Tous deux, un instant, gardèrent le silence, impressionnés par leurs

propres paroles. Fortunat reprit:

--Vous verrai-je encore avant votre départ?

--Non, répondit Thérèse avec une douce fermeté. Je pars ce soir...

Donnez-moi la main et sachez qu'à jamais je suis votre obligée.

Il prit les doigts qu'on lui tendait; ses yeux enveloppèrent le noble

visage qu'une visible émotion embellissait encore, puis il dit, en

baisant sa propre main qui venait de toucher celle de la comtesse:

--Merci, madame! Je vous assure que nous sommes quittes.

Après cet adieu si simple et si digne de part et d'autre, il

s'éloigna. Jamais plus ces deux êtres ne devaient se revoir en ce

monde. Pendant ce temps-là Saturnin Cadaroux, inquiet du retard de

Corbassière, rentrait chez lui, faisait atteler et gagnait la ville,

afin de savoir ce qui était survenu.

Le reste de la journée passa vite pour Thérèse, qui trouva un

prétexte motivant, aux yeux des rares personnes qui la virent, sa

courte apparition à Sénac. Le télégramme envoyé par elle et

celui de Kathleen, tous deux rassurants, s'étaient croisés dans

l'après-midi. Sans mettre le pied hors de son parc, elle avait

pu visiter son hôpital et son école, dont Albert, depuis sa

convalescence, avait permis la réouverture. Tout lui semblait

bon, facile, agréable, dans ce cher petit coin d'où elle venait

d'éloigner l'ennemi avec le secours d'un allié fidèle. Paris, au

contraire, lui devenait odieux. Même l'hôtel de famille, tant aimé

jamais, semblait avoir perdu le prestige sacré du souvenir. Trop

d'heures lugubres ou poignantes y avaient sonné pour elle!

Sur le soir, un coucher de soleil radieux vint achever de la réjouir.

L'air était doux et, parmi les massifs de la pelouse, avec de grands

bruits de feuilles sèches remuées, les merles sifflaient leurs

courts appels, veloutés comme des ritournelles de flûte.

«Voilà où le bonheur nous attend, pensa Thérèse. Dès que le

cher malade sera guéri, nous y viendrons, pour en sortir le moins

possible.»

Mais, sur son front, une inquiétude passa. Tout n'était pas fini.

L'homme qu'elle avait vu le matin se promener devant la grille

voulait, lui aussi, vivre et mourir dans ces murs. La grande bataille

n'était pas livrée. Qui serait le vainqueur?...

L'heure du départ avait sonné. Après un dîner campagnard servi

près du grand feu de la cuisine, Thérèse, accompagnée du garde,

prit le chemin du Rhône pour passer le bac et regagner la station.

Elle s'attendait à rencontrer Fortunat; mais le jeune homme ne se

laissa pas voir. Signol prit le gouvernail en main, et la poulie qui

retenait le bateau contre la force du courant se mit à rouler en

criant sur le long câble. Selon son habitude, la comtesse avait lié

conversation avec le vieux passeur, qu'elle s'étonnait de trouver

mélancolique et taciturne.

--Madame, répondit le marinier, d'une voix qui tremblait de colère

autant que de chagrin, c'est la dernière fois que nous naviguons

ensemble. On me chasse. Tout à l'heure, cette bête sauvage de

Cadaroux m'a signifié mon renvoi. Il faut obéir; il est le maire

de la commune; le bac dépend de lui. Me voilà sans maison et sans

travail!

--On vous chasse, pauvre homme! s'écria Thérèse. Et pourquoi?

--Je suis trop vieux, mes forces diminuent, et les gens qui passent

le Rhône courent du danger avec moi: c'est le prétexte. Mais tout le

monde sait pourquoi le _Bouscatié_ veut me faire crever de faim. Dans

cette maison, qui n'est pas la mienne, j'ai recueilli son fils, qu'il

voudrait voir mort. Le garçon, depuis l'âge de dix ans, cherche

toujours on ne sait quoi, une chose inconnue qu'il n'a pas encore

trouvée. Mais avant peu il la trouvera... derrière les cyprès du

cimetière. Pour moi, je n'ai plus qu'un désir en ce monde. C'est de

voir Saturnin là où je souhaite qu'il aille. Si le bon Dieu me

donne ce plaisir, je le tiens quitte du reste, pour cette vie et pour

l'autre.

--Ne blasphémez pas, répondit doucement Thérèse. Vous n'êtes pas

le seul à qui cet homme a causé du mal. Faites comme moi: pardonnez.

