteinte. Mais tandis que le cri des douleurs expirait au bord du

Rhône, on entendait dans le lointain les sons du luth de Pétrarque;

une _canzone_ solitaire, échappée de la tombe, continuait à charmer

Vaucluse d'une immortelle mélancolie et de chagrins d'amour

d'autrefois.

[Note 266: Onze ans auparavant, les 16 et 17

octobre 1791, la _Glacière_ d'Avignon avait été le

théâtre d'un odieux massacre organisé par les chefs

du parti révolutionnaire, Jourdan Coupe-Tête,

Mainvielle et Duprat, dignes précurseurs des

égorgeurs de septembre. «À mesure, dit M. Louis

Blanc, que les patrouilles amenaient un captif, on

l'abattait d'un coup de sabre ou de bâton; puis,

sans même s'assurer s'il était bien mort, on allait

le précipiter au fond de la tour sanglante. Rien

qui pût fléchir la barbarie des assassins; ni la

jeunesse, ni l'enfance... Dampmartin, qui était

présent à l'ouverture de la fosse, assure qu'on en

retira cent dix corps, parmi lesquels les

chirurgiens distinguèrent soixante-dix hommes,

trente-deux femmes et huit enfants... D'un autre

côté, une relation semi-officielle porte que, quand

on ouvrit la fosse, on trouva des corps à genoux

contre le mur, dans une attitude qui prouvait

qu'ils avaient été enterrés vifs... Jourdan et les

siens avaient eu beau jeter des torrents d'eau et

des baquets de chaux vive dans l'horrible fosse:

sur un des côtés du mur, il était resté, pour

dénoncer leur crime, _une longue traînée de sang

qu'on ne put jamais effacer_.» (Louis Blanc,

_Histoire de la Révolution française_, t. VI, p.

163 et 166.)]

Alain Chartier était venu de Bayeux se faire enterrer {p.316} à

Avignon, dans l'église de Saint-Antoine. Il avait écrit _la Belle Dame

sans mercy_, et le baiser de Marguerite d'Écosse l'a fait vivre.

D'Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville

à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité

par Bossuet: «Je ne t'oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un

degré si éminent, que la plupart des nations te doivent céder, et que

la Grèce même ne doit pas se comparer à toi!» (_Pro L. Flacco_.)

Tacite, dans la _Vie d'Agricola_, loue aussi Marseille, comme mêlant

l'urbanité grecque à l'économie des provinces latines. Fille de

l'Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée

par César, n'est-ce pas réunir assez de gloire? Je me hâtai de monter

à _Notre-Dame de la Garde_, pour admirer la mer que bordent avec leurs

ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l'antiquité. La

mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme

l'Océan, qui se lève deux fois le jour, est l'abîme auquel a dit

Jéhovah: «Tu n'iras pas plus loin.»

Cette année même, 1838, j'ai remonté sur cette cime; j'ai revu cette

mer qui m'est à présent si connue, et au bout de laquelle s'élevèrent

la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait; je suis entré

dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de

l'armée d'Égypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et

perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle

restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des

matelots de la Bretagne à _Notre-Dame de Bon-Secours_ me revenait en

pensée: vous savez quand {p.317} et comment je vous ai déjà cité

cette complainte de mes premiers jours de l'Océan:

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours, etc.

Que d'événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l'_Étoile

des mers_, à laquelle j'avais été voué dans mon enfance! Lorsque je

contemplais ces _ex-voto_, ces peintures de naufrages suspendues

autour de moi, je croyais lire l'histoire de mes jours. Virgile plaque

sous les portiques de Carthage le héros troyen, ému à la vue d'un

tableau représentant l'incendie de Troie, et le génie du chantre

d'Hamlet a profité de l'âme du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d'une forêt chantée par Lucain,

je n'ai point reconnu Marseille: dans ses rues droites, longues et

larges, je ne pouvais plus m'égarer. Le port était encombré de

vaisseaux; j'y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une

_nave_, conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en

Chypre comme Joinville: au rebours des hommes, le temps rajeunit les

villes. J'aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des

Bérenger, du duc d'Anjou, du roi René, de Guise et d'Épernon, avec les

monuments de Louis XIV et les vertus de Belsunce; les rides me

plaisaient sur son front. Peut-être qu'en regrettant les années

qu'elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j'ai trouvées.

Marseille m'a reçu gracieusement, il est vrai; mais l'émule d'Athènes

est devenu trop jeune pour moi.

{p.318} Si les _Mémoires_ d'Alfieri eussent été publiés en 1802[267],

je n'aurais pas quitté Marseille sans visiter le rocher des bains du

poète. Cet homme rude est arrivé une fois au charme de la rêverie et

de l'expression:

[Note 267: Alfieri est mort en 1803. Ses _Mémoires_

furent publiés en 1804.]

«Après le spectacle, dit-il, un de mes amusements, à Marseille, était

de me baigner presque tous les soirs dans la mer; j'avais trouvé un

petit endroit fort agréable, sur une langue de terre placée à droite

hors du port, où, en m'asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un

rocher, qui empêchait qu'on ne pût me voir du côté de la terre, je

n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux

immensités qu'embellissaient les rayons d'un soleil couchant, je

passais, en rêvant, des heures délicieuses; et là, je serais devenu

poète, si j'avais su écrire dans une langue quelconque.»

Je revins par le Languedoc et la Gascogne. À Nîmes, les Arènes et la

Maison-Carrée n'étaient pas encore dégagées: cette année 1838, je les

ai vues dans leur exhumation. Je suis aussi allé chercher Jean

Reboul[268]. Je me défiais de ces ouvriers-poètes, qui ne sont

ordinairement ni poètes, ni ouvriers: réparation à M. Reboul. {p.319}

Je l'ai trouvé dans sa boulangerie; je me suis adressé à lui sans

savoir à qui je parlais, ne le distinguant pas de ses compagnons de

Cérès. Il a pris mon nom, et m'a dit qu'il allait voir si la personne

que je demandais était chez elle. Il est revenu bientôt après et s'est

fait connaître: il m'a mené dans son magasin; nous avons circulé dans

un labyrinthe de sacs de farine, et nous sommes grimpés par une espèce

d'échelle dans un petit réduit, comme dans la chambre haute d'un

moulin à vent. Là, nous nous sommes assis et nous avons causé. J'étais

heureux comme dans mon grenier à Londres, et plus heureux que dans mon

fauteuil de ministre à Paris. M. Reboul a tiré d'une commode un

manuscrit, et m'a lu des vers énergiques d'un poème qu'il compose sur

le _Dernier jour_. Je l'ai félicité de sa religion et de son talent.

Je me rappelais ces belles strophes _à un Exilé_:

Quelque chose de grand se couve dans le monde.

Il faut, ô jeune roi, que ton âme y réponde.....

Oh! ce n'est pas pour rien que, calmant notre deuil,

Le ciel par un mourant fit révéler ta vie;

Que quelque temps après, de ses enfants suivie,

Aux yeux de l'univers, la nation ravie

T'éleva dans ses bras sur le bord d'un cercueil!

