comprenait le sens de l'interrogation.
--Oh! madame, fit-il, vivre à Paris n'est point si aisé pour moi.
Plusieurs bonnes raisons m'en empêchent. La meilleure est que je ne
veux pas quitter Sénac.
--J'avais cru comprendre que votre père...
--Il m'a fermé sa porte; vous avez bien compris. Mais j'ai trouvé un
gîte, chez un ami,--un de nos amis communs, ajouta-t-il en souriant.
--Où donc? demanda Thérèse, pleine de pitié envers cet homme
qui souffrait pour elle. Je ne vois guère, dans le petit village de
Sénac, de gîte possible, ni...
Elle hésitait à terminer sa phrase. Fortunat s'enhardit jusqu'à
l'achever.
--Ni d'amis communs? Vous oubliez le passeur du bac. Il a deux
chambres: j'en ai loué une et je mange avec lui. Ne me plaignez pas.
De ma fenêtre on voit le Rhône, c'est-à-dire le plus beau spectacle
qu'il y ait au monde pour mes yeux. Nous pêchons la nuit. Signol est
un maître en l'art d'accommoder le succulent poisson du fleuve. Mais
vous le savez, madame. Vingt fois il m'a raconté ce jour, inoubliable
pour lui, où, passant devant sa porte, vous lui fîtes l'honneur
insigne de goûter à sa friture.
La comtesse oublia de répondre, car un autre souvenir moins agréable
lui revenait: la photographie donnée au vieillard comme récompense
terrestre de sa conversion, et l'épisode malencontreux qui avait
suivi. Ce jour-là, pour la première fois, un homme l'avait gravement
blessée, et cet homme était sous ses yeux! Elle revoyait toute la
scène, le chemin désert longeant le fleuve, les hauts peupliers
à peine verdissants, la petite porte qu'il lui tardait si fort
d'atteindre, et ce jeune insensé, les cheveux en désordre, prêt
à bondir dans le Rhône pour expier son crime. Certes, il l'expiait
rudement à cette heure. Il méritait une véritable estime, une
grande pitié. Mais si la folie passée allait reparaître!
Toutes ses frayeurs la reprirent, grâce au souvenir imprudemment
évoqué.
--Monsieur, fit-elle avec un mouvement qui montra que l'audience
était finie, je répéterai à mon mari tout ce que je viens
d'entendre. Il vous en saura gré et vous en jugera mieux, ainsi qu'il
doit le faire.
--Veuillez lui dire aussi, madame, ajouta le visiteur déjà debout,
qu'il ne lutte point contre un adversaire de l'espèce commune,
simplement désireux de voir sa cause triompher. Pour mon père,
quoiqu'il aime l'argent, le gain matériel du procès n'est que
l'accessoire. Il considère qu'on l'a blessé; il se vengera par tous
les moyens; il se venge même sur son fils!
--Ah! l'horrible chose que la haine! gémit Thérèse, glacée de la
perspective qu'on lui laissait voir. Si vous consentiez... Peut-être
serait-il bon que M. de Sénac vous entendît lui-même, un de ces
jours.
--Le voudrait-il? Recevrais-je de lui l'accueil... patient que vous
venez de m'accorder? C'est douteux, madame, convenez-en. Convenez
aussi que je ne peux guère accepter le rôle de conseil contre mon
père. Enfin, ajouta-t-il en souriant, les hôtels de Paris coûtent
plus cher que l'appartement meublé et la pension qui m'attendent chez
Signol.
--Mais ce voyage? demanda la comtesse, à qui se révéla soudain
le dénuement complet du malheureux Fortunat. C'est une grosse
dépense... Et vous l'avez faite pour nous dire... ce que je viens
d'entendre?
--Un de mes amis de Marseille, journaliste, m'a procuré un permis.
C'est le voyage, au contraire, qui ne coûte rien. Je repartirai ce
soir, très heureux.
Madame de Sénac ne put retenir un geste de surprise en entendant
cette parole dans la bouche d'un homme si maltraité par le sort.
--Le mot semble vous étonner, dit le jeune homme? Oui, je suis très
heureux. Je n'ai plus sur le coeur le poids lourd que j'y sentais:
votre colère et votre mépris. N'est-ce donc rien que cela? Non,
madame, en vérité, je ne me souviens pas d'avoir été aussi heureux
de ma vie.
