Cependant Guidon du Bouquet, jugeant le moment venu, posait les

premiers jalons d'une demande en séparation de biens à introduire

par la comtesse, quitte à s'en voir désavoué.

Mais une procédure plus expéditive allait appeler Cadaroux devant

une juridiction dont il n'avait pas prévu la compétence.

XV

Depuis plusieurs semaines, le père Signol avait un successeur à la

maison du bac; mais, soit à cause de l'esprit d'indépendance qui

le distinguait, soit pour ne pas s'éloigner, même de trois cents

mètres, du Rhône, son «père nourricier», il avait refusé

l'asile offert par la comtesse dans son hôpital. On se doute bien,

d'ailleurs, que le brave homme n'y avait rien perdu, et, selon toute

probabilité, ce n'était pas avec ses seuls moyens qu'il s'était

installé et qu'il vivait assez doucement dans une chaumière au bord

de l'eau, à quelque distance du village, en aval du bac.

Fortunat l'y avait suivi, à l'inexprimable colère de Saturnin,

frustré d'une partie de sa vengeance par cette cohabitation nouvelle.

Le jeune homme semblait prendre à son installation un intérêt et

un plaisir tout particuliers. Aussi bien, pour une cause que l'on va

voir, l'existence pour lui n'était plus la même. En peu de jours,

vêtu comme un ouvrier, il avait blanchi les murailles de la petite

maison, repeint les fenêtres et la porte, réparé la palissade.

L'intérieur se garnissait d'un mobilier simple mais suffisant.

Le jardinet s'emplissait de fleurs et de légumes, et, devant la

barrière, des poules picoraient sur le chemin de halage le grain

tombé du bât du meunier.

Parfois, à la nuit tombante, une femme venant du village par des

sentes détournées se glissait dans l'humble logis, après s'être

assurée que personne ne l'épiait. C'était la mère de Fortunat,

jadis plus ardente que son mari lui-même dans sa rancune contre les

Sénac, à ce point que la conduite de son fils l'avait révoltée

comme une défection honteuse. Mais, avec le temps, cette première

flamme de la haine s'était assoupie dans le coeur de la vieille

Corse, ou plutôt le sentiment maternel avait, repris le dessus.

Alors elle avait tâché d'adoucir son mari: vains efforts! Peut-être

Cadaroux, livré à lui-même, se fût-il calmé, surtout avant

l'époque où l'on put croire que ses machinations le conduiraient à

la fortune. Malheureusement, il avait près de lui, dans la personne

de sa fille Reine, le démon de la discorde! Lætitia comprit bientôt

que la réconciliation qu'elle désirait à cette heure était

impossible. En même temps, cette mère infortunée se vit menacée

dans la vie de son fils comme elle était déjà frappée dans sa

tendresse. Une ou deux fois, se cachant comme une coupable, elle

était parvenue à l'apercevoir, et, sur ce visage amaigri, dévoré

par un mal dont elle ne soupçonnait pas la cause la plus douloureuse,

elle avait lu des prédictions sinistres.

Quand le jeune homme, enveloppé dans la vengeance qui frappait

le vieux batelier, dut chercher un autre asile, sa mère, dans une

entrevue soigneusement dissimulée, le conjura, les larmes aux yeux,

de revenir au toit paternel. Mais Fortunat ne lui répondit que par

le serment de ne jamais rentrer dans une maison souillée par la plus

horrible injustice, à moins que le désistement de son père ne vînt

mettre un terme aux indignités déjà commises. Hélas! le procès

marchait trop bien pour qu'il pût être question de ne pas en presser

l'issue.

Alors la pauvre mère n'eut plus qu'un désir: apporter dans l'exil de

son fils tout l'adoucissement possible. Quand le vieux Signol, grâce

à la générosité de la comtesse, eut loué la petite chaumière

des bords du Rhône, Lætitia vint visiter la masure. Avec des peines

infinies, elle fit accepter à son fils, pour rendre cet abri

moins sordide, les quelques louis qu'elle avait pu soustraire à

la comptabilité méticuleuse de son seigneur et maître. De cette

façon, le vieux batelier et celui qu'il appelait toujours son

pensionnaire furent logés décemment, grâce à un fonds commun

provenant des deux sources le moins faites en apparence pour se

confondre.

