L'Angleterre de 1688 était, à la fin du siècle dernier, à l'apogée de
sa gloire. Pauvre émigré à Londres, de 1793 à 1800, j'ai entendu
parler les Pitt, les Fox, les Sheridan, les Wilberforce, les
Grenville, les Whitebread, les Lauderdale, les Erskine; magnifique
ambassadeur à Londres aujourd'hui, en 1822, je ne saurais dire à quel
point je suis frappé, lorsque, au lieu des grands orateurs que j'avais
admirés autrefois, je vois se lever ceux qui étaient leurs seconds à
la date de mon premier voyage, les écoliers à la place des maîtres.
Les idées _générales_ ont pénétré dans cette société _particulière_.
Mais l'aristocratie éclairée, placée à la tête de ce pays depuis cent
quarante ans, aura montré au monde une des plus belles et des plus
grandes sociétés qui aient fait honneur à l'espèce humaine depuis le
patriciat romain. Peut-être quelque vieille famille, dans le fond d'un
comté, reconnaîtra la société que je viens de peindre, et regrettera
le temps dont je déplore ici la perte.
{p.223} En 1792, M. Burke se sépara de M. Fox. Il s'agissait de la
Révolution française que M. Burke attaquait et que M. Fox défendait.
Jamais les deux orateurs, qui jusqu'alors avaient été amis, ne
déployèrent autant d'éloquence. Toute la Chambre fut émue, et des
larmes remplissaient les yeux de M. Fox, quand M. Burke termina sa
réplique par ces paroles: «Le très honorable gentleman, dans le
discours qu'il a fait, m'a traité à chaque phrase avec une dureté peu
commune; il a censuré ma vie entière, ma conduite et mes opinions.
Nonobstant cette grande et sérieuse attaque, non méritée de ma part,
je ne serai pas épouvanté; je ne crains pas de déclarer mes sentiments
dans cette Chambre ou partout ailleurs. Je dirai au monde entier que
la Constitution est en péril. C'est certainement une chose indiscrète
en tout temps, et beaucoup plus indiscrète encore à cet âge de ma vie,
que de provoquer des ennemis, ou de donner à mes amis des raisons de
m'abandonner. Cependant, si cela doit arriver pour mon adhérence à la
Constitution britannique, je risquerai tout, et comme le devoir public
et la prudence publique me l'ordonnent, dans mes dernières paroles je
m'écrierai: Fuyez la Constitution française!--_Fly from the French
Constitution_.»
M. Fox ayant dit qu'il ne s'agissait pas de _perdre des amis_, M.
Burke s'écria:
«Oui, il s'agit de perdre des amis! Je connais le résultat de ma
conduite; j'ai fait mon devoir au prix de mon ami, notre amitié est
finie: _I have done my duty at the price of my friend; our friendship
is at an end_. J'avertis les très honorables gentlemen, qui {p.224}
sont les deux grands rivaux dans cette chambre, qu'ils doivent à
l'avenir (soit qu'ils se meuvent dans l'hémisphère politique comme
deux grands météores, soit qu'ils marchent ensemble comme deux
frères), je les avertis qu'ils doivent préserver et chérir la
Constitution britannique, qu'ils doivent se mettre en garde contre les
innovations et se sauver du danger de ces nouvelles théories.--_From
the danger of these new theories_.» Mémorable époque du monde!
M. Burke, que je connus vers la fin de sa vie, accablé de la mort de
son fils unique, avait fondé une école consacrée aux enfants des
pauvres émigrés. J'allai voir ce qu'il appelait sa pépinière, _his
nursery_. Il s'amusait de la vivacité de la race étrangère qui
croissait sous la paternité de son génie. En regardant sauter les
insouciants petits exilés, il me disait: «Nos petits garçons ne
feraient pas cela: _our boys could not do that_,» et ses yeux se
mouillaient de larmes: il pensait à son fils parti pour un plus long
exil.
Pitt, Fox, Burke ne sont plus, et la Constitution anglaise a subi
l'influence des _nouvelles théories_. Il faut avoir vu la gravité des
débats parlementaires à cette époque, il faut avoir entendu ces
orateurs dont la voix prophétique semblait annoncer une révolution
prochaine, pour se faire une idée de la scène que je rappelle. La
liberté, contenue dans les limites de l'ordre, semblait se débattre à
Westminster sous l'influence de la liberté anarchique, qui parlait à
la tribune encore sanglante de la Convention.
M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. Sa parole
était froide, son intonation monotone, son geste insensible;
toutefois, la lucidité et la fluidité {p.225} de ses pensées, la
logique de ses raisonnements, subitement illuminés d'éclairs
d'éloquence, faisaient de son talent quelque chose hors de ligne.
J'apercevais assez souvent M. Pitt, lorsque de son hôtel, à travers le
parc Saint-James, il allait à pied chez le roi. De son côté, George
III arrivait de Windsor, après avoir bu de la bière dans un pot
d'étain avec les fermiers du voisinage; il franchissait les vilaines
cours de son vilain châtelet, dans une voiture grise que suivaient
quelques gardes à cheval; c'était là le maître des rois de l'Europe,
comme cinq ou six marchands de la Cité sont les maîtres de l'Inde. M.
Pitt, en habit noir, épée à poignée d'acier au côté, chapeau sous le
bras, montait, enjambant deux ou trois marches à la fois. Il ne
trouvait sur son passage que trois ou quatre émigrés désoeuvrés:
laissant tomber sur nous un regard dédaigneux, il passait, le nez au
vent, la figure pâle.
Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui; point d'heures
réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de dettes, il ne payait
rien, et ne se pouvait résoudre à faire l'addition d'un mémoire. Un
valet de chambre conduisait sa maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans
passions, avide seulement de pouvoir, il méprisait les honneurs, et ne
voulait être que _William Pitt_.
