LIVRE VII[1]

[Note 1: Ce livre a été écrit à Londres d'avril à

septembre 1822. Il a été revu en février 1845 et en

décembre 1846.]

Je vais trouver ma mère. -- À Saint-Malo. -- Progrès de la

Révolution. -- Mon mariage. -- Paris. -- Anciennes et nouvelles

connaissances. -- L'abbé Barthélemy. -- Saint-Ange. -- Théâtre. --

Changement et physionomie de Paris. -- Club des Cordeliers. --

Marat. -- Danton. -- Camille Desmoulins. -- Fabre d'Églantine. --

Opinion de M. de Malesherbes sur l'Émigration. -- Je joue et je

perds. -- Aventure du fiacre. -- Mme Roland. -- Barère à

l'Ermitage. -- Seconde fédération du 14 juillet. -- Préparatifs

d'émigration. -- J'émigre avec mon frère. -- Aventure de

Saint-Louis. -- Nous passons la frontière. -- Bruxelles. -- Dîner

chez le baron de Breteuil. -- Rivarol. -- Départ pour l'armée des

princes. -- Route. -- Rencontre de l'armée prussienne. -- J'arrive

à Trèves. -- Armée des princes. -- Amphithéâtre romain. --

_Atala._ -- Les chemises de Henri IV. -- Vie de soldat. --

Dernière représentation de l'ancienne France militaire. --

Commencement du siège de Thionville. -- Le chevalier de la

Baronnais. -- Continuation du siège. -- Contraste. -- Saints dans

les bois. -- Bataille de Bouvines. -- Patrouille. -- Rencontre

imprévue. -- Effets d'un boulet et d'une bombe. -- Marché du camp.

-- Nuit aux faisceaux d'armes. -- Chiens hollandais. -- Souvenir

des _Martyrs_. -- Quelle était ma compagnie. -- Aux avant-postes.

-- Eudore. -- Ulysse. -- Passage de la Moselle. -- Combat. --

Libba sourde et muette. -- Attaque sous Thionville. -- Levée du

siège. -- Entrée à Verdun. -- Maladie prussienne. -- Retraite. --

Petite vérole. -- Les Ardennes. -- Fourgons du prince de Ligne. --

Femmes de Namur. -- Je retrouve {p.002} mon frère à Bruxelles. --

Nos derniers adieux. -- Ostende. -- Passage à Jersey. -- On me met

à terre à Guernesey. -- La femme du pilote. -- Jersey. -- Mon

oncle de Bedée et sa famille. -- Description de l'île. -- Le duc

de Berry. -- Parents et amis disparus. -- Malheur de vieillir. --

Je passe en Angleterre. -- Dernière rencontre avec Gesril.

J'écrivis à mon frère, à Paris, le détail de ma traversée, lui

expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prêter la somme

nécessaire pour payer mon passage. Mon frère me répondit qu'il venait

d'envoyer ma lettre à ma mère. Madame de Chateaubriand ne me fit pas

attendre, elle me mit à même de me libérer et de quitter le Havre.

Elle me mandait que Lucile était près d'elle avec mon oncle de Bedée

et sa famille. Ces renseignements me décidèrent à me rendre à

Saint-Malo, où je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon

émigration prochaine.

Les révolutions, comme les fleuves, grossissent dans leur cours; je

trouvai celle que j'avais laissée en France énormément élargie et

débordant ses rivages; je l'avais quittée avec Mirabeau sous la

_Constituante_, je la retrouvai avec Danton sous la _Législative_.

Le traité de Pilnitz, du 27 août 1791, avait été connu à Paris. Le 14

décembre 1791, lorsque j'étais au milieu des tempêtes, le roi annonça

qu'il avait écrit aux princes du corps germanique (notamment à

l'électeur de Trèves) sur les armements de l'Allemagne. Les frères de

Louis XVI, le prince de Condé, M. de Calonne, le vicomte de Mirabeau

et M. de Laqueuille[2] {p.003} furent presque aussitôt mis en

accusation. Dès le 9 novembre, un précédent décret avait frappé les

autres émigrés: c'était dans ces rangs déjà proscrits que j'accourais

me placer; d'autres auraient peut-être reculé, mais la menace du plus

fort me fait toujours passer du côté du plus faible: l'orgueil de la

victoire m'est insupportable.

