Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces _Mémoires_ au plus
grand poète que l'Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu'une
chose: le haut prix que j'aurais attaché au souvenir de sa muse.
Lord Byron a ouvert une déplorable école: je présume qu'il a été aussi
désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis
des René qui rêvent autour de moi.
La vie de lord Byron est l'objet de beaucoup d'investigations et de
calomnies: les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques;
les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire, avec
frayeur, par ce _monstre_, à consoler ce Satan solitaire et
malheureux. Qui sait? il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il
cherchait, une femme assez belle, un coeur aussi vaste que le sien.
Byron, d'après l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent
séducteur et corrupteur, parce qu'il voit la corruption de l'espèce
humaine; c'est un génie fatal et souffrant, placé entre les mystères
de la matière et de l'intelligence, qui ne trouve point de mot à
l'énigme de l'univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie
sans cause, comme un sourire pervers du mal; c'est le fils du
désespoir, qui méprise et renie, qui, portant en soi-même une
incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout
ce qui l'approche; c'est un homme qui n'a point passé par l'âge
{p.211} de l'innocence, qui n'a jamais eu l'avantage d'être rejeté et
maudit de Dieu; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est
le damné du néant.
Tel est le Byron des imaginations échauffées: ce n'est point, ce me
semble, celui de la vérité.
Deux hommes différents, comme dans la plupart des hommes, sont unis
dans lord Byron: l'homme de la _nature_ et l'homme du _système_. Le
poète, s'apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l'a
accepté et s'est mis à maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord
qu'en rêverie: cette marche est sensible dans l'ordre chronologique de
ses ouvrages.
Quant à son _génie_, loin d'avoir l'étendue qu'on lui attribue, il est
assez réservé; sa pensée poétique n'est qu'un gémissement, une
plainte, une imprécation; en cette qualité, elle est admirable: il ne
faut pas demander à la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante.
Quant à son _esprit_, il est sarcastique et varié, mais d'une nature
qui agite et d'une influence funeste: l'écrivain avait bien lu
Voltaire, et il l'imite.
Lord Byron, doué de tous les avantages, avait peu de chose à reprocher
à sa naissance; l'accident même qui le rendait malheureux et qui
rattachait ses supériorités à l'infirmité humaine n'aurait pas dû le
tourmenter, puisqu'il ne l'empêchait pas d'être aimé. Le chantre
immortel connut par lui-même combien est vraie la maxime de Zénon: «La
voix est la fleur de la beauté.»
Une chose déplorable, c'est la rapidité avec laquelle les renommées
fuient aujourd'hui. Au bout de quelques {p.212} années, que dis-je?
de quelques mois, l'engouement disparaît; le dénigrement lui succède.
On voit déjà pâlir la gloire de lord Byron; son génie est mieux
compris de nous; il aura plus longtemps des autels en France qu'en
Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les
sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui préfèrent les
sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le
cri est si profond et si triste. Qu'ils y prennent garde: s'ils
brisent l'image de l'homme qui les a fait revivre, que leur
restera-t-il?
* * * * *
Lorsque j'écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, mes
sentiments sur lord Byron, il n'avait plus que deux ans à vivre sur la
terre: il est mort en 1824, à l'heure où les désenchantements et les
dégoûts allaient commencer pour lui. Je l'ai précédé dans la vie; il
m'a précédé dans la mort; il a été appelé avant son tour; mon numéro
primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier.
Childe-Harold aurait dû rester: le monde me pouvait perdre sans
s'apercevoir de ma disparition. J'ai rencontré, en continuant ma
route, madame Guiccioli[185] à Rome, {p.213} lady Byron[186] à Paris.
La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues: la première avait
peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de songes.
