Depuis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je n'avais vu que le
monde anglais, si différent, surtout alors, du reste du monde
européen. À mesure que le _packet-boat_ de Douvres approchait de
Calais, au printemps de 1800, mes regards me devançaient au rivage.
J'étais frappé de l'air pauvre du pays: à peine quelques mâts se
montraient dans le port; une population en carmagnole et en bonnet de
coton s'avançait au-devant de nous le long de la jetée: les vainqueurs
du continent me furent annoncés par un bruit de sabots. Quand nous
accostâmes le môle, les gendarmes et les douaniers sautèrent sur le
pont, visitèrent nos bagages et nos passe-ports: en France, un homme
est toujours suspect, et la première chose que l'on aperçoit dans nos
affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois cornes ou
une baïonnette.
Madame Lindsay nous attendait à l'auberge: le lendemain nous partîmes
avec elle pour Paris, madame d'Aguesseau, une jeune personne sa
parente, et moi. Sur la route, on n'apercevait presque point d'hommes;
des femmes noircies et hâlées, les pieds nus, la tête découverte ou
entourée d'un mouchoir, {p.235} labouraient les champs: on les eût
prises pour des esclaves. J'aurais dû plutôt être frappé de
l'indépendance et de la virilité de cette terre où les femmes
maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On
eût dit que le feu avait passé dans les villages; ils étaient
misérables et à moitié démolis: partout de la boue ou de la poussière,
du fumier et des décombres.
À droite et à gauche du chemin, se montraient des châteaux abattus; de
leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur
lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d'enclos ébréchés,
des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des
clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête
et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées
ces inscriptions républicaines déjà vieillies: LIBERTÉ, ÉGALITÉ,
FRATERNITÉ, OU LA MORT. Quelquefois on avait essayé d'effacer le mot
MORT, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche
de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre,
recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la
barbarie et de la destruction du moyen âge.
En approchant de la capitale, entre Écouen et Paris, les ormeaux
n'avaient point été abattus; je fus frappé de ces belles avenues
itinéraires, inconnues au sol anglais. La France m'était aussi
nouvelle que me l'avaient été autrefois les forêts de l'Amérique.
Saint-Denis était découvert, les fenêtres en étaient brisées; la pluie
pénétrait dans ses nefs verdies, et il n'avait plus de tombeaux: j'y
ai vu, depuis, {p.236} les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil
du duc de Berry et le catafalque de Louis XVIII.
Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lindsay: son élégant
équipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences
sales, délabrées, traînées par des haridelles attelées de cordes, que
j'avais rencontrées depuis Calais. Madame Lindsay demeurait aux
Ternes. On me mit à terre sur le chemin de la Révolte, et je gagnai, à
travers champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingt-quatre
heures chez elle; j'y rencontrai un grand et gros monsieur Lasalle qui
lui servait à arranger des affaires d'émigrés. Elle fit prévenir M. de
Fontanes de mon arrivée; au bout de quarante-huit heures, il me vint
chercher au fond d'une petite chambre que madame Lindsay m'avait louée
dans une auberge, presque à sa porte.
C'était un dimanche: vers trois heures de l'après-midi, nous entrâmes
à pied dans Paris par la barrière de l'Étoile. Nous n'avons pas une
idée aujourd'hui de l'impression que les excès de la Révolution
avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les
hommes absents de la France pendant la Terreur; il me semblait, à la
lettre, que j'allais descendre aux enfers. J'avais été témoin, il est
vrai, des commencements de la Révolution; mais les grands crimes
n'étaient pas alors accomplis, et j'étais resté sous le joug des faits
subséquents, tels qu'on les racontait au milieu de la société paisible
et régulière de l'Angleterre.
M'avançant sous mon faux nom, et persuadé que je compromettais mon ami
Fontanes, j'ouïs, à mon {p.237} grand étonnement, en entrant dans les
Champs-Élysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de
tambour. J'aperçus des _bastringues_ où dansaient des hommes et des
femmes; plus loin, le palais des Tuileries m'apparut dans
l'enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la
place Louis XV, elle était nue; elle avait le délabrement, l'air
mélancolique et abandonné d'un vieil amphithéâtre; on y passait vite;
j'étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes; je craignais de
mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace; mes yeux
ne se pouvaient détacher de l'endroit du ciel où s'était élevé
l'instrument de mort; je croyais voir en chemise, liés auprès de la
machine sanglante, mon frère et ma belle-soeur: là était tombée la
tête de Louis XVI. Malgré les joies de la rue, les tours des églises
étaient muettes; il me semblait être rentré le jour de l'immense
douleur, le jour du vendredi saint.
M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, aux environs de
Saint-Roch[200]. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me
conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri
provisoire: je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu
parler.
[Note 200: Les lettres adressées par Chateaubriand
au _citoyen Fontanes_, en 1800 et 1801, portent
cette suscription: _Rue Saint-Honoré, près le
passage Saint-Roch_, ou bien: _Rue Saint-Honoré, nº
85, près de la rue Neuve-du-Luxembourg_.]
Le lendemain, j'allai à la police, sous le nom de La Sagne, déposer
mon passe-port étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris,
une permission {p.238} qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de
quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du côté de la rue
des Saints-Pères.
J'avais apporté le _Génie du christianisme_ et les premières feuilles
de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m'adressa à M. Migneret[201],
digne homme, qui consentit à se charger de recommencer l'impression
interrompue et à me donner d'avance quelque chose pour vivre. Pas une
âme ne connaissait mon _Essai sur les révolutions_, malgré ce que m'en
avait mandé M. Lemierre. Je déterrai le vieux philosophe Delisle de
Sales, qui venait de publier son _Mémoire en faveur de Dieu_, et je me
rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé rue de Grenelle-Saint-Germain,
près de l'hôtel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de
son concierge: _Ici on s'honore du titre de citoyen, et on se tutoie.
Ferme la porte, s'il vous plaît_. Je montai: M. Ginguené, qui me
reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu'il
était et avait été. Je me retirai humblement, et n'essayai pas de
renouer des liaisons si disproportionnées.
[Note 201: Il avait sa librairie _rue Jacob, nº
1186_. On numérotait alors les maisons par quartier
et non par rue.]
Je nourrissais toujours au fond du coeur les regrets et les souvenirs
de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps dans ce pays que j'en avais
pris les habitudes: je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons,
de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à
notre familiarité, à l'indiscrétion de notre bavardage: j'étais
Anglais de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées;
car si, comme on le prétend, lord Byron s'est inspiré quelquefois
{p.239} de _René_ dans son _Childe-Harold_, il est vrai de dire aussi
que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d'un
voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même
de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et
l'expression de mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui
nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des
intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette
inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous
les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française
incomparable et qui rachète nos défauts: après quelques mois
d'établissement au milieu de nous, on sent qu'on ne peut plus vivre
qu'à Paris.
