Tandis que je faisais ces réflexions à propos de ce laboureur, comme
j'en avais fait d'une autre sorte à la vue de Mirabeau et de Danton,
Fontanes obtenait une audience particulière de celui qu'il appelait
plaisamment le _contrôleur général des finances_: il en sortit fort
satisfait, car M. du Theil avait promis d'encourager la publication de
mes ouvrages, et Fontanes ne pensait qu'à moi. Il n'était pas possible
d'être {p.172} meilleur homme: timide en ce qui le regardait, il
devenait tout courage pour l'amitié; il me le prouva lors de ma
démission à l'occasion de la mort du duc d'Enghien. Dans la
conversation il éclatait en colères littéraires risibles. En
politique, il déraisonnait; les crimes conventionnels lui avaient
donné l'horreur de la liberté. Il détestait les journaux, la
philosophaillerie, l'idéologie, et il communiqua cette haine à
Bonaparte, quand il s'approcha du maître de l'Europe.
Nous allions nous promener dans la campagne; nous nous arrêtions sous
quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé
contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en
Angleterre avant la Révolution, et les vers qu'il adressait alors à
deux jeunes ladies, devenues vieilles à l'ombre des tours de
Westminster; tours qu'il retrouvait debout comme il les avait
laissées, durant qu'à leur base s'étaient ensevelies les illusions et
les heures de sa jeunesse.
Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la
Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare: ils avaient vu ce que
nous voyions; ils s'étaient assis, comme nous, au bord de ce fleuve,
pour nous fleuve étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous
rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles,
submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous
regagnions notre demeure, guidés par d'incertaines lueurs qui nous
traçaient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissant
autour de chaque réverbère: ainsi s'écoule la vie du poète.
{p.173} Nous vîmes Londres en détail: ancien banni, je servais de
_cicerone_ aux nouveaux réquisitionnaires de l'exil que la Révolution
prenait, jeunes ou vieux: il n'y a point d'âge légal pour le malheur.
Au milieu d'une de ces excursions, nous fûmes surpris d'une pluie
mêlée de tonnerre et forcés de nous réfugier dans l'allée d'une
chétive maison dont la porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y
rencontrâmes le duc de Bourbon: je vis pour la première fois, à ce
Chantilly, un prince qui n'était pas encore le dernier des Condé.
Le duc de Bourbon, Fontanes et moi également proscrits, cherchant en
terre étrangère, sous le toit du pauvre, un abri contre le même orage!
_Fata viam invenient_.
Fontanes fut rappelé en France. Il m'embrassa en faisant des voeux
pour notre prochaine réunion. Arrivé en Allemagne, il m'écrivit la
lettre suivante:
«28 juillet 1798.
«Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous
jure que les miens n'ont pas été moins réels. Vous êtes la seconde
personne à qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouvé une imagination
et un coeur à ma façon. Je n'oublierai jamais les consolations que
vous m'avez fait trouver dans l'exil et sur une terre étrangère. Ma
pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai
quitté, se tourne sur les _Natchez_. Ce que vous m'en avez lu, et
surtout dans les derniers jours, est admirable, et ne sortira plus de
ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que {p.174} vous
m'avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.
«Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je
vous avais montrées en vous quittant. J'ai été cinq ou six jours dans
les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions
contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd'hui fort diminuées. Le
mal même n'a été que fort léger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce
n'était pas à ceux de ma _date_ qu'en voulaient les exterminateurs. Le
dernier courrier m'a porté des assurances de paix et de bonne volonté.
Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche dès les
premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt
de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres, que ne
puis-je dire aussi les _Natchez_! L'orage inattendu qui vient d'avoir
lieu à Paris est causé, j'en suis sûr, par l'étourderie des agents et
des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve évidente entre les
mains. D'après cette certitude, j'écris _Great-Pulteney-street_ (rue
où demeurait M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais
aussi avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux éviter
toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus
grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je
veux choisir.
«Au reste, je parle encore de vous avec l'accent de l'amitié, et je
souhaite du fond du coeur que les espérances d'utilité qu'on peut
fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu'on m'a
témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues {p.175} à votre
personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher
ami, devenez illustre. Vous le pouvez: l'avenir est à vous. J'espère
que la parole si souvent donnée par le _contrôleur général des
finances_ est au moins acquittée en partie. Cette partie me console,
car je ne puis soutenir l'idée qu'un bel ouvrage est arrêté faute de
quelques secours. Écrivez-moi; que nos coeurs communiquent, que nos
muses soient toujours amies. Ne doutez pas que, lorsque je pourrai me
promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et
des fleurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je
serai seul tant que je ne serai point auprès de vous. Parlez-moi de
vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant: j'ai fait la moitié
d'un nouveau chant sur les bords de l'Elbe, et j'en suis plus content
que de tout le reste.
«Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.
«FONTANES[134].»
[Note 134: Voir, à l'_Appendice_, le nº III:
_Fontanes et Chateaubriand_.]
Fontanes m'apprend qu'il faisait des vers en changeant d'exil. On ne
peut jamais tout ravir au poète; il emporte avec lui sa lyre. Laissez
au cygne ses ailes; chaque soir, des fleuves inconnus répéteront les
plaintes mélodieuses qu'il eût mieux aimé faire entendre à l'Eurotas.
_L'avenir est à vous_: Fontanes disait-il vrai? Dois-je me féliciter
de sa prédiction? Hélas! cet avenir annoncé est déjà passé: en
aurai-je un autre?
{p.176} Cette première et affectueuse lettre du premier ami que j'aie
compté dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre a marché
vingt-trois ans à mes côtés, m'avertit douloureusement de mon
isolement progressif. Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort
tragique d'un fils, l'a jeté dans la tombe avant l'heure[135]. Presque
toutes les personnes dont j'ai parlé dans ces _Mémoires_ ont disparu;
c'est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et
moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour
inscrire mon nom au livre des absents.
[Note 135: Fontanes mourut le 17 mars 1821. Dès
qu'il s'était senti frappé, il avait fait demander
un prêtre. Celui-ci vint dans la nuit; le malade,
en l'entendant, se réveilla de son assoupissement,
et, en réponse aux questions, s'écria avec ferveur:
«_Ô mon Jésus! mon Jésus!_» Le poète du _Jour des
Morts_ et de _la Chartreuse_, l'ami de
Chateaubriand, mourut en chrétien.]
Mais s'il faut que je reste seul, si nul être qui m'aima ne demeure
après moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu'un autre j'ai
besoin de guide: je me suis enquis du chemin, j'ai étudié les lieux où
je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment.
Souvent, au bord d'une fosse dans laquelle on descendait une bière
avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes; ensuite, j'ai
ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière: à
chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait; la terre, en
comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à
la surface du cercueil.
Fontanes! vous m'avez écrit: _Que nos muses soient toujours amies_;
vous ne m'avez pas écrit en vain.
{p.177} LIVRE IX[136]
[Note 136: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril
à septembre 1822. Il a été revu en février 1845.]