[Note 2: Jean-Claude-Marin-Victor, marquis de

_Laqueuille_, né à Châteaugay (Puy-de-Dôme) le 2

janvier 1742. Élu député de la noblesse de la

sénéchaussée de Riom le 25 mars 1789, il se démit

de son mandat le 6 mai 1790, émigra, rejoignit

l'armée des princes et commanda, sous le comte

d'Artois, le corps de la noblesse d'Auvergne. Il

fut décrété d'accusation le 1er janvier 1792.

Rentré en France sous le Consulat, il vécut dans la

retraite jusqu'à sa mort, arrivée le 30 avril

1810.]

En me rendant du Havre à Saint-Malo, j'eus lieu de remarquer les

divisions et les malheurs de la France: les châteaux brûlés ou

abandonnés; les propriétaires, à qui l'on avait envoyé des

quenouilles, étaient partis; les femmes vivaient réfugiées dans les

villes. Les hameaux et les bourgades gémissaient sous la tyrannie des

clubs affiliés au club central des Cordeliers, depuis réuni aux

Jacobins. L'antagoniste de celui-ci, la _Société monarchique_ ou _des

Feuillants_, n'existait plus[3]; l'ignoble dénomination de

_sans-culotte_ était devenue {p.004} populaire; on n'appelait le roi

que _monsieur Veto_ ou _mons Capet_.

[Note 3: Le 16 juillet 1791, à propos de la pétition

pour la déchéance rédigée par Laclos, une scission

se produisit dans la _Société des Amis de la

Constitution_, séante aux Jacobins. Barnave,

Dupont, les Lameth et tous les autres membres de la

société qui faisaient partie de l'Assemblée

constituante, à l'exception de Robespierre, Petion,

Roederer, Coroller, Buzot et Grégoire, abandonnèrent

les Jacobins et fondèrent une société rivale, qui

se réunit, elle aussi, rue Saint-Honoré, en face

de la place de Louis-le-Grand (la place Vendôme),

dans l'ancienne église des _Feuillants_. Les

journaus jacobins crièrent haro sur ce club

_monarchico-aristocratico-constitutionnel_; ils

demandèrent que cette société _turbulente et

pestilentielle_ fût chassée de l'enceinte des

Feuillants. Le 27 décembre 1791, l'Assemblée

législative décréta qu'aucune société politique ne

pourrait être établie dans l'enceinte des

ci-devants Feuillants et Capucins. Voir au tome II

du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la

Terreur_ par Edmond Biré, le chapitre sur _la

Société des Feuillants_.]

Je fus reçu tendrement de ma mère et de ma famille, qui cependant

déploraient l'inopportunité de mon retour. Mon oncle, le comte de

Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses

filles. Il s'agissait de me trouver de l'argent pour rejoindre les

princes. Mon voyage d'Amérique avait fait brèche à ma fortune; mes

propriétés étaient presque anéanties dans mon partage de cadet par la

suppression des droits féodaux; les bénéfices simples qui me devaient

échoir en vertu de mon affiliation à l'ordre de Malte étaient tombés

avec les autres biens du clergé aux mains de la nation. Ce concours de

circonstances décida de l'acte le plus grave de ma vie; on me maria,

afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une

cause que je n'aimais pas.

Vivait retiré à Saint-Malo M. de Lavigne[4], chevalier de Saint-Louis,

ancien commandant de Lorient. Le comte d'Artois avait logé chez lui

dans cette dernière ville lorsqu'il visita la Bretagne: charmé de son

hôte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu'il demanderait

dans la suite.

[Note 4: _M. Buisson de la Vigne_, ancien capitaine

de vaisseau de la Compagnie des Indes. Il avait été

anobli en 1776.]