* * * * *
Je m'enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au
travail. Dans les intervalles de repos, j'allais faire de divers côtés
des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait été
comblé; Camille Desmoulins ne pérorait plus en plein vent; on ne
voyait plus circuler des troupes de prostituées, compagnes virginales
de la déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier
et corybante. Au débouché de chaque allée, dans les galeries, on
rencontrait des hommes qui criaient des curiosités, _ombres chinoises,
vues d'optique, cabinets de physique, bêtes étranges_; malgré tant de
têtes coupées, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du
Palais-Marchand sortaient des éclats de musique, accompagnés du
bourdon des grosses caisses: c'était peut-être là qu'habitaient ces
géants que je cherchais {p.240} et que devaient avoir nécessairement
produits des événements immenses. Je descendais; un bal souterrain
s'agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. Un
petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et chantait un
hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces vers:
Par ses vertus, par ses attraits,
Il méritait d'être leur père!
On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond de cette
société humaine qui porta Alexandre et qui portait Napoléon.
Je visitais les lieux où j'avais promené les rêveries de mes premières
années. Dans mes couvents d'autrefois, les clubistes avaient été
chassés après les moines. En errant derrière le Luxembourg, je fus
conduit à la Chartreuse; on achevait de la démolir.
La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies
absentes du grand roi; la communauté des Capucines était saccagée; le
cloître intérieur servait de retraite à la fantasmagorie de Robertson.
Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j'avais aperçu
Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l'église
de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de
corde. À la porte, une enluminure représentait des funambules, et on
lisait en grosses lettres: _Spectacle gratis_. Je m'enfonçai avec la
foule dans cet antre perfide: je ne fus pas plutôt assis à ma place,
que des garçons entrèrent serviette à la main et criant comme des
enragés: «Consommez messieurs! consommez!» {p.241} Je ne me le fis
pas dire deux fois, et je m'évadai piteusement aux cris moqueurs de
l'assemblée, parce que je n'avais pas de quoi _consommer_[202].
[Note 202: Chateaubriand, à cette date, était à la
lettre, sans le sou. Le 30 juillet 1800, il
écrivait à Fontanes:
«Je vous envoie, mon cher ami, un Mémoire que de
Sales m'a laissé pour vous:
«Rendez-moi deux services;
Donnez-moi d'abord un mot pour le médecin.
Tâchez ensuite de m'emprunter vingt-cinq louis.
«J'ai reçu de mauvaises nouvelles de ma famille, et
je ne sais plus comment faire pour attendre l'autre
époque de ma fortune, chez Migneret. Il est dur
d'être inquiet sur ma vie pendant que j'achève
l'oeuvre du Seigneur. Juste et belle Révolution!
Ils ont tout vendu. Me voilà comme au sortir du
ventre de ma mère, car mes chemises même ne sont
pas françaises. Elles sont de la charité d'un autre
peuple. Tirez-moi donc d'affaire, si vous le
pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront
vivre jusqu'à la publication qui décidera de mon
sort. Alors le livre paiera tout, si tel est le bon
plaisir de Dieu, qui jusqu'à présent ne m'a pas été
très favorable.
«Tout à vous,
«LA SAGNE.»
La lettre porte pour suscription: _Au citoyen
Fontanes, rue Honoré_.]
* * * * *
La Révolution s'est divisée en trois parties qui n'ont rien de commun
entre elles: la République, l'Empire et la Restauration; ces trois
mondes divers, tous trois aussi complètement finis les uns que les
autres, semblent séparés par des siècles. Chacun de ces trois mondes a
eu un principe fixe: le principe de la République était l'égalité,
celui de l'Empire la force, celui de la Restauration la liberté.
L'époque républicaine est la plus originale et la plus profondément
gravée, parce qu'elle a été unique dans l'histoire: jamais on n'avait
vu, jamais on ne reverra {p.242} l'ordre physique produit par le
désordre moral, l'unité sortie du gouvernement de la multitude,
l'échafaud substitué à la loi et obéi au nom de l'humanité.
J'assistai, en 1801, à la seconde transformation sociale. Le pêle-mêle
était bizarre: par un travestissement convenu, une foule de gens
devenaient des personnages qu'ils n'étaient pas: chacun portait son
nom de guerre ou d'emprunt suspendu à son cou, comme les Vénitiens, au
carnaval, portent à la main un petit masque pour avertir qu'ils sont
masqués. L'un était réputé Italien ou Espagnol, l'autre Prussien ou
Hollandais: j'étais Suisse. La mère passait pour être la tante de son
fils, le père pour l'oncle de sa fille; le propriétaire d'une terre
n'en était que le régisseur. Ce mouvement me rappelait, dans un sens
contraire, le mouvement de 1789, lorsque les moines et les religieux
sortirent de leur cloître et que l'ancienne société fut envahie par la
nouvelle: celle-ci, après avoir remplacé celle-là, était remplacée à
son tour.
Cependant le monde ordonné commençait à renaître; on quittait les
cafés et la rue pour rentrer dans sa maison; on recueillait les restes
de sa famille; on recomposait son héritage en en rassemblant les
débris, comme, après une bataille, on bat le rappel et l'on fait le
compte de ce que l'on a perdu. Ce qui demeurait d'églises entières se
rouvrait: j'eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du
temple. On distinguait les vieilles générations républicaines qui se
retiraient, des générations impériales qui s'avançaient. Des généraux
de la réquisition, {p.243} pauvres, au langage rude, à la mine
sévère, et qui, de toutes leurs campagnes, n'avaient remporté que des
blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers
brillants de dorure de l'armée consulaire. L'émigré rentré causait
tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous
les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient
les spectacles de la place Louis XV, où l'on coupait la tête à _des
femmes_ qui, me disait mon propre concierge de la rue de Lille,
_avaient le cou blanc comme de la chair de poulet_. Les
septembriseurs, ayant changé de nom et de quartier, s'étaient faits
marchands de pommes cuites au coin des bornes; mais ils étaient
souvent obligés de déguerpir, parce que le peuple, qui les
reconnaissait, renversait leur échoppe et les voulait assommer. Les
révolutionnaires enrichis commençaient à s'emménager dans les grands
hôtels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et
comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la
nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer les excès de la
populace. Bonaparte, plaçant les Brutus et les Scévola à sa police, se
préparait à les barioler de rubans, à les salir de titres, à les
forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. Entre
tout cela poussait une génération vigoureuse semée dans le sang, et
s'élevant pour ne plus répandre que celui de l'étranger: de jour en
jour s'accomplissait la métamorphose des républicains en impérialistes
et de la tyrannie de tous dans le despotisme d'un seul.
{p.244} Tout en m'occupant à retrancher, augmenter, changer les
feuilles du _Génie du christianisme_, la nécessité me forçait de
suivre quelques autres travaux. M. de Fontanes rédigeait alors le
_Mercure de France_; il me proposa d'écrire dans ce journal. Ces
combats n'étaient pas sans quelque péril: on ne pouvait arriver à la
politique que par la littérature, et la police de Bonaparte entendait
à demi-mot. Une circonstance singulière, en m'empêchant de dormir,
allongeait mes heures et me donnait plus de temps. J'avais acheté deux
tourterelles; elles roucoulaient beaucoup: en vain je les enfermais la
nuit dans ma petite malle de voyageur; elles n'en roucoulaient que
mieux. Dans un des moments d'insomnie qu'elles me causaient, je
m'avisai d'écrire pour le _Mercure_ une lettre à madame de Staël[203].