Mort de ma mère. -- Retour à la religion. -- _Génie du
christianisme._ -- Lettre du chevalier de Panat. -- Mon oncle, M.
de Bedée: sa fille aînée. -- Littérature anglaise. --
Dépérissement de l'ancienne école. -- Historiens. -- Poètes. --
Publicistes. -- Shakespeare. -- Romans anciens. -- Romans
nouveaux. -- Richardson. -- Walter Scott. -- Poésie nouvelle. --
Beattie. -- Lord Byron. -- L'Angleterre de Richmond à Greenwich.
-- Course avec Peltier. -- Bleinheim. -- Stowe. -- Hampton-Court.
-- Oxford. -- Collège d'Eton. -- Moeurs privées. -- Moeurs
politiques. -- Fox. -- Pitt. -- Burke. -- George III. -- Rentrée
des émigrés en France. -- Le ministre de Prusse me donne un faux
passe-port sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel en
Suisse. -- Mort de lord Londonderry. -- Fin de ma carrière de
soldat et de voyageur. -- Je débarque à Calais.
Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem?
Nunquam ego te, vita frater amabilior,
Aspiciam posthac? at, certe, semper amabo?
«Ne te parlerai-je plus? jamais n'entendrai-je tes paroles? Jamais,
frère plus aimable que la vie, ne te verrai-je? Ah! toujours je
t'aimerai!»
Je viens de quitter un ami, je vais quitter une mère: il faut toujours
répéter les vers que Catulle adressait à son frère. Dans notre vallée
de larmes, ainsi qu'aux {p.178} enfers, il est je ne sais quelle
plainte éternelle, qui fait le fond ou la note dominante des
lamentations humaines; on l'entend sans cesse, et elle continuerait
quand toutes les douleurs créées viendraient à se taire.
Une lettre de Julie, que je reçus peu de temps après celle de
Fontanes, confirmait ma triste remarque sur mon isolement progressif:
Fontanes m'invitait _à travailler, à devenir illustre_; ma soeur
m'engageait à _renoncer à écrire_; l'un me proposait la gloire,
l'autre l'oubli. Vous avez vu dans l'histoire de madame de Farcy
qu'elle était dans ce train d'idées; elle avait pris la littérature en
haine, parce qu'elle la regardait comme une des tentations de sa vie.
«Saint-Servan, 1er juillet 1798.
«Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à
regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos
sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de
pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien
elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession
non-seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être
cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à
écrire; et si le ciel touché de nos voeux, permettait notre réunion,
tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur
la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour
nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être
inquiètes de ton sort.»
{p.179} Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma soeur! Pourquoi ai-je
continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu
quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?
Ainsi, j'avais perdu ma mère; ainsi, j'avais affligé l'heure suprême
de sa vie! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son
dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres! Je me
promenais peut-être par une fraîche matinée, au moment où les sueurs
de la mort couvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour
les essuyer!
La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand
était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au
souvenir de ma mère. L'idée d'avoir empoisonné les vieux jours de la
femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra: je jetai au feu
avec horreur des exemplaires de l'_Essai_, comme l'instrument de mon
crime; s'il m'eût été possible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait
sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée
m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle
fut l'origine du _Génie du christianisme_.
«Ma mère,» ai-je dit dans la première préface de cet ouvrage, «après
avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit
périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses
malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit
sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant,
une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle
j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu {p.180} de ma
mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même
n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son
emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui
servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien.
Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières
surnaturelles: ma conviction est sortie du coeur; j'ai pleuré et j'ai
cru.»
Je m'exagérais ma faute; l'_Essai_ n'était pas un livre impie, mais un
livre de doute et de douleur. À travers les ténèbres de cet ouvrage,
se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon
berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme
de l'_Essai_ à la certitude du _Génie du christianisme_.
* * * * *
Lorsque après la triste nouvelle de la mort de madame de
Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de
_Génie du christianisme_ que je trouvai sur-le-champ m'inspira; je me
mis à l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un
mausolée à sa mère. Mes matériaux étaient dégrossis et rassemblés de
longue main par mes précédentes études. Je connaissais les ouvrages
des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais
étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise
intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu.
Quant à l'histoire proprement dite, je m'en étais spécialement occupé
en composant l'_Essai sur les Révolutions_. Les authentiques de Camden
que je venais d'examiner m'avaient rendu familières les {p.181}
moeurs et les institutions du moyen âge. Enfin mon terrible manuscrit
des _Natchez_, de deux mille trois cent quatre-vingt-treize pages
in-folio, contenait tout ce dont le _Génie du christianisme_ avait
besoin en descriptions de la nature; je pouvais prendre largement dans
cette source, comme j'y avais déjà pris pour l'_Essai_.
J'écrivis la première partie du _Génie du christianisme_. MM.
Dulau[137], qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré,
se chargèrent de la publication. Les premières feuilles du premier
volume furent imprimées.
[Note 137: M. A. Dulau était Français. Ancien
bénédictin du collège de Sorèze, il avait émigré et
s'était fait libraire à Londres. Homme d'esprit et
de jugement, il rendit à ses compatriotes, et
surtout aux ecclésiastiques, de nombreux services.
Sa boutique était dans _Wardour-street_.]
L'ouvrage ainsi commencé à Londres en 1799 ne fut achevé à Paris qu'en
1802[138]: voyez les différentes préfaces du _Génie du christianisme_.
Une espèce de fièvre me dévora pendant tout le temps de ma
composition: on ne saura jamais ce que c'est que de porter à la fois
dans son cerveau, dans son sang, dans son âme, _Atala_ et _René_, et
de mêler à l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail
de conception des autres parties du _Génie du christianisme_. Le
souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela, et, pour
m'achever, le premier désir de gloire enflammait mon imagination
exaltée.
Ce désir me venait de la tendresse filiale; je voulais un grand bruit,
afin qu'il montât jusqu'au séjour {p.182} de ma mère, et que les
anges lui portassent ma sainte expiation.
[Note 138: Voir, à l'_Appendice_, le nº IV:
_Comment fut composé le Génie du Christianisme_.]
Comme une étude mène à une autre, je ne pouvais m'occuper de mes
scolies françaises sans tenir note de la littérature et des hommes du
pays au milieu duquel je vivais: je fus entraîné dans ces autres
recherches. Mes jours et mes nuits se passaient à lire, à écrire, à
prendre d'un savant prêtre, l'abbé Capelan, des leçons d'hébreu, à
consulter les bibliothèques et les gens instruits, à rôder dans les
campagnes avec mes opiniâtres rêveries, à recevoir et à rendre des
visites. S'il est des effets rétroactifs et symptomatiques des
événements futurs, j'aurais pu augurer le mouvement et le fracas de
l'ouvrage qui devait me faire un nom aux bouillonnements de mes
esprits et aux palpitations de ma muse.
Quelques lectures de mes premières ébauches servirent à m'éclairer.
Les lectures sont excellentes comme instruction, lorsqu'on ne prend
pas pour argent comptant les flagorneries obligées. Pourvu qu'un
auteur soit de bonne foi, il sentira vite, par l'impression
instinctive des autres, les endroits faibles de son travail, et
surtout si ce travail est trop long ou trop court, s'il garde, ne
remplit pas, ou dépasse la juste mesure.