Chose encore plus inattendue! la vieille Corse en vint assez vite à

se prendre pour Thérèse de Sénac d'une passion véritable, sans se

douter que ce sentiment pénétrait en elle comme un reflet. Fortunat,

qui avait aimé tendrement sa mère quand il était relativement

heureux, se mit à l'adorer quand il retrouva, dans ce coeur rude mais

sincère, le seul écho qui pût répondre au sien. Elle eut enfin

part à ses confidences. Il lui conta sa rencontre avec Thérèse,

au bord du Rhône, presque à l'aube du jour, quand la vaillante

châtelaine était venue défendre l'honneur de son toit. L'âme

passionnée de cette femme de soixante ans, dont les cheveux

restaient noirs comme l'ébène, s'exaltait à ces récits dont elle

s'augmentait encore le romanesque attrait. Quoi! elle avait pu haïr

cette belle comtesse qui traitait Fortunat comme un ami, comme un

frère; qui lui confiait son intérêt, son estime, sa personne, sa

réputation elle-même!... C'était un culte véritable qu'elle avait

à cette heure, elle aussi, pour cette ennemie d'hier, et, plus d'une

fois, elle s'était demandé si «l'enfant» n'éprouvait pas autre

chose encore que du dévouement pour la grande dame.

Mais Fortunat trompait sa mère de son mieux, en ne la laissant lire

que sur une des faces de son coeur.

Un matin, Reine Cadaroux eut une lettre de son père, qui était

à Paris depuis plusieurs jours afin d'assister au jugement. Le

_Bouscatié_ racontait son triomphe en quelques lignes terminées par

cette plaisanterie sinistre: «J'ai idée, cette fois, qu'ils peuvent

accorder les violons pour la danse.» En attendant mieux, ce fut

Reine elle-même qui se mit à danser, tant elle était joyeuse. Puis,

allant à la fenêtre, elle envoya, suprême insulte! un baiser vers

la Tour, en disant:

--A bientôt, ma belle! Mère, vous ne riez pas en songeant à la

figure que nos châtelains font en ce moment?

Non, elle ne riait pas, la pauvre Lætitia. Elle songeait à la figure

que ferait son fils, quand elle pourrait aller le trouver, vers la

brune, pour lui porter le message fatal!

Le soleil était couché. Fortunat comptait les minutes, car il savait

que le procès devait être jugé de la veille. Il attendait sa mère

dans sa chambre, dont la fenêtre ouverte laissait pénétrer les voix

grondantes du Rhône enflé par une crue de printemps. Sur la berge,

le vieux Signol debout, immobile, fumait sa pipe, magnétisé par

la fuite régulière des eaux chargées d'épaves. Lætitia parut

bientôt. Elle ouvrit la porte; son fils courut à sa rencontre.

--Eh bien? fit-il, enveloppant sa mère d'un regard fiévreux.

--Mauvaise nouvelles!

--Pour qui?

--Pour toi, _sventurato_!

Il avait compris. Il se laissa tomber sur une chaise, tandis que sa

mère, debout près de lui, posait ses mains sur la tête brûlante de

«l'enfant». Bientôt, aspirant l'air pour ne pas défaillir, il

se dégagea et s'approcha de la fenêtre ouverte. Il faisait presque

nuit; la sourde menace des eaux devenait plus sinistre à mesure

qu'augmentaient les ténèbres. La rive gauche, à peine marquée par

des collines détachées sur le ciel, semblait éloignée d'une

lieue. La ciel était sombre et bas; la pluie commençait à tomber

doucement. Fortunat, pendant une longue minute, garda le silence comme

pour mettre son âme à l'unisson de la tristesse de la nature.

--Ma mère, dit-il tout à coup d'une voix faible, bientôt nous ne

nous verrons plus!

Lætitia n'avait pas conservé ses oreilles de vingt ans. Elle fit

répéter la phrase qu'elle n'avait point entendue.

--Nous allons nous quitter, répéta le jeune homme avec plus de

force.

Elle joignit les mains, et, glacée d'une affreuse épouvante, elle

demanda:

--Où iras-tu donc?

--Là-bas!

De son bras étendu, Fortunat désignait l'horizon vague des

montagnes, sur l'autre rive. Sa mère crut qu'il montrait le Rhône.

--Malheureux! cria-t-elle. Tu veux mourir!

--Non! répondit-il en la rassurant d'un geste. Soyez sans crainte.

_Elle_ m'a défendu de me tuer!

À cette parole qui lui brisait le coeur, Lætitia fut sur le point

de s'écrier: «Et moi!» Mais elle se tut, comme foudroyée par le

secret qu'elle découvrait.

--Que gagneras-tu à partir? dit-elle.