M. de Lavigne eut deux fils: l'un d'eux[5] épousa {p.005} Mlle de la

Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent en bas âge

orphelines de père et de mère. L'aînée se maria au comte du

Plessix-Parscau[6], capitaine de vaisseau, fils et petit-fils

d'amiraux, aujourd'hui contre-amiral lui-même, cordon rouge et

commandant des élèves de la marine à Brest; la cadette[7], demeurée

chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour

d'Amériqne, j'arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate,

mince et fort jolie: elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux

cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à

six cent mille francs.

[Note 5: Alexis-Jacques _Buisson de la Vigne_,

directeur de la Compagnie des Indes à Lorient,

avait épousé dans cette ville, en 1770, Céleste

_Rapion de la Placelière_, originaire de

Saint-Malo.]

[Note 6: Anne _Buisson de la Vigne_, née en 1772 et

soeur aînée de Mme de Chateaubriand, avait épousé à

Saint-Malo, le 29 mai 1789,

Hervé-Louis-Joseph-Marie de _Parscau_, et non de

_Parseau_, comme le portent toutes les éditions

précédentes.--Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _Le

comte du Plessix de Parscau_.]

[Note 7: Céleste _Buisson de la Vigne_, née à

Lorient en 1774. C'est elle qui sera Mme de

Chateaubriand.]

Mes soeurs se mirent en tête de me faire épouser Mlle de Lavigne, qui

s'était fort attachée à Lucile. L'affaire fut conduite à mon insu. À

peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne; je la

reconnaissais de loin sur le _Sillon_ à sa pelisse rose, sa robe

blanche et sa chevelure blonde enflée du vent, lorsque sur la grève je

me livrais aux caresses de ma vieille maîtresse, la mer. Je ne me

sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes,

rien n'était épuisé en moi; l'énergie même de mon existence avait

doublé par mes courses. J'étais tourmenté de la muse. Lucile aimait

Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma

fortune: «Faites donc!» dis-je. Chez moi l'homme public {p.006} est

inébranlable, l'homme privé est à la merci de quiconque se veut

emparer de lui, et, pour éviter une tracasserie d'une heure, je me

rendrais esclave pendant un siècle.

Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux

parents fut facilement obtenu: restait à conquérir un oncle maternel,

M. de Vauvert[8], grand démocrate; or, il s'opposa au mariage de sa

nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l'étais pas du tout. On

crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage

religieux fût fait par un prêtre _non assermenté_, ce qui ne pouvait

avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la

magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et

arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de

Lavigne, était tombé. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand,

sans que j'eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de

la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en

attendant l'arrêt des tribunaux.

[Note 8: Michel Bossinot de _Vauvert_, né le 21

décembre 1724 à Saint-Malo, où il mourut le 16

septembre 1809. Il avait été conseiller du roi et

procureur à l'amirauté. Sa descendance est

représentés aujourd'hui par la famille Poulain du

Reposoir. Il était l'oncle à la mode de Bretagne de

Mlle Céleste Buisson de la Vigne.]

Il n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour

dans tout cela; ce mariage n'avait que le mauvais côté du roman: la

vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au

civil. Les parents des deux familles étant d'accord, M. de Vauvert se

désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne

réclama plus contre la {p.007} première bénédiction nuptiale, et Mme

de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s'était enfermée avec

elle[9].

[Note 9: Voir l'_Appendice_ nº II: _Le Mariage de

Chateaubriand_.]

C'était une nouvelle connaissance que j'avais à faire, et elle

m'apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais s'il a jamais

existé une intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine

la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la

personne avec qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un

esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante,

racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais

lu deux lignes de mes ouvrages; elle craindrait d'y rencontrer des

idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez

d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est

instruite et bon juge.

Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de

la surabondance de ses qualités; mes inconvénients très réels

résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d'avoir de la

résignation, de la patience, de l'obligeance générale, de la sérénité

d'humeur, lorsqu'on ne prend à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on

répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant:

«Qu'est-ce que cela fait?»