Je retrouve une lettre du chevalier de Panat sur les lectures d'un
ouvrage, alors si inconnu. La lettre est charmante, l'esprit positif
et moqueur du sale chevalier ne paraissait pas susceptible de se
frotter ainsi de poésie. Je n'hésite pas à donner cette lettre,
document de mon histoire, bien qu'elle soit entachée d'un bout à
l'autre de mon éloge, comme si le {p.183} malin auteur se fût complu
à verser son encrier sur son épître:
«Ce lundi.
«Mon Dieu! l'intéressante lecture que j'ai due ce matin à votre
extrême complaisance! Notre religion avait compté parmi ses défenseurs
de grands génies, d'illustres Pères de l'Église: ces athlètes avaient
manié avec vigueur toutes les armes du raisonnement; l'incrédulité
était vaincue; mais ce n'était pas assez: il fallait montrer encore
tous les charmes de cette religion admirable; il fallait montrer
combien elle est appropriée au coeur humain et les magnifiques
tableaux qu'elle offre à l'imagination. Ce n'est plus un théologien
dans l'école, c'est le grand peintre et l'homme sensible qui s'ouvrent
un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous étiez appelé à le
faire. La nature vous a éminemment doué des belles qualités qu'il
exige: vous appartenez à un autre siècle...
«Ah! si les vérités de sentiment sont les premières dans l'ordre de la
nature, personne n'aura mieux prouvé que vous celles de notre
religion; vous aurez confondu à la porte du temple les impies, et vous
aurez introduit dans le sanctuaire les esprits délicats et les coeurs
sensibles. Vous me retracez ces philosophes anciens qui donnaient
leurs leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de doux
parfums. C'est une bien faible image de votre esprit si doux, si pur
et si antique.
«Je me félicite chaque jour de l'heureuse circonstance qui m'a
rapproché de vous; je ne puis plus {p.184} oublier que c'est un
bienfait de Fontanes; je l'en aime davantage, et mon coeur ne séparera
jamais deux noms que la même gloire doit unir, si la Providence nous
ouvre les portes de notre patrie.
«Ch{er} de PANAT.»
L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du
_Génie du christianisme_. Il parut surpris, et il me fit l'honneur,
peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes
fleurs sauvages de l'Amérique dans ses divers jardins français, et mit
refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire
fontaine.
L'édition inachevée du _Génie du christianisme_, commencée à Londres,
différait un peu, dans l'ordre des matières, de l'édition publiée en
France. La censure consulaire, qui devint bientôt impériale, se
montrait fort chatouilleuse à l'endroit des rois: leur personne, leur
honneur et leur vertu lui étaient chers d'avance. La police de Fouché
voyait déjà descendre du ciel, avec la fiole sacrée, le pigeon blanc,
symbole de la candeur de Bonaparte et de l'innocence révolutionnaire.
Les sincères croyants des processions républicaines de Lyon me
forcèrent de retrancher un chapitre intitulé les _Rois athées_, et
d'en disséminer çà et là les paragraphes dans le corps de l'ouvrage.
* * * * *
Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les faut
interrompre un moment pour prendre congé de mon oncle de Bedée: hélas!
c'est prendre congé de la première joie de ma vie: «_freno non
remorante {p.185} dies_, aucun frein n'arrête les jours[139].» Voyez
les vieux sépulcres dans les vieilles cryptes: eux-mêmes vaincus par
l'âge, caducs et sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont
oublié jusqu'aux noms de ceux qu'ils renferment.
[Note 139: C'est un vers d'Ovide:
_Et fugiunt, freno non remorante, dies._]
J'avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère; il me
répondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques
mots touchants de regrets; mais les trois quarts de sa double feuille
in-folio étaient consacrés à ma généalogie. Il me recommandait
surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du
_quartier des Bedée_, confié à mon frère. Ainsi, pour ce vénérable
émigré, ni l'exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni
le sacrifice de Louis XVI, ne l'avertissaient de la Révolution; rien
n'avait passé, rien n'était advenu; il en était toujours aux États de
Bretagne et à l'Assemblée de la noblesse. Cette fixité de l'idée de
l'homme est bien frappante au milieu et comme en présence de
l'altération de son corps, de la fuite de ses années, de la perte de
ses parents et de ses amis.
Au retour de l'émigration, mon oncle de Bedée s'est retiré à Dinan, où
il est mort, à six lieues de Monchoix sans l'avoir revu. Ma cousine
Caroline, l'aînée de mes trois cousines, existe encore[140]. Elle est
restée vieille fille malgré les sommations respectueuses de son
ancienne {p.186} jeunesse. Elle m'écrit des lettres sans orthographe,
où elle me tutoie, m'appelle _chevalier_, et me parle de notre bon
temps: _in illo tempore_. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs
et d'une jolie taille; elle dansait comme la Camargo, et elle croit
avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je
lui réponds sur le même ton, mettant de côté, à son exemple, mes ans,
mes honneurs et ma renommée: «Oui, _chère Caroline_, ton chevalier,
etc.» Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes
rencontrés: le ciel en soit loué! car, Dieu sait, si nous venions à
nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions!
[Note 140: Sur Mlle Caroline de Bédée, voir, au
tome I, la note 2 de la page 36. Elle survécut à
Chateaubriand et mourut à Dinan, le 28 avril 1849.
Écrivant, le 15 mars 1834, à sa soeur, la comtesse
de Marigny, Chateaubriand lui disait, en terminant
sa lettre: «Dis mille choses à _Caroline_ et à
notre famille.»]
Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre
siècle est passé! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs,
de rejetons et de racines; on naît et l'on meurt maintenant un à un.
Les vivants sont pressés de jeter le défunt à l'Éternité et de se
débarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le
cercueil à l'église, en grommelant d'être désheurés et dérangés de
leurs habitudes; les autres poussent le dévouement jusqu'à suivre le
convoi au cimetière; la fosse comblée, tout souvenir est effacé. Vous
ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, où le fils
mourait dans la même maison, dans le même fauteuil, près du même foyer
où étaient morts son père et son aïeul, entouré, comme ils l'avaient
été, d'enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la
dernière bénédiction paternelle!
Adieu, mon oncle chéri! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez
ainsi que l'autre partie de ma famille! {p.187} Adieu, ma cousine de
jadis, qui m'aimez toujours comme vous m'aimiez lorsque nous écoutions
ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur
l'_Épervier_, ou lorsque vous assistiez au relèvement du voeu de ma
nourrice, à l'abbaye de Nazareth! Si vous me survivez, agréez la part
de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas
au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous: mes yeux,
je vous assure, sont pleins de larmes.
* * * * *
Mes études corrélatives au _Génie du christianisme_ m'avaient de
proche en proche (je vous l'ai dit) conduit à un examen plus
approfondi de la littérature anglaise. Lorsqu'en 1793 je me réfugiai
en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que
j'avais puisés dans les critiques. En ce qui touche les historiens,
Hume[141] était réputé écrivain tory et rétrograde: on l'accusait,
ainsi que Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes;
on lui préférait son continuateur Smollett[142]. Philosophe pendant sa
vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon[143] demeurait, en cette
qualité, atteint et convaincu {p.188} d'être un pauvre homme. On
parlait encore de Robertson[144], parce qu'il était sec.
