sans doute n'existera plus. Il reste juste le temps d'accomplir
la formalité très simple qui suspendra la saisie. Votre homme
d'affaires avisera.
Votre serviteur dévoué,
CORBASSIÈRE.»
Thérèse avait encore son chapeau et sa pelisse. Elle sonna.
--Dites qu'on ne dételle pas: je vais sortir, commanda-t-elle. Priez
Mrs Crowe de venir immédiatement.
Elle posa doucement la main sur l'épaule de son mari qui se retourna.
--Donnez-moi l'adresse de l'avocat, dit-elle; je cours lui porter
cette lettre. Il paraît que le mal actuel est facilement réparable.
Vite l'adresse!
Albert indiqua le domicile de maître Guidon du Bouquet.
--Pauvre amie! soupira-t-il. Quelle succession d'épreuves pour vous.
Ah! Dieu! si je les avais prévues!...
--Courage! fit Thérèse, elles finiront. Cher, si vous voulez que
j'oublie tout le reste, achevez bien vite de guérir.
Elle sortit, presque surprise elle-même de se sentir si forte et si
calme en face de devoirs tout nouveaux. D'ailleurs, la lettre qu'elle
emportait pour la faire lire à Guidon parlait d'une formalité facile
à remplir, et, sans doute, le grand avocat parisien ne serait pas
embarrassé là où Corbassière, le petit huissier de campagne,
voyait un remède facile. Donc elle n'éprouvait pas une inquiétude
extrême. Néanmoins, la course lui parut longue, du quai d'Orsay à
la rue de Provence, où demeurait Guidon.
--Monsieur est parti hier pour la chasse, lui répondit le concierge.
Il reviendra demain soir. On ne trouve jamais monsieur chez lui le
dimanche.
Elle réfléchit une seconde en face de cet imprévu désastreux.
Mais peut-être qu'on pouvait joindre l'homme de loi, s'il tirait
des faisans dans les bois de Meudon ou de Saint-Germain. Une nouvelle
réponse qu'elle reçut lui ôta cette espérance: Guidon mitraillait
les canards en Sologne.
La comtesse de Sénac regagna son coupé sans perdre la tête et
se fit conduire à l'avenue Kléber, où elle prit l'adresse de
Champenois.
--Vous n'avez pas à craindre la même réponse qu'on vous a donnée
tout à l'heure, lui dit madame de Chavornay. Celui-ci n'a jamais
touché un fusil de sa vie.
Aussi n'était-il pas à la chasse, mais à l'inauguration d'une
statue «en Avignon» avec son habit à palmes vertes.
Cette fois les tempes de Thérèse battaient fiévreusement, tandis
qu'elle rentrait à la maison, au grand trot de ses chevaux. Si bien
trempée que fût son âme, elle avait l'âme d'une femme, sujette aux
réactions instantanées et complètes. Le découragement venait à
grands pas.
«Dieu aurait-il décidé que nous subirons l'épreuve tout
entière?» songeait-elle.
Déjà cette voiture, ces chevaux qui l'emportaient rapidement, ces
fourrures qui l'enveloppaient, tout cet ensemble d'un luxe qu'elle
avait toujours connu, prenaient à ses yeux l'apparence précaire de
choses empruntées, qu'il faudra rendre quelque jour. Aller à pied,
vêtue comme une bourgeoise pauvre, ne l'effrayait guère, elle qui
s'était crue appelée à passer toute sa vie dans une robe de bure.
Mais son mari à peine sauvé d'une maladie grave!... Pourrait-il
supporter le coup?
Quand elle fut près de lui, elle affecta de dire d'un air très
calme:
--Guidon est à la chasse. Mais il rentrera demain soir.