--Oui-da! reprit le vieux passeur en secouant sa tête aux lignes

violentes. Vous avez pardonné, madame la comtesse? Possible pour

vous. Mais cette rude besogne-là, comme beaucoup d'autres, se fait

mal avec l'estomac vide. Il y a quarante ans que j'habite la maison

du bac, si bien que j'avais oublié qu'elle n'était pas à moi. Mille

diables! Saturnin m'en a bien fait souvenir, tout à l'heure. Ses yeux

luisaient de colère quand il m'a dit: «Je t'apprendrai à donner

asile au fainéant qui se tourne contre son père.» Allons! allons!

Je voudrais bien voir à l'oeuvre celui qui va me remplacer, quand le

soleil de mai fond les neiges, quand le Rhône devient un torrent

qui emporte les maisons comme des brins de paille! Ah! brigand! nous

verrons si j'étais trop vieux et trop faible! Et tu veux me faire

mendier, maudite carogne!...

--Vous ne mendierez pas, dit la comtesse que ces imprécations

sauvages faisaient pâlir. Soyez tranquille. Dès demain j'enverrai

des ordres...

--Pour qu'on me reçoive dans votre hôpital, fit le vieillard, la

gorge serrée. Merci, madame, cela vaut mieux que rien. J'aurai le

temps de prier Dieu toute la journée et je sais déjà un nom qu'il

entendra souvent.

--Le mien, j'espère? demanda Thérèse qui se défiait de la ferveur

de ce chrétien mal converti.

--Non, madame: celui de Saturnin.

Le bateau venait de toucher la rive gauche. La comtesse découragée

n'essaya pas de rappeler le vieillard au précepte du pardon, sentant

bien qu'elle y perdrait sa peine.

Toujours cette lamentable différence entre ce qui devrait être et ce

qui est!

Précédée du garde qui portait une lanterne, elle gagna la station

du chemin de fer et, bientôt après, le train l'emportait vers Paris,

encore plus étourdie que fatiguée des incidents qu'elle traversait

depuis vingt-quatre heures. Elle voulut dormir et, pour se calmer,

elle se dit qu'après tout elle avait gagné la bataille. Elle

se figura le soulagement qu'avait éprouvé son mari en lisant sa

dépêche, la joie qui l'attendait elle-même au retour, dans

quelques heures. Une pensée, pendant la moitié de la nuit, la tint

éveillée:

--Maintenant, que va devenir Fortunat? Je ne peux pas le recueillir,

lui!...

Le lendemain, dans la matinée, elle était auprès d'Albert, ne

pouvant croire que cette première séparation de leur vie conjugale

avait duré à peine deux jours. Comme un lieutenant qui fait son

rapport, elle raconta par le menu son expédition, attendant, pour sa

peine et son succès, la récompense d'un rayon de joie dans les chers

yeux. Mais, à mesure qu'elle poursuivait son récit, le visage du

convalescent prenait une expression plus soucieuse. Péniblement

surprise, elle regarda son mari qui se détournait d'un air farouche.

--N'es-tu pas content de ta femme? dit-elle en lui prenant les mains.

Regrettes-tu de m'avoir laissé partir?

--Ah! gronda Sénac, toujours ce jeune homme! Tu parles de lui,

maintenant, comme d'un sauveur!

Pour toute réponse elle serra sur son coeur la tête du convalescent

avec une sorte de pitié tendre. Et tandis qu'elle le rassurait par

de chaudes paroles, par des baisers--plus maternels que ceux qu'elle

aurait donnés jadis--elle retenait des larmes amères, comprenant cet

involontaire talion qu'elle infligeait à son tour: la jalousie.

XIV

L'hiver touchait à sa fin. Le voyage de Thérèse, les incidents

qui l'avaient motivé ou accompagné n'étaient connus de personne à

Paris, sauf de sa tante. Son mari allait mieux; mais, pour le monde,

elle le faisait moins bien portant qu'il n'était, afin de pouvoir

tenir sa porte fermée et de s'affranchir de toute obligation

importune. Ce n'était pas que le ménage eût pris la résolution

de fuir le commerce des humains. Seulement, en face de l'inconnu qui

pesait lourdement sur l'avenir, il était plus sage d'attendre. Si,

quelque jour, l'orage devait emporter au loin leur existence, il

valait mieux que le monde n'eût à s'occuper que de deux victimes

déjà presque oubliées. Quelques centaines de cartes avaient plu

dans le courant de janvier; de rares visiteurs forçaient la

consigne, mais leur nombre devenait plus rare chaque jour. Madame de

Boisboucher, pour l'instant brouillée avec le Faubourg, semblait ne

plus se souvenir de son cousin. Peut-être lui-même n'était-il

pas étranger à cette froideur, ayant connu les inconvénients de

l'excès contraire.

