[Note 225: Antoine-Hugues-Calixte de _Montmorin_,
ex-sous-lieutenant dans le 5e régiment de chasseurs
à cheval. Il avait donné sa démission le 5
septembre 1792, à la suite de l'assassinat de son
père. Il fut guillotiné le 10 mai 1794, à l'âge de
22 ans.]
Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou cinq fois le
Senonais. Je voyais du grand chemin les coteaux: Joubert ne s'y
promenait plus; je reconnaissais les arbres, les champs, les vignes,
les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En
passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur
la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva,
j'allais en ambassade à Rome: ah! s'il eût été à ses foyers, je
l'aurais emmené à la tombe de madame de Beaumont! Il a plu à Dieu
d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son
âme platonique, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus
ici-bas: _je m'en irai vers lui; il ne reviendra pas vers moi_.
(Psalm.)
* * * * *
Le succès d'_Atala_ m'ayant déterminé à recommencer le _Génie du
Christianisme_, dont il y avait déjà deux volumes imprimés, madame de
Beaumont me proposa de me donner une chambre à la campagne, dans une
maison qu'elle venait de louer à Savigny[226]. Je passai six mois dans
sa retraite, avec M. Joubert et nos autres amis.
[Note 226: Savigny-sur-Orge, canton de Longjumeau,
arrondissement de Corbeil (Seine-et-Oise).
Chateaubriand et Mme de Beaumont s'installèrent à
Savigny le 22 mai 1801.--Sous ce titre: _La Maison
de Pauline_, M. Adolphe Brisson a publié, dans le
_Gaulois_ du 21 septembre 1892, le récit de son
pèlerinage à la maison de Mme de Beaumont.]
La maison était située à l'entrée du village, du côté de Paris, près
d'un vieux grand chemin qu'on appelle {p.267} dans le pays le _Chemin
de Henri IV_; elle était adossée à un coteau de vignes, et avait en
face le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par
la petite rivière de l'Orge. Sur la gauche s'étendait la plaine de
Viry jusqu'aux fontaines de Juvisy. Tout autour de ce pays, on trouve
des vallées, où nous allions le soir à la découverte de quelques
promenades nouvelles.
Le matin, nous déjeunions ensemble; après déjeuner, je me retirais à
mon travail; madame de Beaumont avait la bonté de copier les citations
que je lui indiquais. Cette noble femme m'a offert un asile lorsque je
n'en avais pas: sans la paix qu'elle m'a donnée, je n'aurais peut-être
jamais fini un ouvrage que je n'avais pu achever pendant mes malheurs.
Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri
de l'amitié: nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès
d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager:
madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un
banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse:
cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se promenait à l'écart dans une
allée sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de
nous, tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel
bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil, après avoir
passé huit ans dans un abandon profond, excepté quelques jours
promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces soirées que mes
amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint
qu'alors le désert du Nouveau Monde. La nuit {p.268} quand les
fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont
remarquait diverses constellations, en me disant que je me
rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître: depuis
que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs
fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles
qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des
montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper
la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny,
et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce
signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme
consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit mourir?
Un soir, nous vîmes dans notre retraite quelqu'un entrer à la dérobée
par une fenêtre et sortir par une autre: c'était M. Laborie; il se
sauvait des serres de Bonaparte[227]. Peu après apparut une de ces
âmes en {p.269} peine qui sont une espèce différente des autres âmes,
et qui mêlent, en passant, leur malheur inconnu aux vulgaires
souffrances de l'espèce humaine: c'était Lucile, ma soeur.
[Note 227: _Roux de Laborie_, né en 1769, mort en
1840. Marmontel dit de lui, dans ses _Mémoires_:
«Le jeune homme qui avait pris soin de nous lier,
M. Desèze et moi, était ce Laborie, connu dès
dix-neuf ans par des écrits qu'on eût attribués
sans peine à la maturité de l'esprit et du goût,...
âme ingénieuse et sensible... aimable et heureux
caractère.» En 1792, il avait été secrétaire de
Bigot de Sainte-Croix, ministre des Affaires
étrangères. Sous le Consulat, il fut attaché au
cabinet de M. de Talleyrand. Norvins, dans son
_Mémorial_, tome II, p. 269, raconte ainsi comment
Laborie se «sauva des serres de Bonaparte»:--«Un
jour que Paris ne l'avait pas vu, il s'inquiéta et
apprit avec le plus grand étonnement qu'il avait
passé la frontière. On disait même tout bas que la
police n'avait pu l'atteindre, et plus bas encore
on l'accusait d'avoir soustrait dans le cabinet de
M. de Talleyrand un traité conclu entre le Premier
Consul et l'empereur Paul, à qui Bonaparte avait
généreusement renvoyé habillés, équipés à neuf et
soldés tous les prisonniers de sa nation. Ce
traité, ajoutait-on, avait été vendu à
l'Angleterre!... Mais, en 1804, quand Laborie
obtint son rappel en France, il dut être évident
pour tous ceux qui connaissaient l'empereur
Napoléon que, si une telle trahison eût été commise
par Laborie, jamais il n'en eût été gracié. Le
voile qui couvrit alors cette aventure le couvre
encore aujourd'hui. Toujours est-il que Laborie fut
éloigné des affaires, mais il conserva la faveur de
celui qui les faisait, M. de Talleyrand, et plus
tard il reparut sous ses auspices sur un tout autre
théâtre, après avoir été à Paris avocat consultant
et lecteur à domicile de Mme de la Briche. Ce fut,
je crois, à cette dernière phase de sa vie que
Laborie éprouva la fantaisie de se marier. Je ne
sais pourquoi cela parut alors si étrange.
Toutefois il épousa une très belle personne, fille
du docteur Lamothe, médecin et ami de notre
famille, et soeur d'un brillant officier qui fut
depuis lieutenant-général. Mais comme la société
s'obstinait à ne pas prendre le mariage de Laborie
aussi au sérieux que lui-même, quand le bruit de sa
paternité se répandit, on la mit sur le compte de
sa distraction devenue proverbiale.»--Au mois
d'avril 1814, son protecteur Talleyrand le nomma
secrétaire du gouvernement provisoire. En 1815,
Chateaubriand le retrouvera à Gand, et peut-être
alors aurons-nous lieu d'en dire encore quelques
mots.]
Après mon arrivée en France, j'avais écrit à ma famille pour
l'informer de mon retour. Madame la comtesse de Marigny, ma soeur
aînée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq
messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de
savetier pour répondre à son nom. Madame de Chateaubriand vint à son
tour: elle était charmante et remplie de toutes les qualités propres à
me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle, depuis que nous
sommes réunis. Madame la comtesse de {p.270} Caud, Lucile, se
présenta ensuite. M. Joubert et madame de Beaumont se prirent d'un
attachement passionné et d'une tendre pitié pour elle. Alors commença
entre eux une correspondance qui n'a fini qu'à la mort des deux femmes
qui s'étaient penchées l'une vers l'autre, comme deux fleurs de même
nature prêtes à se faner. Madame Lucile s'étant arrêtée à Versailles,
le 30 septembre 1802, je reçus d'elle ce billet: «Je t'écris pour te
prier de remercier de ma part madame de Beaumont de l'invitation
qu'elle me fait d'aller à Savigny. Je compte avoir ce plaisir à peu
près dans quinze jours, à moins que du côté de madame de Beaumont il
ne se trouve quelque empêchement.» Madame de Caud vint à Savigny comme
elle l'avait annoncé.
Je vous ai raconté que, dans ma jeunesse, ma soeur, chanoinesse du
chapitre de l'Argentière et destinée à celui de Remiremont, avait eu
pour M. de Malfilâtre, conseiller au parlement de Bretagne, un
attachement qui, renfermé dans son sein, avait augmenté sa mélancolie
naturelle. Pendant la Révolution, elle épousa M. le comte de Caud et
le perdit après quinze mois de mariage. La mort de madame la comtesse
de Farcy[228], soeur qu'elle aimait tendrement, accrut la tristesse de
madame de Caud. Elle s'attacha ensuite à madame de Chateaubriand, ma
femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible, car Lucile était
violente, impérieuse, déraisonnable, et madame de Chateaubriand,
soumise à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services
qu'une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse.
[Note 228: Mme de Farcy mourut à Rennes le 26
juillet 1799.]
{p.271} Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à
la folie de J.-J. Rousseau; elle se croyait en butte à des ennemis
secrets: elle donnait à madame de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de
fausses adresses pour lui écrire; elle examinait les cachets,
cherchait à découvrir s'ils n'avaient point été rompus; elle errait de
domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes soeurs ni avec ma
femme; elle les avait prises en antipathie, et madame de
Chateaubriand, après lui avoir été dévouée au delà de tout ce qu'on
peut imaginer, avait fini par être accablée du fardeau d'un
attachement si cruel.
