TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

«L'exécuteur des jugements criminels ne fera faute de se rendre à la

maison de justice de la Conciergerie, pour y mettre à exécution le

jugement qui condamne Mousset, d'Esprémenil, Chapelier, Thouret, Hell,

Lamoignon Malsherbes, la femme Lepelletier Rosambo, Chateau Brian et

sa femme (le nom propre effacé, illisible), la veuve Duchatelet, la

femme de Grammont, ci-devant duc, la femme Rochechuart (Rochechouart),

et Parmentier;--14, à la peine de mort. L'exécution aura lieu

aujourd'hui, à cinq heures précises, sur la place de la Révolution de

cette ville.

«L'accusateur public,

«H.-Q. FOUQUIER.»

Fait au Tribunal, le 3 floréal, l'an II de la République française.

Deux voitures.

{p.132} Le 9 thermidor sauva les jours de ma mère; mais elle fut

oubliée à la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la trouva:

«Que fais-tu là, citoyenne? lui dit-il; qui es-tu? pourquoi restes-tu

ici?» Ma mère répondit qu'ayant perdu son fils, elle ne s'informait

point de ce qui se passait, et qu'il lui était indifférent de mourir

dans la prison ou ailleurs. «Mais tu as peut-être d'autres enfants?»

répliqua le commissaire. Ma mère nomma ma femme et mes soeurs détenues

à Rennes. L'ordre fut expédié de mettre celles-ci en liberté, et l'on

contraignit ma mère de sortir.

Dans les histoires de la Révolution, on a oublié de placer le tableau

de la France extérieure auprès du tableau de la France intérieure, de

peindre cette grande colonie d'exilés, variant son industrie et ses

peines de la diversité des climats et de la différence des moeurs des

peuples.

En dehors de la France, tout s'opérant par individu, métamorphoses

d'états, afflictions obscures, sacrifices sans bruit, sans récompense;

et dans cette variété d'individus de tout rang, de tout âge, de tout

sexe, une idée fixe conservée; la vieille France voyageuse avec ses

préjugés et ses fidèles, comme autrefois l'Église de Dieu errante sur

la terre avec ses vertus et ses martyrs.

En dedans de la France, tout s'opérant par masse: Barère annonçant des

meurtres et des conquêtes, des guerres civiles et des guerres

étrangères; les combats gigantesques de la Vendée et des bords du

Rhin; les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées; nos

flottes abîmées dans les flots; le peuple déterrant les monarques à

Saint-Denis et jetant la poussière des {p.133} rois morts au visage

des rois vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de

ses nouvelles libertés, fière même de ses crimes, stable sur son

propre sol, tout en reculant ses frontières, doublement armée du

glaive du bourreau et de l'épée du soldat.

Au milieu de mes chagrins de famille, quelques lettres de mon ami

Hingant vinrent me rassurer sur son sort, lettres d'ailleurs fort

remarquables: il m'écrivait au mois de septembre 1795: «Votre lettre

du 23 août est pleine de la sensibilité la plus touchante. Je l'ai

montrée à quelques personnes qui avaient les yeux mouillés en la

lisant. J'ai été presque tenté de leur dire ce que Diderot disait le

jour que J.-J. Rousseau vint pleurer dans sa prison, à Vincennes:

_Voyez comme mes amis m'aiment_. Ma maladie n'a été, au vrai, qu'une

de ces fièvres de nerfs qui font beaucoup souffrir, et dont le temps

et la patience sont les meilleurs remèdes. Je lisais pendant cette

fièvre des extraits du _Phédon_ et du _Timée_. Ces livres-là donnent

appétit de mourir, et je disais comme Caton:

It must be so, Plato; thou reason' st well!

Je me faisais une idée de mon voyage, comme on se ferait une idée d'un

voyage aux grandes Indes. Je me représentais que je verrais beaucoup

d'objets nouveaux dans le _monde des esprits_ (comme l'appelle

Swedenborg), et surtout que je serais exempt des fatigues et des

dangers du voyage.»

* * * * *

À quatre lieues de Beccles, dans une petite ville appelée Bungay,

demeurait un ministre anglais, le {p.134} révérend M. Ives, grand

helléniste et grand mathématicien. Il avait une femme jeune encore,

charmante de figure, d'esprit et de manières, et une fille unique,

âgée de quinze ans. Présenté dans cette maison, j'y fus mieux reçu que

partout ailleurs. On buvait à la manière des anciens Anglais, et on

restait deux heures à table après les femmes. M. Ives, qui avait vu

l'Amérique, aimait à conter ses voyages, à entendre le récit des

miens, à parler de Newton et d'Homère. Sa fille, devenue savante pour

lui plaire, était excellente musicienne et chantait comme aujourd'hui

madame Pasta[109]. Elle reparaissait au thé et charmait le sommeil

communicatif du vieux ministre. Appuyé au bout du piano, j'écoutais

miss Ives en silence.

[Note 109: Madame _Pasta_ (1798-1865) était, en

1822, dans tout l'éclat de son talent et de son

succès. Aussi remarquable comme comédienne et comme

tragédienne que comme cantatrice proprement dite,

elle n'a eu d'égale en ce siècle, sur la scène

lyrique, que madame Malibran.]

La musique finie, la _young lady_ me questionnait sur la France, sur

la littérature; elle me demandait des plans d'études; elle désirait

particulièrement connaître les auteurs italiens, et me pria de lui

donner quelques notes sur la _Divina Commedia_ et la _Gerusalemme_.

Peu à peu, j'éprouvai le charme timide d'un attachement sorti de

l'âme: j'avais paré les Floridiennes, je n'aurais pas osé relever le

gant de miss Ives; je m'embarrassais quand j'essayais de traduire

quelque passage du Tasse. J'étais plus à l'aise avec un génie plus

chaste et plus mâle, Dante.

Les années de Charlotte Ives et les miennes concordaient. Dans les

liaisons qui ne se forment qu'au {p.135} milieu de votre carrière, il

entre quelque mélancolie; si l'on ne se rencontre pas de prime abord,

les souvenirs de la personne qu'on aime ne se trouvent point mêlés à

la partie des jours où l'on respira sans la connaître: ces jours, qui

appartiennent à une autre société, sont pénibles à la mémoire et comme

retranchés de notre existence. Y a-t-il disproportion d'âge, les

inconvénients augmentent: le plus vieux a commencé la vie avant que le

plus jeune fût au monde; le plus jeune est destiné à demeurer seul à

son tour: l'un a marché dans une solitude en deçà d'un berceau,

l'autre traversera une solitude au delà d'une tombe; le passé fut un

désert pour le premier, l'avenir sera un désert pour le second. Il est

difficile d'aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse,

beauté, temps opportun, harmonie de coeur, de goût, de caractère, de

grâces et d'années.

Ayant fait une chute de cheval, je restai quelque temps chez M. Ives.

C'était l'hiver; les songes de ma vie commencèrent à fuir devant la

réalité. Miss Ives devenait plus réservée; elle cessa de m'apporter

des fleurs; elle ne voulut plus chanter.

Si l'on m'eût dit que je passerais le reste de ma vie, ignoré au sein

de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir: il ne manque à

l'amour que la durée pour être à la fois l'Éden avant la chute et

l'Hosanna sans fin. Faites que la beauté reste, que la jeunesse

demeure, que le coeur ne se puisse lasser, et vous reproduirez le

ciel. L'amour est si bien la félicité souveraine qu'il est poursuivi

de la chimère d'être toujours; il ne veut prononcer que des serments

irrévocables; au défaut de ses joies, il cherche à éterniser {p.136}

ses douleurs; ange tombé, il parle encore le langage qu'il parlait au

séjour incorruptible; son espérance est de ne cesser jamais; dans sa

double nature et dans sa double illusion ici-bas, il prétend se

perpétuer par d'immortelles pensées et par des générations

intarissables.

Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé de me

retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ, le dîner

fut morne. À mon grand étonnement, M. Ives se retira au dessert en

emmenant sa fille, et je restai seul avec madame Ives: elle était dans

un embarras extrême. Je crus qu'elle m'allait faire des reproches

d'une inclination qu'elle avait pu découvrir, mais dont jamais je

n'avais parlé. Elle me regardait, baissait les yeux, rougissait;

elle-même séduisante dans ce trouble, il n'y a point de sentiment

qu'elle n'eût pu revendiquer pour elle. Enfin, brisant avec effort

l'obstacle qui lui ôtait la parole: «Monsieur, me dit-elle en anglais,

vous avez vu ma confusion: je ne sais si Charlotte vous plaît, mais il

est impossible de tromper une mère; ma fille a certainement conçu de

l'attachement pour vous. M. Ives et moi nous nous sommes consultés;

vous nous convenez sous tous les rapports; nous croyons que vous

rendrez notre fille heureuse. Vous n'avez plus de patrie; vous venez

de perdre vos parents; vos biens sont vendus; qui pourrait donc vous

rappeler en France? En attendant notre héritage, vous vivrez avec

nous.»