On aurait pu penser qu'Albert n'avait pas entendu sa femme. Il
regardait devant lui, sans parler, ne trahissant son trouble que par
l'agitation nerveuse de ses mains. Dans ses yeux commençait à luire
une volonté puissante qui fit tressaillir sa femme de joie, tant la
vie se laissait voir dans ce rayonnement. Au bout de quelques minutes,
il dit:
--Je partirai ce soir pour Sénac.
Thérèse passa de l'espérance à la consternation, croyant que le
délire apparaissait de nouveau. Il reprit:
--Je vais mieux. Je peux partir; il faut que je parte.
--Que ferez-vous là-bas? lui demanda Thérèse.
Il répondit, accoudé sur son séant, ne se souvenant plus de sa
faiblesse encore grande:
--Je ne sais pas ce que je ferai, mais, d'une façon ou de l'autre,
j'empêcherai que les bottes crottées d'un huissier de campagne
ne déshonorent ma maison. Séance tenante, le moindre avoué de la
petite ville rédigera et signifiera l'opposition; c'est l'affaire de
deux heures.
--Alors, ne suffirait-il pas d'écrire?
--Non. C'est une attaque par surprise que ce misérable a voulu
tenter. Une matinée perdue, un facteur qui s'enivre, un imbécile
d'homme d'affaires qui ne comprend pas, et Cadaroux triomphe. Je
partirai.
Thérèse demanda, tremblante à ce danger qu'elle estimait plus grand
que tous les autres:
--Qu'importe, après tout, si l'opposition ne vient qu'après la...?
Elle hésitait à prononcer le mot de saisie, comme si ces deux
syllabes eussent caché quelque sens infâme.
--Vous voyez bien! dit Albert. Le seul nom de cette chose
flétrissante vous brûle les lèvres. Que Corbassière, demain,
accomplisse chez nous sa visite domiciliaire, nous n'en serons
évidemment ni plus pauvres ni plus riches; mais, pour empêcher cette
profanation, je suis prêt à risquer ma vie. Le vieux château ne
semblerait plus le même qu'avant. Un déshonneur aurait effleuré ses
murailles.
Thérèse n'avait pas quitté son mari des yeux pendant qu'il parlait
ainsi. D'un mouvement plus prompt que la pensée, elle tomba sur ses
genoux au pied du lit.
--Si tu m'aimes, pria-t-elle, permets que je parte à ta place!
Donne-moi cette preuve de confiance. Tu m'as traitée, jusqu'ici,
comme une enfant inutile; traite-moi comme une amie; laisse-moi
t'aider. A quoi bon jouer ta santé, c'est-à-dire mon bonheur?
Demain, au petit jour, je serai là-bas. Une heure plus tard, l'homme
d'affaires de la petite ville aura ma visite. Dans quarante-huit
heures, je serai de retour près de toi. Cher, si tu me permets
d'aller à Sénac, je serai si heureuse, si heureuse! Et je me sens si
sûre de réussir!
--Tu seras heureuse? dit Albert. Mais moi? Je ne vivrai pas jusqu'à
ton retour... Quelle fatigue! quels ennuis! quelles complications,
peut-être!
--Bah! fit-elle, moitié plaisante, moitié sérieuse; tu cherches
vainement à m'effrayer. Ne suis-je pas le dernier des Quilliane?...
--N'oublie pas qu'un de tes cheveux m'est plus cher que la tour de
Sénac et tous ses souvenirs. Je t'aime et je te bénis. Tu es pour
moi plus que le monde entier. Ah! ces heures qui vont s'écouler
jusqu'à ton retour seront les plus longues de ma vie. Jure-moi
d'être ici mardi matin, quand même tu devrais tout gagner en
restant, et tout perdre par ton retour.
--Mardi matin je serai _ici_, dit-elle en appuyant la tête sur le
coeur d'Albert.
Mrs Crowe, de son côté, promit de ne pas quitter Albert ni jour ni
nuit, de le distraire de son mieux, d'envoyer des télégrammes. Le
reste de l'après-midi passa très vite. L'heure de l'express venue,
on fit avancer un fiacre; Thérèse y monta seule, n'emportant qu'un
rouleau de couvertures. Les domestiques devaient ignorer le but de son
voyage, connu seulement d'elle-même, de son mari et de Kathleen.