Cette boutade me fit tout à coup sortir de l'ombre; ce que n'avaient
pu faire mes deux gros volumes sur les _Révolutions_, quelques pages
d'un journal le firent. Ma tête se montrait un peu au-dessus de
l'obscurité.
[Note 203: Cette lettre à Mme de Staël avait
exactement pour titre: _Lettre à M. de Fontanes sur
la deuxième édition de l'ouvrage de Mme de Staël
(De la littérature considérée dans ses rapports
avec la morale, etc.)_. Cette lettre était signée:
l'_Auteur du Génie du Christianisme_. Elle fut
imprimée dans le _Mercure_ du 1er nivôse an IX (22
décembre 1800). C'est un des plus éloquents écrits
de Chateaubriand. Il figure maintenant dans toutes
les éditions du _Génie du Christianisme_, auquel il
se rattache de la façon la plus étroite.]
Ce premier succès semblait annoncer celui qui l'allait suivre. Je
m'occupais à revoir les épreuves d'Atala (épisode renfermé, ainsi que
_René_, dans le _Génie du christianisme_) lorsque je m'aperçus que des
feuilles me manquaient. La peur me prit: je crus qu'on avait {p.245}
dérobé mon roman, ce qui assurément était une crainte bien peu fondée,
car personne ne pensait que je valusse la peine d'être volé. Quoi
qu'il en soit, je me déterminai à publier _Atala_ à part, et
j'annonçai ma résolution dans une lettre adressée au _Journal des
Débats_ et au _Publiciste_[204].
[Note 204: Voici cette lettre:
«CITOYEN,
«Dans mon ouvrage sur le _Génie du Christianisme_,
ou _les Beautés de la religion chrétienne_, il se
trouve une partie entière consacrée à la _poétique
du Christianisme_. Cette partie se divise en quatre
livres: poésie, beaux-arts, littérature, harmonies
de la religion avec les scènes de la nature et les
passions du coeur humain. Dans ce livre, j'examine
plusieurs sujets qui n'ont pu entrer dans les
précédents, tels que les effets des ruines
gothiques comparées aux autres sortes de ruines,
les sites des monastères dans la solitude, etc. Ce
livre est terminé par une anecdote extraite de mes
voyages en Amérique, et écrite sous les huttes
mêmes des sauvages; elle est intitulée _Atala_,
etc. Quelques épreuves de cette petite histoire
s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident
qui me causerait un tort infini, je me vois obligé
de l'imprimer à part, avant mon grand ouvrage.
«Si vous vouliez, citoyen, me faire le plaisir de
publier ma lettre, vous me rendriez un important
service.
«J'ai l'honneur d'être, etc.»
La lettre est signée: _l'Auteur du Génie du
Christianisme_. Elle parut dans le _Journal des
Débats_, du 10 germinal, an IX (31 mars 1801).]
Avant de risquer l'ouvrage au grand jour, je le montrai à M. de
Fontanes: il en avait déjà lu des fragments en manuscrit à Londres.
Quand il fut arrivé au discours du père Aubry, au bord du lit de mort
d'Atala, il me dit brusquement d'une voix rude: «Ce n'est pas cela;
c'est mauvais; refaites cela!» Je me retirai désolé; je ne me sentais
pas capable de mieux faire. Je voulais jeter le tout au feu; je passai
depuis {p.246} huit heures jusqu'à onze heures du soir dans mon
entre-sol, assis devant ma table, le front appuyé sur le dos de mes
mains étendues et ouvertes sur mon papier. J'en voulais à Fontanes; je
m'en voulais; je n'essayais pas même d'écrire, tant je désespérais de
moi. Vers minuit, la voix de mes tourterelles m'arriva, adoucie par
l'éloignement et rendue plus plaintive par la prison où je les tenais
renfermées: l'inspiration me revint; je traçai de suite le discours du
missionnaire, sans une seule interligne, sans en rayer un mot, tel
qu'il est resté et tel qu'il existe aujourd'hui. Le coeur palpitant,
je le portai le matin à Fontanes, qui s'écria: «C'est cela! c'est
cela! je vous l'avais bien dit, que vous feriez mieux!»
C'est de la publication d'_Atala_[205] que date le bruit que j'ai fait
dans ce monde: je cessai de vivre de moi-même et ma carrière publique
commença. Après tant de succès militaires, un succès littéraire
paraissait un prodige; on en était affamé. L'étrangeté de l'ouvrage
ajoutait à la surprise de la foule. _Atala_ tombant au milieu de la
littérature de l'Empire, de cette école classique, vieille rajeunie
dont la seule {p.247} vue inspirait l'ennui, était une sorte de
production d'un genre inconnu. On ne savait si l'on devait la classer
parmi les _monstruosités_ ou parmi les _beautés_; était-elle Gorgone
ou Vénus? Les académiciens assemblés dissertèrent doctement sur son
sexe et sur sa nature, de même qu'ils firent des rapports sur le
_Génie du christianisme_. Le vieux siècle la repoussa, le nouveau
l'accueillit.
[Note 205: Fontanes, dans le _Mercure_ du 16
germinal an IX (6 avril 1801), annonçait, en ces
termes, la publication prochaine d'_Atala_:
«L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus
d'une fois, en annonçant son grand travail sur les
beautés morales et poétiques du christianisme.
Celui qui écrit l'aime depuis douze ans et il l'a
retrouvé, d'une manière inattendue, dans des jours
d'exil et de malheurs; mais il ne croit pas que les
illusions de l'amitié se mêlent à ses
jugements.»--Le _Journal des Débats_, dans sa
feuille du 27 germinal (17 avril) annonça que le
petit volume venait de paraître _chez Migneret, rue
Jacob nº 1186_. C'était un petit in-12 de XXIV et
210 pages de texte, avec ce titre: _Atala ou les
amours de deux sauvages dans le désert_.]
Atala devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers,
la collection de _Curtius_[206]. Les auberges de rouliers étaient
ornées de gravures rouges, vertes et bleues, représentant Chactas, le
père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les
quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images
de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur un théâtre du boulevard
ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'_âme de la
solitude_ à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de
confusion. On représentait aux Variétés une pièce dans laquelle une
jeune fille et un jeune garçon, sortant de leur pension, s'en allaient
par le coche se marier dans leur petite ville; comme {p.248} en
débarquant ils ne parlaient, d'un air égaré, que crocodiles, cigognes
et forêts, leurs parents croyaient qu'ils étaient devenus fous.
Parodies, caricatures, moqueries m'accablaient[207]. L'abbé Morellet,
pour me {p.249} confondre, fit asseoir sa servante sur ses genoux et
ne put tenir les pieds de la jeune vierge dans ses mains, comme
Chactas tenait les pieds d'Atala pendant l'orage: si le Chactas de la
rue d'Anjou s'était fait peindre ainsi, je lui aurais pardonné sa
critique[208].