Une autre fatalité avait frappé Lucile: M. de Chênedollé, habitant
auprès de Vire, l'était allé voir à Fougères; bientôt il fut question
d'un mariage qui manqua[229]. Tout échappait à la fois à ma soeur, et,
retombée {p.272} sur elle-même, elle n'avait pas la force de se
porter. Ce spectre plaintif s'assit un moment sur une pierre, dans la
solitude riante de Savigny: tant de coeurs l'y avaient reçue avec
joie! ils l'auraient rendue avec tant de bonheur à une douce réalité
d'existence! Mais le coeur de Lucile ne pouvait battre que dans un air
fait exprès pour elle et qui n'avait point été respiré. Elle dévorait
avec rapidité les jours du monde à part dans lequel le ciel l'avait
placée. Pourquoi Dieu avait-il créé un être uniquement pour souffrir?
Quel rapport mystérieux y a-t-il donc entre une nature pâtissante et
un principe éternel?
[Note 229: Chênedollé connut Mme de Caud à Paris en
1802. Bien que plus jeune qu'elle de quelques
années, il se prit insensiblement d'une adoration
secrète pour cette âme délicate qui préférait la
mélancolie et la douleur même à toutes les joies.
Chateaubriand approuvait les assiduités de son ami;
Mme de Beaumont l'encourageait, lui écrivant: «Elle
vous plaint, elle vous plaint.» Un jour, le jeune
amoureux parla:--«Vous serez à moi? --Je ne serai
point à un autre.»--C'était un aveu. Était-ce un
engagement? Retournée en Bretagne, de Rennes
d'abord, puis de Lascardais, où l'avait appelée sa
soeur, Mme de Chateaubourg, Lucile écrivit à
Chênedollé des lettres charmantes et tourmentées
comme elle-même. «Elle ne voulait, dit très bien M.
Anatole France, ni se lier davantage, ni se délier;
son instinct la portait aux sentiments les plus
douloureux.» Ils se revirent un moment à Rennes.
Cette entrevue devait être la dernière. Chênedollé
en a consacré le souvenir dans une page intime, où
son coeur brisé éclate en sanglots: «Je n'essayerai
pas, dit-il, de peindre la scène qui se passa entre
elle et moi le dimanche au soir. Peut-être cela
a-t-il influé sur sa prompte mort, et je garde
d'éternels remords d'une violence qui pourtant
n'était qu'un excès d'amour. On ne peut rendre le
délire du désespoir auquel je me livrai quand elle
me retira sa parole, en me disant qu'elle ne serait
jamais à moi. Je n'oublierai jamais l'expression de
douleur, de regret, d'effroi, qui était sur sa
figure lorsqu'elle vint m'éclairer sur l'escalier.
Les mots de passion et de désespoir que je lui dis,
et ses réponses pleines de tendresse et de
reproches, sont des choses qui ne peuvent se
rendre. L'idée que je la voyais pour la dernière
fois (présage qui s'est vérifié) se présenta à moi
tout à coup et me causa une angoisse de désespoir
absolument insupportable. Quand je fus dans la rue
(il pleuvait beaucoup) je fus saisi encore par je
ne sais quoi de plus poignant et de plus déchirant
que je ne puis l'exprimer.
«Devais-je imaginer que, l'ayant tant pleurée
vivante, je fusse destiné à la pleurer morte!
«Quelle pensée! Ce visage céleste, si noble et si
beau, ces yeux admirables où il ne se peignait que
des mouvements d'amour épuré, de vertu et de génie,
ces yeux les plus beaux que j'aie vus, sont
aujourd'hui la proie des vers!...»--Et le cri de
douleur du poète s'achève en une prière:
«Écrions-nous donc avec Bossuet: _Oh! que nous ne
sommes rien!_ et demandons à Dieu la grâce d'une
bonne mort.»--Voir, sur cet épisode, le
_Chênedollé_ de Sainte-Beuve, et _Lucile de
Chateaubriand_, par Anatole France.]
Ma soeur n'était point changée; elle avait pris seulement l'expression
fixe de ses maux: sa tête était un peu baissée, comme une tête sur
laquelle les heures {p.273} ont pesé. Elle me rappelait mes parents;
ces premiers souvenirs de famille, évoqués de la tombe, m'entouraient
comme des larves accourues pour se réchauffer la nuit à la flamme
mourante d'un bûcher funèbre. En la contemplant, je croyais apercevoir
dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un
peu égarés.
La vision de douleur s'évanouit: cette femme, grevée de la vie,
semblait être venue chercher l'autre femme abattue qu'elle devait
emporter.
* * * * *
L'été passa: selon la coutume, je m'étais promis de le recommencer
l'année suivante; mais l'aiguille ne revient point à l'heure qu'on
voudrait ramener. Pendant l'hiver à Paris, je fis quelques nouvelles
connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux,
quoique d'une famille où l'on se tuait, avait une loge aux Français;
il la prêtait à madame de Beaumont; j'allai quatre ou cinq fois au
spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. À mon entrée dans le
monde, l'ancienne comédie était dans toute sa gloire; je la retrouvai
dans sa complète décomposition; la tragédie se soutenait encore, grâce
à mademoiselle Duchesnois[230] et surtout à Talma, arrivé à {p.274}
la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l'avais vu à son
début; il était moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu'à l'âge
où je le revoyais: il avait pris la distinction, la noblesse et la
gravité des années.
[Note 230: Catherine-Joséphine _Rafin_, dite _Mlle
Duchesnois_, née le 5 juin 1777 à Saint-Saulves,
près Valenciennes. Elle débuta au Théâtre-Français,
le 3 août 1802, dans le rôle de Phèdre; quelques
mois après, le 29 novembre, Mlle Georges débutait,
à son tour, par le rôle de Clytemnestre,
d'_Iphigénie_. Mlle Duchesnois était laide: bouche
grande, nez gros et rond comme une pomme, figure
marquée de petite vérole; mais son organe était
doux, sonore, touchant; sa sensibilité mettait des
larmes dans les yeux des auditeurs. Avec moins de
talent, Mlle Georges subjugua aussitôt par l'éclat
fulgurant de sa beauté la moitié du parterre. Deux
partis se formèrent, et la querelle
Georges-Duchesnois, _la guerre théâtrale_ (ainsi
l'appellent les contemporains) divisa Paris pendant
quatre ans, jusqu'au jour où les deux rivales se
réconcilièrent (novembre 1806). Mlle Georges,
d'ailleurs, le 11 mai 1808, disparaissait, pour
aller à Vienne, à Saint-Pétersbourg, pour ne
reparaître que le 2 octobre 1813 dans son rôle de
début. Depuis 1808 jusqu'au succès de l'art
romantique, Mlle Duchesnois occupa sans conteste le
premier rang, comme tragédienne, à côté de Talma et
de Lafon. Sa dernière représentation eut lieu le 30
mai 1833. Elle mourut le 8 février 1835.]
Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son ouvrage sur
l'Allemagne n'est qu'à moitié vrai: le brillant écrivain apercevait le
grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui
manquait.
Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire: il ne savait pas le
_gentilhomme_; il ne connaissait pas notre ancienne société; il ne
s'était pas assis à la table des châtelaines, dans la tour gothique au
fond des bois; il ignorait la flexibilité, la variété de ton, la
galanterie, l'allure légère des moeurs, la naïveté, la tendresse,
l'héroïsme d'honneur, les dévouements chrétiens de la chevalerie: il
n'était pas Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en
héros d'un moyen âge de sa création: Othello était au fond de Vendôme.
Qu'était-il donc, Talma? Lui, son siècle et le temps antique. Il avait
les passions profondes et concentrées {p.275} de l'amour et de la
patrie; elles sortaient de son sein par explosion. Il avait
l'inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à
travers laquelle il avait passé. Les terribles spectacles dont il fut
environné se répétaient dans son talent avec les accents lamentables
et lointains des choeurs de Sophocle et d'Euripide. Sa grâce, qui
n'était point la grâce convenue, vous saisissait comme le malheur. La
noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de l'âme, la
douleur physique, la folie par les dieux et l'adversité, le deuil
humain: voilà ce qu'il savait. Sa seule entrée en scène, le seul son
de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée
se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses,
ses gestes, ses pas. _Grec_, il arrivait, pantelant et funèbre, des
ruines d'Argos, immortel Oreste, tourmenté qu'il était depuis trois
mille ans par les Euménides; _Français_, il venait des solitudes de
Saint-Denis, où les Parques de 1793 avaient coupé le fil de la vie
tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque chose
d'inconnu, mais d'arrêté dans l'injuste ciel, il marchait, forçat de
la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur.
Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs-d'oeuvre
dramatiques vieillissants; son ombre portée change en Rembrandt les
Raphaël les plus purs; sans Talma une partie des merveilles de
Corneille et de Racine serait demeurée inconnue. Le talent dramatique
est un flambeau; il communique le feu à d'autres flambeaux à demi
éteints, et fait revivre des génies qui vous ravissent par leur
splendeur renouvelée.
{p.276} On doit à Talma la perfection de la tenue de l'acteur. Mais la
vérité du théâtre et le rigorisme du vêtement sont-ils aussi
nécessaires à l'art qu'on le suppose? Les personnages de Racine
n'empruntent rien de la coupe de l'habit: dans les tableaux des
premiers peintres, les fonds sont négligés et les costumes inexacts.