--Ce que j'y gagnerai? De ne pas voir la comtesse de Sénac chassée

de son château, sans que, cette fois, je puisse la défendre. Ah!

pourquoi suis-je né?

--Je t'en prie, calme-toi! dit la mère en se mettant à genoux devant

son fils. Voyons! que faut-il faire? Cherchons un moyen. Écoute: si

je pouvais... Ton père est encore à Paris pour quelques jours. Si

je pouvais, pendant son absence, mettre la main sur ces papiers?... Je

les connais. Que de fois il me les a montrés en me disant: «Voici

la clef du château de Sénac.» Quand je les aurais pris, tu les

donnerais à la comtesse. Et alors, tout serait fini. Tu pourrais

rester!

--Pauvre mère! dit Fortunat. Que ne peut-_elle_ vous entendre!

Hélas! le moyen ne serait pas bon. D'abord, mon père vous tuerait si

vous faisiez cela. Ensuite, croyez-vous que la comtesse consentirait

à se servir d'une arme volée,--même pour se défendre? Vous ne la

connaissez pas! Et puis, voyez-vous, même si elle revenait... Mon

Dieu! c'est ce jour-là que je devrais partir!

--Mais pourquoi? pourquoi, au nom du ciel?

Le jeune homme se tut. Pendant quelques secondes on entendit seulement

la grande voix du fleuve roulant ses eaux pressées, à la lumière

vague des étoiles qui commençaient à se montrer. Fortunat hésitait

encore à dévoiler son coeur, même à sa mère. Il luttait contre

la douce tentation de laisser son amour vivant derrière lui, dans

une oreille humaine. Enfin, il céda. Ne venait-il pas de trouver

un dépositaire digne de cet héritage? Et, surtout, qu'avait-il à

révéler qui ne fût à la gloire de son idole?

--Il y a une chose que vous ne savez pas, dit-il en s'approchant pour

être entendu sans trop élever la voix. J'aime comme un misérable

fou la comtesse de Sénac... et j'en meurs!

Lætitia, élevée dans le pays où toutes les passions sont

puissantes, parut à peine étonnée. Ses yeux brillaient, dans

l'ombre, d'un feu singulier. Elle murmura, sans apercevoir elle-même

tout ce qu'il y avait au fond de sa pensée:

--Lui as-tu parlé?

--J'ai parlé! répondit le jeune homme en embrassant doucement sa

mère au front. J'ai dit une parole qui méritait toute sa colère; et

cependant elle ne s'est point irritée. Si vous l'aviez entendue! Si

vous aviez vu son regard! C'est une grande dame, assurément; mais, de

plus, c'est une sainte. Une créature comme elle n'a besoin ni de mots

pompeux, ni d'indignation bruyante. Elle m'a dit une phrase, une seule

phrase que je n'oublierai jamais; tout a été fini!... Et je l'aime

toujours, je l'aimerai jusqu'à ma mort--dont je lui ai juré de ne

point avancer l'heure... Mais je sens qu'il ne faut plus que nous nous

rencontrions ici-bas. J'ai eu d'elle tout ce que je puis rêver: le

bonheur de la servir. Elle m'a touché la main. Elle m'estime. Elle

ne m'oubliera jamais... Ne détournez pas la tête: j'ai sa promesse!

Quand sa bouche a dit une chose, la vérité même a parlé.

Maintenant, quoi qu'il arrive, que le malheur l'atteigne sans espoir

ou qu'elle soit délivrée de toute crainte, que puis-je pour elle?

Rien. Mon rôle est fini dans sa vie... Je pars!

--Où iras-tu?

Comme il allait répondre, une clameur lointaine arriva du Rhône,

portée par la brise que la nuit soulevait. Des voix qui semblaient se

rapprocher criaient: «Au secours!»

Fortunat courut à sa fenêtre et répondit par un «holà!»

vigoureux.

Le père Signol, toujours debout au bord du fleuve, ôta sa pipe de sa

bouche et grommela tout haut:

--Ils ont le temps d'appeler, d'ici à la mer!

En même temps, une masse noire passa sur l'eau comme une flèche, à

vingt brasses de la maison. Deux voix se distinguaient. L'une cria:

«Signol!» L'autre, moins forte, prononça un autre nom. Fortunat,

les cheveux hérissés de frayeur, se rapprocha de sa mère qui

n'avait rien entendu.

--Mon père est à Paris? demanda-t-il tout tremblant.

La vieille femme répondit, sans comprendre l'agitation de son fils:

--Je ne l'attends que dans plusieurs jours. Pourquoi?...