De toutes les peines que j'avais endurées, celle-là me fut la plus

sensible et la plus grande. Je me jetai aux genoux de madame Ives; je

couvris ses mains de {p.137} mes baisers et de mes larmes. Elle

croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de

joie. Elle étendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette; elle

appela son mari et sa fille: «Arrêtez! m'écriai-je; je suis marié!»

Elle tomba évanouie.

Je sortis, et, sans rentrer dans ma chambre, je partis à pied.

J'arrivai à Beccles, et je pris la poste pour Londres, après avoir

écrit à madame Ives une lettre dont je regrette de n'avoir pas gardé

de copie.

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir m'est

resté de cet événement. Avant ma renommée, la famille de M. Ives est

la seule qui m'ait voulu du bien et qui m'ait accueilli d'une

affection véritable. Pauvre, ignoré, proscrit, sans séduction, sans

beauté, je trouve un avenir assuré, une patrie, une épouse charmante

pour me retirer de mon délaissement, une mère presque aussi belle pour

me tenir lieu de ma vieille mère, un père instruit, aimant et

cultivant les lettres pour remplacer le père dont le ciel m'avait

privé; qu'apportais-je en compensation de tout cela? Aucune illusion

ne pouvait entrer dans le choix que l'on faisait de moi; je devais

croire être aimé. Depuis cette époque, je n'ai rencontré qu'un

attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance. Quant à

l'intérêt dont j'ai pu être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu

démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la

parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou

politiques, n'étaient pas l'enveloppe qui m'attirait des

empressements.

Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait sur la terre:

enseveli dans un comté de la {p.138} Grande-Bretagne, je serais

devenu un _gentleman_ chasseur: pas une seule ligne ne serait tombée

de ma plume; j'eusse même oublié ma langue, car j'écrivais en anglais,

et mes idées commençaient à se former en anglais dans ma tête. Mon

pays aurait-il beaucoup perdu à ma disparition? Si je pouvais mettre à

part ce qui m'a consolé, je dirais que je compterais déjà bien des

jours de calme, au lieu des jours de trouble échus à mon lot.

L'Empire, la Restauration, les divisions, les querelles de la France,

que m'eût fait tout cela? Je n'aurais pas eu chaque matin à pallier

des fautes, à combattre des erreurs. Est-il certain que j'aie un

talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma

vie? Dépasserai-je ma tombe? Si je vais au delà, y aura-t-il dans la

transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé de toute

autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Ne serai-je pas un

homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles? Mes

idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la

dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies? Mon ombre

pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante: «_Poeta fui e

cantai_: Je fus poète, et je chantai[110]?»

[Note 110: _Inferno_, ch. I.]

* * * * *

Revenu à Londres, je n'y trouvai pas le repos: j'avais fui devant ma

destinée comme un malfaiteur devant son crime. Combien il avait dû

être pénible à une famille si digne de mes hommages, de mes respects,

de ma reconnaissance, d'éprouver une sorte de refus de l'homme inconnu

qu'elle avait accueilli, {p.139} auquel elle avait offert de nouveaux

foyers avec une simplicité, une absence de soupçon, de précaution qui

tenaient des moeurs patriarcales! Je me représentais le chagrin de

Charlotte, les justes reproches que l'on pouvait et qu'on devait

m'adresser: car enfin j'avais mis de la complaisance à m'abandonner à

une inclination dont je connaissais l'insurmontable illégitimité.

Était-ce donc une séduction que j'avais vainement tentée, sans me

rendre compte de cette blâmable conduite? Mais en m'arrêtant, comme je

le fis, pour rester honnête homme, ou en passant par dessus l'obstacle

pour me livrer à un penchant flétri d'avance par ma conduite, je

n'aurais pu que plonger l'objet de cette séduction dans le regret ou

la douleur.

De ces amères réflexions, je me laissais aller à d'autres sentiments

non moins remplis d'amertume: je maudissais mon mariage qui, selon les

fausses perceptions de mon esprit, alors très malade, m'avait jeté

hors de mes voies et me privait du bonheur. Je ne songeais pas qu'en

raison de cette nature souffrante à laquelle j'étais soumis et de ces

notions romanesques de liberté que je nourrissais, un mariage avec

miss Ives eût été pour moi aussi pénible qu'une union plus

indépendante.

Une chose restait pure et charmante en moi, quoique profondément

triste: l'image de Charlotte; cette image finissait par dominer mes

révoltes contre mon sort. Je fus cent fois tenté de retourner à

Bungay, d'aller, non me présenter à la famille troublée, mais me

cacher sur le bord du chemin pour voir passer Charlotte, pour la

suivre au temple où nous avions le même Dieu, sinon le même autel,

pour offrir à cette {p.140} femme, à travers le ciel, l'inexprimable

ardeur de mes voeux, pour prononcer, du moins en pensée, cette prière

de la bénédiction nuptiale que j'aurais pu entendre de la bouche d'un

ministre dans ce temple:

«Ô Dieu, unissez, s'il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez

dans leurs coeurs une sincère amitié. Regardez d'un oeil favorable

votre servante. Faites que son joug soit un joug d'amour et de paix,

qu'elle obtienne une heureuse fécondité; faites, Seigneur, que ces

époux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la

troisième et quatrième génération, et qu'ils parviennent à une

heureuse vieillesse.»

Errant de résolution en résolution, j'écrivais à Charlotte de longues

lettres que je déchirais. Quelques billets insignifiants, que j'avais

reçus d'elle, me servaient de talisman; attachée à mes pas par ma

pensée, Charlotte, gracieuse, attendrie, me suivait, en les purifiant,

par les sentiers de la sylphide. Elle absorbait mes facultés; elle

était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence, de même

que le sang passe par le coeur; elle me dégoûtait de tout, car j'en

faisais un objet perpétuel de comparaison à son avantage. Une passion

vraie et malheureuse est un levain empoisonné qui reste au fond de

l'âme et qui gâterait le pain des anges.

Les lieux que j'avais parcourus, les heures et les paroles que j'avais

échangées avec Charlotte, étaient gravés dans ma mémoire: je voyais le

sourire de l'épouse qui m'avait été destinée; je touchais

respectueusement ses cheveux noirs; je pressais ses beaux bras contre

ma poitrine, ainsi qu'une chaîne de lis {p.141} que j'aurais portée à

mon cou. Je n'étais pas plutôt dans un lieu écarté, que Charlotte, aux

blanches mains, se venait placer à mes côtés. Je devinais sa présence,

comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu'on ne voit pas.

Privé de la société d'Hingant, mes promenades, plus solitaires que

jamais, me laissaient en pleine liberté d'y mener l'image de

Charlotte. À la distance de trente milles de Londres, il n'y a pas une

bruyère, un chemin, une église que je n'aie visités. Les endroits les

plus abandonnés, un préau d'orties, un fossé planté de chardons, tout

ce qui était négligé des hommes, devenaient pour moi des lieux

préférés, et dans ces lieux Byron respirait déjà. La tête appuyée sur

ma main, je regardais les sites dédaignés; quand leur impression

pénible m'affectait trop, le souvenir de Charlotte venait me ravir:

j'étais alors comme ce pèlerin, lequel, arrivé dans une solitude à la

vue des rochers du Sinaï, entendit chanter le rossignol.

À Londres, on était surpris de mes façons. Je ne regardais personne,

je ne répondais point, je ne savais ce que l'on me disait: mes anciens

camarades me soupçonnaient atteint de folie.

* * * * *

Qu'arriva-t-il à Bungay après mon départ? Qu'est devenue cette famille

où j'avais apporté la joie et le deuil?

Vous vous souvenez toujours bien que je suis ambassadeur auprès de

Georges IV, et que j'écris à Londres, en 1822, ce qui m'arriva à

Londres en 1795.

Quelques affaires, depuis huit jours, m'ont obligé {p.142}

d'interrompre la narration que je reprends aujourd'hui. Dans cet

intervalle, mon valet de chambre est venu me dire, un matin, entre

midi et une heure, qu'une voiture était arrêtée à ma porte, et qu'une

dame anglaise demandait à me parler. Comme je me suis fait une règle,

dans ma position publique, de ne refuser personne, j'ai dit de laisser

monter cette dame.