[Note 268: Jean _Reboul_, né à Nîmes, le 23 janvier

1796, mort dans la même ville, le 1er juin 1864.

Boulanger de son état, il n'abandonna pas sa

profession, lorsque la gloire vint le chercher au

fond de sa boutique. Son premier recueil de

_Poésies_ (1836) eut cinq éditions. Il publia, en

1839, _le Dernier Jour_, poème en dix chants. En

1850, il fit jouer sur le théâtre de l'Odéon _le

Martyre de Vivia_, mystère en trois actes et en

vers. _Les Traditionnelles_ (1857) mirent le sceau

à sa réputation. En 1848, le boulanger-poète avait

été envoyé à l'Assemblée constituante par les

électeurs royalistes du département du Gard.]

Il fallut me séparer de mon hôte, non sans souhaiter au poète les

jardins d'Horace. J'aurais mieux aimé qu'il rêvât au bord de la

Cascade de Tibur, que de le voir recueillir le froment broyé par la

roue au-dessus de cette cascade. Il est vrai que Sophocle était

peut-être un forgeron à Athènes, et que Plaute, à Rome, annonçait

Reboul à Nîmes.

{p.320} Entre Nîmes et Montpellier, je passai sur ma gauche

Aigues-Mortes, que j'ai visitée en 1838. Cette ville est encore tout

entière avec ses tours et son enceinte: elle ressemble à un vaisseau

de haut bord échoué sur le sable où l'ont laissée saint Louis, le

temps et la mer. Le saint roi avait donné des _usages_ et statuts à la

ville d'Aigues-Mortes: «Il veut que la prison soit telle, qu'elle

serve non à l'extermination de la personne, mais à sa garde; que nulle

information ne soit faite pour des paroles injurieuses; que l'adultère

même ne soit recherché qu'en certains cas, et que le violateur d'une

vierge, _volente vel nolente_, ne perde ni la vie, ni aucun de ses

membres, _sed alio modo puniatur_.»

À Montpellier, je revis la mer, à qui j'aurais volontiers écrit comme

le roi très-chrétien à la Confédération suisse: «Ma fidèle alliée et

ma grande amie.» Scaliger aurait voulu faire de Montpellier _le nid de

sa vieillesse_. Elle a reçu son nom de deux vierges saintes, _Mons

puellarum_: de là la beauté de ses femmes. Montpellier, en tombant

devant le cardinal de Richelieu, vit mourir la constitution

aristocratique de la France.

De Montpellier à Narbonne, j'eus, chemin faisant, un retour à mon

naturel, une attaque de mes songeries. J'aurais oublié cette attaque

si, comme certains malades imaginaires, je n'avais enregistré le jour

de ma crise sur un tout petit bulletin, seule note de ce temps

retrouvée pour aide à ma mémoire. Ce fut cette fois un espace aride,

couvert de digitales, qui me fit oublier le monde: mon regard glissait

sur cette mer de tiges empourprées, et n'était arrêté au loin que par

la chaîne bleuâtre du Cantal. Dans la nature, hormis {p.321} le ciel,

l'océan et le soleil, ce ne sont pas les immenses objets dont je suis

inspiré; ils me donnent seulement une sensation de grandeur, qui jette

ma petitesse éperdue et non consolée aux pieds de Dieu. Mais une fleur

que je cueille, un courant d'eau qui se dérobe parmi des joncs, un

oiseau qui va s'envolant et se reposant devant moi, m'entraînent à

toutes sortes de rêves. Ne vaut-il pas mieux s'attendrir sans savoir

pourquoi, que de chercher dans la vie des intérêts émoussés, refroidis

par leur répétition et leur multitude? Tout est usé aujourd'hui, même

le malheur.

À Narbonne, je rencontrai le canal des Deux-Mers. Corneille, chantant

cet ouvrage, ajoute sa grandeur à celle de Louis XIV:

La Garonne et le Tarn, en leurs grottes profondes,

Soupiraient dès longtemps pour marier leurs ondes,

Et faire ainsi couler par un heureux penchant

Les trésors de l'aurore aux rives du couchant.

Mais à des voeux si doux, à des flammes si belles

La nature, attachée à des lois éternelles,

Pour obstacle invincible opposait fièrement

Des monts et des rochers l'affreux enchaînement.

France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent,

La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent.

Tout cède[269]. . . . . . . . . . . . . .

[Note 269: La pièce de Pierre Corneille à laquelle

sont empruntés ces vers a pour titre: _Sur le canal

du Languedoc, pour la jonction des Deux Mers:

Imitation d'une pièce latine de Parisot, avocat de

Toulouse_. Dans le premier vers, Corneille n'a pas

dit: «La Garonne et le _Tarn_», mais:

La Garonne et l'_Atax_, en leurs grottes profondes...

L'_Atax_, c'est l'_Aude_, qui se jette dans la

Méditerranée par les étangs de Sijean et de

Vendres.]

{p.322} À Toulouse, j'aperçus, du pont de la Garonne, la ligne des

Pyrénées; je la devais traverser quatre ans plus tard: les horizons se

succèdent comme nos jours. On me proposa de me montrer dans un caveau

le corps desséché de la belle Paule: heureux ceux qui croient sans

avoir vu! Montmorency avait été décapité dans la cour de l'hôtel de

ville: cette tête coupée était donc bien importante, puisqu'on en

parle encore après tant d'autres têtes abattues? Je ne sais si dans

l'histoire des procès criminels il existe une déposition de témoin qui

ait fait mieux reconnaître l'identité d'un homme: «Le feu et la fumée

dont il étoit couvert, dit Guitaut, m'empêchèrent de le reconnoître;

mais voyant un homme qui, après avoir rompu six de nos rangs, tuoit

encore des soldats au septième, je jugeai que ce ne pouvoit être que

M. de Montmorency; je le sus certainement lorsque je le vis renversé à

terre sous son cheval mort.»

L'église abandonnée de Saint-Sernin me frappa par son architecture.

Cette église est liée à l'histoire des Albigeois, que le poème, si

bien traduit par M. Fauriel, fait revivre:

«Le vaillant jeune comte, la lumière et l'héritier de son père, la

croix et le fer, entrent ensemble par l'une des portes. Ni en chambre,

ni en étage, il ne resta pas une jeune fille; les habitants de la

ville, grands et petits, regardent tous le comte comme fleur de

rosier[270].»

[Note 270: _Histoire de la croisade contre les

hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux par

un poète contemporain_, et traduit par M. Fauriel,

1837.]

{p.323} C'est de l'époque de Simon de Montfort que date la perte de la

langue d'_Oc_: «Simon, se voyant seigneur de tant de terres, les

départit entre les gentilshommes, tant françois qu'autres, _atque loci

leges dedimus_;» disent les huit archevêques et évêques signataires.