Lord Liverpol, au mois de juin dernier 1822, me mena dîner à sa
campagne: en traversant la bruyère de Pulteney, il me montra la petite
maison où mourut pauvre le fils de lord Chatam, l'homme d'État qui
avait mis l'Europe à sa solde et distribué de ses propres mains tous
les milliards de la terre.
George III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la {p.226} raison
et la vue. Chaque session, à l'ouverture du Parlement, les ministres
lisaient aux chambres silencieuses et attendries le bulletin de la
santé du roi. Un jour, j'étais allé visiter Windsor: j'obtins pour
quelques schellings de l'obligeance d'un concierge qu'il me cachât de
manière à voir le roi. Le monarque, en cheveux blancs et aveugle,
parut, errant comme le roi Lear dans ses palais et tâtonnant avec ses
mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il
connaissait la place, et joua quelques morceaux d'une sonate de
Hændel: c'était une belle fin de la _vieille Angleterre. Old England!_
* * * * *
Je commençais à tourner les yeux vers ma terre natale. Une grande
révolution s'était opérée. Bonaparte, devenu premier consul,
rétablissait l'ordre par le despotisme; beaucoup d'exilés rentraient;
la haute émigration, surtout, s'empressait d'aller recueillir les
débris de sa fortune: la fidélité périssait par la tête, tandis que
son coeur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de
province à demi nus. Madame Lindsay était partie; elle écrivait à MM.
de Lamoignon de revenir; elle invitait aussi madame d'Aguesseau, soeur
de MM. de Lamoignon[195], à passer le détroit. Fontanes m'appelait,
pour achever à Paris l'impression {p.227} du _Génie du christianisme_.
Tout en me souvenant de mon pays, je ne me sentais aucun désir de le
revoir; des dieux plus puissants que les Lares paternels me
retenaient; je n'avais plus en France de biens et d'asile; la patrie
était devenue pour moi un sein de pierre, une mamelle sans lait: je
n'y trouverais ni ma mère, ni mon frère, ni ma soeur Julie. Lucile
existait encore, mais elle avait épousé M. de Caud, et ne portait plus
mon nom; ma jeune _veuve_ ne me connaissait que par une union de
quelques mois, par le malheur et par une absence de huit années.
[Note 195: Sur MM. de Lamoignon, voir ci-dessus la
note 1 de la page 154.--Leur soeur,
Marie-Catherine, née le 3 mars 1759, avait épousé
Henri-Cardin-Jean-Baptiste, marquis d'Aguesseau,
seigneur de Fresne, avocat général au Parlement,
lequel devint membre de l'Académie française
(1787), député à la Constituante de 1789, sénateur
de l'Empire (1805), pair de la Restauration (1814).
Madame d'Aguesseau est morte en 1849, à l'âge de
quatre-vingt-dix ans.]
Livré à moi seul, je ne sais si j'aurais eu la force de partir; mais
je voyais ma petite société se dissoudre; madame d'Aguesseau me
proposait de me mener à Paris: je me laissai aller. Le ministre de
Prusse me procura un passe-port, sous le nom de La Sagne, habitant de
Neuchâtel. MM. Dulau interrompirent le tirage du _Génie du
christianisme_, et m'en donnèrent les feuilles composées. Je détachai
des _Natchez_ les esquisses d'_Atala_ et de _René_; j'enfermai le
reste du manuscrit dans une malle dont je confiai le dépôt à mes
hôtes, à Londres, et je me mis en route pour Douvres avec madame
d'Aguesseau: madame Lindsay nous attendait à Calais.
Ainsi j'abandonnai l'Angleterre en 1800; mon coeur était autrement
occupé qu'il ne l'est à l'époque où j'écris ceci, en 1822. Je ne
ramenais de la terre d'exil que des regrets et des songes; aujourd'hui
ma tête est remplie de scènes d'ambition, de politique, de grandeurs
et de cours, si messéantes à ma nature. Que d'événements sont entassés
dans ma présente existence! Passez, hommes, passez; viendra mon tour.
Je {p.228} n'ai déroulé à vos yeux qu'un tiers de mes jours; si les
souffrances que j'ai endurées ont pesé sur mes sérénités printanières,
maintenant, entrant dans un âge plus fécond, le germe de _René_ va se
développer, et des amertumes d'une autre sorte se mêleront à mon
récit! Que n'aurai-je point à dire en parlant de ma patrie, de ses
révolutions dont j'ai déjà montré le premier plan; de cet Empire et de
l'homme gigantesque que j'ai vu tomber; de cette Restauration à
laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse en 1822, mais
que je ne puis néanmoins entrevoir qu'à travers je ne sais quel nuage
funèbre?
Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. Arrivé au bout
de ma première carrière, s'ouvre devant moi _la carrière de
l'écrivain_; d'homme privé, je vais devenir homme public; je sors de
l'asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le
carrefour souillé et bruyant du monde; le grand jour va éclairer ma
vie rêveuse, la lumière pénétrer dans le royaume des ombres. Je jette
un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures
immémorées; il me semble dire un dernier adieu à la maison paternelle;
je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse comme des soeurs,
comme des amantes que je laisse au foyer de la famille et que je ne
reverrai plus.
Nous mîmes quatre heures à passer de Douvres à Calais. Je me glissai
dans ma patrie à l'abri d'un nom étranger: caché doublement dans
l'obscurité du Suisse La Sagne et dans la mienne, j'abordai la France
avec le siècle[196].
[Note 196: Voir, à l'_Appendice_, le nº V: la
_Rentrée en France_.]
{p.229} DEUXIÈME PARTIE