Les _fureurs_ d'Oreste ou la _prophétie_ de Joad, lues dans un salon
par Talma en frac, faisaient autant d'effet que déclamées sur la scène
par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée
comme madame de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à
son ami:
Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée
Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé,
N'en a fait sous son nom verser la Champmeslé.
Cette correction dans la représentation de l'objet inanimé est
l'esprit des arts de notre temps: elle annonce la décadence de la
haute poésie et du vrai drame; on se contente des petites beautés,
quand on est impuissant aux grandes; on imite, à tromper l'oeil, des
fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie
de l'homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une
fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve
forcé de la reproduire; car le public, matérialisé lui-même, l'exige.
* * * * *
Cependant j'achevais le _Génie du Christianisme_[231]: {p.277} Lucien
en désira voir quelques épreuves; je les lui communiquai; il mit aux
marges des notes assez communes.
[Note 231: C'est à Savigny, où il passa l'été et
l'automne de 1801, que Chateaubriand acheva le
_Génie du Christianisme_. Dans les premiers jours
d'août. Mme de Beaumont écrit à Joubert, qui vient
d'envoyer à son ami une traduction d'_Atala_, en
italien: «M. de Chateaubriand me laisse entièrement
le soin de vous remercier de son _Atala_. Il a jeté
avec ravissement un coup d'oeil sur le vêtement
italien de sa fille. C'est un plaisir qu'il vous
doit, mais qu'il ne goûte qu'en courant, tant il
est plongé dans son travail, il en perd le sommeil,
le boire et le manger. À peine trouve-t-il un
instant pour laisser échapper quelques soupirs vers
le bonheur qui l'attend à Villeneuve. Au reste, je
le trouve heureux de cette sorte d'enivrement qui
l'empêche de sentir tout le vide de votre absence.»
Et quelques lignes plus loin, dans la même lettre:
«M. de Chateaubriand me charge de mille tendres
compliments. Il est malade de travail.»--Le 19
septembre, elle écrit encore, toujours à Joubert:
«M. de Chateaubriand travaille comme un nègre.»--Le
30 septembre, c'est Chateaubriand lui-même qui
écrit à Fontanes: «Je touche enfin au bout de mon
travail; encore quinze jours et tout ira bien...»
et deux jours plus tard, le 2 octobre: «Le grand
moment approche; du courage, du courage, vous me
paraissez fort abattu. Eh! mordieu, réveillez-vous;
montrez les dents. La race est lâche; on en a bon
marché, quand on ose la regarder en face.»--À la
fin de novembre, il était de retour à Paris et
remettait son manuscrit aux imprimeurs.]
Quoique le succès de mon grand livre fût aussi éclatant que celui de
la petite _Atala_, il fut néanmoins plus contesté: c'était un ouvrage
grave où je ne combattais plus les principes de l'ancienne littérature
et de la philosophie par un roman, mais où je les attaquais
directement par des raisonnements et des faits. L'empire voltairien
poussa un cri et courut aux armes. Madame de Staël se méprit sur
l'avenir de mes études religieuses: on lui apporta l'ouvrage sans être
coupé; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur le
chapitre _la Virginité_, et elle dit à M. Adrien de Montmorency[232],
{p.278} qui se trouvait avec elle: «Ah! mon Dieu! notre pauvre
Chateaubriand! Cela va tomber à plat!» L'abbé de Boulogne ayant entre
les mains quelques parties de mon travail, avant la mise sous presse,
répondit à un libraire qui le consultait: «Si vous voulez vous ruiner,
imprimez cela.» Et l'abbé de Boulogne a fait depuis un trop magnifique
éloge de mon livre[233].
[Note 232: Anne-Pierre-Adrien de _Montmorency_,
prince, puis duc de _Laval_, né à Paris le 19
octobre 1767. Marié à Charlotte de Luxembourg, dont
il eut trois enfants, deux filles et un fils, Henri
de Montmorency, qui lui fut enlevé à l'âge de
vingt-trois ans, au mois de juin 1819.--Adrien de
Montmorency fut successivement ambassadeur de
France à Madrid en 1814, à Rome en 1821, à Vienne
en 1828, à Londres en 1829. Il avait été admis, le
18 janvier 1820, à siéger à la Chambre des pairs,
par droit héréditaire, en remplacement de son père,
décédé. En 1830, il se démit de ses fonctions
d'ambassadeur et de son titre de pair et rentra
dans la vie privée. Il est mort à Paris le 16 juin
1837.--Cet homme d'esprit aurait peu goûté cette
note, où il n'y a guère que des dates. «Les dates!
disait-il un jour avec une certaine moue, c'est peu
élégant!»]
[Note 233: L'abbé de _Boulogne_ (Étienne-Antoine)
était né à Avignon le 26 décembre 1747. Arrêté
trois fois pendant la Terreur, il fut condamné à la
déportation, comme journaliste, au 18 fructidor.
Napoléon le nomma évêque de Troyes en 1808; en
1811, il le faisait mettre au secret à Vincennes,
exigeait sa démission, puis l'exilait à Falaise:
l'évêque de Troyes était coupable d'avoir pris
parti pour le Pape contre l'Empereur. Il reprit
possession de son siège sous la Restauration, fut
nommé en 1817 à l'archevêché de Vienne et élevé à
la pairie le 31 octobre 1822. Il mourut à Paris le
13 mai 1825.--L'abbé de Boulogne avait collaboré à
un grand nombre de revues et de journaux religieux
et politiques. Son éloge du _Génie du
Christianisme_ a paru en l'an XI (1803) dans les
_Annales littéraires et morales_.]
Tout paraissait en effet annoncer ma chute: quelle espérance
pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire
l'influence de Voltaire, dominante depuis plus d'un demi-siècle, de
Voltaire qui {p.279} avait élevé l'énorme édifice achevé par les
encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres en Europe?
Quoi! les Diderot, les d'Alembert, les Duclos, les Dupuis, les
Helvétius, les Condorcet étaient des esprits sans autorité? Quoi! le
monde devait retourner à la Légende dorée, renoncer à son admiration
acquise à des chefs-d'oeuvre de science et de raison? Pouvais-je
jamais gagner une cause que n'avaient pu sauver Rome armée de ses
foudres, le clergé de sa puissance; une cause en vain défendue par
l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, appuyé des arrêts du
parlement, de la force armée et du nom du roi? N'était-il pas aussi
ridicule que téméraire à un homme obscur de s'opposer à un mouvement
philosophique tellement irrésistible qu'il avait produit la
Révolution? Il était curieux de voir un pygmée _roidir ses petits
bras_ pour étouffer les progrès du siècle, arrêter la civilisation et
faire rétrograder le genre humain! Grâce à Dieu, il suffirait d'un mot
pour pulvériser l'insensé: aussi M. Ginguené, en maltraitant le _Génie
du Christianisme_ dans la _Décade_[234], déclarait {p.280} que la
critique venait trop tard, puisque mon rabâchage était déjà oublié. Il
disait cela cinq ou six mois après la publication d'un ouvrage que
l'attaque de l'Académie française entière, à l'occasion des prix
décennaux, n'a pu faire mourir.
[Note 234: Ginguené ne consacra pas moins de trois
articles à l'ouvrage de son compatriote, dans la
_Décade philosophique, littéraire et politique_
(numéros 27, 28 et 29 de l'an X (1802)). Ces trois
articles furent immédiatement réunis par leur
auteur en une brochure intitulée: _Coup d'oeil
rapide sur le GÉNIE DU CHRISTIANISME, ou quelques
pages sur les cinq volumes in-8{o}, publiés sous ce
titre par François-Auguste Chateaubriand_; in-8{o}
de 92 pages. Fontanes répondit à Ginguené, dans son
_second extrait_ sur le _Génie du Christianisme_,
inséré au _Mercure_ (1er jour complémentaire de
l'an X, ou 18 septembre 1802). À quelques jours de
là, le 1er vendémiaire an XI (23 septembre),
Chateaubriand remerciait en ces termes son ami: «Je
sors de chez La Harpe. Il est sous le charme. Il
dit que vous finissez l'antique école et que j'en
commence une nouvelle. Il est même un peu de mon
avis, contre vous, en faveur de certaines
divinités. C'est qu'il _fait agir Dieu, ses saints
et ses prophètes_. Il m'a donné des vers pour le
_Mercure_, il veut m'en donner d'autres pour ma
seconde édition et faire de plus l'extrait de cette
seconde édition. Enfin je ne puis vous dire tout le
bien qu'il pense de votre ami, car j'en suis
honteux. Il me passe jusqu'aux incorrections, et
s'écrie: _Bah! bah! Ces gens-là ne voient pas que
cela tient à la nature même de votre talent. Oh!
laissez-moi faire! Je les ferai crier! Je serre
dur!!_--Je vous répète ceci, mon cher ami, afin que
vous ne vous repentiez pas de votre jugement, en le
voyant confirmé par une telle autorité...»]
Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le _Génie du
Christianisme_[235]. Les fidèles se crurent sauvés: on avait alors un
besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient
de la privation de ces consolations depuis longues années. Que de
forces surnaturelles à demander pour tant d'adversités subies! Combien
de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les
enfants qu'elles avaient perdus! Combien de coeurs brisés, combien
d'âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir!
On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la
maison du médecin le jour d'une contagion. Les victimes de nos
troubles (et que de sortes de victimes!) se sauvaient à l'autel;
naufragés s'attachant au rocher, sur lequel ils cherchent leur salut.
[Note 235: Voir l'_Appendice_ nº VI: _Le Génie du
Christianisme_.]
Bonaparte, désirant alors fonder sa puissance sur {p.281} la première
base de la société, venait de faire des arrangements avec la cour de
Rome: il ne mit d'abord aucun obstacle à la publication d'un ouvrage
utile à la popularité de ses desseins; il avait à lutter contre les
hommes qui l'entouraient et contre des ennemis déclarés du culte; il
fut donc heureux d'être défendu au dehors par l'opinion que le _Génie
du Christianisme_ appelait. Plus tard il se repentit de sa méprise:
les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées
religieuses.
Un épisode du _Génie du christianisme_, qui fit moins de bruit alors
qu'_Atala_, a déterminé un des caractères de la littérature moderne;
mais, au surplus, si _René_ n'existait pas, je ne l'écrirais plus;
s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de
René poètes et de René prosateurs a pullulé: on n'a plus entendu que
des phrases lamentables et décousues; il n'a plus été question que de
vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la
nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège qui n'ait rêvé être
le plus malheureux des hommes; de bambin qui à seize ans n'ait épuisé
la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie; qui, dans l'abîme
de ses pensées, ne se soit livré au _vague de ses passions_; qui n'ait
frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes
stupéfaits d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.
Dans _René_, j'avais exposé une infirmité de mon siècle; mais c'était
une autre folie aux romanciers d'avoir voulu rendre universelles des
afflictions en dehors de tout. Les sentiments généraux qui composent
le fond de l'humanité, la tendresse paternelle {p.282} et maternelle,
la piété filiale, l'amitié, l'amour, sont inépuisables; mais les
manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de
caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et
nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du coeur de l'homme
sont un champ étroit; il ne reste rien à recueillir dans ce champ
après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme
n'est pas un état permanent et naturel: on ne peut la reproduire, en
faire une littérature, en tirer parti comme d'une passion générale
incessamment modifiée au gré des artistes qui la manient et en
changent la forme.
Quoi qu'il en soit, la littérature se teignit des couleurs de mes
tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de
mes écrits sur la cité; _la Monarchie selon la Charte_ a été le
rudiment de notre gouvernement représentatif, et mon article du
_Conservateur_, sur _les intérêts moraux et les intérêts matériels_, a
laissé ces deux désignations à la politique.
Des écrivains me firent l'honneur d'imiter _Atala_ et _René_, de même
que la chaire emprunta mes récits des missions et des bienfaits du
christianisme. Les passages dans lesquels je démontre qu'en chassant
les divinités païennes des bois, notre culte élargi a rendu la nature
à sa solitude; les paragraphes où je traite de l'influence de notre
religion dans notre manière de voir et de peindre, où j'examine les
changements opérés dans la poésie et l'éloquence; les chapitres que je
consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans
les caractères {p.283} dramatiques de l'antiquité, renferment le
germe de la critique nouvelle. Les personnages de Racine, comme je
l'ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des
personnages chrétiens: c'est ce qu'on n'avait point du tout compris.
Si l'effet du _Génie du Christianisme_ n'eût été qu'une réaction
contre des doctrines auxquelles on attribuait les malheurs
révolutionnaires, cet effet aurait cessé avec la cause disparue; il ne
se serait pas prolongé jusqu'au moment où j'écris. Mais l'action du
_Génie du Christianisme_ sur les opinions ne se borna pas à une
résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau:
une métamorphose plus durable s'opéra. S'il y avait dans l'ouvrage
innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine; le fond
était altéré comme la forme; l'athéisme et le matérialisme ne furent
plus la base de la croyance ou de l'incroyance des jeunes esprits;
l'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire: dès
lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes aux
autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé
antireligieux; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant,
entourée de bandelettes philosophiques; on se permit d'examiner tout
système, si absurde qu'on le trouvât, _fût-il même chrétien_.
Outre les fidèles qui revenaient à la voix de leur pasteur, il se
forma, par ce droit de libre examen, d'autres fidèles _a priori_.
Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre: le Fils naît
forcément du Père.
Les diverses combinaisons abstraites ne font que {p.284} substituer
aux mystères chrétiens des mystères encore plus incompréhensibles: le
panthéisme, qui, d'ailleurs, est de trois ou quatre espèces, et qu'il
est de mode aujourd'hui d'attribuer aux intelligences éclairées, est
la plus absurde des rêveries de l'Orient, remise en lumière par
Spinosa: il suffit de lire à ce sujet l'article du sceptique Bayle sur
ce juif d'Amsterdam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de
tout cela révolterait, s'il ne tenait au défaut d'études: on se paye
de mots que l'on n'entend pas, et l'on se figure être des génies
transcendants. Que l'on se persuade bien que les Abailard, les saint
Bernard, les saint Thomas d'Aquin, ont porté dans la métaphysique une
supériorité de lumières dont nous n'approchons pas; que les systèmes
saint-simonien, phalanstérien, fouriériste, humanitaire, ont été
trouvés et pratiqués par les diverses hérésies; que ce que l'on nous
donne pour des progrès et des découvertes sont des vieilleries qui
traînent depuis quinze cents ans dans les écoles de la Grèce et dans
les collèges du moyen âge. Le mal est que les premiers sectaires ne
purent parvenir à fonder leur république néo-platonicienne, lorsque
Gallien permit à Plotin d'en faire l'essai dans la Campanie: plus
tard, on eut le très grand tort de brûler les sectaires quand ils
voulurent établir la communauté des biens, déclarer la prostitution
sainte, en avançant qu'une femme ne peut, sans pécher, refuser un
homme qui lui demande une union passagère au nom de Jésus-Christ: il
ne fallait, disaient-ils, pour arriver à cette union, qu'anéantir son
âme et la mettre un moment en dépôt dans le sein de Dieu.
{p.285} Le heurt que le _Génie du Christianisme_ donna aux esprits fit
sortir le XVIIIe siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de
sa voie: on recommença, ou plutôt on commença à étudier les sources du
christianisme: en relisant les Pères (en supposant qu'on les eût
jamais lus), on fut frappé de rencontrer tant de faits curieux, tant
de science philosophique, tant de beautés de style de tous les genres,
tant d'idées, qui, par une gradation plus ou moins sensible, faisaient
le passage de la société antique à la société moderne: ère unique et
mémorable de l'humanité, où le ciel communique avec la terre au
travers d'âmes placées dans des hommes de génie.
Auprès du monde croulant du paganisme, s'éleva autrefois, comme en
dehors de la société, un autre monde, spectateur de ces grands
spectacles, pauvre, à l'écart, solitaire, ne se mêlant des affaires de
la vie que quand on avait besoin de ses leçons ou de ses secours.
C'était une chose merveilleuse de voir ces premiers évêques, presque
tous honorés du nom de saints et de martyrs, ces simples prêtres
veillant aux reliques et aux cimetières, ces religieux et ces ermites
dans leurs couvents ou dans leurs grottes, faisant des règlements de
paix, de morale, de charité, quand tout était guerre, corruption,
barbarie, allant des tyrans de Rome aux chefs des Tartares et des
Goths, afin de prévenir l'injustice des uns et la cruauté des autres,
arrêtant des armées avec une croix de bois et une parole pacifique;
les plus faibles des hommes, et protégeant le monde contre Attila;
placés entre deux univers pour en être le lien, pour consoler les
derniers {p.286} moments d'une société expirante, et soutenir les
premiers pas d'une société au berceau.
* * * * *
Il était impossible que les vérités développées dans le _Génie du
Christianisme_ ne contribuassent pas au changement des idées. C'est
encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices
du moyen âge: c'est moi qui ai rappelé le jeune siècle à l'admiration
des vieux temples. Si l'on a abusé de mon opinion; s'il n'est pas vrai
que nos cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon; s'il est
faux que ces églises nous apprennent dans leurs documents de pierre
des faits ignorés; s'il est insensé de soutenir que ces mémoires de
granit nous révèlent des choses échappées aux savants Bénédictins; si
à force d'entendre rabâcher du gothique on en meurt d'ennui, ce n'est
pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui
manque au _Génie du Christianisme_; cette partie de ma composition est
défectueuse, parce qu'en 1800 je ne connaissais pas les arts: je
n'avais vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Égypte. De même, je n'ai pas
tiré un parti suffisant des vies des saints et des légendes; elles
m'offraient pourtant des histoires merveilleuses: en y choisissant
avec goût, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des
richesses de l'imagination du moyen âge surpasse en fécondité les
_Métamorphoses_ d'Ovide et les fables milésiennes. Il y a, de plus,
dans mon ouvrage des jugements étriqués ou faux, tels que celui que je
porte sur Dante, auquel j'ai rendu depuis un éclatant hommage.