J'aurais bien voulu avoir le temps de m'enquérir à Toulouse d'une de

mes grandes admirations, de Cujas, écrivant, couché à plat ventre, ses

livres épandus autour de lui. Je ne sais si l'on a conservé le

souvenir de Suzanne, sa fille, mariée deux fois. La constance

n'amusait pas beaucoup Suzanne, elle en faisait peu de cas; mais elle

nourrit l'un de ses maris des infidélités dont mourut l'autre. Cujas

fut protégé par la fille de François Ier, Pibrac par la fille de Henri

II, deux Marguerites de ce sang des Valois, pur sang des Muses. Pibrac

est célèbre par ses quatrains traduits en persan. (J'étais logé

peut-être dans l'hôtel du président son père.) «Ce bon monsieur de

Pibrac, dit Montaigne, avoit un esprit si gentil, les opinions si

saines, les moeurs si douces; son âme étoit si disproportionnée à

notre corruption et à nos tempêtes!» Et Pibrac a fait l'apologie de la

Saint-Barthélemy.

Je courais sans pouvoir m'arrêter; le sort me renvoyait à 1838 pour

admirer en détail la cité de Raimond de Saint-Gilles, et pour parler

des nouvelles connaissances que j'y ai faites: M. de Lavergne[271],

{p.324} homme de talent, d'esprit et de raison; mademoiselle Honorine

Gasc, Malibran future[272]. Celle-ci, en ma qualité nouvelle de

serviteur de Clémence Isaure, {p.325} me rappelait ces vers que

Chapelle et Bachaumont écrivaient dans l'île d'Ambijoux, près de

Toulouse:

Hélas! que l'on seroit heureux

Dans ce beau lieu digne d'envie,

Si, toujours aimé de Sylvie,

On pouvoit, toujours amoureux,

Avec elle passer sa vie!

[Note 271: Louis-Gabriel-Léonce _Guilhaud de

Lavergne_, né à Bergerac, le 24 janvier 1809, mort

à Versailles le 18 janvier 1880. En 1834, il avait

assisté aux lectures des _Mémoires_, dans le salon

de Mme Récamier, et il en avait rendu compte dans

la _Revue du Midi_, dont il était alors le

principal rédacteur. Il collaborait également au

_Journal de Toulouse_, et il était depuis 1830

Maître et Mainteneur des Jeux-Floraux. Devenu en

1840, chef du cabinet de M. de Rémusat, ministre de

l'Intérieur, il fut quelque peu malmené par Balzac,

dans la _Revue parisienne_ du grand romancier.

«Légitimiste jusqu'en 1833, écrivait Balzac, M.

Guilhaud devint doctrinaire, il vanta M. de

Rémusat, soutint sa candidature à Muret et se

glissa chez M. Guizot... M. Duchâtel le nomma

maître des requêtes; il convoita dès lors la place

de M. Mallac, un de ces jeunes gens capables qui

ont assez de coeur pour s'en aller avec leurs

protecteurs, là où les Guilhaud restent; aussi M.

Guilhaud est-il aujourd'hui chef du cabinet de M.

de Rémusat. Voilà comment tout se rapetisse. M.

Léonce de Lavergne, incapable d'écrire dans un

journal, et que l'Académie a refusé, quand il se

présenta pour être reçu docteur, fait la

correspondance politique au moyen de M. Havas.»

Après avoir été député de Lombez de 1846 à 1848, M.

Léonce de Lavergne fut envoyé par les électeurs de

la Creuse à l'Assemblée nationale de 1871. Partisan

de la monarchie constitutionnelle et parlementaire,

il siégea d'abord au centre droit, puis, en 1874,

de concert avec quelques députés flottant entre le

centre droit et le centre gauche, il fonda un

nouveau groupe de représentants, le «groupe

Lavergne», qui ne laissa pas de contribuer par son

attitude au vote définitif de la Constitution du 25

février 1875. Le 13 décembre 1875, il fut élu, par

l'Assemblée nationale, sénateur inamovible, le 33e

sur 75. Il était, depuis 1855, membre de l'Académie

des Sciences morales et politiques. Ses principaux

ouvrages sont un essai sur l'_Économie rurale en

Angleterre, en Écosse et en Irlande_, _l'Économie

rurale de la France depuis 1789_, et les

_Assemblées provinciales sous Louis XVI_.]

[Note 272: «Mademoiselle Honorine _Gasc_, écrivait,

en 1859, le comte de Marcellus, chante toujours

admirablement; mais ce n'est plus à Toulouse: c'est

à Bordeaux ou à Paris, sous le nom de Ol de Kop,

qu'elle partage avec le consul de Danemark, son

époux; et ses talents, contre lesquels M. de

Chateaubriand la mettait en garde, ne lui ont

point, que je sache, «porté malheur».

(_Chateaubriand et son temps_, p. 143.)]

Puisse mademoiselle Honorine être en garde contre sa belle voix! Les

talents sont _de l'or de Toulouse_: ils portent malheur.

Bordeaux était à peine débarrassé de ses échafauds et de ses lâches

Girondins[273]. Toutes les villes que je voyais avaient l'air de

belles femmes relevées d'une violente maladie et qui commencent à

peine à respirer. À Bordeaux, Louis XIV avait jadis fait abattre le

palais _des Tutelles_, afin de bâtir le Château-Trompette: Spon[274]

et les amis de l'antiquité gémirent:

Pourquoi démolit-on ces colonnes des dieux,

Ouvrage des Césars, monument tutélaire?

[Note 273: Chateaubriand a jugé ici, d'un mot qui

restera, ces hommes de la Gironde, dont le rôle,

pendant la Révolution, a été aussi coupable que

funeste. Voir _la Légende des Girondins_, par

Edmond Biré.]

[Note 274: Joseph _Spon_, antiquaire français

(1647-1685).]

On trouvait à peine quelques restes des Arènes. Si l'on donnait un

témoignage de regret à tout ce qui tombe, il faudrait trop pleurer.

Je m'embarquai pour Blaye. Je vis ce château alors ignoré, auquel, en

1833, j'adressai ces paroles: «Captive {p.326} de Blaye! je me désole

de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées!» Je m'acheminai vers

Rochefort, et je me rendis à Nantes, par la Vendée.

Ce pays portait, comme un vieux guerrier, les mutilations et les

cicatrices de sa valeur. Des ossements blanchis par le temps et des

ruines noircies par les flammes frappaient les regards. Lorsque les

Vendéens étaient près d'attaquer l'ennemi, ils s'agenouillaient et

recevaient la bénédiction d'un prêtre: la prière prononcée sous les

armes n'était point réputée faiblesse, car le Vendéen qui élevait son

épée vers le ciel demandait la victoire et non la vie.

La diligence dans laquelle je me trouvais enterré était remplie de

voyageurs qui racontaient les viols et les meurtres dont ils avaient

glorifié leur vie dans les guerres vendéennes. Le coeur me palpita,

lorsque ayant traversé la Loire à Nantes, j'entrai en Bretagne. Je

passai le long des murs de ce collège de Rennes qui vit les dernières

années de mon enfance. Je ne pus que rester vingt-quatre heures auprès

de ma femme et de mes soeurs, et je regagnai Paris.

* * * * *

J'arrivai pour voir mourir un homme qui appartenait à ces noms

supérieurs au second rang dans le XVIIIe siècle, et qui, formant une

arrière-ligne solide dans la société, donnaient à cette société de

l'ampleur et de la consistance.

