L'Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le
tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles,
ensanglantèrent les départements; à Caen, on se rassasia de massacres
et l'on mangea le coeur de M. de Belsunce[19].
[Note 19: Le comte de _Belsunce_, major en second
du régiment de Bourbon Infanterie. «À partir du 14
juillet, dit M. Taine, dans chaque ville, les
magistrats se sentent à la merci d'une bande de
sauvages, parfois d'une bande de cannibales. Ceux
de Troyes viennent de torturer Huez (le maire de la
ville) à la manière des Hurons; ceux de Caen ont
fait pis: le major de Belsunce, non moins innocent
et garanti par la foi jurée, a été dépecé comme
Lapérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son
coeur.» _La Révolution_, tome I, p. 89.]
Le roi apposa son _veto_ au décret contre les émigrés et à celui qui
privait de tout traitement les ecclésiastiques non assermentés. Ces
actes légaux augmentèrent l'agitation. Petion était devenu maire de
Paris[20]. Les députés décrétèrent d'accusation, le 1er janvier 1792,
les princes émigrés; le 2, ils fixèrent à ce {p.018} 1er janvier le
commencement de l'an IV de la liberté. Vers le 13 février, les bonnets
rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit
fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars.
L'Autriche armait. Paris était divisé en sections, plus ou moins
hostiles les unes aux autres[21]. Le 20 mars 1792, l'Assemblée
législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements
de la Terreur n'auraient pu s'exécuter; on l'essaya d'abord sur des
morts, afin qu'elle apprît d'eux son oeuvre. On peut parler de cet
instrument comme d'un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses
bons services, lui faisaient présent de sommes d'argent pour son
entretien[22]. L'invention de la machine à meurtre, au moment même où
elle était nécessaire au crime, est une preuve mémorable de cette
intelligence des faits coordonnés les uns aux autres, ou plutôt une
preuve de l'action cachée de la Providence, quand elle veut changer la
face des empires.
[Note 20: Jérôme _Petion de Villeneuve_
(1756-1794), député aux États-Généraux et membre de
la Convention. Le 17 novembre 1791, il fut élu
maire, en remplacement de Bailly, par 6,708 voix,
alors que le nombre des électeurs était de 80,000.
Il avait pour concurrent La Fayette.]
[Note 21: Avant 1789, Paris était partagé en
vingt-et-un quartiers. Le règlement fait par le
roi, le 23 avril 1789, pour la convocation des
trois états de la ville de Paris, divisa cette
ville en soixante arrondissements et districts,
division qui subsista jusqu'à la loi du 27 juin
1790. À cette époque, l'Assemblée constituante
substitua aux soixante districts quarante-huit
sections.]
[Note 22: Le 17 germinal an II (6 avril 1794), un
citoyen se présenta à la barre de la Convention et
offrit une somme qu'il destinait, dit-il, _aux
frais d'entretien et de réparation de la
guillotine_, (_Moniteur_ du 7 avril 1794).]
Le ministre Roland, à l'instigation des Girondins, avait été appelé au
conseil du roi[23]. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de
Hongrie et de Bohême. Marat publia l'_Ami du peuple_, malgré le décret
dont {p.019} lui, Marat, était frappé. Le régiment Royal-Allemand et
le régiment de Berchiny désertèrent. Isnard[24] parlait de la perfidie
de la cour, Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien[25].
Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut
licenciée[26]. {p.020} Le 28 mai, l'Assemblée se forma en séances
permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les
masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; le prétexte était
le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres; le
roi courut risque de vie. La patrie était déclarée en danger. On
brûlait en effigie M. de La Fayette. Les fédérés de la seconde
fédération arrivaient; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en
marche: ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par
Petion aux Cordeliers.
[Note 23: Le 23 mars 1792.]
[Note 24: Maximin _Isnard_ (1751-1825), député du
Var à la Législative, à la Convention et au Conseil
des Cinq-Cents. Il fut, dans les deux premières de
ces Assemblées, l'un des plus éloquents orateurs du
parti de la Gironde. «L'homme du parti girondin, a
écrit Charles Nodier, qui possédait au plus haut
degré le don de ces inspirations violentes qui
éclatent comme la foudre en explosions soudaines et
terribles, c'était Isnard, génie violent, orageux,
incompressible.» À la Législative, il s'était
signalé par la véhémence de son langage contre les
prêtres, il avait dit du haut de la tribune:
«Contre eux, _il ne faut pas de preuves_!» À la
Convention, il avait voté la mort du roi; mais,
avant même la chute de la République, sa conversion
religieuse et politique était complète; il ne
craignait pas de se dire hautement catholique et
royaliste. On lit dans une publication intitulée
_Préservatif contre la Biographie nouvelle des
contemporains_, par le comte de Fortia-Piles
(1822): «Isnard a frémi de sa conduite
révolutionnaire; ses crimes se sont représentés à
ses yeux; le plus irrémédiable de tous, celui du 21
janvier, ne pouvait être effacé par un repentir
ordinaire. Qu'a-t-il fait? En pleine santé,
jouissant de toutes ses facultés, il s'est rendu en
plein midi (et plus d'une fois) le jour
anniversaire du crime, au lieu où il a été
consommé; là il s'est agenouillé sur les pierres
inondées du sang du roi martyr; il s'est prosterné
à la vue de tous les passants, a baisé la terre
sanctifiée par le supplice du juste, a mouillé de
ses larmes les pavés qui lui retraçaient encore
l'image de son auguste victime; il a fait amende
honorable et a imploré à haute voix le pardon de
Dieu et des hommes.»]
[Note 25: Armand _Gensonné_, député de la Gironde à
la Législative et à La Convention, né à Bordeaux le
10 août 1758, exécuté à Paris le 31 octobre
1793.--Jean-Pierre _Brissot de Warville_, député de
Paris à l'Assemblée législative et député
d'Eure-et-Loir à la Convention, né à Chartres le 14
janvier 1754, guillotiné le 31 octobre 1793. La
dénonciation de Gensonné et de Brissot contre le
prétendu _comité autrichien_ eut lieu dans la
séance du 23 mai 1792.]
[Note 26: Le décret ordonnant la dissolution de la
garde constitutionnelle du roi fut voté le 29 mai
1792.]