Sous le rapport sérieux, j'ai complété le _Génie du {p.287}
Christianisme_ dans mes _Études historiques_, un de mes écrits dont on
a le moins parlé et qu'on a le plus volé.
Le succès d'_Atala_ m'avait enchanté, parce que mon âme était encore
neuve; celui du _Génie du Christianisme_ me fut pénible: je fus obligé
de sacrifier mon temps à des correspondances au moins inutiles et à
des politesses étrangères. Une admiration prétendue ne me dédommageait
point des dégoûts qui attendent un homme dont la foule a retenu le
nom. Quel bien peut remplacer la paix que vous avez perdue en
introduisant le public dans votre intimité? Joignez à cela les
inquiétudes dont les Muses se plaisent à affliger ceux qui s'attachent
à leur culte, les embarras d'un caractère facile, l'inaptitude à la
fortune, la perte des loisirs, une humeur inégale, des affections plus
vives, des tristesses sans raison, des joies sans cause: qui voudrait,
s'il en était le maître, acheter à de pareilles conditions les
avantages incertains d'une réputation qu'on n'est pas sûr d'obtenir,
qui vous sera contestée pendant votre vie, que la postérité ne
confirmera pas, et à laquelle votre mort vous rendra à jamais
étranger?
La controverse littéraire sur les nouveautés du style, qu'avait
excitée _Atala_, se renouvela à la publication du _Génie du
Christianisme_.
Un trait caractéristique de l'école impériale, et même de l'école
républicaine, est à observer: tandis que la société avançait en mal ou
en bien, la littérature demeurait stationnaire; étrangère au
changement des idées, elle n'appartenait pas à son temps. Dans la
comédie, les seigneurs de village, les Colin, {p.288} les Babet ou
les intrigues de ces salons que l'on ne connaissait plus, se jouaient
(comme je l'ai déjà fait remarquer) devant des hommes grossiers et
sanguinaires, destructeurs des moeurs dont on leur offrait le tableau;
dans la tragédie, un parterre plébéien s'occupait des familles des
nobles et des rois.
Deux choses arrêtaient la littérature à la date du XVIIIe siècle:
l'impiété qu'elle tenait de Voltaire et de la Révolution, le
despotisme dont la frappait Bonaparte. Le chef de l'État trouvait du
profit dans ces lettres subordonnées qu'il avait mises à la caserne,
qui lui présentaient les armes, qui sortaient lorsqu'on criait: «Hors
la garde!», qui marchaient en rang et qui manoeuvraient comme des
soldats. Toute indépendance semblait rébellion à son pouvoir; il ne
voulait pas plus d'émeute de mots et d'idées qu'il ne souffrait
d'insurrection. Il suspendit l'_Habeas corpus_ pour la pensée comme
pour la liberté individuelle. Reconnaissons aussi que le public,
fatigué d'anarchie, reprenait volontiers le joug des règles.
[Illustration: Soirée chez Lucien Bonaparte.]
La littérature qui exprime l'ère nouvelle n'a régné que quarante ou
cinquante ans après le temps dont elle était l'idiome. Pendant ce
demi-siècle elle n'était employée que par l'opposition. C'est madame
de Staël, c'est Benjamin Constant, c'est Lemercier, c'est Bonald,
c'est moi enfin, qui les premiers avons parlé cette langue. Le
changement de littérature dont le XIXe siècle se vante lui est arrivé
de l'émigration et de l'exil: ce fut M. de Fontanes qui couva ces
oiseaux d'une autre espèce que lui, parce que, remontant au XVIIe
siècle, il avait pris la puissance de ce temps fécond et perdu la
stérilité du XVIIIe. Une partie de l'esprit humain, {p.289} celle
qui traite de matières transcendantes, s'avança seule d'un pas égal
avec la civilisation; malheureusement la gloire du savoir ne fut pas
sans tache: les Laplace, les Lagrange, les Monge, les Chaptal, les
Berthollet, tous ces prodiges, jadis fiers démocrates, devinrent les
plus obséquieux serviteurs de Napoléon. Il faut le dire à l'honneur
des lettres: la littérature nouvelle fut libre, la science servile; le
caractère ne répondit point au génie, et ceux dont la pensée était
montée au plus haut du ciel ne purent élever leur âme au-dessus des
pieds de Bonaparte: ils prétendaient n'avoir pas besoin de Dieu, c'est
pourquoi ils avaient besoin d'un tyran.
Le classique napoléonien était le génie du XIXe siècle affublé de la
perruque de Louis XIV, ou frisé comme au temps de Louis XV. Bonaparte
avait voulu que les hommes de la Révolution ne parussent à la cour
qu'en habit habillé, l'épée au côté. On ne voyait pas la France du
moment; ce n'était pas de l'ordre, c'était de la discipline. Aussi
rien n'était plus ennuyeux que cette pâle résurrection de la
littérature d'autrefois. Ce calque froid, cet anachronisme
improductif, disparut quand la littérature nouvelle fit irruption avec
fracas, par le _Génie du Christianisme_. La mort du duc d'Enghien eut
pour moi l'avantage, en me jetant à l'écart, de me laisser suivre dans
la solitude mon inspiration particulière et de m'empêcher de
m'enrégimenter dans l'infanterie régulière du vieux Pinde: je dus à ma
liberté morale ma liberté intellectuelle.
Au dernier chapitre du _Génie du Christianisme_, j'examine ce que
serait devenu le monde si la foi n'eût pas été prêchée au moment de
l'invasion des Barbares; {p.290} dans un autre paragraphe, je
mentionne un important travail à entreprendre sur les changements que
le christianisme apporta dans les lois après la conversion de
Constantin.
En supposant que l'opinion religieuse existât telle qu'elle est à
l'heure où j'écris maintenant, le _Génie du Christianisme_ étant
encore à faire, je le composerais tout différemment: au lieu de
rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au passé,
je ferais voir que le christianisme est la pensée de l'avenir et de la
liberté humaine; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul
fondement de l'égalité sociale; qu'elle seule la peut établir, parce
qu'elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir,
correctif et régulateur de l'instinct démocratique. La légalité ne
suffit pas pour contenir, parce qu'elle n'est pas permanente; elle
tire sa force de la loi; or, la loi est l'ouvrage des hommes qui
passent et varient. Une loi n'est pas toujours obligatoire; elle peut
toujours être changée par une autre loi: contrairement à cela, la
morale est permanente; elle a sa force en elle-même, parce qu'elle
vient de l'ordre immuable; elle seule peut donc donner la durée.
Je ferais voir que partout où le christianisme a dominé, il a changé
l'idée, il a rectifié les notions du juste et de l'injuste, substitué
l'affirmation au doute, embrassé l'humanité entière dans ses doctrines
et ses préceptes. Je tâcherais de deviner la distance où nous sommes
encore de l'accomplissement total de l'Évangile, en supputant le
nombre des maux détruits et des améliorations opérées dans les
dix-huit siècles écoulés de ce côté-ci de la croix. Le christianisme
{p.291} agit avec lenteur parce qu'il agit partout; il ne s'attache
pas à la réforme d'une société particulière, il travaille sur la
société générale; sa philanthropie s'étend à tous les fils d'Adam:
c'est ce qu'il exprime avec une merveilleuse simplicité dans ses
oraisons les plus communes, dans ses voeux quotidiens, lorsqu'il dit à
la foule dans le temple: «Prions pour tout ce qui souffre sur la
terre.» Quelle religion a jamais parlé de la sorte? Le Verbe ne s'est
point fait chair dans l'homme de plaisir, il s'est incarné à l'homme
de douleur, dans le but de l'affranchissement de tous, d'une
fraternité universelle et d'une salvation immense.
Quand le _Génie du Christianisme_ n'aurait donné naissance qu'à de
telles investigations, je me féliciterais de l'avoir publié: reste à
savoir si, à l'époque de l'apparition de ce livre, un autre _Génie du
Christianisme_, élevé sur le nouveau plan dont j'indique à peine le
tracé, aurait obtenu le même succès. En 1803, lorsqu'on n'accordait
rien à l'ancienne religion, qu'elle était l'objet du dédain, que l'on
ne savait pas le premier mot de la question, aurait-on été bien venu à
parler de la liberté future descendant du Calvaire, quand on était
encore meurtri des excès de la liberté des passions? Bonaparte eût-il
souffert un pareil ouvrage? Il était peut-être utile d'exciter les
regrets, d'intéresser l'imagination à une cause si méconnue, d'attirer
les regards sur l'objet méprisé, de le rendre aimable, avant de
montrer comment il était sérieux, puissant et salutaire.