[Note 141: David _Hume_ (1711-1776). Il a composé
l'_Histoire de l'Angleterre au moyen âge;
l'Histoire de la maison de Tudor; l'Histoire de
l'Angleterre sous les Stuarts_.]
[Note 142: Tobias-George _Smollett_ (1721-1771),
poète, romancier, historien. Son _Histoire complète
d'Angleterre, depuis la descente de Jules-César
jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle_ (1748),
continuée ensuite jusqu'en 1760, a été traduite en
français par Targe (1759-1768, 24 vol. in-12). La
partie qui va de la Révolution de 1688 à la mort de
George II (1760) s'imprime ordinairement à la suite
de Hume, à titre de complément.]
[Note 143: Édouard _Gibbon_ (1737-1794). Son
_Histoire de la décadence et de la chute de
l'Empire romain_, publiée de 1776 à 1788, a été
plusieurs fois traduite en français.]
[Note 144: Le Dr William _Robertson_ (1721-1793).
On lui doit une _Histoire d'Écosse pendant les
règnes de la reine Marie et du roi Jacques VI
jusqu'à son avènement au trône d'Angleterre_; une
_Histoire d'Amérique_ et une _Histoire de
Charles-Quint, avec une Esquisse de l'état
politique et social de l'Europe, au temps de son
avènement_.]
Pour ce qui regarde les poètes, les _elegant Extracts_ servaient
d'exil à quelques pièces de Dryden; on ne pardonnait point aux rimes
de Pope, bien qu'on visitât sa maison à Twickenham et que l'on coupât
des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa
renommée.
Blair[145] passait pour un critique ennuyeux à la française: on le
mettait bien au-dessous de Johnson[146]. Quant au vieux
_Spectator_[147], il était au grenier.
[Note 145: Hugues _Blair_ (1718-1801). Il avait
publié, en 1783, un cours de rhétorique et de
belles-lettres.]
[Note 146: Samuel Johnson (1709-1784). Son
_Dictionnaire anglais_ (1755) est resté classique.]
[Note 147: Le _Spectator_, fondé en 1711, par
Steele et Addison, a paru pendant deux ans, de
janvier 1711 à décembre 1712. Cette feuille était
censée rédigée par les membres d'un club, dont le
Spectateur n'était que le secrétaire. Parmi les
personnages ainsi inventés se trouvait un sir Roger
de Caverley, type du bon vieux gentilhomme
campagnard, qu'Addison adopta et qui devint, sous
sa plume, un personnage exquis.]
Les ouvrages politiques anglais ont peu d'intérêt pour nous. Les
traités économiques sont moins circonscrits; les calculs sur la
richesse des nations, sur l'emploi des capitaux, sur la balance du
commerce, s'appliquent en partie aux sociétés européennes.
Burke[148] sortait de l'individualité nationale politique: {p.189} en
se déclarant contre la Révolution française; il entraîna son pays dans
cette longue voie d'hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo.
[Note 148: Edmond _Burke_ (1730-1797). Quoique le
principal orateur du parti whig, il se prononça
avec ardeur contre la Révolution française, dont il
fut, avec Joseph de Maistre, le plus éloquent
adversaire. Ses _Réflexions sur la Révolution de
France_, publiées en 1790, furent un événement
européen.]
Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait partout
Milton et Shakespeare. Montmorency, Biron, Sully, tour à tour
ambassadeurs de France auprès d'Élisabeth et de Jacques Ier,
entendirent-ils jamais parler d'un baladin, acteur dans ses propres
farces et dans celles des autres? Prononcèrent-ils jamais le nom, si
barbare en français, de Shakespeare? Soupçonnèrent-ils qu'il y eût là
une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs,
viendraient s'abîmer? Eh bien! le comédien chargé du rôle du spectre,
dans _Hamlet_, était le grand fantôme, l'ombre du moyen âge qui se
levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment où le moyen
âge achevait de descendre parmi les morts: siècles énormes que Dante
ouvrit et que ferma Shakespeare.
Dans le _Précis historique_ de Whitelocke[149], contemporain du
chantre du _Paradis perdu_, on lit: «Un certain aveugle, nommé Milton,
secrétaire du Parlement pour les dépêches latines.» Molière,
l'_histrion_, jouait son _Pourceaugnac_, de même que Shakspeare, le
_bateleur_, grimaçait son _Falstaff_.
[Note 149: Balstrode _Whitelocke_ (1605-1676). Il
joua un rôle important dans le parti parlementaire,
pendant la Révolution d'Angleterre, et a laissé des
Mémoires (_Memorials of the english affairs_), qui
constituent de bons matériaux pour l'histoire de
son temps.]
Ces voyageurs voilés, qui viennent de fois à autre {p.190} s'asseoir
à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires; nous ignorons
leur nature jusqu'au jour de leur disparition. En quittant la terre,
ils se transfigurent, et nous disent comme l'envoyé du ciel à Tobie:
«Je suis l'un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Mais
si elles sont méconnues des hommes à leur passage, ces divinités ne se
méconnaissent point entre elles. «Qu'a besoin mon Shakespeare, dit
Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d'un
siècle?» Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s'écrie:
Pur fuss' io tal. . .
Per l' aspro esilio suo con sua virtute
Darei del mondo più felice stato.
«Que n'ai-je été tel que lui! Pour son dur exil avec sa vertu, je
donnerais toutes les félicités de la terre!»
Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de
_renommée_. Est-il rien de plus admirable que cette société
d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se
saluant et s'entretenant ensemble dans une langue d'eux seuls
comprise?
Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les
Prières, filles de Jupiter? S'il l'était en effet, le _Boy_ de
Stratford, loin d'être honteux de son infirmité, ainsi que
Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l'une de ses maîtresses:
..... lame by fortune's dearest spite.
{p.191} «Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune.»
Shakespeare aurait eu beaucoup d'amours, si l'on en comptait un par
sonnet. Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans
cesser d'être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s'adresse en
vers charmants était-elle fière et heureuse d'être l'objet des sonnets
de Shakspeare? On peut en douter: la gloire est pour un vieil homme ce
que sont les diamants pour une vieille femme; ils la parent et ne
peuvent l'embellir.
«Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai mort, dit le
tragique anglais à sa maîtresse. Si vous lisez ces mots, ne vous
rappelez pas la main qui les a tracés; je vous aime tant que je veux
être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez
être malheureuse. Oh! si vous jetez un regard sur ces lignes, quand
peut-être je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même
mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie[150].»
[Note 150: C'est la traduction abrégée du sonnet
LXXI de Shakespeare. Chateaubriand n'a traduit ni
les trois premiers, ni les deux derniers vers.]
Shakespeare aimait, mais il ne croyait pas plus à l'amour qu'il ne
croyait à autre chose: une femme pour lui était un oiseau, une brise,
une fleur, chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance
de sa renommée, par son état, qui le jetait à l'écart de la société,
en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semblait avoir
pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir
rapide et doux.
{p.192} Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines
chassés de leur cloître, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes,
ses destructions de monastères, ses _fous_, ses épouses, ses
maîtresses, ses bourreaux. Lorsque le poète quitta la vie, Charles Ier
comptait seize ans.