[Note 206: Un Allemand, qui se faisait appeler
_Curtius_, avait installé à Paris, vers 1770, un
_Cabinet_ de figure en cire coloriées,
reproduisant, sous leur costume habituel, les
personnages fameux morts ou vivants. Ses deux
salons, établis au Palais-Royal et au boulevard du
Temple, étaient consacrés, l'un aux grands hommes,
l'autre aux scélérats. Tous les deux, le second
surtout, attirèrent la foule, et leur vogue, que la
Révolution n'avait fait qu'accroître, se maintint
sous le Consulat et l'Empire. Les salons de figures
de cire restèrent ouverts, au boulevard du Temple,
jusqu'à la fin du règne de Louis-Philippe. Ils
émigrèrent alors en province, et il arrive
qu'aujourd'hui encore on en rencontre quelquefois
dans les foires de village. Seulement, on n'y
trouve plus de grands hommes: les scélérats seuls
sont restés.]
[Note 207: Marie-Joseph Chénier--qui aura justement
pour successeur à l'Académie l'auteur
d'_Atala_--fut le plus ardent à critiquer l'oeuvre
nouvelle, à la couvrir de moqueries en vers et en
prose. Sa longue satire des _Nouveaux Saints_ lui
est en grande partie consacrée:
J'entendrai les sermons prolixement diserts
Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts.
Ô terrible Atala! tous deux avec ivresse
Courons goûter encore les plaisirs de la messe.
Un petit volume, attribué à Gadet de Gassicourt et
qui eut aussitôt plusieurs éditions, avait pour
titre: _Atala, ou les habitants du désert, parodie
d'ATALA, ornée de figures de rhétorique.--Au grand
village_, chez Gueffier jeune, an IX.
L'année suivante paraissaient deux volumes
intitulés: _Résurrection d'Atala et son voyage à
Paris_. Mme de Beaumont les signalait en ces termes
à Chênedollé, dans une lettre du 25 août 1802: «On
a fait une _Résurrection d'Atala_ en deux volumes.
Atala, Chactas et le Père Aubry ressuscitent aux
ardentes prières des Missionnaires. Ils partent
pour la France; un naufrage les sépare: Atala
arrive à Paris. On la mène chez Feydel (l'un des
rédacteurs du _Journal de Paris_ à cette époque)
qui parie deux cents louis qu'elle n'est pas une
vraie Sauvage; chez l'abbé Morellet, qui trouve la
plaisanterie mauvaise; chez M. de Chateaubriand,
qui lui fait vite bâtir une hutte dans son jardin,
qui lui donne un dîner où se trouvent les élégantes
de Paris: on discute avec lui très poliment les
prétendus défauts d'Atala. On va ensuite au bal des
Étrangers où plusieurs femmes du moment passent en
revue, enfin à l'église où l'on trouve le Père
Aubry disant la messe et Chactas la servant. La
reconnaissance se fait, et l'ouvrage finit par une
mauvaise critique du _Génie du Christianisme_. Vous
croiriez, d'après cet exposé, que l'auteur est
païen. Point du tout. Il tombe sur les philosophes;
il assomme l'abbé Morellet, et il veut être plus
chrétien que M. de Chateaubriand. La plaisanterie
est plus étrange qu'offensante; mais on cherche à
imiter le style de notre ami, et cela me blesse. Le
bon esprit de M. Joubert s'accommode mieux de
toutes ces petites attaques que moi qui justifie si
bien la première partie de ma devise: «_Un souffle
m'agite_.»--En annonçant cette _Résurrection
d'Atala_, le _Mercure_ disait (4 septembre 1802):
«Encore deux volumes sur _Atala_! En vérité elle a
déjà donné lieu à plus de critiques et de défenses
que la philosophie de Kant n'a de commentaires.»]
[Note 208: Chateaubriand se venge ici très
spirituellement de l'abbé Morellet (l'abbé
_mords-les_, disait Voltaire) et de sa brochure de
72 pages: _Observations critiques sur le roman
intitulé ATALA_. L'abbé Morellet, «qui
n'appartenait à l'église, dit Norvins (_Mémorial_,
I, 74), que par la moitié de la foi, la moitié du
costume et par un prieuré tout entier», était un
homme de talent et de bon sens, mais d'un talent un
peu sec et d'un bon sens un peu court. Vieil
encyclopédiste, classique impénitent, il ne comprit
rien aux nouveautés d'_Atala_, de _René_ et du
_Génie du Christianisme_, aussi dépaysé devant les
premiers chefs-d'oeuvre du jeune Chateaubriand que
les vieux généraux autrichiens, les Beaulieu et les
Wurmser, devant les premières victoires du jeune
Bonaparte.]
Tout ce train servait à augmenter le fracas de mon apparition. Je
devins à la mode. La tête me tourna: j'ignorais les jouissances de
l'amour-propre, et j'en fus enivré. J'aimai la gloire comme une femme,
comme un premier amour. Cependant, poltron que j'étais, mon effroi
égalait ma passion: conscrit, j'allais mal au feu. Ma sauvagerie
naturelle, le doute que j'ai toujours eu de mon talent, me rendaient
humble au milieu de mes triomphes. Je me dérobais à mon éclat; je me
promenais à l'écart, cherchant à éteindre l'auréole dont ma tête était
couronnée. Le soir, mon chapeau rabattu sur mes yeux, de peur qu'on ne
{p.250} reconnût le grand homme, j'allais à l'estaminet lire à la
dérobée mon éloge dans quelque petit journal inconnu. Tête à tête avec
ma renommée, j'étendais mes courses jusqu'à la pompe à feu de
Chaillot, sur ce même chemin où j'avais tant souffert en allant à la
cour; je n'étais pas plus à mon aise avec mes nouveaux honneurs. Quand
ma supériorité dînait à trente sous au pays latin, elle avalait de
travers, gênée par les regards dont elle se croyait l'objet. Je me
contemplais, je me disais: «C'est pourtant toi, créature
extraordinaire, qui manges comme un autre homme!» Il y avait aux
Champs-Élysées un café que j'affectionnais à cause de quelques
rossignols suspendus en cage au pourtour intérieur de la salle; madame
Rousseau[209], la maîtresse du lieu, me connaissait de vue sans savoir
qui j'étais. On m'apportait vers dix heures du soir une tasse de café,
et je cherchais _Atala_ dans les _Petites-Affiches_, à la voix de mes
cinq ou six Philomèles. Hélas! je vis bientôt mourir la pauvre madame
Rousseau; notre société des rossignols et de l'Indienne qui chantait:
«_Douce habitude d'aimer, si nécessaire à la vie!_» ne dura qu'un
moment.
[Note 209: Dans une lettre à Chênedollé, du 26
juillet 1820, Chateaubriand, qui venait d'être
nommé à l'ambassade de Berlin, rappelait à son ami
le _bon temps_ où ils fréquentaient ensemble le
petit café des Champs-Élysées: «... Ceci n'est pas
un adieu, lui écrivait-il; nous nous reverrons,
nous finirons nos jours ensemble dans cette grande
Babylone qu'on aime toujours en la maudissant, et
nous nous rappellerons le bon temps de nos misères
où nous prenions le détestable café de Mme
Rousseau.»]