J'avais connu M. de La Harpe[275] en 1789: comme Flins, il s'était

pris d'une belle passion pour ma soeur, {p.327} madame la comtesse de

Farcy. Il arrivait avec trois gros volumes de ses oeuvres sous ses

petits bras, tout étonné que sa gloire ne triomphât pas des coeurs les

plus rebelles. Le verbe haut, la mine animée, il tonnait contre les

abus, faisant faire une omelette chez les ministres où il ne trouvait

pas le dîner bon, mangeant avec ses doigts, traînant dans les plats

ses manchettes, disant des grossièretés philosophiques aux plus grands

seigneurs qui raffolaient de ses insolences; mais, somme toute, esprit

droit, éclairé, impartial au milieu de ses passions, capable de sentir

le talent, de l'admirer, de pleurer à de beaux vers ou à une belle

action, et ayant un de ces fonds propres à porter le repentir. Il n'a

pas manqué sa fin: je le vis mourir chrétien courageux, le goût

agrandi par la religion, n'ayant conservé d'orgueil que contre

l'impiété, et de haine que contre la _langue révolutionnaire_[276].

[Note 275: Jean-François de _La Harpe_ (1739-1803).

Son principal ouvrage est le _Lycée ou Cours de

littérature ancienne et moderne_, douze volumes

in-8{o}.]

[Note 276: La Harpe avait publié, en 1797, un

éloquent écrit intitulé: _Du fanatisme dans la

langue révolutionnaire_.]

À mon retour de l'émigration, la religion avait rendu M. de La Harpe

favorable à mes ouvrages: la maladie dont il était attaqué ne

l'empêchait pas de travailler; il me récitait des passages d'un poème

qu'il composait sur la Révolution[277]; on y remarquait quelques vers

énergiques contre les crimes du temps et contre les _honnêtes gens_

qui les avaient soufferts:

Mais s'ils ont tout osé, vous avez tout permis:

Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme.

[Note 277: Ce poème parut, en 1814, sous ce titre:

_Le Triomphe de la Religion ou le Roi martyr_,

épopée en six chants. Chateaubriand, dans les notes

du _Génie du Christianisme_, a inséré un fragment

du poème de La Harpe, les _portraits de J.-J.

Rousseau et de Voltaire_.]

{p.328} Oubliant qu'il était malade, coiffé d'un bonnet blanc, vêtu

d'un spencer ouaté, il déclamait à tue-tête; puis, laissant échapper

son cahier, il disait d'une voix qu'on entendait à peine: «Je n'en

puis plus: je sens une griffe de fer dans le côté.» Et si,

malheureusement, une servante venait à passer, il reprenait sa voix de

Stentor et mugissait: «Allez-vous-en! Fermez la porte!» Je lui disais

un jour: «Vous vivrez pour l'avantage de la religion.--Ah! oui, me

répondit-il, ce serait bien à Dieu; mais il ne le veut pas, et je

mourrai ces jours-ci.» Retombant dans son fauteuil et enfonçant son

bonnet sur ses oreilles, il expiait son orgueil par sa résignation et

son humilité.

Dans un dîner chez Migneret, je l'avais entendu parler de lui-même

avec la plus grande modestie, déclarant qu'il n'avait rien fait de

supérieur, mais qu'il croyait que l'art et la langue n'avaient point

dégénéré entre ses mains.

M. de La Harpe quitta ce monde le 11 février 1803: l'auteur des

_Saisons_ mourait presque en même temps au milieu de toutes les

consolations de la philosophie, comme M. de La Harpe au milieu de

toutes les consolations de la religion; l'un visité des hommes,

l'autre visité de Dieu[278].

M. de La Harpe fut enterré, le 12 février 1803, au {p.329} cimetière

de la barrière de Vaugirard. Le cercueil ayant été déposé au bord de

la fosse, sur le petit monceau de terre qui le devait bientôt

recouvrir, M. de Fontanes prononça un discours. La scène était

lugubre: les tourbillons de neige tombaient du ciel et blanchissaient

le drap mortuaire que le vent soulevait, pour laisser passer les

dernières paroles de l'amitié à l'oreille de la mort[279]. Le

cimetière a été détruit et M. de La Harpe exhumé: il n'existait

presque plus rien de ses cendres chétives. Marié sous le Directoire,

M. de La Harpe n'avait pas été heureux avec sa belle femme[280]; elle

l'avait pris en horreur en le voyant, et ne voulut jamais lui accorder

aucun droit.

[Note 278: La Harpe avait conservé jusqu'à la fin

l'entière possession de son intelligence. Il ne

cessait, pendant les derniers jours, de se faire

lire les prières des agonisants. M. de Fontanes,

étant venu le voir la veille de sa mort, s'approcha

de son lit pendant qu'on récitait ces prières. «Mon

ami, dit le moribond en lui tendant une main

desséchée, je remercie le ciel de m'avoir laissé

l'esprit assez libre pour sentir combien cela est

consolant et beau.»]

[Note 279: Voir l'_Appendice_, nº VIII: _la Mort de

La Harpe_.]

[Note 280: La Harpe, veuf, s'était remarié, en

1797, avec Mlle de Hatte-Longuerue.--Voir

l'_Appendice_, Nº VIII.]

Au reste, M. de La Harpe avait, ainsi que toute chose, diminué auprès

de la Révolution qui grandissait toujours: les renommées se hâtaient

de se retirer devant le représentant de cette Révolution, comme les

périls perdaient leur puissance devant lui.

* * * * *

Tandis que nous étions occupés du vivre et du mourir vulgaires, la

marche gigantesque du monde s'accomplissait; l'homme du temps prenait

le haut bout dans la race humaine. Au milieu des remuements immenses,

précurseurs du déplacement universel, j'étais débarqué à Calais pour

concourir à l'action générale, dans la mesure assignée à chaque

soldat. J'arrivai, la première année du siècle, au camp où Bonaparte

battait le rappel des destinées: il devint bientôt premier consul à

vie.

{p.330} Après l'adoption du Concordat par le Corps législatif en

1802[281], Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à son

frère; j'y fus invité, comme ayant rallié les forces chrétiennes et

les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la galerie, lorsque

Napoléon entra: il me frappa agréablement; je ne l'avais jamais aperçu

que de loin. Son sourire était caressant et beau; son oeil admirable,

surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré

dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le

regard, rien de théâtral et d'affecté. Le _Génie du Christianisme_,

qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon.

Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'eût

pas été ce qu'il était si la Muse n'eût été là; la raison

accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont

toujours un composé de deux natures, car il les faut capables

d'inspiration et d'action: l'une enfante le projet, l'autre

l'accomplit.

[Note 281: Le 8 avril 1802.]

Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi. Quand il se

dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait; les rangs

s'ouvraient successivement; chacun espérait que le consul s'arrêterait

à lui; il avait l'air d'éprouver une certaine impatience de ces

méprises. Je m'enfonçais derrière mes voisins; Bonaparte éleva tout à

coup la voix et me dit: «Monsieur de Chateaubriand!» Je restai seul

alors en avant, car la foule se retira et bientôt se reforma en cercle

autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicité: sans me

faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me

parla sur-le-champ {p.331} de l'Égypte et des Arabes, comme si

j'eusse été de son intimité et comme s'il n'eût fait que continuer une

conversation déjà commencée entre nous. «J'étais toujours frappé, me

dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du

désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front.

Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient?»

Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une autre idée:

«Le christianisme! Les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un

système d'astronomie? Quand cela serait, croient-ils me persuader que

le christianisme est petit? Si le christianisme est l'allégorie du

mouvement des sphères, la géométrie des astres, les esprits forts ont

beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à

l'_infâme_.»

Bonaparte incontinent s'éloigna. Comme à Job, dans ma nuit, «un esprit

est passé devant moi; les poils de ma chair se sont hérissés; il s'est

tenu là: je ne connais point son visage et j'ai entendu sa voix comme

un petit souffle.»

Mes jours n'ont été qu'une suite de visions; l'enfer et le ciel se

sont continuellement ouverts sous mes pas ou sur ma tête, sans que

j'aie eu le temps de sonder leurs ténèbres ou leurs lumières. J'ai

rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l'homme du

dernier siècle et l'homme du nouveau, Washington et Napoléon. Je

m'entretins un moment avec l'un et l'autre; tous deux me renvoyèrent à

la solitude, le premier par un souhait bienveillant, le second par un

crime.

Je remarquai qu'en circulant dans la foule, Bonaparte {p.332} me

jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés sur moi

en me parlant. Je le suivais aussi des yeux:

Chi è quel grande che non par che curi

L' incendio?

«Quel est ce grand qui n'a cure de l'incendie?»

(_Dante_[282].)

[Note 282: _Inferno_, ch. XIV, v. 46.]

À la suite de cette entrevue, Bonaparte pensa à moi pour Rome: il

avait jugé d'un coup d'oeil où et comment je lui pouvais être utile.

Peu lui importait que je n'eusse pas été dans les affaires, que

j'ignorasse jusqu'au premier mot de la diplomatie pratique; il croyait

que tel esprit sait toujours, et qu'il n'a pas besoin d'apprentissage.

C'était un grand découvreur d'hommes; mais il voulait qu'ils n'eussent

de talent que pour lui, à condition encore qu'on parlât peu de ce

talent; jaloux de toute renommée, il la regardait comme une usurpation

sur la sienne: il ne devait y avoir que Napoléon dans l'univers.

Fontanes et madame Bacciochi me parlèrent de la satisfaction que le

Consul avait eue de _ma conversation_: je n'avais pas ouvert la

bouche; cela voulait dire que Bonaparte était content de lui. Il me

pressèrent de profiter de la fortune. L'idée d'être quelque chose ne

m'était jamais venue; je refusai net. Alors on fit parler une autorité

à laquelle il m'était difficile de résister.

{p.333} L'abbé Émery[283], supérieur du séminaire de Saint-Sulpice,

vint me conjurer, au nom du clergé, d'accepter, pour le bien de la

religion, la place de premier secrétaire de l'ambassade que Bonaparte

destinait à son oncle, le cardinal Fesch[284]. Il me faisait entendre

que l'intelligence du cardinal n'étant pas très remarquable, je me

trouverais bientôt le maître des affaires. Un hasard singulier m'avait

mis en rapport avec l'abbé Émery: j'avais passé aux États-Unis avec

l'abbé Nagot et divers séminaristes, vous le savez. Ce souvenir de mon

obscurité, de ma jeunesse, de ma vie de voyageur, qui se réfléchissait

dans ma vie publique, me prenait par l'imagination et le coeur.

{p.334} L'abbé Émery, estimé de Bonaparte, était fin par sa nature,

par sa robe et par la Révolution; mais cette triple finesse ne lui

servait qu'au profit de son vrai mérite; ambitieux seulement de faire

le bien, il n'agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité

d'un séminaire. Circonspect dans ses actions et dans ses paroles, il

eût été superflu de violenter l'abbé Émery, car il tenait toujours sa

vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu'il ne cédait

jamais: sa force était de vous attendre, assis sur sa tombe.

[Note 283: Jacques-André _Émery_, né le 27 août

1832 à Gex, mort à Issy le 18 avril 1811. Sa _Vie_

a été écrite par M. l'abbé Gosselin (1861), et par

M. l'abbé Élie Méric (1894).]

[Note 284: Joseph _Fesch_, né à Ajaccio le 3

janvier 1763. Il était le demi-frère de la mère de

Napoléon. À l'époque de la convocation des

États-Généraux, il était déjà entré dans les

ordres; mais les premiers événements de la

Révolution le firent renoncer à l'état

ecclésiastique. D'abord commis aux vivres

(garde-magasin), il devint en 1795 commissaire des

guerres, et occupa cette place jusqu'au 18

brumaire. Dès que le rétablissement du culte eût

été arrêté dans la pensée du Premier Consul, il

reprit le costume ecclésiastique, et s'employa très

activement dans les négociations qui préparèrent le

Concordat (15 juillet 1801). Archevêque de Lyon en

1802, cardinal le 25 février 1803, il fut, le 4

avril suivant, nommé ambassadeur à Rome. En 1805,

il fut investi de la charge de grand aumônier.

Tombé en disgrâce en 1811, il fut renvoyé par

l'Empereur dans son diocèse de Lyon, où il resta

jusqu'en 1814. Après l'abdication de Napoléon, il

se retira à Rome. Les Cent-Jours le ramenèrent en

France et dans son archevêché. Après les

Cent-Jours, il se réfugia de nouveau à Rome, où il

fixa définitivement sa résidence. Il refusa

obstinément, pendant toute la Restauration, de se

démettre de son titre d'archevêque de Lyon; mais il

ne put obtenir, malgré l'appui du pape, de rentrer

dans son diocèse après la révolution de 1830. Il

est mort à Rome le 13 mai 1839.]

Il échoua dans sa première tentative; il revint à la charge, et sa

patience me détermina. J'acceptai la place qu'il avait mission de me

proposer, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au

poste où l'on m'appelait: je ne vaux rien du tout en seconde ligne.

J'aurais peut-être encore reculé, si l'idée de madame de Beaumont

n'était venue mettre un terme à mes scrupules. La fille de M. de

Montmorin se mourait; le climat de l'Italie lui serait, disait-on,

favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes:

je me sacrifiai à l'espoir de la sauver. Madame de Chateaubriand se

prépara à me venir rejoindre; M. Joubert parlait de l'accompagner, et

madame de Beaumont partit pour le Mont-Dore, afin d'achever ensuite sa

guérison au bord du Tibre.

M. de Talleyrand occupait le ministère des relations extérieures; il

m'expédia ma nomination[285]. Je dînai {p.335} chez lui: il est

demeuré tel dans mon esprit qu'il s'y plaça au premier moment. Au

reste, ses belles façons faisaient contraste avec celles des marauds

de son entourage; ses roueries avaient une importance inconcevable:

aux yeux d'un brutal guêpier, la corruption des moeurs semblait génie,

la légèreté d'esprit profondeur. La Révolution était trop modeste;

elle n'appréciait pas assez sa supériorité: ce n'est pas même chose

d'être au-dessus ou au-dessous des crimes.