Ainsi, d'une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies
que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tudors, de l'autre, la
tête brune du second des Stuarts, que la hache des parlementaires
devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique
s'enfonça dans la tombe; il remplit l'intervalle des jours où il vécut
de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses
femmes infortunées, afin de joindre, par des fictions analogues, les
réalités du passé aux réalités de l'avenir.
Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux
besoins et à l'aliment de la pensée; ces génies-mères semblent avoir
enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité:
Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses
fils. Dante a engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu'au
Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises; Montaigne, La Fontaine,
Molière, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute
Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue
à Byron, son dialogue à Walter Scott.
On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre eux; on
compte leurs défauts; on les accuse d'ennui, de longueur, de
bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs
{p.193} dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout
tient de leurs couleurs; partout s'impriment leurs traces; ils
inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général
des peuples; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages
fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et
lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de
lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent
des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts: leurs
oeuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain.
De tels génies occupent le premier rang; leur immensité, leur variété,
leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord
pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences,
comme il y a quatre ou cinq races d'hommes sorties d'une seule souche,
dont les autres ne sont que des rameaux. Donnons-nous de garde
d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres
puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous
rencontrons, nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les
montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonier de l'abîme.
Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après
l'épuisement des cataractes du ciel: pieux enfants, bénis de notre
père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.
Shakespeare, de son vivant, n'a jamais pensé à vivre après sa vie: que
lui importe aujourd'hui mon cantique d'admiration? En admettant toutes
les suppositions, en raisonnant d'après les vérités ou les erreurs
dont l'esprit humain est pénétré ou imbu, {p.194} que fait à
Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter jusqu'à lui?
Chrétien? au milieu des félicités éternelles, s'occupe-t-il du néant
du monde? Déiste? dégagé des ombres de la matière, perdu dans les
splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il
a passé? Athée? il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil
qu'on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au delà du
tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été
utile à la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné
de jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse, libératrice,
laissée par nous sur la terre.
* * * * *
Les romans, à la fin du siècle dernier, avaient été compris dans la
proscription générale. Richardson[151] dormait oublié; ses
compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société
inférieure au sein de laquelle il avait vécu. Fielding[152] se
soutenait; Sterne[153], entrepreneur d'originalité, était passé. On
lisait encore _le Vicaire de Wakefield_[154].
[Note 151: Samuel _Richardson_ (1689-1761). Il n'a
publié que trois romans, mais qui eurent tous les
trois une vogue prodigieuse, _Paméla ou la Vertu
récompensée_ (1740), _Clarisse Harlowe_ (1748),
l'_Histoire de sir Charles Grandison_ (1753). Leur
succès fut peut-être encore plus grand en France
qu'en Angleterre.]
[Note 152: Henry _Fielding_ (1707-1754), auteur de
_Joseph Andrews_, de _Jonathan Wild_, d'_Amélia_ et
de _Tom Jones_. Ce dernier roman est un
chef-d'oeuvre, qui a été rarement égalé. Lord Byron
n'a pas craint d'appeler Fielding «l'Homère en
prose de la nature humaine».]
[Note 153: Laurence _Sterne_ (1713-1768) auteur de
_Tristram Shandy_ et du _Voyage sentimental_.]
[Note 154: _Le Vicaire de Wakefield_, d'Olivier
Goldsmith, avait paru en 1766.]
{p.195} Si Richardson n'a pas de style (ce dont nous ne sommes pas
juges, nous autres étrangers), il ne vivra pas, parce que l'on ne vit
que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité: l'ouvrage
le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli
de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style,
et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas; c'est le don du ciel,
c'est le talent. Mais si Richardson n'a été abandonné que pour
certaines locutions bourgeoises, insupportables à une société
élégante, il pourra renaître; la révolution qui s'opère, en abaissant
l'aristocratie et en élevant les classes moyennes, rendra moins
sensibles ou fera disparaître les traces des habitudes de ménage et
d'un langage inférieur.
De _Clarisse_ et de _Tom Jones_ sont sorties les deux principales
branches de la famille des romans modernes anglais, les romans à
tableaux de famille et drames domestiques, les romans à aventures et à
peinture de la société générale. Après Richardson, les moeurs de
l'_ouest_ de la ville firent une irruption dans le domaine des
fictions: les romans se remplirent de châteaux, de lords et de ladies,
de scènes aux eaux, d'aventures aux courses de chevaux, au bal, à
l'Opéra, au Ranelagh, avec un _chit-chat_, un caquetage qui ne
finissait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie; les
amants traversèrent les Alpes avec des périls effroyables et des
douleurs d'âme à attendrir les lions: _le lion répandit des pleurs!_
un jargon de bonne compagnie fut adopté.
Dans ces milliers de romans qui ont inondé l'Angleterre depuis un
demi-siècle, deux ont gardé leur {p.196} place: _Caleb Williams_ et
_le Moine_[155]. Je ne vis point Godwin pendant ma retraite à Londres;
mais je rencontrai deux fois Lewis. C'était un jeune membre des
Communes, fort agréable, et qui avait l'air et les manières d'un
Français. Les ouvrages d'Anne Radcliffe[156] font une espèce à part.
Ceux de mistress Barbauld[157], de miss Edgeworth[158], de miss
Burney[159], etc., ont, dit-on, des chances de vivre. «Il y devroit,
dit Montaigne, avoir coertion des lois contre les _escrivains_ ineptes
et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On
banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres.
L'escrivaillerie semble être quelque symptosme d'un siècle desbordé.»
[Note 155: _Caleb William_, par William Godwin, fut
publié en 1794; _le Moine_, par Matthew-Gregory
Lewis, parut en 1795.]
[Note 156: Anne _Ward_, dame _Radcliffe_
(1764-1823). Le plus célèbre de ses romans, _les
Mystères d'Udolphe_, est de 1794.]
[Note 157: Anna-Loetitia _Aikin_, Miss Barbauld
(1743-1825). On lui doit une édition des
_Romanciers anglais_, en 50 volumes.]
[Note 158: Miss Maria _Edgeworth_ (1766-1849). Ses
_Contes populaires_, ses _Contes de la vie
fashionable_, et ses nombreux romans témoignent
d'une rare puissance d'invention et d'une véritable
originalité.]
[Note 159: Miss Francis _Burney_, madame d'_Arblay_
(1752-1840). Son premier roman, _Évelina ou
l'entrée d'une jeune dame dans le monde_, publié en
1778, sous le voile de l'anonyme, eut une vogue
considérable. Les deux qui suivirent, _Cecilia_
(1782) et _Camilla_ (1796) n'obtinrent pas moins de
succès. Elle avait épousé, en 1793, un émigré
français, M. d'Arblay, colonel d'artillerie.]
Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers
voyageurs en diligence ou en calèche, de romanciers de lacs et de
montagnes, de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de
salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de {p.197}
Walter Scott, de même que la poésie s'est précipitée sur les pas de
lord Byron.