L'approche du jour se devinait à peine quand elle descendit à la
gare qui desservait l'habitation. Là, elle était comme chez elle, et
tous les fronts se découvrirent à son arrivée. Sans attendre qu'on
lui procurât un véhicule plus confortable, elle s'installa dans une
carriole qui portait les sacs de la poste au bourg voisin. Sur le bord
du Rhône, elle mit pied à terre à la porte d'une auberge misérable
qui servait d'abri aux voyageurs attendant le bac; mais, dans la
crainte que le passeur n'entendît pas les appels, tout signal étant
impossible dans l'obscurité, l'aubergiste offrit à la comtesse de
lui faire traverser le fleuve dans son propre bateau. Elle accepta;
les eaux étaient tranquilles. D'ailleurs, ce trajet accompli tant
de fois n'avait rien qui pût l'effrayer. Tout au contraire, à peine
embarquée, elle se sentit plongée dans un bien-être comparable à
celui que procure un bain après une nuit de fatigue.
La température était adoucie jusqu'à devenir amollissante. Aucun
souffle n'agitait l'air. De gros nuages très lourds, d'apparence
débonnaire malgré leur teinte sombre, pendaient au ciel, se
détachant sur des fonds d'un bleu vert dont le jour naissant
modifiait à chaque minute le coloris fantastique. L'atmosphère
était si calme qu'aucun mouvement, aucune variation de forme ne se
distinguait dans ces masses, de telle façon qu'elles semblaient faire
partie intégrante du paysage, et continuer le rideau plus anguleux
des hautes montagnes qui se détachaient à l'Orient, sur la pourpre
encore incertaine de l'aurore. Tout paraissait endormi d'un heureux
sommeil. L'eau noire, où les rames s'enfonçaient sans bruit,
murmurait à peine. On aurait cru la barque immobile. Après le
bruit, l'agitation, la vitesse folle de l'express à peine quitté,
ce flottement silencieux avait la volupté engourdissante d'un rêve
agréable. Thérèse, le menton appuyé sur sa main, commençait
à perdre la notion du temps, du lieu, de son être lui-même, du
_pourquoi_ des choses qui l'entouraient, du _comment_ de ce qu'elle
avait à faire. Une sorte de sommeil de l'esprit s'emparait d'elle
sans qu'elle tachât d'y résister. Elle se disait:
«Jusqu'à l'autre rive, je n'ai pas besoin de moi-même. Ces cinq
minutes de repos sont une faveur de Dieu depuis longtemps inconnue
dans ma vie. O ma pauvre âme, reposons-nous!»
Mais, à ce moment, trois notes argentines venues de loin glissèrent
sur l'eau et frappèrent son oreille. C'était l'_Angelus_, tinté par
la cloche de Sénac, la cloche dont elle était marraine, _sa cloche_,
dont la voix filiale, saluant son arrivée, semblait lui répondre:
«Quelque chose, pour les âmes comme la tienne, vaut mieux encore que
le repos: c'est la prière. Dieu t'aime, il t'écoutera.»
Aussitôt, baissant la tête, elle fit le signe de la croix. Le
batelier, par instinct, se découvrit et leva ses rames. Trois coups
de nouveau, puis trois coups encore tintèrent.
--Bonhomme, dit la jeune femme, sa prière achevée, marchons vite,
maintenant; j'ai une forte journée à faire aujourd'hui.
Cinq minutes après, l'autre rive émergea, d'abord confuse, de la
demi-obscurité. Bientôt une maison blanche parut s'avancer vers les
voyageurs. A l'une des fenêtres, ouverte à l'air pur du matin, une
forme vague était accoudée.
