Séparés du continent par une longue guerre, les Anglais conservaient,
à la fin du dernier siècle, leurs moeurs et leur caractère national.
Il n'y avait encore qu'un peuple, au nom duquel s'exerçait la
souveraineté par un gouvernement aristocratique; on ne connaissait que
deux grandes classes amies et liées {p.220} d'un commun intérêt, les
patrons et les clients. Cette classe jalouse, appelée bourgeoisie en
France, qui commence à naître en Angleterre, n'existait pas: rien ne
s'interposait entre les riches propriétaires et les hommes occupés de
leur industrie. Tout n'était pas encore machine dans les professions
manufacturières, folie dans les rangs privilégiés. Sur ces mêmes
trottoirs où l'on voit maintenant se promener des figures sales et des
hommes en redingote, passaient de petites filles en mantelet blanc,
chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, corbeille au
bras, dans laquelle étaient des fruits ou un livre; toutes tenant les
yeux baissés, toutes rougissant lorsqu'on les regardait.
«L'Angleterre, dit Shakespeare, est un nid de cygnes au milieu des
eaux.» Les redingotes sans habit étaient si peu d'usage à Londres, en
1793, qu'une femme, qui pleurait à chaudes larmes la mort de Louis
XVI, me disait: «Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi
était vêtu d'une redingote quand on lui coupa la tête?»
Les _gentlemen-farmers_ n'avaient point encore vendu leur patrimoine
pour habiter Londres; ils formaient encore dans la chambre des
Communes cette fraction indépendante qui, se portant de l'opposition
au ministère, maintenait les idées de liberté, d'ordre et de
propriété. Ils chassaient le renard ou le faisan en automne,
mangeaient l'oie grasse à Noël, criaient _vivat_ au _roastbeef_, se
plaignaient du présent, vantaient le passé, maudissaient Pitt et la
guerre, laquelle augmentait le prix du vin de Porto, et se couchaient
ivres pour recommencer le lendemain la même vie. Ils se tenaient
assurés que la gloire de la Grande-Bretagne {p.221} ne périrait point
tant qu'on chanterait _God save the King_, que les bourgs-pourris
seraient maintenus, que les lois sur la chasse resteraient en vigueur,
et que l'on vendrait furtivement au marché les lièvres et les perdrix
sous le nom de _lions_ et d'_autruches_.
Le clergé anglican était savant, hospitalier et généreux; il avait
reçu le clergé français avec une charité toute chrétienne.
L'université d'Oxford fit imprimer à ses frais et distribuer gratis
aux curés un Nouveau Testament, selon la leçon romaine, avec ces mots:
_À l'usage du clergé catholique exilé pour la religion_. Quant à la
haute société anglaise, chétif exilé, je n'en apercevais que les
dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de
Galles[194], passaient des {p.222} ladies assises de côté dans des
chaises à porteurs; leurs grands paniers sortaient par la porte de la
chaise comme des devants d'autel. Elles ressemblaient elles-mêmes, sur
ces autels de leur ceinture, à des madones ou à des pagodes. Ces
belles dames étaient les filles dont le duc de Guiche et le duc de
Lauzun avaient adoré les mères; ces filles sont, en 1822, les mères et
grand'mères des petites filles qui dansent chez moi aujourd'hui en
robes courtes, au son du galoubet de Collinet, rapides générations de
fleurs.
[Note 194: Caroline-Amélia-Augusta de
_Brunswick-Wolfenbüttel_, née en 1768, avait épousé
en 1795 le prince de Galles, depuis George IV.
Profondément attaché à Mistress Fitzherbert, à
laquelle il s'était uni par un mariage entaché de
nullité, celui-ci n'avait consenti à cette union
que pour obtenir du roi son père le payement de ses
dettes. Aussitôt après la naissance de leur fille,
la princesse Charlotte (mariée en 1816 au prince
Léopold de Cobourg et morte en couches l'année
suivante), le prince et la princesse de Galles
s'étaient séparés d'un commun accord (1796). En
1806, le prince provoqua une enquête judiciaire sur
la conduite de sa femme, qu'il accusait d'avoir
donné le jour à un enfant illégitime. Le roi George
III prit parti pour sa belle-fille, et l'enquête
n'eut pas de résultat. Appelé au trône en 1820,
George IV, non content de se refuser à reconnaître
à sa femme le titre et les prérogatives royales,
introduisit contre elle au parlement un bill dans
lequel il demandait le divorce pour cause
d'adultère de la reine avec un ancien valet de pied
nommé Bergami. Après de longs débats, dans lesquels
Brougham, avocat de la reine Caroline, fit preuve
de la plus rare habileté et de la plus puissante
éloquence, le bill fut retiré par le gouvernement
(6 novembre 1820). Mais au mois de juillet de
l'année suivante, l'entrée de Westminster fut
refusée à la reine le jour du couronnement de
George IV. Le dépit qu'elle conçut de cet affront
ne fut pas étranger à sa fin survenue quelques
jours plus tard.]