L'illustre peintre de l'Écosse débuta dans la carrière des lettres,
lors de mon exil à Londres, par la traduction du _Berlichingen_ de
Goethe[160]. Il continua à se faire connaître par la poésie, et la
pente de son génie le conduisit enfin au roman. Il me semble avoir
créé un genre faux; il a perverti le roman et l'histoire: le romancier
s'est mis à faire des romans historiques, et l'historien des histoires
romanesques. Si, dans Walter Scott, je suis obligé de passer
quelquefois des conversations interminables, c'est ma faute, sans
doute; mais un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c'est
de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde[161]. Il faut de
plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l'ordre
que pour plaire en passant toute mesure; il est moins facile de régler
le coeur que de le troubler.
[Note 160: La traduction du _Goetz de
Berlichingen_, de Goethe, parut en 1799.]
[Note 161: Lamartine a dit de même, dans sa
_Réponse aux Adieux de Walter Scott_:
La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard,
Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard,
Sans que de tes tableaux la suave décence
Fasse rougir un front couronné d'innocence.]
Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé. Walter Scott
refoula les Anglais jusqu'au moyen âge: tout ce qu'on écrivit,
fabriqua, bâtit, fut gothique: livres, meubles, maisons, églises,
châteaux. Mais les lairds de la Grande-Charte sont aujourd'hui des
_fashionables_ de Bond-Street, race frivole qui {p.198} campe dans
les manoirs antiques, en attendant l'arrivée des générations nouvelles
qui s'apprêtent à les en chasser.
* * * * *
En même temps que le roman passait à l'état _romantique_, la poésie
subissait une transformation semblable. Cowper[162] abandonna l'école
française pour faire revivre l'école nationale; Burns[163], en Écosse,
commença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des
ballades. Plusieurs de ces poètes de 1792 à 1800 appartenaient à ce
qu'on appelait _Lake school_ (nom qui est resté), parce que les
romanciers demeuraient aux bords des lacs du Cumberland et du
Westmoreland, et qu'ils les chantaient quelquefois.
[Note 162: William _Cowper_ (1731-1800). Cowper est
par excellence le poète de la vie domestique.]
[Note 163: Robert _Burns_ (1759-1796). Le
poète-laboureur, _the Ploughman of Ayrshire_, comme
on l'appelait en Écosse, fut un admirable poète,
que n'a point, tant s'en faut, égalé Bérenger, à
qui on l'a, bien à tort, trop souvent comparé.]
Thomas Moore[164], Campbell[165], Rogers[166], Crabbe[167], {p.199}
Wordsworth[168], Southey[169], Hunt[170], Knowles[171], lord
Holland[172], Canning[173], Croker[174], vivent encore pour {p.200}
l'honneur des lettres anglaises; mais il faut être né Anglais pour
apprécier tout le mérite d'un genre intime de composition qui se fait
particulièrement sentir aux hommes du sol.
[Note 164: Thomas _Moore_ (1779-1852). Outre de
nombreux et très remarquables ouvrages en prose,
tels que _Lalla-Rookh_, roman oriental, où se
trouvent quatre épisodes en vers, il a composé
d'admirables poésies, les _Mélodies irlandaises_ et
les _Amours des anges_. Dépositaire des _Mémoires_
de lord Byron, il eut l'impardonnable faiblesse de
les détruire.]
[Note 165: Thomas _Campbell_ (1777-1844). Le
premier et le meilleur de ses ouvrages, les
_Plaisirs de l'espérance_, parut en 1799.]
[Note 166: Samuel _Rogers_ (1762-1855), le
banquier-poète, auteur des _Plaisirs de la
mémoire_, de la _Vie humaine_, de l'_Italie_ et de
_Christophe Colomb_, fragment d'épopée. Le plus
riche des poètes de son temps, il se donna le luxe
de publier une édition de ses _Poèmes_, en deux
volumes ornés de vignettes gravées par les premiers
peintres anglais modernes. Cette édition lui coûta
la bagatelle de quinze mille livres (375,000
francs).]
[Note 167: George _Crabbe_ (1754-1832). Dans le
_Village_ (1783) et le _Registre de paroisse_
(1807), il a peint avec un merveilleux talent et
une simplicité pleine de poésie les scènes de la
vie commune.]
[Note 168: William _Wordsworth_ (1770-1850), auteur
des _Ballades lyriques_ (1798), d'un recueil de
_Poèmes_ (1807), qui contient quelques-unes de ses
meilleurs pièces, des _Excursions_ (1814), poème en
neuf chants sur la nature morale de l'homme. Il fut
sans rival dans le sonnet.]
[Note 169: Robert _Southey_ (1774-1843), poète,
historien et critique, un des écrivains les plus
féconds du XIXe siècle. Il a composé quatre ou cinq
grandes épopées, dont la plus célèbre, _Rodrigue,
le dernier des Goths_, parut en 1814. Il fut, avec
son beau-frère Coleridge (que Chateaubriand a omis
de citer), et avec Wordsworth, un des trois poètes
de l'école des lacs ou _lakiste_.]
[Note 170: James-Henri-Leigh _Hunt_ (1784-1859).
Prosateur éminent, il se fit aussi une brillante
réputation comme poète par l'alliance de la
richesse de l'imagination et du style avec la grâce
et la mélancolie du sentiment. Ses principales
oeuvres poétiques sont: la _Fête des poètes_
(1815); _Rimini_ (1816); _Plume et épée_ (1818);
_Contes en vers_ (1833); le _Palefroi_ (1842).]
[Note 171: James-Sheridan _Knowles_ (1784-1862),
poète dramatique. L'imitation de Shakespeare est
visible dans toutes ses oeuvres. Les principales
sont des tragédies: _Caïus Gracchus, Virginius,
Alfred le Grand, Guillaume Tell, Jean de Procida_,
la _Rose d'Aragon_, etc. On cite parmi ses
comédies: le _Mendiant de Bethnal-Green_, le
_Bossu_, la _Malice d'une femme_, la _Chasse
d'amour_, la _Vieille fille_, le _Secrétaire_.]
[Note 172: Henri-Richard _Vassall-Fox_, troisième
lord _Holland_ (1773-1840). Il était le neveu du
célèbre Charles Fox. Homme politique et l'un des
membres influents du parti whig, il cultivait les
lettres et avait fait paraître en 1806 un ouvrage
sur la _Vie et les écrits de Lope de Vega_. Après
sa mort, on a publié de lui: _Souvenirs de
l'étranger_ et _Mémoires du parti whig à mon
époque_.]
[Note 173: George _Canning_ (1770-1827), un des
plus grands orateurs de l'Angleterre. Il avait un
remarquable talent de versification, qu'il employa
surtout à ridiculiser ses adversaires politiques.
Sa parodie des _Brigands_ de Schiller et son poème
sur la _Nouvelle morale_ sont deux satires
mordantes dirigées contre les principes et les
hommes de la Révolution française. Dans un autre
ton, il a écrit une admirable pièce sur la mort de
son fils aîné.]