Si le succès ne pouvait prolonger en moi ce stupide engouement de ma
vanité, ni pervertir ma raison, il avait des dangers d'une autre
sorte; ces dangers s'accrurent {p.251} à l'apparition du _Génie du
christianisme_, et à ma démission pour la mort du duc d'Enghien. Alors
vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent
aux romans, la foule des chrétiennes, et ces autres nobles
enthousiastes dont une action d'honneur fait palpiter le sein. Les
éphèbes de treize et quatorze ans étaient les plus périlleuses; car ne
sachant ni ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles vous veulent, elles
mêlent avec séduction votre image à un monde de fables, de rubans et
de fleurs. J.-J. Rousseau parle des déclarations qu'il reçut à la
publication de la _Nouvelle Héloïse_ et des conquêtes qui lui étaient
offertes: je ne sais si l'on m'aurait ainsi livré des empires, mais je
sais que j'étais enseveli sous un amas de billets parfumés; si ces
billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais
embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se
disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe
suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant
la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. Si je n'ai pas
été gâté, il faut que ma nature soit bonne.
Politesse réelle ou curieuse faiblesse, je me laissais quelquefois
aller jusqu'à me croire obligé de remercier chez elles les dames
inconnues qui m'envoyaient leurs noms avec leurs flatteries: un jour,
à un quatrième étage, je trouvai une créature ravissante sous l'aile
de sa mère, et chez qui je n'ai pas remis le pied. Une Polonaise
m'attendait dans des salons de soie; mélange de l'odalisque et de la
Valkyrie, elle avait l'air d'un perce-neige à blanches fleurs, ou
{p.252} d'une de ces élégantes bruyères qui remplacent les autres
filles de Flore, lorsque la saison de celles-ci n'est pas encore venue
ou qu'elle est passée: ce choeur féminin, varié d'âge et de beauté,
était mon ancienne sylphide réalisée. Le double effet sur ma vanité et
mes sentiments pouvait être d'autant plus redoutable que jusqu'alors,
excepté un attachement sérieux, je n'avais été ni recherché, ni
distingué de la foule. Toutefois je le dois dire: m'eût-il été facile
d'abuser d'une illusion passagère, l'idée d'une volupté advenue par
les voies chastes de la religion révoltait ma sincérité: être aimé à
travers le _Génie du christianisme_, aimé pour l'_Extrême-Onction_,
pour la _Fête des Morts!_ Je n'aurais jamais été ce honteux tartufe.
J'ai connu un médecin provençal, le docteur Vigaroux; arrivé à l'âge
où chaque plaisir retranche un jour, «il n'avait point, disait-il, de
regret du temps ainsi perdu; sans s'embarrasser s'il donnait le
bonheur qu'il recevait, il allait à la mort dont il espérait faire sa
dernière délice.» Je fus cependant témoin de ses pauvres larmes
lorsqu'il expira; il ne put me dérober son affliction; il était trop
tard: ses cheveux blancs ne descendaient pas assez bas pour cacher et
essuyer ses pleurs. Il n'y a de véritablement malheureux en quittant
la terre que l'incrédule: pour l'homme sans foi, l'existence a cela
d'affreux qu'elle fait sentir le néant; si l'on n'était point né, on
n'éprouverait pas l'horreur de ne plus être: la vie de l'athée est un
effrayant éclair qui ne sert qu'à découvrir un abîme.
Dieu de grandeur et de miséricorde! vous ne nous avez point jetés sur
la terre pour des chagrins peu {p.253} dignes et pour un misérable
bonheur! Notre désenchantement inévitable nous avertit que nos
destinées sont plus sublimes. Quelles qu'aient été nos erreurs, si
nous avons conservé une âme sérieuse et pensé à vous au milieu de nos
faiblesses, nous serons transportés, quand votre bonté nous délivrera,
dans cette région où les attachements sont éternels!
* * * * *
Je ne tardai pas à recevoir le châtiment de ma vanité d'auteur, la
plus détestable de toutes, si elle n'en était la plus bête: j'avais
cru pouvoir savourer _in petto_ la satisfaction d'être un sublime
génie, non en portant, comme aujourd'hui, une barbe et un habit
extraordinaires, mais en restant accoutré de la même façon que les
honnêtes gens, distingué seulement par ma supériorité: inutile espoir!
mon orgueil devait être puni; la correction me vint des personnes
politiques que je fus obligé de connaître: la célébrité est un
bénéfice à charge d'âmes.
M. de Fontanes était lié avec madame Bacciochi[210]; il me présenta à
la soeur de Bonaparte, et bientôt au frère du premier consul,
Lucien[211]. Celui-ci avait une maison {p.254} de campagne près de
Senlis (le Plessis)[212], où j'étais contraint d'aller dîner; ce
château avait appartenu au cardinal de Bernis. Lucien avait dans son
jardin le tombeau de sa première femme[213], une dame moitié allemande
et moitié espagnole, et le souvenir du poète cardinal. La nymphe
nourricière d'un ruisseau creusé à la bêche était une mule qui tirait
de l'eau d'un puits: c'était là le commencement de tous les fleuves
que Bonaparte devait faire couler dans son empire. On travaillait à ma
radiation; on me nommait déjà, et je me nommais moi-même tout haut
_Chateaubriand_, oubliant qu'il me fallait appeler _Lassagne_. Des
émigrés m'arrivèrent, entre autres MM. de Bonald et Chênedollé.
Christian de Lamoignon, mon camarade d'exil à Londres, me conduisit
chez madame Récamier: le rideau se baissa subitement entre elle et
moi.
[Note 210: _Marie-Anne Bonaparte_, dite _Élisa_
(1774-1820), mariée en 1797 à son compatriote
Félix-Pascal Bacciochi; princesse de Lucques et de
Piombino en 1805, grande-duchesse de Toscane de
1808 à 1814; elle prit, en 1815, le titre de
comtesse de Compignano. «Elle protégeait hautement
le poète Fontanes», dit le baron de Méneval dans
ses _Mémoires_, tome I, p. 67.]
[Note 211: «M. de Chateaubriand, revenu de
l'émigration avant l'amnistie, avait été présenté
par M. de Fontanes, son ami intime, à Mme
Bacciochi, soeur du Premier Consul, et à son frère
Lucien Bonaparte. Le frère et la soeur se
déclarèrent les protecteurs de M. de
Chateaubriand.» _Mémoires du baron de Méneval_,
tome I, page 84.]
[Note 212: Le château du Plessis-Chamant.]
[Note 213: En 1794, Lucien-Bonaparte, âgé de
dix-neuf ans, était garde-magasin des subsistances
à Saint-Maximin (Var). Saint-Maximin s'appelait
alors Marathon, et Lucien s'appelait _Brutus_.
Brutus fit la cour à la soeur de l'aubergiste chez
qui il logeait. Elle avait deux ans de plus que
lui, n'avait reçu nulle instruction, ne savait pas
même signer son nom--Catherine Boyer. Il l'épousa,
le 15 floréal an II (4 mai 1794), par devant
Jean-Baptiste Garnier, membre du Conseil général de
la commune de Marathon. Nul membre de sa famille ne
parut à ce mariage, pour lequel il s'était bien
gardé de demander le consentement de sa mère et
dont l'acte se trouvait entaché des illégalités les
plus flagrantes. Devenu veuf au mois de mai 1800,
il épousa, deux ans après,
Marie-Laurence-Charlotte-Louise-Alexandrine de
Bleschamp, femme divorcée de
Jean-François-Hippolyte Jouberthon, ex-agent de
change à Paris. La seconde femme de Lucien mourut
seulement en 1855.]
