[Note 197: Ce livre, commencé à Dieppe en 1836, a
été terminé à Paris en 1837. Il a été revu en
décembre 1846.]
Séjour à Dieppe.--Deux sociétés.--Où en sont mes Mémoires.--Année
1800.--Vue de la France.--J'arrive à Paris.--Changement de la
société.--Année de ma vie 1801.--Le _Mercure._--_Atala._--Année de
ma vie 1801.--Mme de Beaumont, sa société.--Année de ma vie
1801.--Été à Savigny.--Année de ma vie 1802.--Talma.--Années de ma
vie 1802 et 1803.--_Génie du christianisme._--Chute
annoncée.--Cause du succès final.--_Génie du christianisme_;
suite.--Défauts de l'ouvrage.
Vous savez que j'ai maintes fois changé de lieu en écrivant ces
_Mémoires_; que j'ai souvent peint ces lieux, parlé des sentiments
qu'ils m'inspiraient et retracé mes souvenirs, mêlant ainsi l'histoire
de mes pensées et de mes foyers errants à l'histoire de ma vie.
Vous voyez où j'habite maintenant. En me promenant ce matin sur les
falaises, derrière le château de Dieppe, j'ai aperçu la poterne qui
communique à ces {p.230} falaises au moyen d'un pont jeté sur un
fossé: madame de Longueville avait échappé par là à la reine Anne
d'Autriche; embarquée furtivement au Havre, mise à terre à Rotterdam,
elle se rendit à Stenay, auprès du maréchal de Turenne. Les lauriers
du grand capitaine n'étaient plus innocents, et la moqueuse exilée ne
traitait pas trop bien le coupable.
Madame de Longueville, qui relevait de l'hôtel de Rambouillet, du
trône de Versailles et de la municipalité de Paris, se prit de passion
pour l'auteur des _Maximes_[198], et lui fut fidèle autant qu'elle le
pouvait. Celui-ci vit moins de ses _pensées_ que de l'amitié de madame
de La Fayette et de madame de Sévigné, des vers de La Fontaine et de
l'amour de madame de Longueville: voilà ce que c'est que les
attachements illustres.
[Note 198: Le duc de La Rochefoucauld.]
La princesse de Condé, près d'expirer, dit à madame de Brienne: «Ma
chère amie, mandez à cette pauvre misérable qui est à Stenay l'état où
vous me voyez, et qu'elle apprenne à mourir.» Belles paroles; mais la
princesse oubliait qu'elle-même avait été aimée de Henri IV,
qu'emmenée à Bruxelles par son mari, elle avait voulu rejoindre le
Béarnais, _s'échapper la nuit par une fenêtre, et faire ensuite trente
ou quarante lieues à cheval_; elle était alors une _pauvre misérable_
de dix-sept ans.
Descendu de la falaise, je me suis trouvé sur le grand chemin de
Paris; il monte rapidement au sortir de Dieppe. À droite, sur la ligne
ascendante d'une berge, s'élève le mur d'un cimetière; le long de ce
mur est établi un rouet de corderie. Deux cordiers, {p.231} marchant
parallèlement à reculons et se balançant d'une jambe sur l'autre,
chantaient ensemble à demi-voix. J'ai prêté l'oreille; ils en étaient
à ce couplet du _Vieux caporal_, beau mensonge poétique, qui nous a
conduits où nous sommes:
Qui là-bas sanglote et regarde?
Eh! c'est la veuve du tambour, etc., etc.
Ces hommes prononçaient le refrain: _Conscrits au pas; ne pleurez
pas... Marchez au pas, au pas,_ d'un ton si mâle et si pathétique que
les larmes me sont venues aux yeux. En marquant eux-mêmes le pas et en
dévidant leur chanvre, ils avaient l'air de filer le dernier moment du
vieux caporal: je ne saurais dire ce qu'il y avait dans cette gloire
particulière à Béranger, solitairement révélée par deux matelots qui
chantaient à la vue de la mer la mort d'un soldat.
La falaise m'a rappelé une grandeur monarchique, le chemin une
célébrité plébéienne: j'ai comparé en pensée les hommes aux deux
extrémités de la société, je me suis demandé à laquelle de ces époques
j'aurais préféré appartenir. Quand le présent aura disparu comme le
passé, laquelle de ces deux renommées attirera le plus les regards de
la postérité?