[Note 174: John Wilson _Croker_ (1780-1857). Homme
politique comme Canning et lord Holland, membre du
parlement et, au besoin, membre d'un cabinet tory,
il se livra néanmoins avec ardeur à ses goûts
littéraires, multipliant les livres d'histoire et
les écrits de circonstance, critique infatigable et
poète à ses heures pour chanter les victoires
anglaises, _Trafalgar_ ou _Talavera_. En 1809, pour
répondre à la _Revue d'Edimbourg_, il avait,
d'accord avec Walter Scott, Gifford, George Ellis,
Frère et Southey, fondé la _Quaterly Review_,
organe du parti tory. Il en fut, pendant de longues
années, le principal rédacteur.]
Nul, dans une littérature vivante, n'est juge compétent que des
ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à
fond un idiome étranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que
les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos
langes; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les
Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques:
ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent ce que nous adorons;
ils n'entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni même complètement
Molière. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à
Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à
Goettingue, à Cologne, de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce
qu'on n'y lit pas.
Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la diction, un
étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est
intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l'esprit
qui n'est pas, pour ainsi dire, _compatriote_ de ce talent. Nous
admirons sur parole les Grecs et les Romains; {p.201} notre
admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne
sont pas là pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous
se fait une idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de
Cicéron, de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles
étaient saisies par une oreille grecque et latine? On soutient que les
beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays: oui, les
beautés de sentiment et de pensée; non les beautés de style. Le style
n'est pas, comme la pensée, cosmopolite: il a une terre natale, un
ciel, un soleil à lui.
Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon émigration à Londres, avant
1800 et en 1800[175]; ils finissaient le siècle; je le commençais.
Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l'exil[176].
[Note 175: La mort de Burns est du 21 juillet 1796
et celle de Cowper du 25 avril 1800; William Mason,
auteur du _Jardin anglais_, poème descriptif en
quatre livres, mourut en 1797.]
[Note 176: Darwin mourut le 18 août 1802, et
Beattie en 1803.--Erasmus _Darwin_ (1731-1802),
médecin et poète, auteur du _Jardin botanique, des
Amours des plantes_ et du _Temple de la nature_.
Son petit-fils, Charles-Robert Darwin, a conquis, à
son tour, une grande célébrité par son livre sur
l'_Origine des espèces par voie de sélection
naturelle_ (1859).--James _Beattie_ (1735-1803) a
publié, outre son poème du _Ménestrel_, plusieurs
ouvrages de philosophie morale. Chateaubriand, dans
son _Essai sur la littérature anglaise_, lui a
consacré tout un chapitre.]
Beattie avait annoncé l'ère nouvelle de la lyre. Le _Minstrel_, ou le
_Progrès du génie_, est la peinture des premiers effets de la muse sur
un jeune barde, lequel ignore encore le souffle dont il est tourmenté.
Tantôt le poète futur va s'asseoir au bord de la mer pendant une
tempête; tantôt il quitte les jeux du village pour {p.202} écouter à
l'écart, dans le lointain, le son des musettes.
Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées
mélancoliques, dont cent autres poètes se sont crus les _discoverers_.
Beattie se proposait de continuer son poème; en effet, il en a écrit
le second chant: Edwin entend un soir une voix grave s'élevant du fond
d'une vallée; c'est celle d'un solitaire qui, après avoir connu les
illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y
recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite
instruit le jeune _minstrel_ et lui révèle le secret de son génie.
L'idée était heureuse; l'exécution n'a pas répondu au bonheur de
l'idée. Beattie était destiné à verser des larmes; la mort de son fils
brisa son coeur paternel: comme Ossian après la perte de son Oscar, il
suspendit sa harpe aux branches d'un chêne. Peut-être le fils de
Beattie était-il ce jeune _minstrel_ qu'un père avait chanté et dont
il ne voyait plus les pas sur la montagne.
* * * * *
On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations frappantes du
_Minstrel_: à l'époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait
l'école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était
enfant, j'étais jeune et aussi inconnu que lui; il avait été élevé sur
les bruyères de l'Écosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes
de la Bretagne, au bord de la mer; il aima d'abord la Bible et Ossian,
comme je les aimai[177]; il chanta dans Newstead-Abbey {p.203} les
souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le château de
Combourg:
«Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noire bruyère, et
gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neige, pour m'ébahir
au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête
qui s'amoncelaient à mes pieds[178]...»
[Note 177: On lit dans la préface des _Mélanges_ de
Chateaubriand (_OEuvres complètes_, t. XXII), au
sujet d'Ossian «Lorsqu'en 1793 la révolution me
jeta en Angleterre, j'étais grand partisan du Barde
écossais: j'aurais, la lance au poing, soutenu son
existence envers et contre tous, comme celle du
vieil Homère. Je lus avec avidité une foule de
poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière
par divers auteurs, étaient indubitablement, à mes
yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les
manuscrits runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de
mon admiration et de mon zèle, tout malade et tout
occupé que j'étais, je traduisis quelques
productions _ossianiques_ de John Smith. Smith
n'est pas l'inventeur du genre; il n'a pas la
noblesse et la verve épique de Macpherson; mais
peut-être son talent a-t-il quelque chose de plus
élégant et de plus tendre... J'avais traduit Smith
presque en entier: Je ne donne que les trois poèmes
de _Dargo_, de _Duthona_ et de _Gaul_...»]
[Note 178: C'est le début de l'une des pièces du
recueil publié par lord Byron en 1807 sous ce
titre: _Heures de paresse_. Le poète n'avait encore
que dix-neuf ans.]
Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque j'étais si
malheureux, vingt fois j'ai traversé le village de Harrow, sans savoir
quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied
de l'orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers, au
moment où je revenais de la Palestine:
Spot of my youth! whose hoary branches sigh,
Swept by the breeze that fans thy cloudless sky, etc.
«Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues, effleurées
par la brise qui rafraîchit ton {p.204} ciel sans nuage! Lieu où je
vague aujourd'hui seul, moi qui souvent ai foulé, avec ceux que
j'aimais, ton gazon mol et vert; quand la destinée glacera ce sein
qu'une fièvre dévore, quand elle aura calmé les soucis et les
passions;... ici où il palpita, ici mon coeur pourra reposer.
Puissé-je m'endormir où s'éveillèrent mes espérances,... mêlé à la
terre où coururent mes pas,... pleuré de ceux qui furent en société
avec mes jeunes années, oublié du reste du monde![179]»
[Note 179: _Vers écrits sous un ormeau dans le
cimetière d'Harrow_ et datés du 2 septembre 1807.
C'est par cette pièce que se terminent les _Heures
de paresse_.]
Et moi je dirai: Salut, antique ormeau, au pied duquel Byron enfant
s'abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais _René_ sous
ton ombre, sous cette même ombre où plus tard le poète vint à son tour
rêver _Childe-Harold!_ Byron demandait au cimetière, témoin des
premiers jeux de sa vie, une tombe ignorée: inutile prière que
n'exaucera point la gloire. Cependant Byron n'est plus ce qu'il a été;
je l'avais trouvé de toutes parts vivant à Venise: au bout de quelques
années, dans cette même ville où je trouvais son nom partout, je l'ai
retrouvé effacé et inconnu partout. Les échos du Lido ne le répètent
plus, et si vous le demandez à des Vénitiens, ils ne savent plus de
qui vous parlez. Lord Byron est entièrement mort pour eux; ils
n'entendent plus les hennissements de son cheval: il en est de même à
Londres, où sa mémoire périt. Voilà ce que nous devenons.