Maintenant, dans la supposition que mon nom laisse quelque trace, je
le devrai au _Génie du Christianisme_: {p.292} sans illusion sur la
valeur intrinsèque de l'ouvrage, je lui reconnais une valeur
accidentelle; il est venu juste et à son moment. Par cette raison, il
m'a fait prendre place à l'une de ces époques historiques qui, mêlant
un individu aux choses, contraignent à se souvenir de lui. Si
l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis
quarante années, il a produit parmi les générations vivantes; s'il
servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités
civilisatrices de la terre; si le léger symptôme de vie que l'on croit
apercevoir s'y soutenait dans les générations à venir, je m'en irais
plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne
m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti; mes fautes
m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi:
«Ouvrez-vous, portes éternelles! _Elevamini, portæ æternales!_»
{p.293} LIVRE II[236]
[Note 236: Ce livre, commencé à Paris en 1837, a
été continué et terminé à Paris en 1838, il a été
revu en février 1845 et en décembre 1846.]
Années de ma vie 1802 et 1803. -- Châteaux. -- Mme de Custine. --
M. de Saint-Martin. -- Mmes d'Houdetot et Saint-Lambert. -- Voyage
dans le midi de la France, 1802. -- Années de ma vie 1802 et 1803.
-- M. de la Harpe. -- Sa mort. -- Années de ma vie 1802 et 1803.
-- Entrevue avec Bonaparte. -- Année de ma vie 1803. -- Je suis
nommé premier secrétaire d'ambassade à Rome. -- Année de ma vie
1803. -- Voyage de Paris aux Alpes de Savoie. -- Du mont Cenis à
Rome. -- Milan et Rome. -- Palais du cardinal Fesch. -- Mes
occupations. -- Année de ma vie 1803. -- Manuscrit de Mme de
Beaumont. -- Lettres de Mme de Caud. -- Arrivée de Mme de Beaumont
à Rome. -- Lettres de ma soeur. -- Lettre de Mme de Krüdener. --
Mort de Mme de Beaumont. -- Funérailles. -- Année de ma vie 1803.
-- Lettres de M. Chênedollé, de M. de Fontanes, de M. Necker et
Mme de Staël. -- Années de ma vie 1803 et 1804. -- Première idée
de mes Mémoires. -- Je suis nommé ministre de France dans le
Valais. -- Départ de Rome. -- Année de ma vie 1804. -- République
du Valais. -- Visite au château des Tuileries. -- Hôtel de
Montmorin. -- J'entends crier la mort du duc d'Enghien. -- Je
donne ma démission.
Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à moi.
J'avais une foule de connaissance en dehors de ma société habituelle.
J'étais appelé dans les châteaux que l'on rétablissait. On se rendait
comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés {p.294}
demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf.
Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que
le Marais[237], échu à madame de La Briche, excellente femme dont le
bonheur n'a jamais pu se débarrasser[238]. Je me souviens que {p.295}
mon immortalité allait rue Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place
pour le Marais dans une méchante voiture de louage, où je rencontrais
madame de Vintimille et madame de Fezensac[239]. À Champlâtreux[240],
{p.296} M. Molé[241] faisait refaire de petites chambres au second
étage. Son père, tué révolutionnairement[242], était remplacé, dans un
grand salon délabré, par un tableau dans lequel Matthieu Molé était
représenté arrêtant une émeute avec son bonnet carré: tableau qui
faisait sentir la différence des temps. Une superbe patte d'oie de
tilleuls avait été coupée; mais une des trois avenues existait encore
dans la magnificence de son vieux ombrage; on l'a mêlée depuis à de
nouvelles plantations: nous en sommes aux peupliers.
[Note 237: Le château du Marais, situé dans la
commune du Val-Saint-Maurice, canton de Dourdan
(Seine-et-Oise). Il fut construit par un M. Le
Maître, homme très riche et très somptueux, qui
n'eut point d'enfants et laissa toute sa fortune à
sa nièce Mme de La Briche. Norvins parle longuement
de cette belle habitation, où il fréquenta beaucoup
dans sa jeunesse. «Le château du Marais, dit-il,
n'est point un château, mais un vaste et superbe
hôtel à dix lieues de Paris, de la famille de ceux
que le faubourg Saint-Honoré possède sur les
Champs-Élysées, mais avec des proportions plus
larges pour les dépendances, les cours et les
jardins. Le Marais est l'habitation d'un riche
capitaliste parisien qui n'a pas voulu cesser de se
croire à la ville, et non celle d'un grand seigneur
que la campagne délassait de la cour et de la
ville. La châtellenie n'y est nulle part, pas plus
que le moindre accident de terrain; l'art n'a rien
eu à vaincre, il n'a eu qu'à inventer et à
dépenser. La nature a laissé faire, elle n'avait
rien à perdre ni à regretter; aussi cette grande
construction se ressent tout à fait de son origine.
On voit au premier coup d'oeil que le fondateur,
homme d'argent et de luxe, n'a voulu rien épargner
pour que sa maison de campagne fût la plus belle et
la plus somptueusement bâtie de son temps, où l'on
en bâtissait beaucoup et à grands frais.» Le
lecteur pourra voir la suite de cette description
dans le _Mémorial de Norvins_, tome I, p. 71.--Dans
les premières années de la Restauration, Mme de La
Briche donna au Marais des fêtes brillantes, où
l'on joua la comédie de société; le récit détaillé
s'en trouve dans les _Souvenirs du baron de
Barante_ et surtout dans la _Correspondance de M.
de Rémusat_. Le château du Marais appartient
aujourd'hui à la duchesse douairière de Noailles.
La disposition des lieux a été respectée telle
qu'elle était du temps de Mme de La Briche, en
sorte que la description de Norvins demeure très
exacte.]
[Note 238: Mme de _La Briche_, née Adelaïde-Edmée
_Prévost_, était veuve d'Alexis-Janvier La Live de
la Briche, introducteur des ambassadeurs et
secrétaire des commandements de la Reine.--Norvins,
qui était son cousin, le duc Pasquier, M. de
Barante parlent d'elle comme Chateaubriand. «Nous
disions de cette excellente dame, écrit Norvins,
qu'elle prenait son bonheur en patience.»
_Mémorial_, I, 64.--«Bien des souvenirs, dit M.
Pasquier (t. III, p. 231), m'attachaient à Mme de
La Briche, belle-mère de M. Molé; bonne, douce,
toujours obligeante, occupée de faire valoir les
autres sans jamais penser à elle, elle a, dans la
société, occupé une place que personne n'a jamais
mieux méritée qu'elle. Elle avait eu la chance de
traverser la Terreur sans encombre. La Révolution
avait respecté sa personne comme ses propriétés.
C'était d'autant plus extraordinaire que le château
du Marais, par son élégance, le luxe, l'étendue du
domaine, était bien fait pour tenter les appétits
populaires. Les temps orageux passés, elle se
trouva, avant tout le monde, en situation de réunir
autour d'elle tous les débris de l'ancienne
société; quand elle eut marié sa fille à M. Molé,
son salon fut le rendez-vous de tous ceux qui ne se
résignaient pas à fréquenter les salons du
Directoire et la société des fournisseurs
enrichis.» --Voici enfin comment s'exprime le baron
de Barante, dans une lettre au vicomte de Houdetot,
en date du 22 juin 1825: «Mme de La Briche est
toujours de plus en plus contente: jeune,
bienveillante, soigneuse à écarter toute pensée,
tout jugement qui troublerait son plaisir. Elle ne
souffre pas le pli d'une rose, et malgré cela n'est
point égoïste.» (_Souvenirs_, t. III, p. 251.)]
[Note 239: Mme de _Vintimille_ et Mme de _Fezensac_
étaient soeurs. La seconde, Louise-Joséphine _La
Live de Jully_ (1764-1832), «la plus gracieuse et
la plus douce des femmes», dit Norvins, avait
épousé le comte de Montesquiou-Fezensac. Son fils,
le lieutenant-général de Fezensac (1784-1867),
vicomte, puis duc par représentation de son oncle
l'abbé de Montesquiou, est l'auteur des _Souvenirs
militaires de 1804 à 1814_, une oeuvre qui mérite
de devenir classique.]
[Note 240: Le château de Champlâtreux, situé dans
la commune d'Épinay-Champlâtreux, canton de
Luzarches (Seine-et-Oise). Il appartenait à la
famille parlementaire des Molé, lorsqu'en 1733 le
fils aîné de cette famille, devenu puissamment
riche par suite de son mariage avec une des filles
du banquier Samuel Bernard, y fit des
agrandissements et des embellissements
considérables. Confisqué par la République en 1794,
il avait été rendu, sous le Consulat, à M. Molé,
l'ami de Chateaubriand. En 1838, le comte Molé,
alors président du conseil eut l'honneur de
recevoir à Champlâtreux la visite du roi
Louis-Philippe.--Le château de Champlâtreux
appartient aujourd'hui à M. le duc de Noailles.]