Ses yeux brillaient d'un éclat qui démentait cruellement ces
félicitations adressées à lui-même. D'une voix plus calme il
ajouta, sans la moindre emphase:
--Et je doute que cette vie se prolonge beaucoup, désormais.
Thérèse, d'un coup d'oeil, lut en lui. Elle songea, non sans
frémir, à ses parties de pêche, la nuit, sur le Rhône. Elle
aperçut, dans une sorte de vision, le vieux passeur ramenant son
bateau vers la rive, au clair de lune, mais ne ramenant pas son
compagnon. Elle dit de l'accent doux et grave qu'elle avait pour
parler aux malades et aux pauvres:
--Dieu seul connaît l'heure et peut la décider. Ceux qui usurpent
son pouvoir sur notre vie sont criminels et méprisables. Je vous
estime hautement; je pourrai vous estimer toujours, n'est-ce pas?
Il ferma les yeux et réfléchit quelques secondes, puis il répondit,
presque à voix basse:
--Oui, madame, je vous le jure, toujours!
--Priez-vous quelquefois? demanda-t-elle encore.
--On ne m'a guère appris, avoua-t-il avec un pâle sourire.
--Cela s'apprend sans peine, continua Thérèse. Moi, je prierai pour
vous de toute mon âme.
Vibrant d'émotion, il sembla recueillir, pendant quelques secondes,
le rayon de grâce céleste qui tombait sur lui des yeux de la jeune
femme.
--Voilà donc, murmura-t-il en passant la main sur son front, comment
s'accomplissent les miracles! Qui m'aurait dit que j'allais partir
d'ici comme j'en pars: avec la foi en Dieu!
Il sortit, laissant la jeune femme étrangement agitée. Elle médita
longtemps. Elle se souvenait d'une parole qu'Albert de Sénac lui
avait dite un jour, au milieu des ruines de Louqsor: «Si, jusqu'à
cette heure, j'avais vécu sans croire en Dieu, je proclamerais son
nom maintenant. Je dirais, comme ont fait des martyrs allant s'offrir
aux lions:--Votre Dieu est mon Dieu, parce que je vous aime.» Et,
par un de ces scrupules raffinés que connaissent les femmes très
fidèles, elle eut comme un regret d'avoir accompli chez un autre
homme ce miracle qu'elle n'avait pas eu besoin d'opérer chez son
mari, croyant comme elle: la conversion.
Elle attendait le retour d'Albert pour lui conter dans ses moindres
détails la curieuse entrevue. Mais, aux premiers mots qu'elle
prononça, le comte laissa voir un agacement peu ordinaire.
--Tout d'abord, laissez-moi vous prévenir d'une chose, fit-il.
Ce jeune homme a la cervelle en fâcheux état. Sa démarche
d'aujourd'hui, sa conduite en général, bien des faits de son
existence que vous ignorez sont d'un fou. Je regrette de n'avoir pas
été là pour vous épargner le danger de quelque avanie.
Thérèse aurait pu répondre qu'elle en savait plus long que personne
sur les secrets de Fortunat et sur son genre de démence. Mais elle
se tut, comprenant que son auditeur était mal préparé à entendre
l'apologie d'un Cadaroux, Pendant plusieurs jours, elle conserva
une impression mélancolique. Elle songeait à ces deux hommes si
différents dans leur naissance et leur destinée. Elle n'avait point
à les comparer, et cependant une question qu'elle ne pouvait chasser
lui venait à la pensée:
--Lequel, dans sa vie, aura le plus souffert pour moi et pour la
justice?
XII
Vers la fin de novembre, le procès des Sénac fut plaidé... et
perdu, malgré la superbe défense de Guidon du Bouquet. Le tribunal
correctionnel, présidé par Montoussé, déclara que la Société
anonyme des _Ciments coopératifs_ était nulle dès l'origine, par
suite de souscriptions fictives. D'ailleurs, le comte de Sénac et ce
qui restait de ses collègues, traités favorablement, s'en tirèrent
avec une simple amende. Cadaroux, la chose va sans dire, eût
préféré un peu de prison; mais il se contenta--pour le moment--de
ce que les juges lui donnaient.
L'affaire ne fit pas grand bruit d'abord, n'étant pas de celles
qui passionnent le public. Le monde n'était pas à Paris; Thérèse
échappa aux visites de condoléance.