Madame de Sénac luttait de son mieux contre l'incertitude énervante

de la crise qu'elle traversait. Après deux ans de mariage, parvenue

aux approches de la trentaine, ce chiffre fatidique de l'âge des

femmes, elle se voyait moins éclairée sur son avenir qu'elle

n'était dix ans plus tôt. Sa fortune, le lieu où se passerait

sa vie, le repos même de son bonheur le plus intime, hélas! tout

restait en question.

Dans ses fréquentes visites à l'avenue Kléber, elle confiait ses

angoisses trop justifiées à la Révérende Mère de Chavornay dont

l'esprit solide, pratique, tout d'une pièce, était mal fait pour

les comprendre. On aurait dit que la bonne religieuse avait contre

sa nièce quelque grief inavoué, qui la maintenait dans un état

d'irritation latente envers la jeune femme.

--Ma chère enfant, lui dit-elle un jour, vous avez mal aux nerfs.

Bonté divine! si jamais on m'avait dit que Thérèse de Quilliane

serait... comment appelez-vous cela: une névrosée?

--Ma pauvre tante, vous ne savez pas ce que c'est que de se demander

chaque soir: «Où serai-je dans six mois?»

--Ma pauvre nièce, vous avez failli savoir ce que c'est que de

répéter chaque matin: «Dans vingt années, sauf accident, je serai

à cette même place, vêtue de la même robe, faisant la même chose,

avec les mêmes personnes!» Croyez-moi: l'absence de la moindre

possibilité de changement dans l'avenir peut aussi paraître lourde,

à certains jours.

--Suis-je donc la première qui soit venue se plaindre à vous que la

vie n'a pas tenu ce qu'elle promettait?

--Oh! non. Mais vous êtes à peu près la seule qui n'ait pas ajouté

comme dernière ombre au tableau: «Et, par là-dessus, mon mari me

trompe!» Sans compter d'autres ombres...

Un soupir gros de charitables réticences, qui souleva la poitrine

de la religieuse, vint achever la phrase. Apparemment qu'en outre des

plaintes elle recevait aussi des confessions.

--Ma chère petite, conclut cette femme d'expérience, vous méditez

trop. Il faut nous abandonner cette pratique, à nous autres dont

c'est le métier; et encore, faites attention que je n'aurais pas

voulu, pour tout l'or du monde, être carmélite. Désirez-vous que je

vous dise la vérité? Vous êtes parmi les heureuses de ce monde, au

premier rang. Je comprends que ce procès vous ennuie, mais il n'est

pas perdu. Et, si vous le perdez, patience! Votre vieille tante est

là. Ce qui est à Dieu est à Dieu. Ce qui est à Quilliane est à

Quilliane: vous ne mourrez pas de faim. Prenez courage et, pour cela,

regardez un peu plus autour de vous. Et puis, faites beaucoup de bien.

Ce sera autant de sauvé des griffes de Cadaroux, quoi qu'il arrive.

Quand Thérèse fut partie, madame de Chavornay s'en alla toute

pensive à travers les longs corridors. Elle songeait:

«Mon Dieu! ne restez pas trop longtemps sans faire disparaître le

seul vrai malheur de sa vie, celui dont je ne me consolerais pas,

si j'étais à sa place! Car, de tous les sacrifices que je vous ai

faits, vous savez bien, Seigneur, quel a été, quel est encore le

plus grand. Mais il vous plaît de faire dominer dans le coeur des

pauvres femmes tantôt l'amour de l'épouse, tantôt l'amour de la

mère. Mon Dieu, en échange de ces deux amours que j'ai mis sur

l'autel, envoyez la bénédiction suprême à cette enfant, vous qui

l'avez créée trop parfaite pour le monde, et cependant trop tendre

pour l'éternel veuvage!»

L'époque du jugement d'appel approchait. Les séances interminables

chez Guidon avaient recommencé pour Albert. Quant à Thérèse, elle

avait senti le besoin de s'étourdir, mais d'une façon qui n'est pas

l'ordinaire. Elle se jeta dans la charité, comme d'autres, en pareil

cas, se ruent vers le plaisir, brisant son corps par la fatigue,

domptant chacun de ses sens par les contacts les plus affreux, comme

pour se démontrer à elle-même qu'auprès de certaines détresses

physiques ou morales, son existence était un ciel, ses inquiétudes

une volupté.

On la vit alors demander une place parmi ces femmes du grand monde,

qui consacrent leur charité à la plus effroyablement cruelle des

mille dévastations dont l'être humain peut connaître le martyre.

Soyez sans crainte, nobles héroïnes de la guerre sainte contre la

torture et la mort! On ne saura même pas le nom divin que vous avez

choisi pour symboliser l'agonie de ces filles du peuple dont, chaque

matin, vous voyez s'émietter la poitrine et les membres.

Lutter contre le dégoût, supporter la vue de ce hideux travail

ordinairement caché par la tombe, vaincre l'évanouissement qui met

sa sueur froide à vos fronts, ce n'est pas, en effet, ce que vous

accomplissez de plus rare. Vous obtenez qu'on respecte autour de

vous le silence qui entoure vos exploits sublimes. Le «chroniqueur»

lui-même, ce grand divulgateur de vos secrets, ignore celui-là, bien

que vous lui ayez livré tous les autres, vos talents, votre beauté,

vos fêtes. Et le roman du jour, qui proclame, analyse ou invente

vos faiblesses, passe à côté de cette gloire sans la remarquer, à

moins qu'il ne la dédaigne comme sans intérêt pour son oeuvre.

Un certain vendredi, vers quatre heures, le coupé de Thérèse prit

la direction d'un des faubourgs les moins connus, voyage aventureux

qu'il avait fallu étudier sur la carte, comme la navigation d'une

passe peu fréquentée. Dans cette rue déserte, étroite, bordée

de magasins et de dépôts, rien ne manquait de ce qui peut froisser

l'instinct d'une femme délicate, car la débauche est toujours le

Scylla de ce Charybde aux abois sinistres: la misère d'une grande

ville.

La comtesse mit pied à terre devant une porte élevée qu'aucun

insigne, aucune inscription ne désignait aux passants: c'était là.

Dans sa poitrine, elle sentait son coeur se révolter d'avance, à

la seule pensée de ce qu'elle allait voir, bien qu'elle eût visité

cent fois son hôpital de Sénac. Mais elle savait qu'entre ce

spectacle et celui qui l'attendait, il y avait la différence qui

sépare le Purgatoire de l'Enfer, s'il est permis d'appliquer ce

nom sans espérance aux douleurs dont le seul remède se trouve dans

l'espoir sans fin.

Une concierge au costume sombre accueillit madame de Sénac et lui fit

traverser la cour par une avenue bordée de lilas, seuls ornements

de cet espace dont les moindres recoins, transformés en planches

de légumes, donnaient l'idée d'une administration rigoureusement

économe. Thérèse fut d'abord introduite dans une petite pièce,

moitié salon de bourgeoise pauvre, moitié parloir de couvent, où

elle fut priée d'attendre. Sur la table se trouvait un album; elle

l'ouvrit et ne put retenir un mouvement en arrière: les pages ne

contenaient que des photographies représentant les _sujets_ les plus

«intéressants» de cet hôpital, d'où nulle malade ne sort vivante.

Certaines pages contenaient des portraits de mortes; c'étaient les

moins épouvantables.

Presque aussitôt une femme vêtue de noir entra. Le monde, avant son

veuvage, l'avait connue; mais, depuis de longues années, sa vie se

passait dans cette maison fondée avec sa fortune, et, chose vingt

fois plus difficile, gouvernée par sa haute intelligence. Le

lieu n'était pas fait pour inspirer de vaines phrases. Madame ***

s'avança vers la comtesse, lui tendant les mains:

--Soyez la bienvenue, madame; j'ai entendu dire que vous êtes du

métier. Vous nous faites concurrence en province.

--Oh! non, répondit la comtesse en montrant l'album. D'après ce que

j'ai vu là, mon hôpital de Sénac est un lieu de plaisance à côté

du vôtre.

Une cloche intérieure sonna. Madame ***, qui ne s'était pas

assise,--elle s'asseyait rarement,--fit un signe de la main à sa

visiteuse.

--Permettez-moi de vous conduire au Salut, dit-elle. Ensuite nous

travaillerons.