[Illustration: TALMA.]
La personne qui tint le plus de place dans mon existence, à mon retour
de l'émigration, fut madame la comtesse de Beaumont. Elle demeurait
une partie {p.255} de l'année au château de Passy[214], près
Villeneuve-sur-Yonne, que M. Joubert habitait pendant l'été. Madame de
Beaumont revint à Paris et désira me connaître.
[Note 214: Passy, dans l'Yonne, petit village
voisin d'Étigny, et à quelques kilomètres de Sens.]
Pour faire de ma vie une longue chaîne de regrets, la Providence
voulut que la première personne dont je fus accueilli avec
bienveillance au début de ma carrière publique fût aussi la première à
disparaître. Madame de Beaumont ouvre la marche funèbre de ces femmes
qui ont passé devant moi. Mes souvenirs les plus éloignés reposent sur
des cendres, et ils ont continué de tomber de cercueil en cercueil;
comme le Pandit indien, je récite les prières des morts, jusqu'à ce
que les fleurs de mon chapelet soient fanées.
Madame de Beaumont était fille d'Armand-Marc de Saint-Hérem, comte de
Montmorin, ambassadeur de France à Madrid, commandant en Bretagne,
membre de l'assemblée des Notables en 1787, et chargé du portefeuille
des affaires étrangères sous Louis XVI, dont il était fort aimé: il
périt sur l'échafaud, où le suivit une partie de sa famille[215].
[Note 215: Le comte de Montmorin, père de Mme de
Beaumont, ne périt point sur l'échafaud; il fut
massacré à l'Abbaye le 2 septembre 1792. «Percé de
plusieurs coups en plein corps, dit M. Marcellin
Boudet dans son livre sur _la Justice
révolutionnaire en Auvergne_, haché, coupé,
tailladé, il vivait encore. Ses bourreaux
l'empalèrent et le portèrent ainsi aux portes de
l'Assemblée nationale.» Le lendemain, 3 septembre,
son cousin, Louis-Victor-Hippolyte-Luce de
Montmorin, fut égorgé à la Conciergerie où, par un
sanglant déni de justice, il avait été ramené après
son acquittement par le tribunal criminel du 17
août.--Mme de Montmorin, mère de Mme de Beaumont,
fut guillotinée le 21 floréal au II (10 mai 1794);
son second fils fut guillotiné avec elle. Sa fille
aînée, mariée au comte de la Luzerne, mourut le 10
juillet 1794, à l'archevêché, devenu l'hôpital des
prisons.]
{p.256} Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure, est fort
ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. Son visage était
amaigri et pâle; ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté
trop d'éclat, si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses
regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de
lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau. Son caractère
avait une sorte de roideur et d'impatience qui tenait à la force de
ses sentiments et au mal intérieur qu'elle éprouvait. Âme élevée,
courage grand, elle était née pour le monde d'où son esprit s'était
retiré par choix et malheur; mais quand une voix amie appelait au
dehors cette intelligence solitaire, elle venait et vous disait
quelques paroles du ciel. L'extrême faiblesse de madame de Beaumont
rendait son expression lente, et cette lenteur touchait; je n'ai connu
cette femme affligée qu'au moment de sa fuite; elle était déjà frappée
de mort, et je me consacrai à ses douleurs. J'avais pris un logement
rue Saint-Honoré, à l'hôtel d'Étampes[216], près de la rue
Neuve-du-Luxembourg. Madame de Beaumont occupait dans cette dernière
rue un appartement ayant vue sur les jardins du ministère de {p.257}
la justice[217]. Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et
les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M.
Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les
lettres et dans les affaires.
[Note 216: On lit dans une lettre de Mme de
Beaumont à Chênedollé, du 7 fructidor an X (25 août
1802): «Il (Chateaubriand) est dans son nouveau
logement, _Hôtel d'Étampes_, nº 84. Ce logement est
charmant, mais il est bien haut. Toute la société
vous regrette et vous désire: mais M. Joubert est
dans les grands abattements, M. de Chateaubriand
est enrhumé, Fontanes tout honteux et la plus
aimable des sociétés ne bat que d'une aile.»]
[Note 217: M. Pasquier, dans ses _Mémoires_ (t. I,
p. 206), dit, de son côté: «J'eus l'occasion de
connaître Mme de Beaumont: je lui avais cédé
l'appartement que j'occupais rue du Luxembourg (rue
Neuve-du-Luxembourg). Le charme de sa personne, son
esprit supérieur m'attachèrent bien vite à elle...
Seule de sa famille, elle avait survécu, retirée
dans une chaumière aux environs de Montbard;
revenue à Paris pour tâcher de retrouver quelques
débris de sa fortune, elle ne tarda pas à réunir
autour d'elle une société d'élite. Je citerai en
première ligne Mme de Vintimille..., Mme de
Saussure venait souvent avec Mme de Staël... M. de
Fontanes était parmi les habitués, ainsi que M.
Joubert... Je citerai encore MM. Gueneau de Mussy,
Chênedollé, Molé, parmi ceux qui, presque chaque
jour, venaient depuis sept heures jusqu'à onze
heures du soir rue de Luxembourg. Enfin, M. de
Chateaubriand, qui devait tenir une si grande place
dans la vie de Mme de Beaumont».]
Plein de manies et d'originalités, M. Joubert[218] manquera {p.258}
éternellement à ceux qui l'ont connu. Il avait une prise
extraordinaire sur l'esprit et sur le coeur, et quand une fois il
s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une
pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa
grande prétention était au calme et personne n'était aussi troublé que
lui: il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il
croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger
les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne se
pouvait empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie: c'était
un égoïste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des
forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne point
parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel
mouvement se passaient intérieurement chez lui, pendant ce silence et
ce repos qu'il s'ordonnait. M. Joubert changeait à chaque moment de
diète et de régime, vivant un jour de lait, un autre jour de viande
hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les plus
rudes, ou traîner au petit pas dans les {p.259} allées les plus
unies. Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui
lui déplaisaient, ayant, de la sorte, une bibliothèque à son usage,
composée d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop
larges.