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce

moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma

compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient

appartenir? {p.008} S'en est-elle jamais plainte? Quel bonheur

a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais

démentie? Elle a subi mes adversités; elle a été plongée dans les

cachots de la Terreur, les persécutions de l'empire, les disgrâces de

la Restauration, elle n'a point trouvé dans les joies maternelles le

contre-poids de ses chagrins. Privée d'enfants, qu'elle aurait eus

peut-être dans une autre union, et qu'elle eût aimés avec folie;

n'ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui

consolent une femme de ses belles années, elle s'est avancée, stérile

et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux

lettres, l'orgueil de porter mon nom ne lui est point un

dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes

sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses

maux: je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes.

Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elle m'a données aux

soucis que je lui ai causés? Pourrais-je opposer mes qualités telles

quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé

l'infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles?

Qu'est-ce que mes travaux auprès des oeuvres de cette chrétienne?

Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai

condamné.

[Illustration: Madame ROLLAND.]

Somme toute, lorsque je considère l'ensemble et l'imperfection de ma

nature, est-il certain que le mariage ait gâté ma destinée? J'aurais

sans doute eu plus de loisir et de repos; j'aurais été mieux accueilli

de certaines sociétés et de certaines grandeurs de la terre; mais en

politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais

arrêté, parce que là, comme en {p.009} fait d'honneur, je ne juge

que d'après mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre

d'ouvrages si j'étais resté indépendant, et ces ouvrages eussent-ils

été meilleurs? N'y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra,

où, me mariant hors de France, j'aurais cessé d'écrire et renoncé à ma

patrie? Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m'aurait-elle pas

livré en proie à quelque indigne créature? N'aurais-je pas gaspillé et

sali mes heures comme lord Byron? Aujourd'hui que je m'enfonce dans

les années, toutes mes folies seraient passées; il ne m'en resterait

que le vide et les regrets: vieux garçon sans estime, ou trompé ou

détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l'écouterait pas ma chanson

usée. La pleine licence de mes désirs n'aurait pas ajouté une corde de

plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes

sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l'énergie

de mes accents, animé mes ouvrages d'une fièvre interne, d'une flamme

cachée, qui se fût dissipée à l'air libre de l'amour. Retenu par un

lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les

douceurs que je goûte aujourd'hui. Je n'ai conservé des maux de mon

existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et

éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi

touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus

noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon

toujours la force des devoirs.

* * * * *

Je me mariai à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l'Assemblée

législative déclara la guerre à François II, {p.010} qui venait de

succéder à son père Léopold; le 10 du même mois, on avait béatifié à

Rome Benoît Labre: voilà deux mondes. La guerre précipita le reste de

la noblesse hors de France. D'un côté, les persécutions redoublèrent;

de l'autre, il ne fut plus permis aux royalistes de rester à leurs

foyers sans être réputés poltrons; il fallut m'acheminer vers le camp

que j'étais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée et sa famille

s'embarquèrent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme

et mes soeurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint-Germain,

cul-de-sac Férou, petit hôtel de Villette. Je me hâtai de chercher ma

première société. Je revis les gens de lettres avec lesquels j'avais

eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j'aperçus ceux du

savant abbé Barthélemy[10] et du poète Saint-Ange[11]. {p.011} L'abbé

a trop dessiné les gynécées d'Athènes d'après les salons de

Chanteloup. Le traducteur d'Ovide n'était pas un homme sans talent; le

talent est un don, une chose isolée; il se peut rencontrer avec les

autres facultés mentales, il peut en être séparé: Saint-Ange en

fournissait la preuve; il se tenait à quatre pour n'être pas bête,

mais il ne pouvait s'en empêcher. Un homme dont j'admirais et dont

j'admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait

d'esprit et malheureusement son caractère était au niveau de son

esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les _Études de la nature_ par

la borne de l'intelligence et par le défaut d'élévation d'âme de

l'écrivain[12].

[Note 10: L'abbé Barthélemy (1716-1795), garde des

médailles et antiques du cabinet du roi, membre de

l'Académie française et de l'Académie des

inscriptions, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis

en Grèce vers le milieu du IVe siècle avant l'ère

vulgaire_. Il passa la plus grande partie de sa vie

auprès du duc et de la duchesse de Choiseul dans

leur terre de Chanteloup.]