Dans la petite chapelle, qui s'ouvrait sur les deux salles, d'autres

femmes en noir priaient déjà, au milieu d'une atmosphère étrange,

où le parfum de l'encens mystique se mêlait aux sinistres odeurs du

phénol, parfum des réalités lugubres.

L'office, très court, terminé, une vingtaine de pieuses

infirmières, les unes résidentes et attitrées, les autres

surnuméraires comme Thérèse, se réunirent à la pharmacie où

chacune prit, dans un tiroir séparé, son tablier, ses manches et

sa trousse. Puis le pansement du soir des quatre-vingts cancéreuses

commença.

Déjà, d'un bout à l'autre des salles, retentissaient des appels

fiévreux, impatients, désespérés, et, dans ces bouches condamnées

la plupart à se taire bientôt pour toujours, la note gouailleuse de

l'accent parisien surprenait comme une sinistre bouffonnerie.

--Vite! vite! A moi d'abord! Je suis sûre que l'heure est passée! On

voit qu'il n'est pas malade, le curé: il a mis le temps à dire ses

_oremus_!

Quelques-unes de ces malheureuses hurlaient de désir, implorant,

ainsi que la plus divine volupté, cette minute divine, unique dans

leur journée, pendant laquelle une goutte de morphine endormait leurs

souffrances. Les seringues d'argent, de lit en lit, accomplirent leur

tâche. Bientôt les salles furent plongées dans un silence profond;

pour celles qui étaient bien portantes, l'heure pénible commençait.

Thérèse, en sa qualité de débutante, fut chargée d'une des moins

atteintes, grande femme robuste dont elle n'aurait pu dire si elle

avait dix-huit ans ou cinquante: sur ce qui avait été un visage, des

coussins de charpie arrosés de phénol remplaçaient le nez et les

joues. D'une bonne humeur presque effrayante en pareil lieu, cette

condamnée à mort ne tarissait pas de bons mots sur elle-même.

Ses plaies lavées, ses coussins de charpie renouvelés, elle dit à

Thérèse:

--Merci, ma petite dame. Vous êtes nouvelle, encore un peu lente.

Mais l'habitude viendra. Vous avez des dispositions et je vous promets

ma pratique. Entre jolies femmes, on se doit ça. Mon Dieu! oui; vous

me croirez si vous voulez: j'ai été aussi jolie que vous. Tout de

même, si vous me refaites ma frimousse d'autrefois, je dirai que vous

êtes habile.

--Vous verrez que tout ira bien. On en a guéri de plus malades,

répondit Thérèse, avertie de ne pas ménager ces mensonges toujours

crus comme des oracles.

La malade subitement devint très sérieuse. Une lueur triste passa

dans ses yeux.

--Je sais qu'on en revient, fit-elle. Mais il y a un plaisir de la vie

que je ne connaîtrai plus: ma pauvre tabatière!

Sortie de cette première épreuve relativement facile, madame de

Sénac eut à soutenir d'autres luttes plus méritoires. Elle visita

des plaies qui laissaient à nu l'ossature d'un membre entier. Par

d'effroyables excavations lentement creusées dans la chair elle vit,

parfois, le coeur battre et les poumons se soulever. Mais elle tint

bon jusqu'au bout, soutenue par sa foi, par sa volonté et surtout par

l'exemple des autres héroïnes dont elle partageait le rude labeur.

Quelques-unes la connaissaient; la plupart se connaissent entre elles.

D'un signe de tête très léger, à peine d'une phrase discrète

elles se saluaient. Plusieurs devaient se retrouver le soir à

l'Opéra ou parmi le monde le plus élégant; mais, dans cette maison

presque clandestine d'un faubourg, elles semblaient se cacher l'une

de l'autre, ainsi qu'il arrive à certaines, en ces rencontres moins

avouables qu'il convient de taire et d'oublier.

Albert attendait sa femme dans leur petit salon.

--Chères mains, n'en faites pas trop! dit-il en baisant les jolis

doigts, coquettement parfumés à cette heure. (Ils savaient quelle

caresse les attendait.)

--Je n'en ferai jamais trop, répondit la jeune femme, pour remercier

Dieu qui t'a conservé à moi, qui me rend si heureuse, tandis qu'il

envoie de pareilles tortures à quelques êtres humains.

--Est-ce que tu comptes retourner là-bas? demanda-t-il. Tu es toute

pâle.

--Je retournerai, dit-elle gravement, ne serait-ce que pour voir un

côté estimable, consolant, de ce monde que j'ai souvent méprisé.