[Note 218: Joseph _Joubert_, né le 6 mai 1754 à
Montignac, dans le Périgord. Après avoir professé
quelque temps chez les Pères de la Doctrine
chrétienne à Toulouse, il vint à Paris en 1778, et
s'y lia avec Marmontel, d'Alembert, La Harpe,
surtout avec Diderot, et un peu plus tard avec
Fontanes. Élu juge de paix à Montignac en 1790, il
exerça deux ans ces fonctions, puis se retira en
Bourgogne, où il se maria. Il était voisin du
château de Passy, où s'étaient réfugiés tous les
membres de la famille Montmorin. Tous furent
arrêtés au mois de février 1794 par ordre du Comité
de sûreté générale, et jetés dans des charrettes
qui devaient les conduire à Paris. Au moment où le
triste convoi franchissait les grilles du parc, Mme
de Beaumont, malade depuis quelque temps, se trouva
dans un tel état de faiblesse que les envoyés du
Comité, moins peut-être par un sentiment de pitié
que par le désir de ne pas retarder le départ, la
firent déposer sur le chemin. Elle erra quelque
temps dans la campagne en proie à une grande
frayeur et fut recueillie par les paysans, à
Étigny, non loin de Passy. M. et Mme Joubert
informés de son malheur, voulurent lui venir en
aide, et après avoir cherché longtemps sa retraite,
ils la découvrirent un jour devant la porte de sa
chaumière; ils l'emmenèrent sous leur toit et
s'efforcèrent, par des soins assidus, de rétablir
sa santé et de calmer sa douleur. M. et Mme Joubert
n'avaient pas d'enfant; jusqu'à la fin maintenant,
quelque chose de paternel se mêlera à leur
affection pour la malheureuse fille des Montmorin.
En 1809, Joubert fut nommé, grâce à Fontanes,
inspecteur général de l'Université. Il mourut le 4
mai 1824.--Longtemps après sa mort, on a tiré de
ses manuscrits deux volumes: _Pensées, Essais,
Maximes et Correspondance de Joubert_;--deux
volumes exquis et qui ne périront point, car ils
justifient en tout sa devise: _Excelle, et tu
vivras!_]
Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui
était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à coeur de La
Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection qui l'empêchait de
rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: «Je
suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons et qui
n'exécute aucun air.» Madame Victorine de Chastenay prétendait _qu'il
avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps, et qui
s'en tirait comme elle pouvait_: définition charmante et vraie[219].
[Note 219: Voici comment la comtesse de Chastenay,
au tome II de ses _Mémoires_, page 82, s'exprime au
sujet de Joubert: «J'ai dit de M. Joubert qu'en lui
tout était âme et que _cette âme, qui semblait
n'avoir rencontré un corps que par hasard, en
ressortait de tous côtés et ne s'en arrangeait qu'à
peu près_. M. Joubert était tout cela et tout
esprit, parce qu'il était tout âme. Essentiellement
bon, original sans s'en douter, parce qu'il vivait
étranger au monde et confiné dans le soin de la
plus frêle santé, sa femme l'aimait trop pour qu'il
fût égoïste; il ne l'était pas, et j'ai toujours
considéré comme une chose salutaire d'être aimé
tendrement.»]
Nous riions des ennemis de M. de Fontanes, qui le voulaient faire
passer pour un politique profond et dissimulé: c'était tout simplement
un poète irascible, franc jusqu'à la colère, un esprit que la
contrariété poussait à bout, et qui ne pouvait pas plus cacher son
opinion qu'il ne pouvait prendre celle d'autrui. Les principes
littéraires de son ami Joubert n'étaient pas {p.260} les siens:
celui-ci trouvait quelque chose de bon partout et dans tout écrivain;
Fontanes, au contraire, avait horreur de telle ou telle doctrine, et
ne pouvait entendre prononcer le nom de certains auteurs. Il était
ennemi juré des principes de la composition moderne: transporter sous
les yeux du lecteur l'action matérielle, le crime besognant ou le
gibet avec sa corde, lui paraissait des énormités; il prétendait qu'on
ne devait jamais apercevoir l'objet que dans un milieu poétique, comme
sous un globe de cristal. La douleur s'épuisant machinalement par les
yeux ne lui semblait qu'une sensation du Cirque ou de la Grève; il ne
comprenait le sentiment tragique qu'ennobli par l'admiration, et
changé, au moyen de l'art, en une _pitié charmante_. Je lui citais des
vases grecs: dans les arabesques de ces vases, on voit le corps
d'Hector traîné au char d'Achille, tandis qu'une petite figure, qui
vole en l'air, représente l'ombre de Patrocle, consolée par la
vengeance du fils de Thétis. «Eh bien! Joubert, s'écria Fontanes, que
dites-vous de cette métamorphose de la muse? comme ces Grecs
respectaient l'âme!» Joubert se crut attaqué, et il mit Fontanes en
contradiction avec lui-même en lui reprochant son indulgence pour moi.
Ces débats, souvent très comiques, étaient à ne point finir: un soir,
à onze heures et demie, quand je demeurais place Louis XV, dans
l'attique de l'hôtel de madame de Coislin, Fontanes remonta mes
quatre-vingt-quatre marches pour venir furieux, en frappant du bout de
sa canne, achever un argument qu'il avait laissé interrompu: il
s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus
de Molière; il {p.261} se serait donné de garde d'écrire un seul mot
de ce qu'il disait: Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main
étaient deux hommes.
C'est M. de Fontanes, j'aime à le redire, qui encouragea mes premiers
essais; c'est lui qui annonça le _Génie du Christianisme_; c'est sa
muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les
voies nouvelles où elle s'était précipitée; il m'apprit à dissimuler
la difformité des objets par la manière de les éclairer; à mettre,
autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes
personnages romantiques.
Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons
qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides; ils ne
laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit
sans le gâter.
Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours heureux; l'esprit
éprouve un bien-être et se trouve dans une situation harmonieuse où
tout charme et rien ne blesse. M. de Fontanes revoyait sans cesse ses
ouvrages; nul, plus que ce maître des vieux jours, n'était convaincu
de l'excellence de la maxime: «Hâte-toi lentement.» Que dirait-il
donc, aujourd'hui qu'au moral comme au physique, on s'évertue à
supprimer le chemin, et que l'on croit ne pouvoir jamais aller assez
vite? M. de Fontanes préférait voyager au gré d'une délicieuse mesure.
Vous avez vu ce que j'ai dit de lui quand je le retrouvai à Londres;
les regrets que j'exprimais alors, il me faut les répéter ici: la vie
nous oblige sans cesse à pleurer par anticipation ou par souvenir.
{p.262} M. de Bonald[220] avait l'esprit délié; on prenait son
ingéniosité pour du génie; il avait rêvé sa politique métaphysique à
l'armée de Condé, dans la Forêt-Noire, de même que ces professeurs
d'Iéna et de Goettingue qui marchèrent depuis à la tête de leurs
écoliers et se firent tuer pour la liberté de l'Allemagne. Novateur,
quoiqu'il eût été mousquetaire sous Louis XVI, il regardait les
anciens comme des enfants en politique et en littérature; et il
prétendait, en employant le premier la fatuité du langage actuel, que
le grand maître de l'Université n'était _pas encore assez avancé pour
entendre cela_.
[Note 220: Louis-Gabriel-Ambroise, vicomte de
_Bonald_ (1754-1840), député de l'Aveyron de 1815 à
1823, pair de France de 1823 à 1830, membre de
l'Académie française. Ses principaux ouvrages sont:
le _Traité du Divorce_ (1802); la _Législation
primitive_, qui parut, la même année, tout à côté
du _Génie du Christianisme_, et dans le même sens
réparateur; les _Recherches philosophiques sur les
premiers Objets des connaissances morales_ (1819).