Si j'ai passé à Harrow sans savoir que lord Byron {p.205} enfant y
respirait, des Anglais ont passé à Combourg sans se douter qu'un petit
vagabond, élevé dans ces bois, laisserait quelque trace. Le voyageur
Arthur Young, traversant Combourg, écrivait:
«Jusqu'à Combourg (de Pontorson) le pays a un aspect sauvage;
l'agriculture n'y est pas plus avancée que chez les Hurons, ce qui
paraît incroyable dans un pays enclos; le peuple y est presque aussi
sauvage que le pays, et la ville de Combourg, une des places les plus
sales et les plus rudes que l'on puisse voir: des maisons de terre
sans vitres, et un pavé si rompu qu'il arrête les passagers, mais
aucune aisance.--Cependant il s'y trouve un château, et il est même
habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette
habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant
d'ordures et de pauvreté? Au-dessous de cet amas hideux de misère est
un beau lac environné d'enclos bien boisés[180].»
[Note 180: _Voyage en France, en Espagne et en
Italie pendant les années 1787-1789_, par Arthur
Young.]
Ce M. de Chateaubriand était mon père; la retraite qui paraissait si
hideuse à l'agronome de mauvaise humeur n'en était pas moins une belle
et noble demeure, quoique sombre et grave. Quant à moi, faible plant
de lierre commençant à grimper au pied de ces tours sauvages, M. Young
eût-il pu m'apercevoir, lui qui n'était occupé que de la revue de nos
moissons?
Qu'il me soit permis d'ajouter à ces pages, écrites en Angleterre en
1822, ces autres pages écrites en 1824 et 1840: elles achèveront le
morceau de lord {p.206} Byron; ce morceau se trouvera surtout
complété quand on aura lu ce que je redirai du grand poète en passant
à Venise.
Il y aura peut-être quelque intérêt à remarquer dans l'avenir la
rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise,
ayant un même fonds d'idées, des destinées, sinon des moeurs, à peu
près pareilles: l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France, tous
deux voyageurs dans l'Orient, assez souvent l'un près de l'autre, et
ne se voyant jamais: seulement la vie du poète anglais a été mêlée à
de moins grands événements que la mienne.
Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce: dans
_Childe-Harold_, il semble embellir de ses propres couleurs les
descriptions de l'_Itinéraire_. Au commencement de mon pèlerinage, je
reproduis l'adieu du sire de Joinville à son château; Byron dit un
égal adieu à sa demeure gothique.
Dans _les Martyrs_, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome:
«Notre navigation fut longue, dit-il,... nous vîmes tous ces
promontoires marqués par des temples ou des tombeaux... Mes jeunes
compagnons n'avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter,
et ils ne comprirent rien aux débris qu'ils avaient sous les yeux;
moi, je m'étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des
villes désolées, et Babylone m'enseignait Corinthe[181].»
[Note 181: _Les Martyrs_, livre IV.]
Le poète anglais est comme le prosateur français, derrière la lettre
de Sulpicius à Cicéron[182];--une {p.207} rencontre si parfaite m'est
singulièrement glorieuse, puisque j'ai devancé le chantre immortel au
rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons
commémoré les mêmes ruines.
[Note 182: _Lettres_ de Cicéron, lib. IV, épist. V,
_ad Familiares_.]
J'ai encore l'honneur d'être en rapport avec lord Byron, dans la
description de Rome: _les Martyrs_ et ma _Lettre sur la campagne
romaine_ ont l'inappréciable avantage, pour moi, d'avoir deviné les
aspirations d'un beau génie.
Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs de lord Byron
se sont bien gardés de faire remarquer que quelques pages de mes
ouvrages avaient pu rester un moment dans les souvenirs du peintre de
_Childe-Harold_; ils auraient cru ravir quelque chose à son génie.
Maintenant que l'enthousiasme s'est un peu calmé, on me refuse moins
cet honneur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume de ses
_Chansons_, a dit: «Dans un des couplets qui précèdent celui-ci, je
parle des _lyres_ que la France doit à M. de Chateaubriand. Je ne
crains pas que ce vers soit démenti par la nouvelle école poétique,
qui, née sous les ailes de l'aigle, s'est, avec raison, glorifiée
souvent d'une telle origine. L'influence de l'auteur du _Génie du
christianisme_ s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y
aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de
_Childe-Harold_ est de la famille de René.»
Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain[183] a
renouvelé la remarque de M. de Béranger: {p.208} Quelques pages
incomparables de _René_, dit-il, avaient, il est vrai, épuisé ce
caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait
de génie.»
[Note 183: Il s'agit ici, non précisément d'un
article, mais d'une _Notice sur lord Byron_,
publiée dans la _Biographie universelle_ de
Michaud, et reproduite dans les _Études de
littérature ancienne et étrangère_, par M.
Villemain.]
Ce que je viens de dire sur les affinités d'imagination et de destinée
entre le chroniqueur de _René_ et le chantre de _Childe-Harold_ n'ôte
pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de
la _Dee_, portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans
luth? Lord Byron vivra, soit qu'enfant de son siècle comme moi, il en
ait exprimé, comme moi et comme Goethe avant nous, la passion et le
malheur; soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient
montré la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplorées.
D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent très bien avoir
des conceptions pareilles sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir
marché servilement dans les mêmes voies. Il est permis de profiter des
idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en
enrichir la sienne: cela s'est vu dans tous les siècles et dans tous
les temps. Je reconnais tout d'abord que, dans ma première jeunesse,
_Ossian_, _Werther_, _les Rêveries du promeneur solitaire_, _les
Études de la nature_, ont pu s'apparenter à mes idées; mais je n'ai
rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où
je me délectais.
S'il était vrai que _René_ entrât pour quelque chose dans le fond du
personnage unique mis en scène {p.209} sous des noms divers dans
_Childe-Harold_, _Conrad_, _Lara_, _Manfred_, le _Giaour_; si, par
hasard, lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la
faiblesse de ne jamais me nommer? J'étais donc un de ces pères qu'on
renie quand on est arrivé au pouvoir? Lord Byron peut-il m'avoir
complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français
ses contemporains? N'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les
journaux anglais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans
auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le
_New-Times_ a fait un parallèle de l'auteur du _Génie du
christianisme_ et de l'auteur de _Childe-Harold_?
Point d'intelligence, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses
susceptibilités, ses défiances: on veut garder le sceptre, on craint
de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi, un autre talent
supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la _Littérature_[184].
Grâce à Dieu, m'estimant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à
l'empire; comme je ne crois qu'à la vérité religieuse dont la liberté
est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose
ici-bas. Mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai
admiré; c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de
Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l'admiration? c'est de
l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au {p.210} culte;
on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les
bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui
nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte
ou d'envie.
[Note 184: _De la littérature considérée dans ses
rapports avec l'état moral et politique des
nations_, par Mme de Staël. Le livre de Mme de
Staël ayant paru en 1800, avant _Atala_ et le
_Génie du christianisme_, celle-ci était assurément
excusable de n'avoir point nommé Chateaubriand, et
elle eût pu lui répondre: