VUE RÉTROSPECTIVE.

La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire à la Révolution un pas

immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une

première fois, puisque l'Assemblée nationale déclara que ses décrets

auraient force de loi sans qu'il fût besoin de la sanction ou de

l'acceptation royale. Une haute cour de justice, devançant le tribunal

révolutionnaire, était établie à Orléans. Dès cette époque madame

Roland demandait la tête de la reine[16], en attendant que la

Révolution lui demandât {p.016} la sienne. L'attroupement du Champ de

Mars[17] avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses

fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation de la

Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s'était agi de

déclarer la déchéance de Louis XVI; si elle eût eu lieu, le crime du

21 janvier n'aurait pas été commis; la position du peuple français

changeait par rapport à la monarchie et vis-à-vis de la postérité. Les

Constituants qui s'opposèrent à la déchéance crurent sauver la

couronne, et ils la perdirent; ceux qui croyaient la perdre en

demandant la déchéance l'auraient sauvée. Presque toujours, en

politique, le résultat est contraire à la prévision.

[Note 16: Mme Roland avait demandé la tête de la

reine dès les premiers jours de la Révolution. Le

26 juillet 1789, au lendemain des égorgements qui

avaient accompagné et suivi la prise de la

Bastille, elle écrivait de Lyon à son ami Bosc, le

futur éditeur de ses _Mémoires_: «...Je vous ai

écrit _des choses plus rigoureuses que vous n'en

avez faites_; et cependant, si vous n'y prenez

garde, vous n'aurez fait qu'une levée de

boucliers... Vous vous occupez d'une municipalité,

et _vous laissez échapper des têtes qui vont

conjurer de nouvelles horreurs. Vous n'êtes que des

enfants_: votre enthousiasme est un feu de paille;

et _si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle

le procès de deux têtes illustres ou que de

généreux décius ne les abattent_, vous êtes tous

f...» (_Correspondance de Mme Roland_, publiée à la

suite de ses _Mémoires_.)--Quand Louis XVI et

Marie-Antoinette, le 25 juin 1791, sont ramenés de

Varennes et rentrent aux Tuileries, humiliés,

captifs, la joie déborde du coeur de Mme Roland:

«Je ne sais plus me tenir chez moi, écrit-elle; je

vais voir les braves gens de ma connaissance pour

nous exciter aux _grandes mesures_.» «Il me semble,

écrit-elle encore, qu'il faudrait mettre le

mannequin royal en séquestre et _faire le procès à

sa femme_.» Puis elle se ravise; elle veut qu'on

fasse aussi le procès à Louis XVI: «Faire le procès

à Louis XVI, dit-elle, serait sans contredit la

plus grande, la plus juste des mesures; mais vous

êtes incapables de la prendre.»]

[Note 17: Le 17 juillet 1791.]

Le 30 du même mois de septembre 1791, l'Assemblée constituante tint sa

dernière séance; l'imprudent décret du 17 mai précédent, qui défendait

la réélection des membres sortants[18], engendra la Convention. Rien

de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux

affaires générales, que les résolutions {p.017} particulières à des

individus ou à des corps, alors même qu'elles sont honorables.

[Note 18: Le décret déclarant les membres de

l'Assemblée nationale inéligibles à la prochaine

législature fut rendu le 16 mai 1791--et non le

17.]

Le décret du 29 septembre, pour le règlement des sociétés populaires,

ne servit qu'à les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de

l'Assemblée constituante; elle se sépara le lendemain, et laissa à la

France une révolution.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 8 / 96 题