J'étais dans mon cabinet; on a annoncé lady Sulton; j'ai vu entrer une

femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil:

l'un pouvait avoir seize ans et l'autre quatorze. Je me suis avancé

vers l'étrangère; elle était si émue qu'elle pouvait à peine marcher.

Elle m'a dit d'une voix altérée: «_Mylord, do you remember me_? Me

reconnaissez-vous?» Oui, j'ai reconnu miss Ives! les années qui

avaient passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps. Je

l'ai prise par la main, je l'ai fait asseoir et je me suis assis à ses

côtés. Je ne lui pouvais parler; mes yeux étaient pleins de larmes; je

la regardais en silence à travers ces larmes; je sentais que je

l'avais profondément aimée par ce que j'éprouvais. Enfin, j'ai pu lui

dire à mon tour: «Et vous, madame, me reconnaissez-vous?» Elle a levé

les yeux qu'elle tenait baissés, et, pour toute réponse, elle m'a

adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa

main était toujours entre les deux miennes. Charlotte m'a dit: «Je

suis en deuil de ma mère; mon père est mort depuis plusieurs années.

Voilà mes enfants.» À ces derniers mots, elle a retiré sa main et

s'est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son

mouchoir.

{p.143} Bientôt elle a repris: «Mylord, je vous parle à présent dans

la langue que j'essayais avec vous à Bungay. Je suis honteuse:

excusez-moi. Mes enfants sont fils de l'amiral Sulton, que j'épousai

trois ans après votre départ d'Angleterre. Mais aujourd'hui je n'ai

pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. Permettez-moi de

revenir.» Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la

reconduire à sa voiture Elle tremblait, et je serrai sa main contre

mon coeur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton; je la trouvai seule. Alors

commença entre nous la série de ces _vous souvient-il_, qui font

renaître toute une vie. À chaque _vous souvient-il_, nous nous

regardions; nous cherchions à découvrir sur nos visages ces traces du

temps qui mesurent cruellement la distance du point de départ et

l'étendue du chemin parcouru. J'ai dit à Charlotte: «Comment votre

mère vous apprit-elle...?» Charlotte rougit et m'interrompit vivement:

«Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux

enfants de l'amiral Sulton: l'aîné désirerait passer à Bombay. M.

Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami; il pourrait

emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et

j'aimerais à vous devoir le bonheur de mon premier enfant.» Elle

appuya sur ces derniers mots.

«Ah! Madame, lui répondis-je, que me rappelez-vous? Quel

bouleversement de destinées! Vous qui avez reçu à la table

hospitalière de votre père un pauvre banni; vous qui n'avez point

dédaigné ses souffrances; vous qui peut-être aviez pensé à l'élever

jusqu'à un rang glorieux et inespéré, c'est vous qui réclamez sa

protection dans votre pays! Je verrai {p.144} M. Canning; votre fils,

quoi qu'il m'en coûte de lui donner ce nom, votre fils, si cela dépend

de moi, ira aux Indes. Mais, dites-moi, madame, que vous fait ma

fortune nouvelle? Comment me voyez-vous aujourd'hui? Ce mot de

_mylord_ que vous employez me semble bien dur.»

Charlotte répliqua: «Je ne vous trouve point changé, pas même vieilli.

Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, c'était

toujours le titre de _mylord_ que je vous donnais; il me semblait que

vous le deviez porter: n'étiez-vous pas pour moi comme un mari, _my

lord and master_, mon seigneur et maître?» Cette gracieuse femme avait

quelque chose de l'Ève de Milton, en prononçant ces paroles: elle

n'était point née du sein d'un autre femme; sa beauté portait

l'empreinte de la main divine qui l'avait pétrie.

Je courus chez M. Canning et chez lord Londonderry; ils me firent des

difficultés pour une petite place, comme on m'en aurait fait en

France; mais ils promettaient comme on promet à la cour. Je rendis

compte à lady Sulton de ma démarche. Je la revis trois fois: à ma

quatrième visite, elle me déclara qu'elle allait retourner à Bungay.

Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m'entretint encore

du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de

la musique, des fleurs d'antan, des espérances d'autrefois. «Quand je

vous ai connu, me disait-elle, personne ne prononçait votre nom;

maintenant, qui l'ignore? Savez-vous que je possède un ouvrage et

plusieurs lettres, écrits de votre main? Les voilà.» Et elle me remit

un paquet. «Ne vous {p.145} offensez pas si je ne veux rien garder de

vous,» et elle se prit à pleurer. «_Farewell! farewell!_ me dit-elle,

souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne

viendrez pas me chercher à Bungay.--J'irai, m'écriai-je; j'irai vous

porter le brevet de votre fils.» Elle secoua la tête d'un air de

doute, et se retira.

Rentré à l'ambassade, je m'enfermai et j'ouvris le paquet. Il ne

contenait que des billets de moi insignifiants et un plan d'études,

avec des remarques sur les poètes anglais et italiens. J'avais espéré

trouver une lettre de Charlotte; il n'y en avait point; mais j'aperçus

aux marges du manuscrit quelques notes anglaises, françaises et

latines, dont l'encre vieillie et la jeune écriture témoignaient

qu'elles étaient depuis longtemps déposées sur ces marges.

Voilà mon histoire avec miss Ives. En achevant de la raconter, il me

semble que je perds une seconde fois Charlotte, dans cette même île où

je la perdis une première. Mais entre ce que j'éprouve à cette heure

pour elle, et ce que j'éprouvais aux heures dont je rappelle les

tendresses, il y a tout l'espace de l'innocence: des passions se sont

interposées entre miss Ives et lady Sulton. Je ne porterais plus à une

femme ingénue la candeur des désirs, la suave ignorance d'un amour

resté à la limite du rêve. J'écrivais alors sur le vague des

tristesses; je n'en suis plus au vague de la vie. Eh bien! si j'avais

serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge

et épouse, c'eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de

douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre, après

m'avoir été offertes.

{p.146} Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler comme

le premier de cette espèce entré dans mon coeur; il n'était cependant

point sympathique à ma nature orageuse; elle l'aurait corrompu; elle

m'eût rendu incapable de savourer longuement de saintes délectations.

C'était alors qu'aigri par les malheurs, déjà pèlerin d'outre-mer,

ayant commencé mon solitaire voyage, c'était alors que les folles

idées peintes dans le mystère de René m'obsédaient et faisaient de moi

l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre. Quoi qu'il en soit, la

chaste image de Charlotte, en faisant pénétrer au fond de mon âme

quelques rayons d'une lumière vraie, dissipa d'abord une nuée de

fantômes: ma démone, comme un mauvais génie, se replongea dans

l'abîme; elle attendit l'effet du temps pour renouveler ses

apparitions.

* * * * *

Mes rapports avec Deboffe n'avaient jamais été interrompus

complètement pour l'_Essai sur les Révolutions_, et il m'importait de

les reprendre au plus vite à Londres pour soutenir ma vie matérielle.

Mais d'où m'était venu mon dernier malheur? de mon obstination au

silence. Pour comprendre ceci, il faut entrer dans mon caractère.

En aucun temps il ne m'a été possible de surmonter cet esprit de

retenue et de solitude intérieure qui m'empêche de causer de ce qui me

touche.

Personne ne saurait affirmer sans mentir que j'aie raconté ce que la

plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de

vanité. Un nom, une confession de quelque gravité, ne sort point ou ne

sort que rarement de ma bouche. Je n'entretiens {p.147} jamais les

passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes

idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de

l'ennui profond que l'on cause aux autres en leur parlant de soi.

Sincère et véridique, je manque d'ouverture de coeur: mon âme tend

incessamment à se fermer; je ne dis point une chose entière et je n'ai

laissé passer ma vie complète que dans ces _Mémoires_. Si j'essaye de

commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout

de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me

tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de

tout: la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de

l'esprit français; la moquerie et la calomnie, le résultat certain

d'une confidence.

Mais qu'ai-je gagné à ma nature réservée? d'être devenu, parce que

j'étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie, qui n'a aucun

rapport avec ma réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en

croyant me faire mieux connaître et en m'embellissant des illusions de

leur attachement. Toutes les médiocrités d'antichambre, de bureaux, de

gazettes, de cafés m'ont supposé de l'ambition, et je n'en ai aucune.

Froid et sec en matière usuelle, je n'ai rien de l'enthousiaste et du

sentimental: ma perception distincte et rapide traverse vite le fait

et l'homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m'entraîner,

d'idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus

hauts événements, me déjoue moi-même; le côté petit et ridicule des

objets m'apparaît tout d'abord; de grands génies et de grandes choses,

il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, {p.148} admiratif

pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon

mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d'encens des

masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais

excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l'existence

intérieure et théorique, je suis l'homme de tous les songes; dans

l'existence extérieure et pratique, l'homme des réalités. Aventureux

et ordonné, passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être à la

fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de

plus glacé; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de

mon père.