--Fortunat! hurlait encore la voix, que la brise apportait plus

distincte.

En deux bonds, le jeune homme fut au bas de l'escalier et sauta dans

la légère nacelle retenue par un cadenas à l'anneau de fer.

--La clef! Signol, vite la clef! N'avez-vous pas entendu?... En

barque, et démarrons!

Le vieux batelier, la main sur ses yeux, regardait le point noir prêt

à disparaître pour toujours. Avec un calme sinistre, qui cachait mal

une effroyable expression de triomphe, il répondit:

--C'est l'embarcation du bac qui vient de partir à la dérive.

J'avais bien dit qu'un jour ou l'autre cet apprenti causerait un

malheur. Ah! ah! ils ne me trouvaient plus assez fort!... Non, par le

diable! je ne me serais pas senti assez fort pour passer le Rhône,

quand il monte d'un demi-pied par heure!

Et, satisfait de la vengeance longtemps appelée, l'homme restait

immobile, prêtant encore l'oreille. Les voix s'entendaient toujours,

mais déjà de bien loin.

--La clef! malheureux! criait Fortunat. Êtes-vous donc le dernier des

monstres? La clef! Ah! bandit! Je l'aurai de force!

Il allait se précipiter sur l'implacable vieillard. Signol mit la

main dans sa vareuse et dit tranquillement:

--Partir sur cette coque de noix, dans les ténèbres, avec un courant

qu'un cheval au galop ne suivrait pas! Je jure que nous ne serions

pas plus certains de mourir vous et moi, si nous avions la main du

bourreau sur l'épaule. Non, jeune homme, vous ne me prendrez pas la

clef.

Tout en parlant il l'avait sortie de sa poche. Il fit un mouvement de

la main, on entendit le bruit d'un objet lourd qui tombe dans l'eau;

en même temps, pour la dernière fois, les clameurs sinistres des

deux victimes entraînées parvenaient à la rive.

--Signol, gémit Fortunat, tu n'as donc pas reconnu cette voix qui

m'appelle? On aurait dit celle de mon père!...

Et il se mit à courir le long du fleuve, comme s'il avait pu

espérer, à moins d'un miracle de Dieu, d'atteindre ceux qui allaient

mourir.

L'obscurité empêchait de voir la physionomie du vieux passeur. On

l'entendit répondre, d'une voix grave comme celle d'un juge:

--Si c'est le _Bouscatié_ qui appelle, que Dieu ait pitié de son

âme et lui pardonne! Mais c'est assez d'une mort dans la famille,

pour cette nuit! Je viens de vous sauver la vie.

A cet instant, madame Cadaroux, folle d'angoisse, arrivait sur

la berge. En n'apercevant pas son fils, elle poussa des cris de

détresse.

Fortunat reparut bientôt. Ses jambes chancelaient sous lui.

--Ma mère, dit-il d'une voix méconnaissable, rentrons à la maison;

je vous accompagne.

Elle le regarda; encore confondue de terreur; elle n'avait compris que

vaguement la scène.

--Tu reviens chez nous?

Ensemble ils partirent. Lætitia multipliait les questions. Son fils,

sans lui répondre, la tirait après lui dans une course rapide,

hâté d'arriver, espérant encore qu'il s'était trompé, qu'un

indice, une preuve quelconque allait lui démontrer que son père

était bien loin du Rhône à cette heure. En voyant son frère sur

le seuil où il n'avait point paru depuis longtemps, Reine eut une

exclamation où la joie n'entrait pour rien. De sa voix aigre-douce,

elle grommela:

--Je te préviens que le père peut te surprendre d'un moment à

l'autre. Une dépêche vient d'arriver, nous avertissant de l'attendre

ce soir. Gare à ton dos, s'il te trouve à la maison!

Fortunat bondit sur le lugubre papier bleu que sa soeur lui tendait. A

peine il put lire cet arrêt de mort:

«Je me suis décidé à partir aujourd'hui. Dînerons ensemble.»

Avec un cri terrible, il s'évanouit.

* * * * *

Le lendemain, vers le coucher du soleil, un fermier de la riche plaine

arlésienne surveillait, du haut de la levée battue par les eaux, la

décroissance du fleuve. A Mollégés, le Rhône, devenu large comme

un golfe, débarrassé de toute résistance, maître du pays jusqu'à

la mer, calmait sa rage et ralentissait sa marche, ainsi que fait un

vainqueur, sûr désormais de sa conquête. Déjà le remous causé

en cet endroit par l'écluse naturelle du seuil de la Crau, se faisait

sentir et annonçait la baisse prochaine du fleuve. Sous les arbres

qui croissaient magnifiques et nombreux dans le limon, des amas de

roseaux mélangés d'écume jaunâtre formaient de grandes îles

flottantes. Le fermier joyeux songeait qu'on allait pouvoir dormir

tranquille cette nuit-là, sans craindre la rupture des digues, signal

toujours craint d'une fuite précipitée et désastreuse.