[Note 11: Ange-François _Fariau_, dit _de

Saint-Ange_ (1747-1810), membre de l'Académie

française. Sa traduction en vers des

_Métamorphoses_ d'Ovide lui avait valu une assez

grande réputation. Si le poète Saint-Ange n'avait

guère d'esprit, il avait encore moins de modestie.

Le très spirituel abbé de Féletz le laissait

entendre, d'une façon bien piquante, dans le

feuilleton où il rendait compte de la réception du

poète à l'Académie: «C'est un grand écueil pour

tout le monde, écrivait-il, de parler de soi, et il

semblait que c'en était un plus grand encore pour

M. de Saint-Ange. Tout le monde l'attendait là, et

tout le monde a été surpris: il a bien attrapé les

malins et les mauvais plaisants; il a parlé de lui

fort peu et très modestement. J'ai cinq cents

témoins de ce que j'avance ici; certainement, de

toutes les _Métamorphoses_ que nous devons à M. de

Saint-Ange, ce n'est pas la moins étonnante.»]

[Note 12: Jacques-Henri-Bernardin _de Saint-Pierre_

(1737-1814), auteur des _Études sur la Nature_ et

de _Paul et Virginie_. Le jugement que porte ici

Chateaubriand sur le caractère de Bernardin de

Saint-Pierre est en complet désaccord avec

l'opinion reçue qui fait de ce dernier un bonhomme

très doux et d'une bienveillance universelle, sans

autre défaut que d'être trop sensible. Qui a raison

de Chateaubriand ou de la légende? Il semble bien

que ce soit l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_.

Voici, en effet, ce que je lis dans l'excellente

biographie de _Bernardin de Saint-Pierre_ par Mme

Arvède Barine: «Il était pensionné décoré, bien

traité par l'empereur. Le monde parisien le choyait

et l'adulait... Il serait parfaitement heureux s'il

avait bon caractère. Mais il a mauvais caractère,

plus que jamais. Il ne s'est jamais tant

disputé...» Et plus loin: «Il n'est pas étonnant

qu'il fût détesté de la plupart de ses confrères.

Andrieux se souvenait de M. de Saint-Pierre comme

d'un _homme dur, méchant_..... Ses ennemis lui

rendaient les coups avec usure et, comme il était

vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix.»]

Rulhière était mort subitement, en 1791[13], avant mon départ pour

l'Amérique. J'ai vu depuis sa petite maison à Saint-Denis, avec la

fontaine et la jolie statue de l'Amour, au pied de laquelle on lit ces

vers:

{p.012} D'Egmont avec l'Amour visita cette rive:

Une image de sa beauté

Se peignit un moment sur l'onde fugitive:

D'Egmont a disparu; l'Amour seul est resté.

Lorsque je quittai la France, les théâtres de Paris retentissaient

encore du _Réveil d'Épiménide_[14] et de ce couplet:

J'aime la vertu guerrière

De nos braves défenseurs,

Mais d'un peuple sanguinaire

Je déteste les fureurs.

À l'Europe redoutables,

Soyons libres à jamais,

Mais soyons toujours aimables

Et gardons l'esprit français.

[Note 13: Le 30 janvier 1791.]

[Note 14: Sur le _Réveil d'Épiménide_ et sur son

auteur Carbon de Flins, voir, au tome I, la note de

la page 219.]

À mon retour, il n'était plus question du _Réveil d'Épiménide_; et si

le couplet eût été chanté, on aurait fait un mauvais parti à l'auteur.

_Charles IX_ avait prévalu. La vogue de cette pièce tenait

principalement aux circonstances; le tocsin, un peuple armé de

poignards, la haine des rois et des prêtres, offraient une répétition

à huis clos de la tragédie qui se jouait publiquement; Talma,

débutant, continuait ses succès.

Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au

théâtre; il n'était question que d'innocents pasteurs et de virginales

pastourelles: champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d'or

sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les {p.013}

roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du

spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait

joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt[15] celui de

Babet. Les Conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des

hommes: bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les

petits enfants; ils leur servaient de nourrices; ils pleuraient de

tendresse à leurs simples jeux; ils prenaient doucement dans leurs

bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le _dada_ des charrettes

qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature,

la paix, la pitié, la bienfaisance, la {p.014} candeur, les vertus

domestiques; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à

leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur

de l'espèce humaine.

[Note 15: Elle s'appelait de son vrai nom Théroigne

Terwagne. Elle était née, en 1762, non à Méricourt,

mais à Marcourt, village situé sur l'Ourthe, à

proximité de la petite ville de Laroche. De 1789 à

1792, des journées d'octobre au 10 août, elle s'est

ruée à tous les excès, à tous les crimes. Aux

journées d'octobre, c'est elle qui mène à

Versailles les mégères qui demandent «les boyaux»

de la reine; au 10 août, c'est elle qui égorge

Suleau. _Mlle Théroigne_ tenait, du reste, pour la

Gironde contre la Montagne, pour Brissot contre

Robespierre. Peu de jours avant le 31 mai, elle

était aux Tuileries. Un peuple de femmes criait: «À

bas les Brissotins!» Brissot passe. Il est hué, et

des insultes on va passer aux coups. Théroigne

s'élance pour le défendre. «Ah! tu es

brissotine!--crient les femmes,--tu vas payer pour

tous!» Et Théroigne est fouettée. On ne la revit

plus. Elle était sortie folle des mains des

flagelleuses. Un hôpital avait refermé ses portes

sur elle. Sa raison était morte. De l'Hôtel-Dieu,

elle fut transférée à la Salpêtrière, de la

Salpêtrière aux Petites-Maisons, pour être ramenée

à la Salpêtrière en 1807. La malheureuse survécut

encore huit ans, «ravalée à la brute, ruminant des

paroles sans suite: _fortune, liberté, comité,

révolution, décret, coquin_, brûlée de feux,

inondant de seaux d'eau la bauge de paille où elle

gîtait, brisant la glace des hivers pour boire dans

le ruisseau à plat ventre, paissant ses

excréments!» Elle mourut à l'infirmerie générale de

la Salpêtrière le 8 juin 1815. (_Portraits intimes

du XVIIIe siècle_, par Edmond et Jules de Goncourt,

1878.)]

* * * * *

Paris n'avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790; ce

n'était plus la Révolution naissante, c'était un peuple marchant ivre

à ses destins, au travers des abîmes, par des voies égarées.

L'apparence du peuple n'était plus tumultueuse, curieuse, empressée;

elle était menaçante. On ne rencontrait dans les rues que des figures

effrayées ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons

afin de n'être pas aperçus, ou qui rôdaient cherchant leur proie: des

regards peureux et baissés se détournaient de vous, ou d'âpres regards

se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et vous percer.

La variété des costumes avait cessé; le vieux monde s'effaçait; on

avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui

n'était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. Les

licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les

libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d'un ordre de

choses qui se détruit et qui n'est pas encore l'anarchie, se

nivelaient déjà sous le sceptre populaire: on sentait l'approche d'une

jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie

d'espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme

caduc de l'ancienne royauté: car le peuple souverain étant partout,

quand il devient tyran, le tyran est partout; c'est la présence

universelle d'un universel Tibère.

{p.015} Dans la population parisienne se mêlait une population

étrangère de coupe-jarrets du midi; l'avant-garde des Marseillais, que

Danton attirait pour la journée du 10 août et les massacres de

septembre, se faisait connaître à ses haillons, à son teint bruni, à

son air de lâcheté et de crime, mais de crime d'un autre soleil: _in

vultu vitium_, au visage le vice.

À l'Assemblée législative, je ne reconnaissais personne: Mirabeau et

les premières idoles de nos troubles, ou n'étaient plus, ou avaient

perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique brisé par ma course

en Amérique, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2 · 第 7 / 96 题