--Holà! père Signol, cria gaiement l'homme qui ramait. Voilà comme
on laisse échapper la pratique en restant au lit.
--Le père Signol était levé avant toi, répondit une voix qui
n'était pas celle du vieillard. Nous avons déjà pêché pendant
trois heures; il étend ses filets. Mais toi, qu'est-ce que tu viens
faire chez nous, maraudeur?
L'aubergiste, batelier par occasion, répondit:
--Pardon! Je vous avais pris pour un autre, monsieur Fortunat. C'est
madame la comtesse qui est arrivée par le train et qui m'a demandé
de lui faire passer le Rhône.
L'embarcation touchait déjà la rive; quand Thérèse posa le pied
sur le plat-bord pour sauter à terre, un homme se trouva debout
devant elle, tête nue, étendant la main pour la soutenir.
--Bonjour, monsieur, dit-elle gravement, les doigts posés sur le bras
du jeune Cadaroux. Vous êtes surpris de me voir, mais la surprise ne
sera pas pour vous seul. Personne ne m'attend.
--Mon Dieu! fit-il en cherchant à dominer son trouble, j'espère que
rien de fâcheux n'est arrivé.
Sans répondre, elle tira sa bourse et mit une pièce d'argent dans la
main de son batelier. L'homme s'offrit à porter jusqu'au château le
menu bagage de la comtesse.
--Je m'en charge; tu peux retourner chez toi, dit Fortunat; du moins
si madame le permet.
Thérèse hésita une seconde à rester seule avec le compagnon que
le hasard lui donnait. Mais bientôt elle fut décidée. A cette
heure elle connaissait mieux Fortunat. Quel homme, plus efficacement,
pouvait l'aider dans la circonstance?
--Monsieur, dit-elle simplement, je vous remercie et j'accepte.
Le bateau s'éloigna.
Il faisait alors assez jour pour distinguer l'étroite jetée de
cailloux cimentés qui servait de débarcadère aux piétons, et
rejoignait le chemin de halage, bordé par la clôture du parc.
La voyageuse et son compagnon suivirent encore une fois le bord du
fleuve, à l'endroit même où, quelques mois plus tôt, s'était
passée moins tranquillement leur première entrevue. Thérèse avait
la clef de la petite porte. Elle la tendit à Fortunat qui fit jouer,
non sans un peu d'effort, le pêne rouillé. La comtesse de Sénac
était dans son domaine, mais il fallait gravir pendant dix minutes
les sentiers du parc avant d'arriver au château dont la tour massive
commençait à se montrer, clairement colorée d'une teinte rose.
Quand elle se vit assez loin du chemin pour être à l'abri des
curieux, Thérèse s'arrêta près d'un banc.
--Monsieur, dit-elle au jeune homme qui l'avait suivie en silence,
voulez-vous, s'il vous plaît, poser ici mon sac et ma couverture?
J'ai besoin de vous parler.
Incapable de prononcer une parole, il obéit. La seule chose que la
comtesse n'aurait pu obtenir de lui eût été de dire s'il était en
état de veille ou de rêve. Sans s'amuser à des phrases banales:
--Vous vous souvenez de la visite que vous nous avez faite à Paris?
continua madame de Sénac. Vous savez quelles inquiétudes m'a
données mon mari? Auprès du danger de mort, les autres menaces
deviennent peu de chose.
--Votre deuil eût été le deuil de ce village, répondit Fortunat;
votre joie est sa joie. Pendant bien des jours, n'osant me présenter
moi-même au château, j'y ai fait monter chaque matin le vieux
passeur pour prendre des nouvelles.
--Grâce à Dieu, nous sommes tranquilles sur ce point. Mais, la mort
écartée, l'autre danger se rapproche, et c'est pour le combattre que
je suis venue.
--Toute seule, par cette nuit d'hiver? Oh! madame, quelle honte pour
moi de porter le nom que je porte! Et quel désespoir de me sentir
inutile!