Soudain, une masse plus lourde, enchevêtrée dans un buisson,

frappa sa vue. L'homme, une main sur ses yeux, considéra l'objet

attentivement et parut bientôt fixé sur sa nature. A cette même

place, il avait déjà vu bien des fois une face grimaçante,

sinistrement grotesque, comme celle que lui montrait l'épave humaine

échouée à dix pas de la levée.

--Un _négadis_! fit le paysan, sans s'émouvoir.

Après cette exclamation peu pathétique, il rentra chez lui et, fort

tranquillement, comme il sied à un homme habitué à ces aventures,

il envoya un pâtre avertir «la justice» d'Arles. Puis il se mit à

table avec sa famille, et, durant tout le repas, il fut question de la

gênante habitude qu'ont les _négadis_ du Rhône de venir s'arrêter

à Mollégés. Toutefois l'indifférence devint de la stupéfaction

quand on reconnut, par les papiers du mort, qu'il arrivait de Paris et

même qu'il était venu bon train: sa note d'hôtel était acquittée

de l'avant-veille. D'autres papiers firent voir qu'il était maire

d'une commune appelée Sénac, dans l'Ardèche, et, sans doute,

propriétaire d'un château féodal, car son portefeuille contenait la

photographie d'un donjon à l'apparence majestueuse. Comme, en outre,

il avait de l'argent, on lui accorda les honneurs d'un drap blanc

sur de la paille fraîche, dans une salle basse de la maison. Puis on

envoya ce télégramme:

«Adjoint Sénac (Ardèche).

«Maire de votre commune trouvé mort sur notre territoire. Envoyez

instructions.»

Le batelier n'a jamais reparu. Sans doute, comme l'avait prophétisé

le vieux Signol, il est allé «jusqu'à la mer».

XVI

Quelques jours après, Thérèse de Sénac trouvait dans son courrier

la lettre suivante:

«Madame, les journaux vous ont appris l'affreuse catastrophe; mais

ils n'ont pu vous dire qu'une faible partie du drame qui hantera

jusqu'au dernier jour mes oreilles et mes yeux. Dans quelque temps, ma

pauvre mère vous fera ce récit. Madame, soyez bonne pour elle...

»Pardonnez-nous; l'expiation est suffisante. Pour vous, désormais,

l'orage est passé. Un peu de cendres encore chaudes au fond de

l'âtre où des papiers maudits achèvent de brûler, voilà tout ce

qui reste de vos angoisses--permettez-moi de dire de _nos_ angoisses

passées.

»Revenez bien vite à Sénac, chez vous, parmi vos malades et vos

pauvres. Le vieux Signol a repris ses fonctions que nul n'ose plus

remplir. Encore une fois il vous fera passer le Rhône dans son

bateau. Encore une fois vous gravirez la pente des allées, si

odorantes, si fleuries aujourd'hui!

»Encore une fois vous monterez sur la vieille tour; mais, quand vous

serez sur le sommet, ne regardez pas du côté de la ville: aucun

danger ne vous y menace plus. Tournez les yeux vers le Levant, dans

la direction des montagnes qui cachent la Grande-Chartreuse. Que vos

prières aillent retrouver là, sous les grands sapins toujours verts,

le dernier rejeton d'une race malheureuse qui fut l'ennemie de

la vôtre et qui va finir dans le silence, mais non pas--vous le

savez--dans la rancune et dans la haine qui durèrent trop longtemps!

»Soyez toujours heureuse, madame! Vous avez vaincu le malheur et

vous méritiez de le vaincre. N'oubliez pas celui qui fut pour vous un

humble et dévoué serviteur.

»FORTUNAT CADAROUX.»

