LETTRE DE M. CHÊNEDOLLÉ.

«Vous ne doutez pas, mon cher et malheureux ami, de toute la part que

je prends à votre affliction. Ma douleur n'est pas aussi grande que la

vôtre, parce que cela n'est pas possible; mais je {p.379} suis bien

profondément affligé de cette perte, et elle vient noircir encore

cette vie qui, depuis longtemps, n'est plus que de la souffrance pour

moi. Ainsi donc passe et s'efface de dessus la terre tout ce qu'il y a

de bon, d'aimable et de sensible. Mon pauvre ami, dépêchez-vous de

repasser en France; venez chercher quelques consolations auprès de

votre vieux ami. Vous savez si je vous aime: venez.

«J'étais dans la plus grande inquiétude sur vous: il y avait plus de

trois mois que je n'avais reçu de vos nouvelles, et trois de mes

lettres sont restées sans réponse. Les avez-vous reçues? Madame de

Caud a cessé tout à coup de m'écrire, il y a deux mois. Cela m'a causé

une peine mortelle, et cependant je crois n'avoir aucun tort à me

reprocher envers elle. Mais, quoi qu'elle fasse, elle ne pourra m'ôter

l'amitié tendre et respectueuse que je lui ai vouée pour la vie.

Fontanes et Joubert ont aussi cessé de m'écrire; ainsi, tout ce que

j'aimais semble s'être réuni pour m'oublier à la fois. Ne m'oubliez

pas, ô vous, mon bon ami, et que sur cette terre de larmes il me reste

encore un coeur sur lequel je puisse compter! Adieu! je vous embrasse

en pleurant. Soyez sûr, mon bon ami, que je sens votre perte comme on

doit la sentir.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 26 / 96 题