[Note 241: Mathieu-Louis, comte _Molé_, né à Paris,
le 24 janvier 1781. Ministre de la Justice sous
Napoléon (20 novembre 1813--2 avril 1814); ministre
de la Marine sous Louis XVIII (12 septembre
1817--28 décembre 1818), il fut appelé par
Louis-Philippe, le 11 août 1830, au ministère des
Affaires étrangères, qu'il conserva seulement
jusqu'au 1er novembre de la même année. Le 6
septembre 1836, il reprit le portefeuille des
Affaires étrangères, avec la présidence du Conseil,
et cette fois il garda le pouvoir pendant près de
trois ans, jusqu'au 30 mars 1839. Après 1848, il
fut envoyé par les électeurs de la Gironde à
l'Assemblée constituante et à l'Assemblée
législative, où il fut l'un des chefs de la
majorité conservatrice. Le 20 février 1840, il
avait remplacé Mgr de Quéleu à l'Académie
française. Il mourut à son château de Champlâtreux
le 25 novembre 1855.]
[Note 242: Édouard-François-Mathieu _Molé de
Champlâtreux_, président au Parlement de Paris,
guillotiné le 1er floréal an II (20 avril 1794).]
Au retour de l'émigration, il n'y avait si pauvre banni qui ne
dessinât les tortillons d'un jardin anglais dans les dix pieds de
terre ou de cour qu'il avait retrouvés: moi-même, n'ai-je pas planté
jadis la Vallée-aux-Loups? N'y ai-je pas commencé ces _Mémoires_? Ne
les ai-je pas continués dans le parc de Montboissier, {p.297} dont on
essayait alors de raviver l'aspect défiguré par l'abandon? Ne les
ai-je pas prolongés dans le parc de Maintenon rétabli tout à l'heure,
proie nouvelle pour la démocratie qui revient? Les châteaux brûlés en
1789 auraient dû avertir le reste des châteaux de demeurer cachés dans
leurs décombres: mais les clochers des villages engloutis qui percent
les laves du Vésuve n'empêchent pas de replanter sur la surface de ces
mêmes laves d'autres églises et d'autres hameaux.
Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de
Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme
de saint Louis, dont elle avait du sang[243]. J'assistai à sa prise de
possession de Fervacques[244], et j'eus l'honneur de coucher dans le
lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à
Combourg. Ce n'était pas une petite {p.298} affaire que ce voyage: il
fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine[245], enfant, M.
Berstoecher, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant
qu'allemand, Jenny la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui
mangeait les provisions de la route. N'aurait-on pas pu croire que
cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais? et cependant le
château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut
donné. J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je
l'ai vue, plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie
par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue
me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle
quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du
Valais; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues
solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à
Fervacques; {p.299} elle se hâtait de se cacher dans une terre
qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie. J'avais lu sur le
coin d'une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à
l'amant de Gabrielle:
La dame de Fervacques
Mérite de vives attaques.
[Note 243: Louise-Éléonore-Mélanie de _Sabran_, née
à Paris le 18 mars 1770, décédée à Bex, en Suisse,
le 25 juillet 1826. Elle avait épousé en 1787
Armand-Louis-Philippe-François de _Custine_, fils
d'Adam-Philippe, comte de Custine, maréchal de camp
des armées du roi. Son beau-père avait été
guillotiné le 28 août 1793. Son mari était monté
sur l'échafaud le 4 janvier 1794. Elle-même avait
été enfermée aux Carmes et n'avait dû d'échapper au
bourreau qu'à la révolution du 9 Thermidor.--Sa
_Vie_ a été écrite par M. A. Bardoux, _Madame de
Custine, d'après des documents inédits_. 1888. Voir
l'_Appendice_, nº VII: _Chateaubriand et Mme de
Custine_.]
[Note 244: Le château et le domaine de Fervacques
sont situés près de Lisieux (Calvados). Fervacques
appartenait au duc de Montmorency-Laval et à sa
soeur la duchesse de Luynes. Mme de Custine
l'acheta, le 27 octobre 1803, en son nom et au nom
de son fils, au prix de 418 764 livres et une rente
de 8 691 livres. Le château de Fervacques
appartient aujourd'hui à M. le comte de Montgomery,
qui a conservé à cette belle demeure son caractère
historique.]
[Note 245: Astolphe-Louis-Léonor, marquis de
_Custine_ (1793-1857). Son livre sur _la Russie en
1839_ (4 volumes in-8{o}, 1843) a obtenu, tant en
France qu'à l'étranger, un grand et légitime
succès. On lui doit, en outre, plusieurs autres
ouvrages, qui furent aussi très justement
remarqués: une Étude politique, mêlée de récits de
voyages, en quatre volumes: _L'Espagne sous
Ferdinand VII_ (1838); des romans: _Aloys, ou le
Moine de Saint-Bernard_ (1827); _Ethel_ (1839);
_Romuald ou la Vocation_ (1848); un drame en cinq
actes et en vers, _Béatrix Cenci_, joué en 1833 sur
le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Merveilleusement doué, il eût pu s'élever très
haut, si sa vie n'eût dégradé son talent. Philarète
Chasles a dit de lui, dans ses _Mémoires_ (tome I,
p. 310). «Je n'ai connu que plus tard la véritable
vie de cet être extraordinaire et malheureux,
problème et type, phénomène et paradoxe, que le
vice le plus odieux chevauchait, domptait,
opprimait et ravalait; qui, au vu et au su de toute
la société française, y pataugeait, y vivait...,
qui subissait, tête basse, le mépris public; et qui
d'autre côté était, sans se racheter, loyal,
généreux, honnête, charitable, éloquent, spirituel,
philosophe, distingué, presque poète.»]
Le soldat-roi en avait dit autant à bien d'autres: déclarations
passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en
beautés jusqu'à madame de Custine. Fervacques a été vendu.
Je rencontrai encore la duchesse de Châtillon[246], laquelle, pendant
mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d'Aulnay. Madame
Lindsay[247], que je n'avais cessé de voir, me fit connaître Julie
Talma[248]. Madame de Clermont-Tonnerre m'attira chez elle. Nous
avions une grand'mère commune, et elle voulait bien m'appeler son
cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre[249], {p.300} elle se
remaria depuis au marquis de Talaru[250]. Elle avait, en prison,
converti M. de La Harpe[251]. Ce fut par elle que je connus le peintre
Neveu, enrôlé au nombre de ses cavaliers servants; Neveu me mit un
moment en rapport avec Saint-Martin.
[Note 246: Depuis, Mme de Bérenger.]
[Note 247: D'après Sainte-Beuve, l'original
d'Ellénore, dans l'_Adolphe_ de Benjamin Constant,
était Mme Lindsay.]
[Note 248: Louise-Julie _Careau_, première femme de
_Talma_, qu'elle avait épousé le 19 avril 1791. Le
6 février 1801, «sur leur demande mutuelle, faite à
haute voix», le maire du Xe arrondissement de
Paris, prononça entre eux le divorce. Talma se
remaria l'année suivante (16 juin 1802) avec une de
ses camarades de la Comédie-Française, Charlotte
Vanhove, femme divorcée de Louis-Sébastien-Olympe
Petit. Une séparation à l'amiable ne tarda pas du
reste à éloigner l'un de l'autre Mlle Vanhove et
Talma. Quant à Julie Talma, elle mourut en 1805.
D'après Benjamin Constant, qui parle d'elle dans
ses _Mélanges de littérature et de politique_,
c'était une espèce de philosophe, un esprit «juste,
étendu, toujours piquant, quelquefois profond»;
elle «avait, ajoute son panégyriste, une raison
exquise qui lui avait indiqué les opinions
saines».]
[Note 249: Stanislas-Marie-Adélaïde, comte de
_Clermont-Tonnerre_ (1757-1792), l'un des membres
les plus éloquents de l'Assemblée constituante. Le
10 août 1792, une troupe armée pénétra dans son
hôtel, sous prétexte d'y chercher des armes.
Conduit à la section, il fut frappé en chemin d'un
coup de feu tiré à bout portant; il se réfugia dans
l'hôtel de Brissac, où la populace le poursuivit et
le massacra.]
[Note 250: Louis-Justin-Marie, marquis de _Talaru_
(1769-1850). Il fut quelque temps, sous la
Restauration, ambassadeur de France à Madrid. Nommé
pair de France, le 17 août 1815, par la même
ordonnance que Chateaubriand, il siégea dans la
Chambre haute jusqu'au 24 février 1848.]
[Note 251: On lit dans la _Vie de M. Émery_, par
l'abbé Gosselin, t. I, p. 130: «Mme la comtesse
Stanislas de Clermont-Tonnerre, incarcérée au
Luxembourg avec La Harpe, avait été l'instrument
dont Dieu s'était servi pour la conversion de ce
littérateur. Ce fait, rapporté sur un simple
ouï-dire par M. Michaud, dans la _Biographie
universelle_ (_Supplément_, article _Talaru_), est
positivement attesté par M. Clausel de Coussergues,
dans sa lettre à M. Faillon, du 20 mars 1843.»]