[Note 185: Teresa Gamba, comtesse _Guiccioli_, née
à Ravenne en 1802, célèbre par sa liaison avec lord
Byron. En 1831, veuve de son mari et... et de lord
Byron, elle épousa le marquis de Boissy, qui avait
été attaché à l'ambassade de Chateaubriand à Rome
et l'un de ses protégés. Le marquis de Boissy, pair
de France sous Louis-Philippe et sénateur sous le
second empire, est resté le type du parfait
interrupteur. L'ex-comtesse Guiccioli a fait
paraître, en 1863, deux volumes de souvenirs sur
l'auteur de _Childe-Harold_, publiés sous ce titre:
_Byron jugé par des témoins de sa vie_.]
[Note 186: Miss _Milbanks_, fille de sir Ralph
Milbanks-Noël, héritière de la fortune et des
titres de Wentworth, avait épousé lord Byron le 2
janvier 1815. Après un an de mariage et la
naissance d'une fille qui fut nommée Ada, lady
Byron se retira chez son père et ne voulut plus
revoir son époux. «La persévérance de ses refus,
dit Villemain, et la discrétion de ses plaintes
accusent également Byron, qui, n'eût-il pas eu
d'autres torts, appelait sur lui la malignité des
oisifs par sa folle colère, et qui fit plus tard la
faute impardonnable de tourner en ridicule celle
qui portait son nom.»]
* * * * *
Maintenant, après vous avoir parlé des écrivains anglais à l'époque où
l'Angleterre me servait d'asile, il ne me reste qu'à vous dire quelque
chose de l'Angleterre elle-même à cette époque, de son aspect, de ses
sites, de ses châteaux, de ses moeurs privées et politiques.
Toute l'Angleterre peut être vue dans l'espace de quatre lieues,
depuis Richmond, au-dessus de Londres, jusqu'à Greenwich et
au-dessous.
Au-dessous de Londres, c'est l'Angleterre industrielle et commerçante
avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses arsenaux, ses
brasseries, ses manufactures, ses fonderies, ses navires; ceux-ci, à
chaque marée, remontent la Tamise en trois divisions: les plus petits
d'abord, les moyens ensuite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de
leurs voiles les colonnes de l'hôpital des vieux marins et les
fenêtres de la taverne où festoient les étrangers.
Au-dessus de Londres, c'est l'Angleterre agricole et pastorale avec
ses prairies, ses troupeaux, ses maisons {p.214} de campagne, ses
parcs, dont l'eau de la Tamise, refoulée par le flux, baigne deux fois
le jour les arbustes et les gazons. Au milieu de ces deux points
opposés, Richmond et Greenwich, Londres confond toutes les choses de
cette double Angleterre: à l'ouest l'aristocratie, à l'est la
démocratie, la Tour de Londres et Westminster, bornes entre lesquelles
l'histoire entière de la Grande-Bretagne se vient placer.
Je passai une partie de l'été de 1799 à Richmond avec Christian de
Lamoignon, m'occupant du _Génie du christianisme_. Je faisais des
nagées en bateau sur la Tamise, ou des courses dans le parc de
Richmond. J'aurais bien voulu que le Richmond-lès-Londres fût le
Richmond du traité _Honor Richemundiæ_, car alors je me serais
retrouvé dans ma patrie, et voici comment: Guillaume le Bâtard fit
présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent
quarante-deux terres seigneuriales en Angleterre, qui formèrent depuis
le comté de Richmond[187]: les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain,
inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles
de Rohan, de Tinténiac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montboucher.
Mais, malgré ma bonne volonté, il me faut chercher dans le Yorkshire
le comté de Richmond érigé en duché sous Charles II pour un bâtard: le
Richmond sur la Tamise est l'ancien Sheen d'Édouard III.
[Note 187: Voir le _Domesday book_. CH.]
Là expira, en 1377, Édouard III, ce fameux roi volé par sa maîtresse
Alix Pearce, qui n'était plus Alix ou Catherine de Salisbury des
premiers jours de la vie du vainqueur de Crécy: n'aimez qu'à l'âge où
vous {p.215} pouvez être aimé. Henri VIII et Élisabeth moururent
aussi à Richmond: où ne meurt-on pas? Henri VIII se plaisait à cette
résidence. Les historiens anglais sont fort embarrassés de cet
abominable homme; d'un côté, ils ne peuvent dissimuler la tyrannie et
la servitude du Parlement; de l'autre, s'ils disaient trop anathème au
chef de la Réformation, ils se condamneraient en le condamnant:
Plus l'oppresseur est vil, plus l'esclave est infâme[188].