Les portraits qu'on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont

principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop

légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu'elle n'est

pas avertie, de voir les individus tels qu'ils sont. Quand, par

hasard, j'ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements

dans mes préfaces, on ne m'a pas cru. En dernier résultat, tout

m'étant égal, je n'insistais pas; un _comme vous voudrez_ m'a toujours

débarrassé de l'ennui de persuader personne ou de chercher à établir

une vérité. Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son

gîte: là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin

d'herbe qui s'incline.

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant

qu'involontaire: si elle n'est pas une fausseté, elle en a

l'apparence; elle n'est pas en harmonie avec des natures plus

heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes,

plus communicatives {p.149} que la mienne. Souvent elle m'a nui dans

les sentiments et dans les affaires, parce que je n'ai jamais pu

souffrir les explications, les raccommodements par protestation et

éclaircissement, lamentation et pleurs, verbiage et reproches, détails

et apologie.

Au cas de la famille Ives, ce silence obstiné de moi sur moi-même me

fut extrêmement fatal. Vingt fois la mère de Charlotte s'était enquise

de mes parents et m'avait mis sur la voie des révélations. Ne

prévoyant pas où mon mutisme me mènerait, je me contentai, comme

d'usage, de répondre quelques mots vagues et brefs. Si je n'eusse été

atteint de cet odieux travers d'esprit, toute méprise devenant

impossible, je n'aurais pas eu l'air d'avoir voulu tromper la plus

généreuse hospitalité; la vérité, dite par moi au moment décisif, ne

m'excusait pas: un mal réel n'en avait pas moins été fait.

Je repris mon travail au milieu de mes chagrins et des justes reproche

que je me faisais. Je m'accommodais même de ce travail, car il m'était

venu en pensée qu'en acquérant du renom, je rendrais la famille Ives

moins repentante de l'intérêt qu'elle m'avait témoigné. Charlotte, que

je cherchais ainsi à me réconcilier par la gloire, présidait à mes

études. Son image était assise devant moi tandis que j'écrivais. Quand

je levais les yeux de dessus mon papier, je les portais sur l'image

adorée, comme si le modèle eût été là en effet. Les habitants de l'île

de Ceylan virent un matin l'astre du jour se lever dans un pompe

extraordinaire, son globe s'ouvrit et il en sortit une brillante

créature qui dit aux Ceylanais: «Je {p.150} viens régner sur vous.»

Charlotte, éclose d'un rayon de lumière, régnait sur moi.

Abandonnons-les, ces souvenirs; les souvenirs vieillissent et

s'effacent comme les espérances. Ma vie va changer, elle va couler

sous d'autres cieux, dans d'autres vallées. Premier amour de ma

jeunesse, vous fuyez avec vos charmes! Je viens de revoir Charlotte,

il est vrai, mais après combien d'années l'ai-je revue? Douce lueur du

passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit, quand le soleil

depuis longtemps est couché!

* * * * *

On a souvent représenté la vie (moi tout le premier) comme une

montagne que l'on gravit d'un côté et que l'on dévale de l'autre: il

serait aussi vrai de la comparer à une Alpe, au sommet chauve couronné

de glace, et qui n'a pas de revers. En suivant cette image, le

voyageur monte toujours et ne descend plus; il voit mieux alors

l'espace qu'il a parcouru, les sentiers qu'il n'a pas choisis et à

l'aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie: il regarde avec

regret et douleur le point où il a commencé de s'égarer. Ainsi, c'est

à la publication de l'_Essai historique_ que je dois marquer le

premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix. J'achevai la

première partie du grand travail que je m'étais tracé; j'en écrivis le

dernier mot entre l'idée de la mort (j'étais retombé malade) et un

rêve évanoui: _In somnis venit, imago conjugis_[111]. Imprimé chez

Baylis, l'_Essai_ parut chez Deboffe en 1797[112]. Cette date est

celle {p.151} d'une des transformations de ma vie. Il y a des moments

où notre destinée, soit qu'elle cède à la société, soit qu'elle

obéisse à la nature, soit qu'elle commence à nous faire ce que nous

devons demeurer, se détourne soudain de sa ligne première, telle qu'un

fleuve qui change son cours par une subite inflexion.

[Note 111:

Ipsa sed in somnis inhumati venit imago.

Conjugis. (Virgile, _Énéide_, 1, 357.)]

[Note 112: Chateaubriand avait commencé à écrire

l'_Essai_ en 1794; l'ouvrage fut imprimé à Londres

en 1796, et mis en vente dans les premiers mois de

1797; il formait un seul volume de 681 pages, grand

in-8{o}, sans compter l'avis, la notice, la table

des chapitres et l'errata. En voici le titre exact:

_Essai historique, politique et moral sur les

Révolutions anciennes et modernes, considérées dans

leurs rapports avec la Révolution française.--Dédié

à tous les partis_.--Avec cette épigraphe: _Experti

invicem sumus ego et fortuna_. TACITE. Et plus bas:

_À Londres_: Se trouve chez J. DEBOFFE,

Gerrard-Street; J. DEBRETT, Piccadilly; Mme LOWES,

Pall-Mall; A. DULAU et Co, Wardour-Street; BOOSEY,

Broad-Street; et J.-F. FAUCHE, à _Hambourg_.--Le

livre parut sans nom d'auteur.]

L'_Essai_ offre le compendium de mon existence, comme poète,

moraliste, publiciste et politique. Dire que j'espérais, autant du

moins que je puis espérer, un grand succès de l'ouvrage, cela va sans

dire: nous autres auteurs, petits prodiges d'une ère prodigieuse, nous

avons la prétention d'entretenir des intelligences avec les races

futures; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité,

nous mettons mal son adresse. Quand nous nous engourdirons dans la

tombe, la mort glacera si dur nos paroles, écrites ou chantées,

qu'elles ne se fondront pas comme les _paroles gelées_ de Rabelais.

L'_Essai_ devait être une sorte d'encyclopédie historique. Le seul

volume publié est déjà une assez grande investigation; j'en avais la

suite en manuscrit; puis venaient, auprès des recherches et

annotations de l'annaliste, les lais et virelais du poète, les

_Natchez_, etc. {p.152} Je comprends à peine aujourd'hui comment j'ai

pu me livrer à des études aussi considérables, au milieu d'une vie

active, errante et sujette à tant de revers. Mon opiniâtreté à

l'ouvrage explique cette fécondité: dans ma jeunesse, j'ai souvent

écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j'étais assis,

raturant et recomposant dix fois la même page. L'âge ne m'a rien fait

perdre de cette faculté d'application: aujourd'hui mes correspondances

diplomatiques, qui n'interrompent point mes compositions littéraires,

sont entièrement de ma main.

L'_Essai_ fit du bruit dans l'émigration: il était en contradiction

avec les sentiments de mes compagnons d'infortune; mon indépendance

dans mes diverses positions sociales a presque toujours blessé les

hommes avec qui je marchais. J'ai tour à tour été le chef d'armées

différentes dont les soldats n'étaient pas de mon parti: j'ai mené les

vieux royalistes à la conquête des libertés publiques, et surtout de

la liberté de la presse, qu'ils détestaient: j'ai rallié les libéraux

au nom de cette même liberté sous le drapeau des Bourbons qu'ils ont

en horreur. Il arriva que l'opinion émigrée s'attacha, par

amour-propre, à ma personne: les _Revues_ anglaises ayant parlé de moi

avec éloge, la louange rejaillit sur tout le corps des _fidèles_.

J'avais adressé des exemplaires de l'_Essai_ à La Harpe, Ginguené et

de Sales. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des

poésies de Gray, m'écrivit de Paris, le 15 de juillet 1797, que mon

_Essai_ avait le plus grand succès. Il est certain que si l'_Essai_

fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié: {p.153} une

ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.

Étant devenu presque un personnage, la haute émigration me rechercha à

Londres. Je fis mon chemin de rue en rue; je quittai d'abord

Holborn-Tottenham-Courtroad, et m'avançai jusque sur la route

d'Hampstead. Là, je stationnai quelques mois chez madame O'Larry,

veuve irlandaise, mère d'une très-jolie fille de quatorze ans et

aimant tendrement les chats. Liés par cette conformité de passion,

nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes

blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir.

Chez madame O'Larry venaient de vieilles voisines avec lesquelles

j'étais obligé de prendre du thé à l'ancienne façon. Madame de Staël a

peint cette scène dans _Corinne_ chez lady Edgermond: «Ma chère,

croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le

thé:--Ma chère, je crois que ce serait trop tôt[113].»