M. de Saint-Martin[252] avait cru trouver dans _Atala_ certain argot
dont je ne me doutais pas, et qui lui prouvait une affinité de
doctrines avec moi. Neveu, afin de lier deux frères, nous donna à
dîner dans une chambre haute qu'il habitait dans les communs du
Palais-Bourbon. J'arrivai au rendez-vous à six heures; le philosophe
du ciel était à son poste. À sept {p.301} heures, un valet discret
posa un potage sur la table, se retira et ferma la porte. Nous nous
assîmes et nous commençâmes à manger en silence. M. de Saint-Martin,
qui, d'ailleurs, avait de très-belles façons, ne prononçait que de
courtes paroles d'oracle. Neveu répondait par des exclamations, avec
des attitudes et des grimaces de peintre; je ne disais mot.
[Note 252: Louis-Claude de _Saint-Martin_, dit _le
Philosophe inconnu_ (1743-1803). Ses principaux
ouvrages sont _l'Homme de désir_ et _le Ministère
de l'Homme-Esprit_. Il avait publié en 1799 un
poème intitulé: _Le Crocodile ou la Guerre du bien
et du mal, arrivée sous le règne de Louis XV, poème
épico-magique en cent-deux chants, par un amateur
de choses cachées_.]
Au bout d'une demi-heure, le nécromant rentra, enleva la soupe, et mit
un autre plat sur la table: les mets se succédèrent ainsi un à un et à
de longues distances. M. de Saint-Martin, s'échauffant peu à peu, se
mit à parler en façon d'archange; plus il parlait, plus son langage
devenait ténébreux. Neveu m'avait insinué, en me serrant la main, que
nous verrions des choses extraordinaires, que nous entendrions des
bruits: depuis six mortelles heures, j'écoutais et je ne découvrais
rien. À minuit, l'homme des visions se lève tout à coup: je crus que
l'esprit des ténèbres ou l'esprit divin descendait, que les sonnettes
allaient faire retentir les mystérieux corridors; mais M. de
Saint-Martin déclara qu'il était épuisé, et que nous reprendrions la
conversation une autre fois; il mit son chapeau et s'en alla.
Malheureusement pour lui, il fut arrêté à la porte et forcé de rentrer
par une visite inattendue: néanmoins, il ne tarda pas à disparaître.
Je ne l'ai jamais revu: il courut mourir dans le jardin de M.
Lenoir-Laroche, mon voisin d'Aulnay[253].
[Note 253: Jean-Jacques _Lenoir-Laroche_
(1749-1825), avocat, député de Paris aux
États-Généraux, ministre de la police du 16 au 28
juillet 1797, député de la Seine au Conseil des
Anciens (1798-1799), membre du Sénat conservateur
(1799-1814). Napoléon l'avait fait comte, Louis
XVIII le fit pair de France dès le 4 juin 1814, et,
par ordonnance du 31 août 1817, décida que la
dignité de pair serait héréditaire dans sa famille.
Chateaubriand aurait pu apprendre de _son voisin
d'Aulnay_ comment on peut cultiver, sous tous les
gouvernements, _l'Art de garder ses places_.]
{p.302} Je suis un sujet rebelle pour le Swedenborgisme: l'abbé
Faria[254], à un dîner chez madame de Custine, se vanta de tuer un
serin en le magnétisant: le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de
lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin:
chrétien, ma seule présence avait rendu le trépied impuissant.
[Note 254: L'abbé Joseph _Faria_ (et non _Furia_,
comme on l'a imprimé dans toutes les éditions des
_Mémoires_), né à Goa (Indes orientales) vers 1755,
mort à Paris en 1819. Il avait acquis comme
magnétiseur une réputation qui lui valut d'être mis
à la scène, dans un vaudeville intitulé _la
Magnétismomanie_. Tout Paris voulut voir l'abbé
Faria sous les traits de l'acteur Potier. Après le
théâtre, le roman. Dans _le Comte de Monte-Cristo_,
d'Alexandre Dumas, le célèbre magnétiseur joue un
rôle important. Le romancier le fait mourir au
château d'If.]
Une autre fois, le célèbre Gall[255], toujours chez madame de Custine,
dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me
prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais,
raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui. La
forme de la tête peut aider à distinguer {p.303} le sexe dans les
individus, à indiquer ce qui appartient à la bête, aux passions
animales; quant aux facultés intellectuelles, la phrénologie en
ignorera toujours. Si l'on pouvait rassembler les crânes divers des
grands hommes morts depuis le commencement du monde, et qu'on les mît
sous les yeux des phrénologistes sans leur dire à qui ils ont
appartenu, ils n'enverraient pas un cerveau à son adresse: l'examen
des _bosses_ produirait les méprises les plus comiques.
[Note 255: François-Joseph _Gall_(1758-1828),
célèbre médecin allemand, né à Tiefenbrunn, près de
Pforzheim (grand-duché de Bade). Il fut naturalisé
français le 29 septembre 1819. L'un des créateurs
de l'anatomie du cerveau, il fonda sur un ensemble
d'observations exactes et d'applications hasardées
la prétendue science de la phrénologie, qui fit
tant de bruit, dans les premières années de ce
siècle, parmi les médecins et les philosophes. Son
principal ouvrage, paru de 1810 à 1818 en 4 volumes
in-4{o}, accompagnés de 100 planches, a pour titre:
_Anatomie et physiologie du système nerveux en
général et du cerveau en particulier_, contenant
«des observations sur la possibilité de reconnaître
plusieurs dispositions intellectuelles et morales
de l'homme et des animaux par la configuration de
leur tête».]
Il me prend un remords: j'ai parlé de M. de Saint-Martin avec un peu
de moquerie, je m'en repens. Cette moquerie, que je repousse
continuellement et qui me revient sans cesse, me met en souffrance;
car je hais l'esprit satirique comme étant l'esprit le plus petit, le
plus commun et le plus facile de tous; bien entendu que je ne fais pas
ici le procès à la haute comédie. M. de Saint-Martin était, en dernier
résultat, un homme d'un grand mérite, d'un caractère noble et
indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient
élevées et d'une nature supérieure. Ne devrais-je pas le sacrifice des
deux pages précédentes à la généreuse et beaucoup trop flatteuse
déclaration de l'auteur du _Portrait de M. de Saint-Martin fait par
lui-même_[256]? Je ne balancerais pas à les effacer, si ce que je dis
pouvait nuire le moins du monde à la renommée grave de M. de
Saint-Martin et à l'estime qui s'attachera toujours à sa mémoire. Je
vois du reste avec plaisir que mes souvenirs ne m'avaient pas trompé:
M. de Saint-Martin n'a pas pu être tout à {p.304} fait frappé de la
même manière que moi dans le dîner dont je parle; mais on voit que je
n'avais pas inventé la scène et que le récit de M. de Saint-Martin
ressemble au mien par le fond.
[Note 256: _Mon portrait historique et
philosophique_, par M. de Saint-Martin. Cet écrit
posthume du _Philosophe inconnu_ n'a été imprimé
que tronqué et très incomplet.]
«Le 27 janvier 1803, dit-il, j'ai eu une entrevue avec M. de
Chateaubriand dans un dîner arrangé pour cela, chez M. Neveu, à
l'École polytechnique[257]. J'aurais beaucoup gagné à le connaître
plus tôt: c'est le seul homme de lettres honnête avec qui je me sois
trouvé en présence depuis que j'existe, et encore n'ai-je joui de sa
conversation que pendant le repas. Car aussitôt après parut une visite
qui le rendit muet pour le reste de la séance, et je ne sais quand
l'occasion pourra renaître, parce que le roi de ce monde a grand soin
de mettre des bâtons dans les roues de ma carriole. Au reste, de qui
ai-je besoin, excepté de Dieu?»
[Note 257: Saint-Martin dit que le dîner chez M.
Neveu eut lieu à l'_École polytechnique_.
Chateaubriand nous a dit tout à l'heure que ce
dîner avait eu lieu dans les «communs du
_Palais-Bourbon_». Les deux récits ne se
contredisent point. Le dîner est du 27 janvier
1803, et à cette date l'École polytechnique était
installée au Palais-Bourbon; c'est seulement en
1804 qu'elle fut transportée dans l'ancien collège
de Navarre, rue de la Montagne Sainte-Geneviève.]
M. de Saint-Martin vaut mille fois mieux que moi: la dignité de sa
dernière phrase écrase du poids d'une nature sérieuse ma raillerie
inoffensive.
J'avais aperçu M. de Saint-Lambert[258] et madame de {p.305}
Houdetot[259] au Marais, représentant l'un et l'autre les opinions et
les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées:
c'était le XVIIIe siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de
tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des
légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce
qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rides. À
la vérité, deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent
unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état; ils
{p.306} s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la
mauvaise humeur de l'âge: c'est la justice de Dieu.
Malheur à qui le ciel accorde de longs jours!
[Note 258: Jean-François de _Saint-Lambert_
(1716-1803). Son poème des _Saisons_, publié en
1769, le fit entrer, l'année suivante, à l'Académie
française. Dans son ouvrage sur les _Principes des
moeurs chez toutes les nations, ou Catéchisme
universel_ (1798, 3 vol. in-8), il enseigna que les
vices et les vertus ne sont que des clauses de
convention. Ce livre, outrageusement matérialiste,
n'en fut pas moins désigné en 1810, par l'Institut,
comme digne du grand prix de morale.]