[Note 188: C'est un vers de La Harpe dans son poème
sur la Révolution. Sans doute, le sens et l'énergie
de ce vers plaisaient tout particulièrement à
Chateaubriand, car il lui arrivera encore de le
citer dans ce même volume.]
On montre dans le parc de Richmond le tertre qui servait
d'observatoire à Henri VIII pour épier la nouvelle du supplice d'Anne
Boleyn. Henri tressaillit d'aise au signal parti de la Tour de
Londres. Quelle volupté! le fer avait tranché le col délicat,
ensanglanté les beaux cheveux auxquels le poète-roi avait attaché ses
fatales caresses.
Dans le parc abandonné de Richmond, je n'attendais aucun signal
homicide, je n'aurais pas même souhaité le plus petit mal à qui
m'aurait trahi. Je me promenais avec quelques daims paisibles:
accoutumés à courir devant une meute, ils s'arrêtaient lorsqu'ils
étaient fatigués; on les rapportait, fort gais et tout amusés de ce
jeu, dans un tombereau rempli de paille. J'allais voir à Kew[189] les
kanguroos, ridicules {p.216} bêtes, tout juste l'inverse de la
girafe: ces innocents quadrupèdes-sauterelles peuplaient mieux
l'Australie que les prostituées du vieux duc de Queensbury ne
peuplaient les ruelles de Richmond. La Tamise bordait le gazon d'un
cottage à demi caché sous un cèdre du Liban et parmi des saules
pleureurs: un couple nouvellement marié était venu passer la lune de
miel dans ce paradis.
[Note 189: Village du comté de Surrey, à treize
kilomètres O. de Londres, sur la rive droite de la
Tamise. Kew possède un château royal, célèbre par
son observatoire et son jardin botanique, un des
plus riches qu'il y ait au monde.]
Voici qu'un soir, lorsque je marchais tout doux sur les pelouses de
Twickenham, apparaît Peltier, tenant son mouchoir sur sa bouche: «Quel
sempiternel tonnerre de brouillard! s'écria-t-il aussitôt qu'il fut à
portée de la voix. Comment diable pouvez-vous rester là? j'ai fait ma
liste: Stowe, Bleinheim, Hampton-Court, Oxford; avec votre façon
songearde, vous seriez chez John Bull _in vitam æternam_, que vous ne
verriez rien.»
Je demandai grâce inutilement, il fallut partir. Dans la calèche,
Peltier m'énuméra ses espérances; il en avait des relais; une crevée
sous lui, il en enfourchait une autre, et en avant, jambe de ci, jambe
de çà, jusqu'au bout de la journée. Une de ses espérances, la plus
robuste, le conduisit dans la suite à Bonaparte qu'il prit au collet:
Napoléon eut la simplicité de boxer avec lui. Peltier avait pour
second James Mackintosh; condamné devant les tribunaux, il fit une
nouvelle fortune (qu'il mangea incontinent) en vendant les pièces de
son procès[190].
[Note 190: Voir plus haut, page 111, la note sur
Peltier.]
Bleinheim me fut désagréable: je souffrais d'autant plus d'un ancien
revers de ma patrie, que j'avais eu à supporter l'insulte d'un récent
affront; un bateau {p.217} en amont de la Tamise m'aperçut sur la
rive; les rameurs avisant un Français poussèrent des hourras; on
venait de recevoir la nouvelle du combat naval d'Aboukir: ces succès
de l'étranger, qui pouvaient m'ouvrir les portes de la France,
m'étaient odieux. Nelson, que j'avais rencontré plusieurs fois dans
Hyde-Park, enchaîna ses victoires à Naples dans le châle de lady
Hamilton, tandis que les lazzaroni jouaient à la boule avec des têtes.