[Note 113: _Corinne_, livre XIV, chapitre I.]

Venait aussi à ces soirées une grande belle jeune irlandaise, Marie

Neale, sous la garde d'un tuteur. Elle trouvait au fond de mon regard

quelque blessure, car elle me disait: _You carry your heart in a

sling_ (vous portez votre coeur en écharpe). Je portais mon coeur je

ne sais comment.

Madame O'Larry partit pour Dublin; alors m'éloignant derechef du

canton de la colonie de la pauvre émigration de l'est, j'arrivai, de

logement en logement, jusqu'au quartier de la riche émigration de

l'ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la

Martinique.

{p.154} Peltier m'était revenu; il s'était marié à la venvole;

toujours hâbleur, gaspillant son obligeance et fréquentant l'argent de

ses voisins plus que leur personne.

Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la société où

j'avais des rapports de famille: Christian de Lamoignon[114], blessé

grièvement d'une jambe à l'affaire de Quiberon, et aujourd'hui mon

collègue à la Chambre des pairs, devint mon ami. Il me présenta à

madame Lindsay, attachée à Auguste de {p.155} Lamoignon, son

frère[115]: le président Guillaume n'était pas emménagé de la sorte à

Basville, entre Boileau, madame de Sévigné et Bourdaloue.

[Note 114: Anne-Pierre-Christian, vicomte de

_Lamoignon_, né à Paris le 15 juin 1770, troisième

fils de Chrétien-François de Lamoignon, marquis de

Basville, ancien garde des sceaux, et de

Marie-Élisabeth Berryer, fille de Nicolas-René

Berryer, secrétaire d'État et garde des sceaux. En

1788, il embrassa la carrière des armes; pendant

l'émigration, il servit à l'armée des princes comme

garde du corps et fit partie de l'expédition de

Quiberon. À cette dernière affaire, atteint à la

jambe d'un coup de feu qui l'avait étendu sur le

sable, il ne dut la vie qu'à son frère Charles.

Celui-ci le prit sur ses épaules, le porta dans une

chaloupe et, s'arrachant aux bras qui voulaient le

retenir: «Mon régiment, dit-il, doit se battre

encore, je vais le rejoindre.» Fait prisonnier

quelques heures après, Charles de Lamoignon fut

fusillé le 2 août 1795. Ramené en Angleterre, le

vicomte Christian souffrit longtemps de ses

blessures, s'adonna aux lettres et se lia très

étroitement avec Chateaubriand. De retour en France

sous le consulat et devenu l'époux de Mlle Molé de

Champlâtreux, il alla demeurer à Méry-sur-Oise,

dans le château du président Molé, et le fit

réparer d'après le goût du pays où il avait vécu si

longtemps comme émigré. Louis XVIII le nomma pair

de France, le 17 août 1815. Il avait un vrai talent

d'écrivain, dont témoignent ses rapports à la

Chambre haute. Celui qu'il fit, en 1816, sur le

projet de loi portant abolition du divorce est

particulièrement remarquable. Sa blessure de

Quiberon s'étant rouverte dans ses dernières

années, force lui fut de se confiner chez lui;

fidèle jusqu'au bout à ses devoirs, il se faisait

porter au Luxembourg toutes les fois qu'il y

croyait sa présence nécessaire. Il est mort, à

Paris, le 21 mars 1827.]

[Note 115: René-Chrétien-Auguste, marquis de

_Lamoignon_, frère aîné de Christian, né à Paris,

le 19 juin 1765. Il fut nommé conseiller au

Parlement de Paris en 1787, émigra en Angleterre

et, rentré en France sous le Consulat, se fixa dans

ses terres de Saint-Ciers-la-Lande (Gironde). Sous

la Restauration, les plus belles promesses ne

purent le décider à venir à Paris. Louis-Philippe

le nomma pair de France, le 11 octobre 1832, mais

il continua de résider presque toujours à

Saint-Ciers-la-Lande, où il mourut sans postérité,

le 7 avril 1845.]

Madame Lindsay, Irlandaise d'origine, d'un esprit sec, d'une humeur un

peu cassante, élégante de taille, agréable de figure, avait de la

noblesse d'âme et de l'élévation de caractère: les émigrés de mérite

passaient la soirée au foyer de la dernière des Ninon. La vieille

monarchie périssait avec tous ses abus et toutes ses grâces. On la

déterrera un jour, comme ces squelettes de reines, ornés de colliers,

de bracelets, de pendants d'oreilles, qu'on exhume en Étrurie. Je

rencontrai à ce rendez-vous M. Malouet[116] et madame du {p.156}

Belloy, femme digne d'attachement, le comte de Montlosier et le

chevalier de Panat[117]. Ce dernier avait une réputation méritée

d'esprit, de malpropreté et de gourmandise: il appartenait à ce

parterre d'hommes de goût, assis autrefois les bras croisés devant la

société française; oisifs dont la mission était de tout regarder et de

tout juger, ils exerçaient les fonctions qu'exercent maintenant les

journaux, sans en avoir l'âpreté, mais aussi sans arriver à leur

grande influence populaire.

[Note 116: Pierre-Victor, baron _Malouet_, né à

Riom, le 11 février 1740. Il était intendant de la

marine, à Toulon, lorsque le tiers état de la

sénéchaussée de Riom l'élut, sans scrutin et par

acclamation, député aux États-généraux. Il s'y fit

remarquer par son talent et son courage, non moins

que par la fermeté de ses convictions royalistes.

Après la journée du 10 août, il passa en

Angleterre. Il rentra en France à l'époque du

Consulat, fut nommé commissaire général de la

marine à Anvers, en 1803, conseiller d'État et

baron de l'Empire, en 1810. En 1812, il fut, par

ordre de l'Empereur, exilé en Lorraine comme

suspect de royalisme. Malgré l'état précaire de sa

santé, il accepta du gouvernement provisoire, en

1814, les fonctions de commissaire au département

de la Marine, dont Louis XVIII, à sa rentrée, lui

remit le portefeuille ministériel. Mais il ne put

résister au travail et aux préoccupations

qu'imposait cette charge, et il mourut à la tâche,

le 7 septembre 1814. Il n'avait aucune fortune; le

roi pourvut aux frais de ses funérailles. Ses

_Mémoires_ ont été publiés par son petit-fils, en

1868.]

[Note 117: Le chevalier de Panat, né en 1762, était

frère de deux députés aux États-Généraux. Il servit

dans la marine, émigra en 1792, se lia à Hambourg

avec Rivarol, à Londres avec Malouet, Montlosier et

Chateaubriand, rentra en France sous le Consulat et

fut employé au ministère de la Marine. En 1814, il

devint contre-amiral et secrétaire général de

l'amirauté. C'est lui qui rédigea un petit ouvrage,

publié en 1795, sous le nom d'un de ses camarades,

et dans lequel on trouve des détails intéressants

sur l'affaire de Quiberon, la _Relation de

Chaumereix, officier de marine échappé des prisons

d'Auray et de Vannes_. (Voir, au tome II, p. 456,

des _Mémoires de Malouet_, la lettre du chevalier

de Panat à Mallet du Pan.)]

Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fameuse phrase

de la _croix de bois_, phrase un peu ratissée par moi quand je l'ai

reproduite, mais vraie au fond[118]. En quittant la France, il se

rendit à Coblentz: mal reçu des princes, il eut une querelle, se

battit la nuit au bord du Rhin et fut embroché. Ne pouvant {p.157}

remuer et n'y voyant goutte, il demanda aux témoins si la pointe de

l'épée passait par derrière: «De trois pouces, lui dirent ceux-ci qui

tâtèrent.--Alors ce n'est rien, répondit Montlosier: monsieur, retirez

votre botte.»

[Note 118: Voici le texte de la fameuse phrase, où

se reconnaît, en effet, la main de Chateaubriand:

«Je ne crois pas, messieurs, quoi qu'on puisse

faire, qu'on parvienne à forcer les évêques à

quitter leur siège. Si on les chasse de leur

palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre

qu'il ont nourri. _Si on leur ôte une croix d'or,

ils prendront une croix de bois; c'est une croix de

bois qui a sauvé le monde_.»]

Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa en

Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital des émigrés

où j'avais une paillasse auprès de la sienne. Il obtint la rédaction

du _Courrier français_[119]. Outre son journal, il écrivait des

ouvrages physico-politico-philosophiques: il prouvait dans l'une de

ces oeuvres que le bleu était la couleur de la vie par la raison que

les veines bleuissent après la mort, la vie venant à la surface du

corps pour s'évaporer et retourner au ciel bleu; comme j'aime beaucoup

le bleu, j'étais tout charmé.