Chateaubriand ne rend pas ici suffisante justice à
ce grand esprit, pour qui le comte de Marcellus a
composé cette épitaphe:
_Hic jacet in Christo, in Christo vixitque Bonaldus;
Pro quo pugnavit, nunc videt ipse Deum.
Græcia miraturque suum jacetque Platonem;
Hic par ingenio, sed pietate prior._]
Chênedollé[221], avec du savoir et du talent, non pas naturel, mais
appris, était si triste, qu'il se surnommait {p.263} _le
Corbeau_[222]: il allait à la maraude dans mes ouvrages. Nous avions
fait un traité: je lui avais abandonné mes ciels, mes vapeurs, mes
nuées: mais il était convenu qu'il me laisserait mes brises, mes
vagues et mes forêts.
[Note 221: Charles-Julien _Lioult de Chênedollé_
(1769-1833). Il partit pour l'émigration, en
septembre 1791, fit deux campagnes dans l'armée des
Princes, séjourna en Hollande, à Hambourg et en
Suisse et rentra en France en 1799. Il a publié en
1807 le _Génie de l'homme_, poème en quatre chants,
l'_Esprit de Rivarol_ en 1808, et en 1820 ses
_Études poétiques_, qui, malgré de grandes qualités
et d'heureuses inspirations, furent comme
ensevelies dans le triomphe de Lamartine, qui
donnait à la même heure ses premières
_Méditations_.]
[Note 222: Dans la «petite société» qui, au début
du siècle, se réunissait dans le salon de Mme de
Beaumont, rue Neuve-du-Luxembourg, ou chez
Chateaubriand, dans son petit appartement de
l'hôtel Coislin, place Louis XV, ou encore, l'été,
à Villeneuve-sur-Yonne, sous le toit de M. Joubert,
chacun, selon une mode ancienne, avait son
sobriquet. Chateaubriand était surnommé le _chat_,
par abréviation de son nom, ou peut-être à cause de
son indéchiffrable écriture; Mme de Chateaubriand,
qui avait des griffes, était la _chatte_.
Chênedollé et Gueneau de Mussy, plus mélancoliques
que René, avaient reçu les noms de grand et de
petit _corbeau_; quelquefois aussi Chateaubriand
était appelé _l'illustre corbeau des Cordillères_,
par allusion à son voyage en Amérique. Fontanes
était ramassé et avait quelque chose d'athlétique
dans sa petite taille. Ses amis le comparaient en
plaisantant au sanglier d'Érymanthe et le nommaient
le _sanglier_. Mince et fluette, rasant la terre
qu'elle devait bientôt quitter, Mme de Beaumont
avait reçu le sobriquet d'_hirondelle_. Ami des
bois et grand promeneur à cette époque, Joubert
était le _cerf_, tandis que sa femme, la bonté et
l'esprit même, mais d'humeur un peu sauvage, riait
d'être appelée le _loup_. Jamais on ne vit réunies
des _bêtes_ de tant d'esprit.]
Je ne parle maintenant que de mes amis littéraires; quant à mes amis
politiques, je ne sais si je vous en entretiendrai: des principes et
des discours ont creusé entre nous des abîmes!
Madame Hocquart et madame de Vintimille venaient à la réunion de la
rue Neuve-du-Luxembourg. Madame de Vintimille, femme d'autrefois,
comme il en reste peu, fréquentait le monde et nous rapportait ce qui
s'y passait: je lui demandais si l'on _bâtissait encore des villes_.
La peinture des petits scandales qu'ébauchait une piquante raillerie,
sans être offensante, nous faisait mieux sentir le prix de notre
sûreté. Madame {p.264} de Vintimille[223] avait été chantée avec sa
soeur par M. de La Harpe. Son langage était circonspect, son caractère
contenu, son esprit acquis: elle avait vécu avec mesdames de
Chevreuse, de Longueville, de La Vallière, de Maintenon, avec madame
Geoffrin et madame du Deffant. Elle se mêlait bien à une société dont
l'agrément tenait à la variété des esprits et à la combinaison de
leurs différentes valeurs.
[Note 223: Petite-fille du fermier général La Live
de Bellegarde, fille d'Ange-Laurent _La Live de
Jully_ (1725-1779), introducteur des ambassadeurs,
elle avait épousé le comte de _Vintimille du Luc_,
capitaine de vaisseau, «homme de beaucoup d'esprit,
dit Norvins, mais s'inquiétant peu de
postérité».--«Sans cette indifférence, continue
Norvins (_Mémorial_, I, 58), ce ménage aussi eût
été complet, car Mme de Vintimille était une des
femmes les plus aimables, les plus instruites et
les plus spirituelles de la société, hautement
avouée sous ces rapports par sa tante Mme
d'Houdetot, et brevetée également par Mme de Damas,
par sa fille et par Mme Pastoret, dont la
compétence était établie dans la société, et sans
déroger elle pouvait avouer son mari.»--Le
chancelier Pasquier dit de son côté (_Mémoires_, I,
206): «Je citerai en première ligne Mme de
Vintimille, une des personnes les plus instruites,
les plus spirituelles, du jugement le plus sûr et
la plus élevé que j'aie rencontrées. Son amitié est
de celles dont je m'honore le plus et qui a tenu le
plus de place dans ma vie.»]
Madame Hocquart[224] fut fort aimée du frère de madame de
Beaumont[225], lequel s'occupa de la dame de {p.265} ses pensées
jusque sur l'échafaud, comme Aubiac allait à la potence en baisant un
manchon de velours ras bleu qui lui restait des bienfaits de
Marguerite de Valois. Nulle part désormais ne se rassembleront sous un
même toit tant de personnes distinguées appartenant à des rangs divers
et à diverses destinées, pouvant causer des choses les plus communes
comme des choses les plus élevées: simplicité de discours qui ne
venait pas d'indigence, mais de choix. C'est peut-être la dernière
société où l'esprit français de l'ancien temps ait paru. Chez les
Français nouveaux on ne trouvera plus cette urbanité, fruit de
l'éducation et transformée par un long usage en aptitude du caractère.
Qu'est-il arrivé à cette société? Faites donc des projets, rassemblez
des amis, afin de vous préparer un deuil éternel! Madame de Beaumont
n'est plus, Joubert n'est plus, Chênedollé n'est plus, madame de
Vintimille n'est plus. Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à
Villeneuve M. Joubert; je me promenais avec lui sur les coteaux de
l'Yonne; il cueillait des oronges dans les taillis et moi des
veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses et
particulièrement de notre amie madame de Beaumont, absente pour
jamais: nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le
soir nous rentrions dans Villeneuve, ville environnée de murailles
décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées
au-dessus desquelles s'élevait la fumée de l'âtre des vendangeurs.
Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au
milieu {p.266} des bois et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa
voisine, cachée au château de Passy pendant la Terreur.
[Note 224: Mme _Hocquart_, qui, même à côté de Mme
de Vintimille, se faisait remarquer par le charme
de sa beauté et l'agrément de son esprit, était la
fille de Mme Pourrat, dont le salon, aux belles
années de Louis XVI, avait réuni l'élite de la
société et de la littérature. La seconde fille de
Mme Pourrat était Mme Laurent Lecoulteux, celle
dont André Chénier a célébré sous le nom de _Fanny_