--Laissez-moi m'expliquer, dit la comtesse; vous allez voir. Vous
êtes si peu inutile que, tout à l'heure, j'ai béni Dieu de vous
avoir mis sur ma route. J'avais besoin d'un dévouement sûr, d'un
conseil habile: je les ai trouvés, puisque vous voilà.
Il répondit, sachant qu'il n'aurait pas deux instants pareils dans sa
vie:
--Madame, je suis bien heureux! Cette nuit encore, sur le Rhône,
pendant les longues heures silencieuses de la pêche, voulez-vous
savoir quel rêve je faisais, pour la centième fois? Ne craignez
rien. Les châtelaines du moyen âge n'étaient pas mieux protégées
derrière les murailles de cette tour, que vous ne l'êtes à cette
heure, seule avec le dernier des _Bouscatié_. Car, précisément,
tout mon rêve était de me rendre utile un jour, de telle sorte que
vous soyez forcée de vous souvenir de moi sans haine et... très
longtemps.
--Écoutez-moi, et je pense que votre rêve pourra s'accomplir, dit
Thérèse dont la voix trahissait une fiévreuse anxiété.
D'un signe, il montra qu'il écoutait. Alors, en quelques mots, la
comtesse raconta la surprise terrible apportée la veille par la
lettre de Corbassière. Quand le récit fut achevé:
--Je vous avais bien prévenue de prendre garde à mon père, soupira
le jeune homme.
--Oui; mais vous ne m'aviez pas prévenue que mon attention serait
détournée par un ennemi plus perfide encore: la maladie. Je ne
lisais plus une lettre. Ah! si vous saviez!
--Je comprends tout, répondit Fortunat. Je devine ce qu'a été ce
départ, ce voyage!... Et dire qu'il suffisait d'un télégramme! A
quoi servent-ils donc, les hommes d'affaires de Paris?
--A rien, le dimanche, répondit la comtesse en souriant à demi.
J'espère que ceux de Sénac me donneront plus facilement leur aide.
--Comptez sur moi, répondit Fortunat. Je cours à la ville pour parer
le coup odieux qui vous frappe. Mais si nous voulons réussir, il ne
faut pas que mon père soupçonne cet entretien. Donc, permettez-moi
de sortir par où nous sommes entrés et montez seule au château.
Dans quelques heures, par le même chemin, je vous apporterai des
nouvelles, de bonnes nouvelles, n'en doutez pas.
Sans attendre aucune réponse, il gagna la petite porte dont il avait
encore la clef dans sa main. Quant à la comtesse, elle reprit sa
route vers sa demeure, où son apparition inattendue, à cette heure
matinale, produisit une surprise voisine de l'épouvante. Elle rassura
le gardien et sa femme, commanda qu'on fît du feu dans sa chambre et
s'y retira, moins pour prendre du repos que pour rasseoir ses idées.
L'excitation d'une nuit sans sommeil, jointe aux incidents continuels
qui se succédaient depuis vingt-quatre heures, mettait la fièvre
dans son cerveau et troublait son jugement. Elle se posait mille
questions ou, pour mieux dire, tout devenait question dans son esprit
agité. Elle se demandait:
«Ai-je bien fait d'entreprendre ce voyage toute seule? Était-ce une
imprudence d'abandonner Albert? Que dirait-il en voyant de quel homme
j'ai réclamé l'appui? Et cet homme, que pense-t-il de moi? Pour le
reste de mes jours, me voilà son obligée. Du moins, sera-t-il assez
prompt, assez heureux, assez habile pour réussir?...»
Elle ne put rester longtemps en place. Tous les objets de cette
chambre où elle avait été si heureuse l'attiraient: tous prenaient
une voix pour lui dire: «Sauve-nous!» Car, dans son ignorance, avec
son imagination surexcitée, elle se représentait une saisie comme
une scène approchant du pillage. Elle se figurait ces bahuts ouverts,
ces vêtements qui étaient un peu de sa pudeur violés par des mains
sordides, ces tiroirs condamnés à trahir les chers souvenirs qu'on
cache...