[Note 119: Ou plutôt, comme on l'a vu tout à

l'heure, le _Courrier de Londres_. Ce journal

auquel collaboraient Malouet, Lally-Tolendal et

Mallet du Pan, était d'un ton assez modéré. Le

comte d'Artois, qui le goûtait médiocrement, dit un

jour à Montlosier: «Vous écrivez quelquefois des

sottises.--J'en entends si souvent!» répliqua celui

que Chateaubriand appellera tout à l'heure son

_Auvernat fumeux_.]

Féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bigarré, fait de

pièces et de morceaux, Montlosier accouche avec difficulté d'idées

disparates; mais s'il parvient à les dégager de leur délivre, elles

sont quelquefois belles, surtout énergiques: antiprêtre comme noble,

chrétien par sophisme et comme amateur des vieux siècles, il eût été,

sous le paganisme, chaud partisan de l'indépendance en théorie et de

l'esclavage en pratique, faisant jeter l'esclave aux murènes, au nom

de la liberté du genre humain. Brise-raison, {p.158} ergoteur, roide

et hirsute, l'ancien député de la noblesse de Riom se permet néanmoins

des condescendances au pouvoir; il sait ménager ses intérêts, mais il

ne souffre pas qu'on s'en aperçoive, et met à l'abri ses faiblesses

d'homme derrière son honneur de gentilhomme. Je ne veux point dire du

mal de mon _Auvernat fumeux_, avec ses romances du _Mont-d'Or_ et sa

polémique de la _Plaine_; j'ai du goût pour sa personne hétéroclite.

Ses longs développements obscurs et tournoiements d'idées, avec

parenthèses, bruits de gorge et _oh! oh!_ chevrotants, m'ennuient (le

ténébreux, l'embrouillé, le vaporeux, le pénible me sont abominables);

mais, d'un autre côté, je suis diverti par ce naturaliste de volcans,

ce Pascal manqué, cet orateur de montagnes qui pérore à la tribune

comme ses petits compatriotes chantent au haut d'une cheminée; j'aime

ce gazetier de tourbières et de castels, ce libéral expliquant la

Charte à travers une fenêtre gothique, ce seigneur pâtre quasi marié à

sa vachère, semant lui-même son orge parmi la neige, dans son petit

champ de cailloux: je lui saurai toujours gré de m'avoir consacré,

dans son chalet du Puy-de-Dôme, une vieille roche noire, prise d'un

cimetière des Gaulois par lui découvert[120].

[Note 120: Montlosier, dont Chateaubriand vient de

tracer un si admirable portrait, fut, comme son

compatriote, l'abbé de Pradt, un bonhomme très

particulier. Après avoir été l'un des adversaires

les plus ardents de la Révolution, après avoir,

dans son livre sur la _Monarchie française_ (1814),

soutenu les théories les plus antidémocratiques, il

attaqua, dans son fameux _Mémoire à consulter_

(1826) et dans plusieurs autres écrits, les

_Jésuites, la Congrégation et le parti-prêtre_,

avec une âpreté qui lui valut d'être l'un des

coryphées du parti _libéral_. En 1830, il collabora

au _Constitutionnel_; appelé, en 1832, à la Chambre

des pairs, il y défendit la monarchie de juillet.

Son premier livre avait été un _Essai sur la

théorie des volcans en Auvergne_ (1789); il fit

paraître, en 1829, ses _Mémoires sur la Révolution

française, le Consulat, l'Empire, la Restauration

et les principaux événements qui l'ont suivie_. Ces

très intéressants Mémoires sont malheureusement

restés inachevés.]

{p.159} L'abbé Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, du

chancelier de l'Hospital, de La Fayette, de Thomas, de Chamfort,

chassé du continent par le débordement des victoires républicaines,

était venu aussi s'établir à Londres[121]. L'émigration le comptait

avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs, raison de plus

pour aimer sa muse. Il besognait beaucoup; il le fallait bien, car

madame Delille l'enfermait et ne le lâchait que quand il avait gagné

sa journée par un certain nombre de vers. Un jour, j'étais allé chez

lui; il se fit attendre, puis il parut les joues fort rouges: on

prétend que madame Delille le souffletait; je n'en sais rien; je dis

seulement ce que j'ai vu.

[Note 121: Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse,

en Auvergne, le 22 juin 1738. Il émigra seulement

en 1795, et se réfugia à Bâle. Après deux ans de

séjour en Suisse, il se rendit à Brunswick et de là

à Londres, où il traduisit le _Paradis perdu_, et

donna une seconde édition des _Jardins_, enrichie

de nouveaux épisodes et de la description des parcs

qu'il avait eu occasion de voir en Allemagne et en

Angleterre. Rentré en France sous le Consulat, il

publia successivement, avec une vogue

ininterrompue, la _Pitié_, 1803; l'_Énéide_, 1804;

_le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806;

_les Trois règnes de la nature_, 1809; _la

Conversation_, 1812. C'était le fruit des vingt

années précédentes. Il mourut d'apoplexie dans la

nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta exposé

pendant plusieurs jours au Collège de France, sur

un lit de parade, la tête couronnée de laurier, le

visage légèrement peint. Paris lui fit des

funérailles triomphales.]

Qui n'a entendu l'abbé Delille dire ses vers? Il racontait très-bien;

sa figure, laide, chiffonnée, animée par son imagination, allait à

merveille à la {p.160} nature coquette de son débit, au caractère de

son talent et à sa profession d'abbé. Le chef-d'oeuvre de l'abbé

Delille est sa traduction des _Géorgiques_, aux morceaux de sentiment

près; mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de

Louis XV.

La littérature du XVIIIe siècle, à part quelques beaux génies qui la

dominent, cette littérature, placée entre la littérature classique du

XVIIe siècle et la littérature romantique du XIXe, sans manquer de

naturel, manque de nature; vouée à des arrangements de mots, elle

n'est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme

école antique. L'abbé Delille était le poète des châteaux modernes, de

même que le troubadour était le poète des vieux châteaux; les vers de

l'un, les ballades de l'autre, font sentir la différence qui existait

entre l'aristocratie dans la force de l'âge et l'aristocratie dans la

décrépitude: l'abbé peint des lectures et des parties d'échecs dans

les manoirs où les troubadours chantaient des croisades et des

tournois.

Les personnages distingués de notre Église militante étaient alors en

Angleterre: l'abbé Carron, dont je vous ai déjà parlé en lui empruntant

la vie de ma soeur Julie; l'évêque de Saint-Pol-de-Léon[122], prélat

sévère et borné, qui contribuait à rendre M. le comte d'Artois de plus

en plus étranger à son siècle; l'archevêque d'Aix[123], calomnié

peut-être à cause de ses {p.161} succès dans le monde; un autre

évêque savant et pieux, mais d'une telle avarice, que s'il avait eu le

malheur de perdre son âme, il ne l'aurait jamais rachetée. Presque

tous les avares sont gens d'esprit: il faut que je sois bien bête.

[Note 122: Jean-François _de la Marche_, évêque et

comte de Léon, né en 1729 au manoir de Kerfort,

paroisse d'Ergué-Gaberic, mort à Londres, le 25

novembre 1805.]

[Note 123: Jean-de-Dieu-Raymond de _Boisgelin de

Cucé_, né à Rennes le 17 février 1732. Évêque de

Lavaur (1766), archevêque d'Aix (1770), membre de

l'Académie française (1776), élu député du clergé

aux États-Généraux par la sénéchaussée d'Aix

(1789), il émigra en Angleterre en 1791 et fit

paraître à Londres une traduction des psaumes en

vers français. Après le Concordat, il fut nommé

archevêque de Tours et cardinal, et mourut le 22

août 1804.]

Parmi les Françaises de l'ouest, on nommait madame de Boigne, aimable,

spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie et la plus jeune de

toutes; elle a depuis représenté avec son père, le marquis

d'Osmond[124], la cour de France en Angleterre, bien mieux que ma

sauvagerie ne l'a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents

reproduiront à merveille ce qu'elle a vu[125].

[Note 124: Le marquis d'_Osmond_ (1751-1838) était

ambassadeur de France à la Haye, lorsqu'éclata la

Révolution. Nommé à l'ambassade de

Saint-Pétersbourg en 1791, il donna sa démission

avant d'avoir rejoint ce poste, et émigra. Sous

l'Empire, il accepta de Napoléon diverses missions

diplomatiques. La première Restauration le fit

ambassadeur à Turin. Pair de France le 17 août

1815, il fut ambassadeur à Londres du 29 novembre

1815 au 2 janvier 1819.]