XVII

Les Sénac sont fixés dans leur château. Selon toute apparence,

Paris ne les reverra qu'en des apparitions assez courtes. Ceux qui les

approchent, plus nombreux qu'autrefois, les trouvent changés; non pas

plus dédaigneux de l'idéal, non pas moins fiers de leur race, non

pas moins absorbés dans leur tendresse réciproque et dans leur

pitié pour ceux qui souffrent, mais plus indulgents, plus résignés

à la réalité médiocre, en quelque sorte plus humains. Le soin des

malades et des pauvres, les relations avec les voisins, la conduite

d'un domaine constamment amélioré dans l'intérêt de tous, occupent

leurs moindres loisirs. Cependant, si affairée qu'elle puisse être,

la comtesse est montée chaque jour, pendant bien des mois, aux

vieux créneaux de la plate-forme où, son beau visage tourné vers

l'Orient, elle prie pour le jeune chartreux qu'elle n'a point oublié.

Plus d'une fois elle a fait en sorte d'avoir de ses nouvelles. On lui

a dit qu'il serait devenu un saint moine--s'il avait le temps. Mais

ses jours sont comptés. C'est à lui, à lui d'abord, que la fosse

toujours ouverte sous le grand crucifix du cimetière semble adresser

la solennelle admonestation. Il le sait; il en est heureux; déjà il

se repose. Il n'attend, il n'espère, il ne craint plus rien ici-bas,

ce mourant, déjà mort au monde. Il ne sait pas, surtout, il ne saura

jamais, que, du fond de son cloître, il a rendu Albert jaloux, sans

que Thérèse, durant des mois, en eût soupçon. Peut-être que, pour

la première et la dernière fois de sa vie, Albert n'eut pas tout à

fait tort d'être jaloux...

Un matin la comtesse, du haut de son observatoire, aperçut son mari

qui marchait à grands pas sous une charmille, et, croyant n'être pas

vu, jetait souvent vers les créneaux où flottait la robe de sa

femme des regards chargés de tristesse. Frappée d'une idée subite,

instruite, hélas! par l'expérience, elle descendit les marches et

courut au promeneur, qui fut d'abord étonné de sentir dans ses bras

celle qu'il croyait à la Grande-Chartreuse.

--Mais sois donc heureux! dit-elle. Que peux-tu craindre? Que te

manque-t-il?

--Tiens! répondit Sénac, chacune de ces pierres, chacun de ces

arbres me fera toujours souvenir que tu serais aujourd'hui loin de

cette demeure, sans un autre homme. C'est lui qui te l'a donnée,

en quelque sorte; ce n'est pas moi. Qui m'aurait dit qu'un inconnu

prendrait une telle place dans ta vie?

--Eût-il sauvé cette vie cent fois, qu'importe? C'est toi que j'aime

et pour qui je suis prête à mourir! Oh! mon ami, ne trouves-tu pas

qu'il est temps de nous humilier devant l'ironie des calculs de notre

sagesse? Tout ce qui n'est pas nous-mêmes a trompé notre attente. La

richesse que nous pensions avoir a failli devenir pauvreté. Par notre

amour nous nous sommes causé mutuellement beaucoup de souffrance. Le

monde que nous méprisions, que nous méprisons encore, s'est vengé

de son mieux; nos amis nous ont mal conseillés; c'est un ennemi qui

nous a sauvé. Enfin, c'est le fils d'un athée, le descendant des

abatteurs de croix qui renonce au monde et qui nous y laisse, nous les

enfants des croyants et des justes! Ah! cher, soyons très humbles,

très simples, très reconnaissants de ce qui nous est donné:

faisons, pensons ce que font et pensent les autres, j'entends ceux qui

sont bons, qui s'aiment, et qui sont heureux.

--_Amen!_ dit Albert en baisant les lèvres qui venaient de prononcer

des paroles si sages.

Néanmoins il sentait toujours un vague déplaisir quand Thérèse,

fidèle à sa reconnaissance, allait saluer au loin les cimes bleues

des montagnes de l'Isère; mais jamais plus il ne laissa entendre

une parole pour blâmer ces visites au sommet de la tour, ni pour les

rendre plus rares. Et cependant, comme des mois s'étaient passés,

elles se firent moins fréquentes; puis, pour la jeune femme alourdie,

l'escalier aux rudes marches devint un chemin trop pénible. Thérèse

de Sénac, cette fois, avait perdu ces ailes qui faisaient gémir la

Révérende Mère de Chavornay, dont les cierges brûlaient toujours

dans la chapelle.

Et lorsqu'un jour la sainte religieuse apprit la naissance

d'Esther-Fortunée-Christiane de Sénac, dont elle était la marraine

dignement suppléée par Kathleen Crowe, elle écrivit à sa nièce,

d'une main qui commençait à trembler sous le poids de l'âge:

Plus fort que la haine · 第 13 / 14 段