Un jour, au bras d'Albert, elle était entrée à l'Hôtel des ventes
pour voir l'exposition d'un mobilier fameux. Elle n'y était pas
restée longtemps. Ces dentelles engourdies d'un froid mystérieux,
ces robes affaissées comme des cadavres déshonorés, ces livres
gisant ainsi que des captifs dans un bazar d'esclaves, ces bijoux
ternis, ces éventails caressant de leurs derniers parfums d'ignobles
brocanteurs, toutes ces humiliations navrantes de vaincus sans espoir
et sans révolte l'avaient glacée jusqu'à l'âme. Elle s'était
enfuie, emportant comme une vision sinistre ce _Mane, Thecel, Pharès_
lu sur la muraille: «Par suite de saisie.»
Dans cette âme d'une sensibilité merveilleuse, toute impression
pénible laissait une blessure prête à se rouvrir au moindre choc.
Thérèse, au bout d'une heure de solitude, tandis qu'on la croyait
endormie, sentait son coeur défaillir à la seule pensée de
Corbassière entrant dans cette chambre. Aurait-elle assez de force
pour l'affronter dignement? A cette minute, avec une lâcheté
qu'elle s'avouait, la malheureuse regrettait amèrement d'être venue.
Qu'importent certains malheurs qui ne touchent pas à la vie de ceux
qu'on aime, si l'on n'en est pas témoin?
«Hélas! pensa-t-elle, cette honte ne toucherait-t-elle pas à sa
vie?»
Ramenée à cette autre angoisse plus insupportable encore, Thérèse
prit sa fourrure, couvrit ses cheveux d'un voile et, sans avertir
personne, gagna la plate-forme de la tour. De cet observatoire, elle
pouvait découvrir au loin celui que Dieu enverrait: le sauveur
ou l'ennemi. Sur la route qui conduisait à la ville, ses yeux
cherchaient en vain l'un ou l'autre, Fortunat ou Corbassière. Nul
être humain ne se montrait, sauf une paysanne revenant du marché et
poussant son âne devant elle. Dix heures sonnèrent à l'église,
dix heures seulement! Comme l'attente pouvait être encore longue! Et
cependant, elle n'osait pas quitter son poste; elle ne voulait pas se
montrer à ses gens, à tout ce petit monde qui la regardait comme
une souveraine; souveraine, hélas! cruellement menacée dans son
prestige!
Elle attendit, s'efforçant de se distraire par la vue de cet immense
panorama tant admiré le premier jour. Mais alors elle avait son mari
près d'elle, et, sur cette plaine aujourd'hui morne et grise, un
soleil radieux avivait les toits rouges des maisons, le manteau vert
des prairies. Et l'espoir dans l'avenir, cet autre soleil, bien pâle
à cette heure, lui aussi, brillait sur eux comme un astre ignorant de
tout déclin. Elle entendait encore les paroles qu'Albert lui disait,
les mains dans ses mains, la regardant avec ces yeux fidèles qui
avaient failli se fermer pour toujours. Qu'il était loin, le bonheur
espéré, promis!...
Une heure de plus s'était écoulée; sur la route déserte rien
n'apparaissait, ni la crainte ni l'espoir. Mais tout à coup, presque
au pied de la tour, un promeneur se montra sous les arbres dénudés
de la petite place, en avant de la grille du château. Il semblait
très occupé à lire son journal; Thérèse le reconnut: c'était
Cadaroux. Elle comprit qu'il était là pour jouir de son triomphe,
pour voir l'arrivée de Corbassière, pour sonner la fanfare de la
victoire tandis que l'huissier franchirait cette porte condamnée à
s'ouvrir devant lui. Alors elle oublia toutes ces sublimes immolations
de la nature qui faisaient dans un temps la règle de sa vie: la
résignation, l'humilité devant l'épreuve, l'héroïsme douloureux
de la perfection des âmes saintes. Elle sentit qu'elle serait
reconnaissante de tout son coeur, jusqu'au dernier jour, envers
l'homme qui confondrait l'espoir de cet ennemi acharné à son
oeuvre... Mais ce point noir, là-bas?...