[Note 125: Mlle d'Osmond avait épousé le comte de

Boigne, qui, après avoir guerroyé, dans l'Inde, au

service d'un prince mahratte, était revenu en

Europe avec d'immenses richesses. C'était une femme

de beaucoup d'esprit. Elle avait composé, aux

environs de 1817, quelques romans, dont le

principal a pour titre _Une Passion dans le grand

monde_, et qui ne furent publiés qu'après sa mort,

sous le second Empire. Ces romans _d'Outre-tombe_

parurent alors étrangement démodés et n'eurent

aucun succès.--Cette mauvaise langue de Thiébault

ne laisse pas, dans ses _Mémoires_, de médire

quelque peu Mme de Boigne. «Le comte O'Connell,

dit-il, avait sorti M. et Mme d'Osmond d'une

profonde misère, en mariant Mlle d'Osmond avec un

M. de Boigne. Ce de Boigne, après avoir été

généralissime dans l'Inde, en avait rapporté une

fortune colossale, et, pour l'honneur de s'allier à

des gens titrés, il avait ajouté à la plus

magnifique des corbeilles, douze mille livres de

rentes pour son beau-père et sa belle-mère, et six

mille pour son beau-frère, petit diable gringalet,

auquel on n'avait pas de quoi donner des souliers.

Encore si, pour prix de semblables bienfaits, ce

pauvre M. de Boigne avait trouvé, fût-ce même à

défaut du bonheur, une situation tolérable; mais la

mère d'Osmond, mais sa fille le persécutèrent à ce

point qu'il fut obligé d'abord de déserter la

maison conjugale, puis Paris où il comptait

résider, et que, forcé de renoncer à tout

intérieur, à toute famille, à la consolation même

d'avoir des enfants, mais laissant à sa femme cent

mille livres de revenus, il se réfugia en Savoie,

sa patrie; on sait tout le bien qu'il a fait et les

utiles établissements qu'il y a fondés et qui

perpétueront la mémoire de cet homme excellent,

fort loin d'être sans mérite et à tous égards digne

d'un sort moins triste... Les cent mille livres

servies par le mari n'eurent d'autre fin que de

couvrir d'un vernis d'or les désordres de la

femme.» _Mémoires du général baron Thiébault_, t.

III, p. 538.]

{p.162} Mesdames de Caumont[126], de Gontaut[127] et du Cluzel

habitaient aussi le quartier des félicités exilées, si toutefois

{p.163} je ne fais pas de confusion à l'égard de madame de Caumont et

de madame du Cluzel, que j'avais entrevues à Bruxelles.

[Note 126: Marie-Constance de Lamoignon

(1774-1823). Elle avait épousé

François-Philibert-Bertrand Nompar _de Caumont_,

marquis de la Force. Norvins en parle ainsi dans

son _Mémorial_, tome I, page 137: «Mme de

Caumont-la-Force, que je vis marier et qui a été si

longtemps la plus jolie femme de Paris.»]

[Note 127: La duchesse _de Gontaut_, née en 1773,

était fille du comte de Montault-Navailles. Elle

émigra avec sa mère à la fin de 1790 et, après

quatre années passées en Allemagne et en Hollande,

elle se réfugia en Angleterre, où elle resta

jusqu'en 1814. Peu après son arrivée à Londres, en

1794, elle y épousa le vicomte de Gontaut-Biron.

Sous la Restauration, après la naissance du duc de

Bordeaux, elle fut nommée gouvernante des Enfants

de France. En 1826, le roi lui donna le rang et le

titre de duchesse. Elle s'exila de nouveau en 1830,

pour suivre la famille royale, d'abord en

Angleterre, puis en Allemagne.

Au mois d'avril 1834, elle rentra en France, non

que son dévouement eût faibli, mais parce que

l'expression de ce dévouement, toujours franche et

vive, avait contrarié certaines influences,

devenues toutes puissantes auprès de Charles

X.--Les _Mémoires de madame la duchesse de Gontaut_

ont été publiés en 1891.]

Très-certainement, à cette époque, madame la duchesse de Duras était à

Londres: je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois

on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le

navigateur franchit les eaux d'une terre aimée du ciel, qu'il n'a

manquée que d'un horizon et d'un jour de voile! J'écris ceci au bord

de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à madame de

Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontré son premier souvenir.

* * * * *

De temps en temps la Révolution nous envoyait des émigrés d'une espèce

et d'une opinion nouvelles; il se formait diverses couches d'exilés:

la terre renferme des lits de sable ou d'argile déposés par les flots

du déluge. Un de ces flots m'apporta un homme dont je déplore

aujourd'hui la perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres, et

de qui l'amitié a été un des honneurs comme une des consolations de ma

vie.

On a lu, dans un des livres de ces _Mémoires_, que j'avais connu M. de

Fontanes[128] en 1789: c'est à Berlin, {p.164} l'année dernière, que

j'appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, d'une famille

noble et protestante: son père avait eu le malheur de tuer en duel son

beau-frère. Le jeune Fontanes, élevé par un frère d'un grand mérite,

vint à Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand représentant du

XVIIIe siècle lui inspira ses premiers vers: ses essais poétiques

furent remarqués de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le

théâtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle

Desgarcins. Logé auprès de l'Odéon, en errant autour de la Chartreuse,

il en célébra la solitude. Il avait rencontré un ami destiné à devenir

le mien, M. Joubert. La Révolution arrivée, le poète s'engagea dans un

de ces partis stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti

du progrès qui les tire en avant, et le parti rétrograde qui les tire

en arrière. Les monarchiens attachèrent M. de Fontanes à la rédaction

du _Modérateur_. Quand les jours devinrent mauvais, il se réfugia à

Lyon et s'y maria. Sa femme accoucha d'un fils: pendant le siége de la

ville que les révolutionnaires avaient nommée _Commune affranchie_, de

même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appelé Arras

_Ville franchise_, madame de Fontanes était obligée de changer de

place le berceau de son nourrisson pour le mettre à l'abri des bombes.

Retourné à Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes établit le

_Mémorial_[129] avec {p.165} M. de La Harpe et l'abbé de Vauxelles.

Proscrit au 18 fructidor, l'Angleterre fut son port de salut.

[Note 128: Jean-Pierre-Louis de _Fontanes_, né à

Niort le 6 mars 1757. Député au Corps législatif de

1802 à 1810, président de cette Assemblée de 1804 à

la fin de 1808, membre du Sénat conservateur de

1810 à 1814, pair de France de 1814 à 1821, sauf

pendant la période des Cent-Jours; grand-maître de

l'Université de 1808 à 1815; membre de l'Académie

française. Napoléon l'avait nommé comte de

l'Empire, le 3 juin 1808; Louis XVIII, par lettres

patentes du 31 août 1817, lui conféra le titre de

marquis.]

[Note 129: _Le Mémorial historique, politique et

littéraire_, par MM. _La Harpe, Vauxelles et

Fontanes_, fondé 1er prairial an V (20 mai 1797),

supprimé le 18 fructidor (4 septembre) de la même

année. Malgré sa courte durée, ce journal jeta le

plus vif éclat. Fontanes, le très spirituel abbé de

Vauxelles, et La Harpe ont publié dans cette

feuille des articles du plus rare mérite. Ceux de

La Harpe surtout sont des chefs-d'oeuvre. Qui

voudra connaître jusqu'où pouvait s'élever son

talent devra lire le _Mémorial_.]

M. de Fontanes a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l'école

classique de la branche aînée: sa prose et ses vers se ressemblent et

ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une

mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement

l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. Cette

mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du _Jour des

Morts_, comme l'empreinte de l'époque où il a vécu; elle fixe la date

de sa venue; elle montre qu'il est né depuis J.-J. Rousseau, tenant

par son goût à Fénelon. Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes

à deux très petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait

le plus élégant monument funèbre qu'on pût élever sur la tombe de

l'école classique[130].

[Note 130: Il vient d'être élevé par la piété

filiale de madame Christine de Fontanes; M. de

Sainte-Beuve a orné de son ingénieuse notice le

fronton du monument. (Paris, note de 1839) CH.]

Parmi les papiers que mon ami a laissés, se trouvent plusieurs chants

du poème de _la Grèce sauvée_, des livres d'odes, des poésies

diverses, etc. Il n'eût plus rien publié lui-même: car ce critique si

fin, si éclairé, si impartial lorsque les opinions politiques ne

l'aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a été

souverainement injuste envers madame de Staël. Un article envieux de

Garat, sur la _Forêt de Navarre_, pensa l'arrêter net au début de sa

carrière poétique. Fontanes, en paraissant, tua {p.166} l'école

affectée de Dorat, mais il ne put rétablir l'école classique qui

touchait à son terme avec la langue de Racine.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur

l'_Anniversaire de sa naissance_: elle a tout le charme du _Jour des

Morts_, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me

souviens que de ces deux strophes:

La vieillesse déjà vient avec ses souffrances:

Que m'offre l'avenir? De courtes espérances.