L'amiral mourut glorieusement à Trafalgar, et sa maîtresse
misérablement à Calais, ayant perdu beauté, jeunesse et fortune. Et
moi qu'outragea sur la Tamise le triomphe d'Aboukir, j'ai vu les
palmiers de la Libye border la mer calme et déserte qui fut rougie du
sang de mes compatriotes.
Le parc de Stowe est célèbre par ses fabriques: j'aime mieux ses
ombrages. Le _cicerone_ du lieu nous montra, dans une ravine noire, la
copie d'un temple dont je devais admirer le modèle dans la brillante
vallée du Céphise. De beaux tableaux de l'école italienne
s'attristaient au fond de quelques chambres inhabitées, dont les
volets étaient fermés: pauvre Raphaël, prisonnier dans un château des
vieux Bretons, loin du ciel de la Farnésine!
Hampton-Court conservait la collection des portraits des maîtresses de
Charles II: voilà comme ce prince avait pris les choses en sortant
d'une révolution qui fit tomber la tête de son père et qui devait
chasser sa race.
Nous vîmes, à Slough, Herschell[191] avec sa savante {p.218} soeur et
son grand télescope de quarante pieds, il cherchait de nouvelles
planètes: cela faisait rire Peltier qui s'en tenait aux sept vieilles.
[Note 191: William _Herschell_ (1738-1822). Le roi
George III lui avait donné, au bourg de Slough, une
habitation voisine de son château de Windsor. Le
célèbre astronome eut pour auxiliaires dans la
construction de ses télescopes et dans ses
observations son frère Alexandre et sa soeur
Caroline, qui mourut, presque centenaire, en 1848.]
Nous nous arrêtâmes deux jours à Oxford. Je me plus dans cette
république d'Alfred le Grand; elle représentait les libertés
privilégiées et les moeurs des institutions lettrées du moyen âge.
Nous ravaudâmes les vingt-cinq collèges, les bibliothèques, les
tableaux, le muséum, le jardin des plantes. Je feuilletai avec un
plaisir extrême, parmi les manuscrits du collège de Worcester, une vie
du Prince Noir, écrite en vers français par le héraut d'armes de ce
prince.
Oxford, sans leur ressembler, rappelait à ma mémoire les modestes
collèges de Dol, de Rennes et de Dinan. J'avais traduit l'élégie de
Gray sur le _Cimetière de campagne_:
The curfew tolls the knell of parting day.
Imitation de ce vers de Dante:
Squilla di lontano
Che paja 'l giorno pianger che si muore[192].
[Note 192: _Le Purgatoire_, chant VIII, vers 5.]
Peltier s'était empressé de publier à son de trompe, dans son journal,
ma traduction[193]. À la vue d'Oxford, {p.219} je me souvins de l'ode
du même poète sur _une vue lointaine du collège d'Eton_:
«Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés en vain, où jadis
mon enfance insouciante errait étrangère à la peine! je sens les
brises qui viennent de vous: elles semblent caresser mon âme abattue,
et, parfumées de joie et de jeunesse me souffler un second printemps.
«Dis, paternelle Tamise..., dis quelle génération volage l'emporte
aujourd'hui à précipiter la course du cerceau roulant, ou à lancer la
balle fugitive. Hélas! sans souci de leur destinée, folâtrent les
petites victimes! Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin
d'outre-journée.»
[Note 193: Elle a été insérée par Chateaubriand au
tome XXII de ses _OEuvres complètes_. «S'il a fait,
dit Sainte-Beuve, de bien mauvais vers et de
médiocres, il en a trouvé quelques-uns de tout à
fait beaux et poétiques. Il est bien au-dessus de
Marie-Joseph Chénier dans la traduction du
_Cimetière de Gray_.» (_Chateaubriand et son groupe
littéraire_, tome I, p. 98.)]
Qui n'a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute
la douceur de la muse? qui ne s'est attendri au souvenir des jeux, des
études, des amours de ses premières années? Mais peut-on leur rendre
la vie? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire sont des
ruines vues au flambeau.