Et néanmoins, si les faits étaient tout, si la valeur des noms ne
contre-pesait dans l'histoire la valeur des événements, quelle
différence entre mon temps et le temps qui s'écoula depuis la mort de
Henri IV jusqu'à celle de Mazarin! Qu'est-ce que les troubles de 1648
comparés à cette Révolution, laquelle a dévoré l'ancien monde, dont
elle mourra peut-être, en {p.232} ne laissant après elle ni vieille,
ni nouvelle société? N'avais-je pas à peindre dans mes _Mémoires_ des
tableaux d'une importance incomparablement au-dessus des scènes
racontées par le duc de La Rochefoucauld? À Dieppe même, qu'est-ce que
la nonchalante et voluptueuse idole de Paris séduit et rebelle, auprès
de madame la duchesse de Berry? Les coups de canon qui annonçaient à
la mer la présence de la veuve royale n'éclatent plus; la flatterie de
poudre et de fumée n'a laissé sur le rivage que le gémissement des
flots[199].
[Note 199: La duchesse de Berry, dans les derniers
temps de la Restauration, avait mis à la mode la
plage de Dieppe; elle y allait chaque année, avec
ses enfants, dans la saison des bains de mer.]
Les deux filles de Bourbon, Anne-Geneviève et Marie-Caroline se sont
retirées; les deux matelots de la chanson du poète plébéien
s'abîmeront; Dieppe est vide de moi-même: c'était un autre _moi_, un
_moi_ de mes premiers jours finis, qui jadis habita ces lieux, et ce
_moi_ a succombé, car nos jours meurent avant nous. Ici vous m'avez
vu, sous-lieutenant au régiment de Navarre, exercer des recrues sur
les galets; vous m'y avez revu exilé sous Bonaparte; vous m'y
rencontrerez de nouveau lorsque les journées de Juillet m'y
surprendront. M'y voici encore; j'y reprends la plume pour continuer
mes confessions.
Afin de nous reconnaître, il est utile de jeter un coup d'oeil sur
l'état de mes _Mémoires_.
* * * * *
Il m'est arrivé ce qui arrive à tout entrepreneur qui travaille sur
une grande échelle: j'ai, en premier lieu, élevé les pavillons des
extrémités, puis, déplaçant {p.233} et replaçant çà et là mes
échafauds, j'ai monté la pierre et le ciment des constructions
intermédiaires; on employait plusieurs siècles à l'achèvement des
cathédrales gothiques. Si le ciel m'accorde de vivre, le monument sera
fini par mes diverses années; l'architecte, toujours le même, aura
seulement changé d'âge. Du reste, c'est un supplice de conserver
intact son être intellectuel, emprisonné dans une enveloppe matérielle
usée. Saint Augustin, sentant son argile tomber, disait à Dieu:
«Servez de tabernacle à mon âme.» et il disait aux hommes: «Quand vous
m'aurez connu dans ce livre, priez pour moi.»
Il faut compter trente-six ans entre les choses qui commencent mes
_Mémoires_ et celles qui m'occupent. Comment renouer avec quelque
ardeur la narration d'un sujet rempli jadis pour moi de passion et de
feu, quand ce ne sont plus des vivants avec qui je vais m'entretenir,
quand il s'agit de réveiller des effigies glacées au fond de
l'Éternité, de descendre dans un caveau funèbre pour y jouer à la vie?
Ne suis-je pas moi-même quasi mort? Mes opinions ne sont-elles pas
changées? Vois-je les objets du même point de vue? Ces événements
personnels dont j'étais si troublé, les événements généraux et
prodigieux qui les ont accompagnés ou suivis, n'en ont-ils pas diminué
l'importance aux yeux du monde, ainsi qu'à mes propres yeux? Quiconque
prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures; il ne retrouve plus
le lendemain l'intérêt qu'il portait à la veille. Lorsque je fouille
dans mes pensées, il y a des noms et jusqu'à des personnages qui
échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait
palpiter mon coeur: vanité {p.234} de l'homme oubliant et oublié! Il
ne suffit pas de dire aux songes, aux amours: «Renaissez!» pour qu'ils
renaissent; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu'avec le
rameau d'or, et il faut une jeune main pour le cueillir.