Que m'offre le passé? Des fautes, des regrets.

Tel est le sort de l'homme; il s'instruit avec l'âge:

Mais que sert d'être sage,

Quand le terme est si près?

Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige.

La vie à son déclin est pour moi sans prestige;

Dans le miroir du temps elle perd ses appas.

Plaisirs! allez chercher l'amour et la jeunesse;

Laissez-moi ma tristesse,

Et ne l'insultez pas!

Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes,

c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite

romantique, une révolution dans la littérature française: toutefois,

mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour

elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui

lisais des fragments des _Natchez_, d'_Atala_, de _René_; il ne

pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique,

mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau; {p.167} il

voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait

pas. Je reçus de lui d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a

de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille; il

m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux

d'exécution de mes disciples.

Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté de

l'émigration; on lui demandait des chants de _la Grèce sauvée_; on se

pressait pour l'entendre. Il se logea auprès de moi; nous ne nous

quittions plus. Nous assistâmes ensemble à une scène digne de ces

temps d'infortune: Cléry, dernièrement débarqué, nous lut ses

_Mémoires_ manuscrits. Qu'on juge de l'émotion d'un auditoire

d'exilés, écoutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, témoin

oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple! Le

Directoire, effrayé des _Mémoires_ de Cléry, en publia une édition

interpolée, dans laquelle il faisait parler l'auteur comme un laquais,

et Louis XVI comme un portefaix: entre les turpitudes révolutionnaires,

celle-ci est peut-être une des plus sales[131].

[Note 131: Les Mémoires de Cléry, valet de chambre

de Louis XVI, parurent à Londres, en 1799, sous ce

titre: _Journal de ce qui c'est passé à la Tour du

Temple pendant la captivité de Louis XVI, roi de

France_. La même année, MM. Giguet et Michaud les

imprimèrent en France. Afin de détruire le puissant

intérêt qui s'attachait à cette publication, le

Directoire fit répandre une fausse édition

intitulée: _Mémoires de M. Cléry sur la détention

de Louis XVI_. L'auteur du libelle, non content de

dénaturer les faits, l'avait semé de traits odieux

contre le malheureux prince et la famille royale.

Dès que Cléry en eut connaissance, il protesta avec

indignation. Sa réclamation parut au mois de

juillet 1801, dans le _Spectateur du Nord_, qui se

publiait à Hambourg.]

{p.168} UN PAYSAN VENDÉEN.

M. du Theil[132], chargé des affaires de M. le comte d'Artois à

Londres, s'était hâté de chercher Fontanes: celui-ci me pria de le

conduire chez l'agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous

ces défenseurs du trône et de l'autel qui battaient les pavés de

Piccadilly, d'une foule d'espions et de chevaliers d'industrie

échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d'une

nuée d'aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de

contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de

trente à trente-deux ans qu'on ne regardait point, et qui ne faisait

lui-même attention qu'à une gravure de la mort du général Wolfe[133].

Frappé de {p.169} son air, je m'enquis de sa personne: un de mes

voisins me répondit: «Ce n'est rien; c'est un paysan vendéen, porteur

d'une lettre de ses chefs.»

[Note 132: Jean-François _du Theil_, né vers 1760,

mort en 1822. Émigré en 1790, il était revenu en

1792, pendant la captivité de Louis XVI, et s'était

exposé aux plus grands dangers pour communiquer

avec le Roi; il avait même été arrêté dans la

prison du Temple, et c'est par une sorte de miracle

qu'il s'était tiré de cette arrestation. Il avait

dû alors retourner en Allemagne. En 1795, il

accompagna le comte d'Artois dans l'expédition de

l'île d'Yeu. Revenu avec lui en Angleterre, il fut

chargé, conjointement avec le duc d'Harcourt, des

affaires du Prince et de celles du comte de

Provence auprès du gouvernement anglais. Il ne

rentra en France qu'en 1814, et mourut dans le

dénuement. (Léonce Pingaud, _Correspondance intime

du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant

l'émigration_ (1789-1815), tome II, page 298.)]

[Note 133: _Wolfe_ (1726-1759), général anglais,

célèbre surtout pour s'être emparé, le 13 septembre

1759, de la ville de Québec, dont la perte entraîna

pour nous celle du Canada. Dans la bataille qui

amena la prise de la ville, Wolfe fut tué à la tête

de ses grenadiers qu'il menait lui-même à la

charge, pendant que, de son côté, le commandant

français, l'héroïque Montcalm, tombait mortellement

blessé. La victoire de Québec provoqua en

Angleterre un immense enthousiasme. Le Parlement

vota un monument, à Westminster, pour le général

Wolfe, enseveli dans son triomphe. Le tableau de la

_Mort du général Wolfe_, par le peintre Benjamin

West (1766), eut dans toute la Grande-Bretagne un

succès populaire. La gravure en fut bientôt à tous

les foyers. Elle ne laissa pas de se répandre en

France même, et je me souviens de l'avoir vue dans

mon enfance, en plus d'un vieux logis.]

Cet homme, _qui n'était rien_, avait vu mourir Cathelineau, premier

général de la Vendée et paysan comme lui; Bonchamps, en qui revivait

Bayard; Lescure, armé d'un cilice non à l'épreuve de la balle;

d'Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas

d'embrasser la mort debout; La Rochejaquelein, dont les patriotes

ordonnèrent de _vérifier_ le cadavre, afin de rassurer la Convention

au milieu de ses victoires. Cet homme, _qui n'était rien_, avait

assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et

redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles

rangées; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées,

six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux; il avait

aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils; il

avait traversé les _colonnes infernales_, compagnies d'incendiaires

commandées par des Conventionnels; il s'était trouvé au milieu de

l'océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de

la Vendée; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de

charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de

cendres cent lieues carrées d'un pays fertile.

{p.170} Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles.

Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des

Croisades lutta contre ce qu'il y avait de nouveau sang et

d'espérances dans la France de la Révolution. Le vainqueur sentit la

grandeur du vaincu. Turreau, général des républicains, déclarait que

«les Vendéens seraient placés dans l'histoire au premier rang des

peuples soldats». Un autre général écrivait à Merlin de Thionville:

«Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de

battre tous les autres peuples.» Les légions de Probus, dans leur

chanson, en disaient autant de nos pères. Bonaparte appela les combats

de la Vendée «des combats de géants».

Dans la cohue du parloir, j'étais le seul à considérer avec admiration

et respect le représentant de ces anciens _Jacques_ qui, tout en

brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V,

l'invasion étrangère: il me semblait voir un enfant de ces communes du

temps de Charles VII, lesquelles, avec la petite noblesse de province,

reconquirent pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il

avait l'air indifférent du sauvage; son regard était grisâtre et

inflexible comme une verge de fer; sa lèvre inférieure tremblait sur

ses dents serrées; ses cheveux descendaient de sa tête en serpents

engourdis, mais prêts à se redresser; ses bras, pendant à ses côtés,

donnaient une secousse nerveuse à d'énormes poignets tailladés de

coups de sabre; on l'aurait pris pour un scieur de long. Sa

physionomie exprimait une nature populaire, rustique, mise, par la

puissance des moeurs, au service d'intérêts et d'idées contraires

{p.171} à cette nature; la fidélité native du vassal, la simple foi

du chrétien, s'y mêlaient à la rude indépendance plébéienne accoutumée

à s'estimer et à se faire justice. Le sentiment de sa liberté

paraissait n'être en lui que la conscience de la force de sa main et

de l'intrépidité de son coeur. Il ne parlait pas plus qu'un lion; il

se grattait comme un lion, bâillait comme un lion, se mettait sur le

flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de

forêts.

Quels hommes dans tous les partis que les Français d'alors, et quelle

race aujourd'hui nous sommes! Mais les républicains avaient leur

principe en eux, au milieu d'eux, tandis que le principe des

royalistes était hors de France. Les Vendéens députaient vers les

exilés; les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées.

L'agreste messager que je contemplais avait saisi la Révolution à la

gorge, il avait crié: «Entrez; passez derrière moi; elle ne vous fera

aucun mal; elle ne bougera pas; je la tiens.» Personne ne voulut

passer: alors Jacques Bonhomme relâcha la Révolution, et Charette

brisa son épée.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 15 / 96 题