[Note 285: La lettre de Talleyrand, notifiant à

l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa nomination

de secrétaire, est du 19 floréal, an XI (9 mai

1803). En voici le texte:

«Je m'empresse, citoyen, de vous envoyer une copie

de l'arrêté par lequel le Premier Consul vous nomme

secrétaire de la légation de la République à Rome.

Vos talents et l'usage que vous en avez fait n'ont

pu que vous faire connaître d'une manière

avantageuse dans votre pays et dans celui où vous

allez résider, et je ne doute point du soin que

vous mettrez à justifier la confiance du

gouvernement. J'ai l'honneur, etc.»]

Je vis les ecclésiastiques attachés au cardinal; je distinguai le

joyeux abbé de Bonnevie[286]: jadis aumônier {p.336} à l'armée des

princes, il s'était trouvé à la retraite de Verdun; il avait aussi été

grand vicaire de l'évêque de Châlons, M. de Clermont-Tonnerre[287],

qui s'embarqua derrière nous pour réclamer une pension du saint-siége,

en qualité de _Chiaramonte_. Mes préparatifs achevés, je me mis en

route: je devais devancer à Rome l'oncle de Napoléon.

[Note 286: L'abbé de _Bonnevie_ (Pierre-Étienne),

né à Rethel le 6 janvier 1761, mort à Lyon le 7

mars 1849. Pendant l'émigration, il avait été,

ainsi que le dit Chateaubriand, aumônier à l'armée

des princes. Après le rétablissement du culte, il

fut nommé chanoine à la Primatiale de Lyon, et

accompagna le cardinal Fesch à Rome en 1803. Une

étroite intimité s'établit entre l'auteur du _Génie

du Christianisme_ et le très spirituel abbé, qui ne

tarda pas à conquérir l'estime et l'affection de

Mme de Chateaubriand. Jusqu'à leur mort, il resta

l'un de leurs plus fidèles amis. On trouvera dans

le livre de M. l'abbé Pailhès sur _Chateaubriand,

sa femme et ses amis_, quelques-unes des lettres

écrites par la vicomtesse de Chateaubriand à son

_cher Comte de Lyon_. Elles sont charmantes,

surtout celle du 10 juillet 1839, trop longue pour

être ici donnée tout entière, mais dont voici au

moins quelques lignes:

«... Je vous écris ces lignes pour vous gronder. On

dit, l'abbé, que vous vous portez à merveille; que

vous êtes jeune et gai comme par le passé; pourquoi

donc ne pas venir nous voir? On voyage à tout âge,

et dans ce moment surtout que la poste vient de

lancer sur les chemins des voitures de courriers

qui feraient rougir une voiture d'ambassadeur. Je

vous ai dit que nous avons une vilaine chambre à

vous donner; mais si vous voulez être logé comme un

chanoine, vous pourrez prendre un appartement aux

Missions-Étrangères; vous serez là à notre porte,

pouvant venir déjeuner, dîner et déraisonner avec

nous...»]

[Note 287: Anne-Antoine-Jules, duc de

_Clermont-Tonnerre_ (1749-1830). Évêque de

Châlons-sur-Marne depuis 1782, député du clergé aux

États-Généraux, il avait émigré en Allemagne, et,

avant sa rentrée en France, il avait remis, entre

les mains du Souverain Pontife sa démission

d'évêque de Châlons, conformément au Concordat. La

Restauration le nomma pair de France (4 juin 1814),

archevêque de Toulouse (1er juillet 1820), et

obtint pour lui le chapeau de cardinal (2 décembre

1822). Il a laissé le souvenir d'un prélat imbu de

l'orgueil de sa naissance et de son rang, et

cependant d'un accès facile, d'un esprit aimable,

pénétrant et vif.]

* * * * *

À Lyon, je revis mon ami M. Ballanche. Je fus témoin de la Fête-Dieu

renaissante[288]: je croyais avoir quelque part à ces bouquets de

fleurs, à cette joie du ciel que j'avais rappelée sur la terre.

[Note 288: Chateaubriand fit le récit de cette fête

dans une longue et admirable lettre adressée à son

ami Ballanche et qui, publiée aussitôt à Lyon, y

produisit une impression profonde. C'est une des

plus belles pages du grand écrivain, et qui devrait

figurer désormais dans toutes les éditions du

_Génie du Christianisme_.]

Je continuai ma route; un accueil cordial me suivait: mon nom se

mêlait au rétablissement des autels. Le plaisir le plus vif que j'aie

éprouvé, c'est de m'être senti honoré en France et chez l'étranger des

marques d'un intérêt sérieux. Il m'est arrivé quelquefois, {p.337}

tandis que je me reposais dans une auberge de village, de voir entrer

un père et une mère avec leur fils: ils m'amenaient, me disaient-ils,

leur enfant pour me remercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait

alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma vanité que d'obscurs

et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand

chemin, dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui me touchait,

du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien,

consolé quelques affligés, fait renaître au fond des entrailles d'une

mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils

soumis, respectueux, attaché à ses parents. Aurais-je goûté cette joie

pure si j'eusse écrit un livre dont les moeurs et la religion auraient

eu à gémir?

La route est assez triste en sortant de Lyon: depuis la Tour-du-Pin

jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, elle est fraîche et bocagère.

À Chambéry, où l'âme chevaleresque de Bayard se montra si belle, un

homme fut accueilli par une femme, et pour prix de l'hospitalité qu'il

en reçut il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Tel est

le danger des lettres; le désir de faire du bruit l'emporte sur les

sentiments généreux: si Rousseau ne fût jamais devenu écrivain

célèbre, il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les

faiblesses de la femme qui l'avait nourri; il se serait sacrifié aux

défauts mêmes de son amie; il l'aurait soulagée dans ses vieux ans, au

lieu de se contenter de lui donner une tabatière et de s'enfuir. Ah!

que la voix de l'amitié trahie ne s'élève jamais contre notre tombeau!

Après avoir passé Chambéry, se présente le cours {p.338} de l'Isère.

On rencontre partout dans les vallées des croix sur les chemins et des

madones dans le tronc des pins. Les petites églises, environnées

d'arbres, font un contraste touchant avec les grandes montagnes. Quand

les tourbillons de l'hiver descendent de ces sommets chargés de

glaces, le Savoyard se met à l'abri dans son temple champêtre et prie.

Les vallées où l'on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des

monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt habillés de forêts.

Aiguebelle semble clore les Alpes; mais en tournant un rocher isolé,

tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées attachées au

cours de l'Arche.

Les monts des deux côtés se dressent; leurs flancs deviennent

perpendiculaires; leurs sommets stériles commencent à présenter

quelques glaciers: des torrents se précipitent et vont grossir l'Arche

qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux, on remarque une

cascade légère qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de

saules.

Ayant traversé Saint-Jean-de-Maurienne et arrivé vers le coucher du

soleil à Saint-Michel, je ne trouvai pas de chevaux: obligé de

m'arrêter, j'allai me promener hors du village. L'air devint

transparent à la crête des monts; leur dentelure se traçait avec une

netteté extraordinaire, tandis qu'une grande nuit sortant de leur pied

s'élevait vers leur cime. La voix du rossignol était en bas, le cri de

l'aigle en haut; l'alizier fleuri dans la vallée, la blanche neige sur

la montagne. Un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition

populaire, se montrait sur le redan taillé {p.339} à pic. Là, s'était

incorporée au rocher la haine d'un homme, plus puissante que tous les

obstacles. La vengeance de l'espèce humaine pesait sur un peuple

libre, qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sang

du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour et j'arrivai, vers les deux heures après

midi, à Lans-le-Bourg, au pied du Mont-Cenis. En entrant dans le

village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds; une

troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de

l'âge et à la majesté tombée; le père et la mère du noble orphelin

avaient été tués: on me proposa de me le vendre; il mourut des mauvais

traitements qu'on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer.

Je me souvenais alors du pauvre petit Louis XVII; je pense aujourd'hui

à Henri V: quelle rapidité de chute et de malheur!

Ici, l'on commence à gravir le Mont-Cenis et on quitte la petite

rivière d'Arche, qui vous conduit au pied de la montagne. De l'autre

côté du Mont-Cenis, la Doire vous ouvre l'entrée de l'Italie. Les

fleuves sont non-seulement des _grands chemins qui marchent_, comme

les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes.[289]

[Note 289: Pour tous les détails de ce voyage,

voir, dans le _Voyage en Italie de Chateaubriand_

(OEuvres complètes, tome VI), ses deux lettres à M.

Joubert, datées, la première de _Turin, le 17 juin

1803_, la seconde, de _Milan, lundi matin 21 juin

1803_.]

Quand je me vis pour la première fois au sommet des Alpes, une étrange

émotion me saisit; j'étais comme cette alouette qui traversait, en

même temps que moi, le plateau glacé, et qui, après avoir chanté

{p.340} sa petite chanson de la plaine, s'abattait parmi des neiges,

au lieu de descendre sur des moissons. Les stances que m'inspirèrent

ces montagnes en 1822 retracent assez bien les sentiments qui

m'agitaient aux mêmes lieux en 1803:

Alpes, vous n'avez point subi mes destinées!

Le temps ne vous peut rien;

Vos fronts légèrement ont porté les années

Qui pèsent sur le mien.

Pour la première fois, quand, rempli d'espérance,

Je franchis vos remparts,

Ainsi que l'horizon, un avenir immense

S'ouvrait à mes regards.

L'Italie à mes pieds, et devant moi le monde[290]!

[Note 290: La pièce d'où ces vers sont extraits se

trouve dans les _Poésies_ de Chateaubriand (OEuvres

complètes, tome XXII), où elle porte ce titre: les

_Alpes ou l'Italie_.]

Ce monde, y ai-je réellement pénétré? Christophe Colomb eut une

apparition qui lui montra la terre de ses songes, avant qu'il l'eût

découverte; Vasco de Gama rencontra sur son chemin le géant des

tempêtes: lequel de ces deux grands hommes m'a prédit mon avenir? Ce

que j'aurais aimé avant tout eût été une vie glorieuse par un résultat

éclatant, et obscure par sa destinée. Savez-vous quelles sont les

premières cendres européennes qui reposent en Amérique? Ce sont celles

de Biorn le Scandinave[291]: il mourut en abordant à Winland, et fut

enterré par ses compagnons sur un promontoire. Qui sait cela? Qui

connaît {p.341} celui dont la voile devança le vaisseau du pilote

génois au Nouveau Monde? Biorn dort sur la pointe d'un cap ignoré, et

depuis mille ans son nom ne nous est transmis que par les sagas des

poètes, dans une langue que l'on ne parle plus.

[Note 291: Chateaubriand lui-même ne savait sans

doute _cela_ que du matin, pour l'avoir appris de

son jeune ami Jean-Jacques Ampère, le seul homme de

France qui s'intéressât alors aux choses de

Scandinavie.]

* * * * *

J'avais commencé mes courses dans le sens contraire des autres

voyageurs: les vieilles forêts de l'Amérique s'étaient offertes à moi

avant les vieilles cités de l'Europe. Je tombais au milieu de

celles-ci au moment où elles se rajeunissaient et mouraient à la fois

dans une révolution nouvelle. Milan était occupé par nos troupes; on

achevait d'abattre le château, témoin des guerres du moyen âge.

L'armée française s'établissait, comme une colonie militaire, dans les

plaines de la Lombardie. Gardés çà et là par leurs camarades en

sentinelle, ces étrangers de la Gaule, coiffés d'un bonnet de police,

portant un sabre en guise de faucille par-dessus leur veste ronde,

avaient l'air de moissonneurs empressés et joyeux. Ils remuaient des

pierres, roulaient des canons, conduisaient des chariots, élevaient

des hangars et des huttes de feuillage. Des chevaux sautaient,

caracolaient, se cabraient dans la foule comme des chiens qui

caressent leurs maîtres. Les Italiennes vendaient des fruits sur leurs

éventaires au marché de cette foire armée: nos soldats leur faisaient

présent de leurs pipes et de leurs briquets, en leur disant comme les

anciens barbares, leurs pères, à leurs bien-aimées: {p.342} «Moi,

Fotrad, fils d'Eupert, de la race des Franks[292], je te donne, à toi,

Helgine, mon épouse chérie, en honneur de ta beauté (_in honore

pulchritudinis tuæ_), mon habitation dans le quartier des Pins.»

[Note 292: Ce _Fotrad, fils d'Eupert_, est amené

ici d'un peu loin. Quand l'auteur composa cette

partie de ses _Mémoires_, il avait encore l'esprit

tout plein des longues et savantes recherches qu'il

avait faites pour écrire ses _Études historiques_

et ses chapitres sur les Franks.]

Nous sommes de singuliers ennemis: on nous trouve d'abord un peu

insolents, un peu trop gais, trop remuants; nous n'avons pas plutôt

tourné les talons qu'on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le

soldat français se mêle aux occupations de l'habitant chez lequel il

est logé; il tire de l'eau au puits, comme Moïse pour les filles de

Madian, chasse les pasteurs, mène les agneaux au lavoir, fend le bois,

fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses bras ou

l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité

communiquent la vie à tout; on s'accoutume à le regarder comme un

conscrit de la famille. Le tambour bat-il, le garnisaire court à son

mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et

quitte la chaumière, à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit

entré aux Invalides.

À mon passage à Milan, un grand peuple réveillé ouvrait un moment les

yeux. L'Italie sortait de son sommeil, et se souvenait de son génie

comme d'un rêve divin: utile à notre pays renaissant, elle apportait

dans la mesquinerie de notre pauvreté la grandeur de la nature

transalpine, nourrie qu'elle était, cette Ausonie, aux chefs-d'oeuvre

des arts et dans les hautes réminiscences d'une patrie fameuse.

L'Autriche {p.343} est venue; elle a remis son manteau de plomb sur

les Italiens; elle les a forcés à regagner leur cercueil. Rome est

rentrée dans ses ruines, Venise dans sa mer. Venise s'est affaissée en

embellissant le ciel de son dernier sourire; elle s'est couchée

charmante dans ses flots, comme un astre qui ne doit plus se lever.