Elle saisit ses jumelles: le point noir était un homme qui courait.
Il courait, il tâchait de courir; souvent il était obligé de
reprendre haleine. Il semblait épuisé; mais, après quelques
secondes, il se hâtait de nouveau dans la direction du village.
--C'est _lui_! pensa Thérèse. Un huissier qui vient faire une saisie
ne court pas. Il a réussi et veut abréger mon inquiétude. Que Dieu
le récompense!
Bientôt elle put reconnaître Fortunat. Il atteignait les premières
maisons. Allait-il prendre la route ordinaire du château? Si le père
et le fils se rencontraient devant la grille, quelle scène violente!
La comtesse tremblait en y pensant. Elle aurait voulu faire des
signes. Mais c'eût été une folie à cette distance, et, d'ailleurs,
elle devait rester cachée derrière les créneaux de la tour, afin de
n'être point aperçue du promeneur sinistre qui tirait sa montre et
donnait des signes d'impatience, comme un amoureux dont le bonheur se
fait attendre.
Fortunat s'était arrêté; entre les deux chemins il hésita une
seconde. Madame de Sénac lui cria par la pensée:
«Au nom du ciel! la petite porte!...»
Il s'essuya le front une dernière fois, et s'engagea dans le sentier
qui descendait au Rhône en contournant le village. Thérèse poussa
un grand soupir de soulagement et descendit pour aller à la rencontre
du messager, porteur de bonnes nouvelles sans doute. Elle gagna le
parc sans être vue. Comme elle approchait de la muraille longeant
le fleuve, la porte s'ouvrit pour donner passage à Fortunat, que la
fatigue de sa course rendait livide.
--Madame, dit-il d'une voix haletante, soyez en repos. Corbassière ne
viendra pas.
--Pourquoi vous être hâté à ce point? demanda la jeune femme.
La joie le rendit moins pâle et ses yeux brillèrent, tandis qu'il
faisait cette question:
--Vous m'avez vu?
--Oui, du haut de la tour. J'aurais voulu vous crier d'aller moins
vite.
--Vous voyez bien que vous m'attendiez avec impatience. J'en étais
sûr: voilà pourquoi j'ai couru. Quand on a le bonheur de vous
servir, madame, il faut faire bien et faire vite.
--Avez-vous eu beaucoup de peine à réussir?
--Non, sauf qu'il m'a fallu inventer un gros mensonge. Comme j'entrais
en ville, Corbassière en sortait, armé de toutes pièces: «Mon
père m'envoie vous dire de suspendre,» ai-je dit. Comment se
serait-il méfié d'un ambassadeur semblable? «Votre père a raison,
m'a-t-il répondu. Nous faisons de vilaine besogne, sans compter
qu'elle n'eût servi à rien. L'opposition est signifiée?» J'ai
répondu affirmativement. Ce n'était pas vrai alors; ce sera vrai
dans deux heures. Maintenant, pour plusieurs mois, vous voilà
tranquille.
--Que Dieu vous pardonne votre mensonge! fit Thérèse. Mais si cet
homme ne vous avait pas écouté?
--Mal lui en aurait pris, madame. D'une façon ou de l'autre, par
force ou par persuasion, je ne l'aurais pas laissé venir jusqu'à
votre grille.
--Ne me servez jamais en commettant une chose défendue, répondit
Thérèse gravement. L'injustice, quoi qu'on prétende, est toujours
punie dès ce monde.
--Madame, répondit Fortunat, vous venez de prononcer la sentence de
mon père.