Dès lors elle eut, chaque semaine, son «jour de pansement»,

journée complète, commencée aux premières heures, à peine

interrompue au moment du repas qu'elle venait prendre avec son mari.

Hélas! plus l'époque du jugement approchait, plus elle se confirmait

dans une certitude qui lui causait un trouble douloureux. Des

symptômes, à peine sensibles pour d'autres yeux que les siens, lui

faisaient voir en effet qu'un désastre de fortune serait une crise

funeste au bonheur de sa vie. Déjà elle songeait avec un soupir à

leur chère intimité d'autrefois. Souvent, quand il sortait de ses

interminables conférences avec Guidon, Albert surprenait sa femme

par des mouvements d'humeur, par de brusques sorties sur des motifs

insignifiants, ou, ce qui la choquait plus que tout le reste, par

des allusions qu'il ne pouvait retenir aux services qu'elle avait

demandés à Fortunat, qu'elle en avait acceptés. En d'autres

occasions, il manifestait un découragement à peine croyable chez un

homme qu'on aurait jugé supérieur à tous par l'énergie.

--Souviens-toi! lui dit-elle un jour. Pendant deux ans tu as lutté

«contre Dieu même», c'étaient tes paroles. Est-il donc plus

difficile de lutter contre Cadaroux? Quoi qu'il arrive, peut-on nous

ôter l'un à l'autre? Va! si tu crains pour mon propre courage, tu

peux être sans inquiétude, ami! Tu me verras sourire, plus souvent

qu'aujourd'hui, peut-être. Redeviens toi-même! Ne m'as-tu pas

raconté que les chevaux de sang restent debout les derniers dans les

fatigues de la guerre?

--Oui, répondit-il d'une voix sourde. Mais je ne t'ai pas dit qu'ils

valent mieux que les autres pour tourner la meule.

Vers le commencement de mai, la Chambre des appels de police

correctionnelle confirma le premier jugement. Dès lors, les

catastrophes les plus extrêmes devenaient probables; mais,

contrairement à ce qu'on aurait pu croire, Sénac redevint digne de

lui-même quand tout espoir sembla perdu. Le gentilhomme retrouva sa

fermeté pour faire tête à l'orage, et marcher à la ruine comme ses

pères marchaient à l'échafaud. Thérèse le secondait en femme de

race, ouvrant ses portes aux visiteurs encore une fois nombreux.

De même que mille personnes prennent le deuil à la mort d'un

Montmorency, pour se donner de belles alliances, de même on ne

rencontra plus que des gens qui vous disaient, la larme à l'oeil:

--Êtes-vous allé chez les Sénac? Ils sont bien courageux. Hier je

disais à la pauvre jeune femme...

Il faut avoir passé par là pour comprendre ce que dut souffrir

Thérèse, en face de ce défilé qui tenait à la fois d'une

cérémonie d'enterrement et d'une promenade à l'Hôtel des ventes,

un jour d'exposition curieuse. Tous ces braves gens qui venaient

l'assurer de leur sympathie, examinaient toute sa personne d'un même

regard froid. Puis, tandis qu'ils débitaient leurs conseils et leurs

consolations, leurs yeux faisaient le tour de la pièce majestueuse,

comme pour s'en graver une suprême image dans la mémoire.

En somme, le monde voyait disparaître ce jeune ménage qui lui avait

toujours échappé, avec le même sentiment d'estime malveillante

qu'il avait eu, dès le premier jour, pour ces deux insoumis,

indifférents à ses faveurs, supérieurs à ses petitesses. Leur

dernier crime, non moins offensant que les autres, était de ne

vouloir pas être plaints. On les en punit en les plaignant avec une

emphase retentissante. Les plus féroces leur demandaient:

--Enfin, voyons, qu'allez-vous faire, mes pauvres amis?

D'aucuns, beaucoup plus rares, montrèrent qu'ils les connaissaient

bien en leur offrant leur bourse. Ils ne se seraient pas risqués

beaucoup plus en offrant tout le grain de leur aire à deux aigles

blessés. Enfin, rien ne manqua aux cérémonies dont le monde

accompagne la disparition des vaincus de la vie, pas même l'oraison

funèbre que Javerlhac prononça en vingt mots. Quelqu'un ayant

exprimé devant lui cette opinion que les Sénac n'étaient pas de

leur siècle:

--Pas de leur siècle! fit-il. Je crois bien! Ils n'étaient même pas

de leur planète.

Plus fort que la haine · 第 12 / 14 段