[Illustration: Madame de BEAUMONT au colysée.]

Le général Murat commandait à Milan. J'avais pour lui une lettre de

madame Bacciochi. Je passai la journée avec les aides de camp: ils

n'étaient pas aussi pauvres que mes camarades devant Thionville. La

politesse française reparaissait sous les armes; elle tenait à prouver

qu'elle était toujours du temps de Lautrec[293].

[Note 293: Odet de _Foix_, vicomte de _Lautrec_,

maréchal de France sous Louis XII, fit presque

tontes ses armes autour de Milan. Chateaubriand

aimait ce nom de Lautrec. Il le choisit ici pour

personnifier en Italie la bravoure et la politesse

française. Déjà, dans le _Dernier Abencerage_, il

avait fait d'un autre Lautrec un type de vaillance

et de chevalerie. Après tout, il y avait eu des

alliances entre les Lautrec et les Chateaubriand.

«Il était, dit Brantôme, parlant du vicomte de

Lautrec, le maréchal de France, il était frère de

madame de Chateaubriand, une très belle et très

honnête dame que le roi aimait.»]

Je dînai en grand gala, le 23 juin, chez M. de Melzi[294], {p.344} à

l'occasion du baptême d'un fils du général Murat[295]. M. de Melzi

avait connu mon frère; les manières du vice-président de la République

cisalpine étaient belles; sa maison ressemblait à celle d'un prince

qui l'aurait toujours été: il me traita poliment et froidement; il me

trouva tout juste dans des dispositions pareilles aux siennes.

[Note 294: François de _Melzi_ (1753-1826). Il

était vice-président de la _République cisalpine_,

organisée en 1797 par le général Bonaparte, et qui

avait pris, en 1802, le nom de _République

italienne_. Lorsqu'au mois de mars 1805, elle

devint le Royaume d'Italie, avec Napoléon pour roi

et le prince Eugène de Beauharnais pour vice-roi,

M. de Melzi fut nommé grand chancelier et garde des

sceaux; il fut créé duc en 1807. Après les

événements de 1814, il vécut dans la

retraite.--Dans sa lettre à Joubert, du 21 juin

1803, Chateaubriand parle en ces termes du dîner de

Milan: «J'ai dîné en grand gala chez M. de Melzi:

il s'agissait d'une fête donnée à l'occasion du

baptême de l'enfant du général Murat. M. de Melzi a

connu mon malheureux frère: nous en avons parlé

longtemps. Le vice-président a des manières fort

nobles; sa maison est celle d'un prince, et d'un

prince qui l'aurait toujours été. Il m'a traité

poliment et froidement, et m'a toujours trouvé dans

des conditions pareilles aux siennes.»]

[Note 295: Napoléon-Charles-Lucien, prince _Murat_,

second fils de Joachim Murat, né à Milan, le 16 mai

1803. Représentant du peuple en 1848 et 1849,

sénateur le 26 janvier 1852, puis membre de la

famille civile de l'Empereur (21 juin 1853) avec le

titre d'Altesse impériale, il fut de 1852 à 1862,

grand-maître de la maçonnerie. Il est mort à Paris,

le 10 avril 1873.]

J'arrivai à ma destination le 27 juin au soir, avant-veille de la

Saint-Pierre: le prince des apôtres m'attendait, comme mon indigent

patron[296] me reçut depuis à Jérusalem. J'avais suivi la route de

Florence, de Sienne et de Radicofani. Je m'empressai d'aller rendre ma

visite à M. Cacault[297] auquel le cardinal Fesch succédait, tandis

que je remplaçais M. Artaud[298].

[Note 296: «L'indigent patron», c'est saint

_François_ d'Assise.]

[Note 297: François _Cacault_ (1743-1805). Il avait

débuté dans la diplomatie, en 1785, comme

secrétaire d'ambassade à Naples. En 1793, il

réussit à détacher la Toscane de la coalition

européenne, et fut, en 1797, un des signataires du

traité de Tolentino. Il remplit, de 1801 à 1803,

les fonctions de ministre plénipotentiaire à Rome.]

[Note 298: Le chevalier _Artaud de Montor_

(1772-1840). Ancien émigré, ayant servi dans

l'armée des princes, il était entré en 1798 dans la

diplomatie. Il a composé de nombreux ouvrages, dont

le plus important est l'_Histoire du pape Pie

VII_.]

Le 28 juin, je courus tout le jour: je jetai un premier {p.345}

regard sur le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajane et le château

Saint-Ange. Le soir, M. Artaud me mena à un bal dans une maison aux

environs de la place Saint-Pierre. On apercevait la girandole de feu

de la coupole de Michel-Ange, entre les tourbillons des valses qui

roulaient devant les fenêtres ouvertes; les fusées du feu d'artifice

du môle d'Adrien s'épanouissaient à Saint-Onuphre, sur le tombeau du

Tasse: le silence, l'abandon et la nuit étaient dans la campagne

romaine[299].

[Note 299: Le lendemain, dans la ferveur de son

enthousiasme, il écrit à Fontanes:

«Rome, 10 messidor an XI (29 juin 1803).

«Mon cher et très cher ami, un mot pour vous

annoncer mon arrivée. Me voilà logé chez M. Cacault

qui me traite comme son fils. Il est _Breton_. (M.

Cacault était né à Nantes). Le secrétaire de

légation (M. Artaud), que je remplace ou que je ne

remplace pas (car il n'est pas encore rappelé), me

trouve le meilleur enfant du monde et nous sommes

les meilleurs amis. Je reçois compliments sur

compliments de tous les grands du monde, et pour

achever cette chance heureuse, je tombe à Rome la

veille même de la Saint-Pierre, et je vois en

arrivant la plus belle fête de l'année, au pied

même du trône pontifical.

«Venez vite ici, mon cher ami. Toute ma froideur

n'a pu tenir contre une chose si étonnante: j'ai la

tête troublée de tout ce que je vois. Figurez-vous

que vous ne savez rien de Rome, que personne ne

sait rien quand on n'a pas vu tant de grandeurs, de

ruines, de souvenirs.

«Enfin, venez, venez: voilà tout ce que je puis

vous dire à présent. Il faut que mes idées se

soient un peu rassemblées, avant que je puisse vous

tracer l'ombre de ce que je vois...»]

Le lendemain j'assistai à l'office de la Saint-Pierre. Pie VII, pâle,

triste et religieux, était le vrai pontife des tribulations. Deux

jours après, je fus présenté à Sa Sainteté: elle me fit asseoir auprès

d'elle. Un volume du _Génie du Christianisme_ était obligeamment

{p.346} ouvert sur sa table[300]. Le cardinal Consalvi, souple et

ferme, d'une résistance douce et polie, était l'ancienne politique

romaine vivante, moins la foi du temps et plus la tolérance du

siècle[301].

[Note 300: Dès le mois de septembre 1802,

Chateaubriand avait fait hommage à Pie VII de ses

volumes du _Génie du Christianisme_. La lettre

suivante accompagnait l'envoi de l'ouvrage:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 24 / 96 题