Elle n'avait pas eu besoin d'interroger Albert quand il revint du
Palais, tant son air accablé et malheureux suffisait à dire de quel
côté la balance de Thémis avait penché. Après avoir causé un
quart d'heure avec lui, elle comprit avec effroi qu'un rôle
très imprévu et très lourd allait commencer pour elle: celui de
lieutenant général d'une armée vaincue, obligé de prendre le
commandement et de couvrir la retraite.
A force d'encouragements, de consolations, d'appels à l'énergie,
Thérèse parvint à relever le sang-froid de son mari. Elle l'obligea
doucement à faire connaître la situation sans réticences.
--Nous allons appeler du jugement, expliqua-t-il. Condamné de
nouveau, je suis définitivement reconnu coupable d'avoir fondé une
société sur des bases irrégulières. Un second procès, appuyé sur
ce jugement, m'obligera au payement du capital. Avec les frais, c'est
la ruine complète, l'hôtel où nous sommes vendu, la vieille tour
de Sénac mise aux enchères, bientôt achetée par Cadaroux!... C'est
l'effondrement du nom après celui de la fortune. La voilà, cette
situation que tu veux connaître! Quant à Montoussé...
Elle arrêta d'un geste la fin de la phrase dont il était facile de
prévoir le sens.
--Tais-toi! fit-elle. On nous avait prévenus. Dieu garde les gens
comme nous d'avoir des procès, au temps où nous sommes!
Quelques jours après, Cadaroux fit formuler des offres officieuses
«en vue de conciliation».
Moyennant l'abandon pur et simple de la terre et du château de Sénac
«tel qu'il se comporte, avec les meubles, tentures, tableaux, objets
d'art, provisions et effets quelconques qui le garnissent», le
généreux vainqueur se faisait fort d'obtenir la renonciation à
leurs droits actuels et éventifs de tous les porteurs d'actions,
et la remise desdites actions au complet entre les mains d'Albert,
promesse d'une exécution facile, car le vieux renard savait bien où
étaient les titres.
Guidon du Bouquet, saisi de la proposition par son confrère, l'avocat
du _Bouscatié_, pria son client de passer chez lui, et s'acquitta
de son ambassade avec les précautions que commandaient les
circonstances. Mais, malgré tout ce qu'il put faire, le comte entra
dans une fureur à peine contenue, surprenante chez un homme de ce
caractère et de cette éducation. Certaines épreuves matérielles,
surtout quand elles sont prolongées, finissent par avoir raison des
âmes les plus élevées et les plus fortes.
La première explosion calmée, on délibéra sérieusement; le cas
était difficile. Sénac, sans raconter certains incidents de sa
villégiature au bord du lac de Genève, laissa comprendre qu'il y
avait rencontré Montoussé, et que le président n'avait pas lieu de
se vanter de cette rencontre.
--Vous ne m'en aviez jamais dit un mot, répliqua le défenseur
d'Albert qui devina tout. Avouez, mon cher comte, que nous ne sommes
pas heureux. Au lieu d'un adversaire dans des conditions habituelles,
nous avons en face de nous un animal féroce altéré de vengeance,
et le premier de nos juges nous en veut à mort. Enfin, passons.
Peut-être que nous aurons la chance d'avoir en appel un président
qui n'aura rien contre nous. Quant à la proposition qui vous est
faite, je vous conseillerais immédiatement de l'accepter, vu la
valeur matériellement médiocre de la cession réclamée, si vous
étiez un simple raffineur enrichi dans les sucres. Mais le comte de
Sénac doit défendre la terre du nom jusqu'à son dernier sou. Voilà
mon avis, et je vous le donne sans grand mérite, car je sais bien que
c'est le vôtre.
--Mon cher maître, c'est parler en galant homme, répondit Sénac.
Vous n'oubliez qu'une chose: ma femme. Si la déroute est complète,
il faudra vendre, non pas seulement le château de Sénac, mais encore
l'hôtel Quilliane où elle est née et dans lequel j'ai fermé les
yeux à son pauvre frère, mon ami, dernier de sa race.
--Non, car la comtesse, d'ici là, sera séparée de biens. Je vous
avais prié d'en conférer avec elle.
--Je l'ai fait, mais ce mot de séparation l'a mise aux champs, bien
qu'il s'agisse de nos fortunes et non pas de nos personnes. Je
n'ai pas insisté, me réservant de revenir à la charge au moment
suprême.
Guidon arpentait son cabinet à grands pas. Quand Albert eut fini de
parler:
--Monsieur, dit l'avocat, je suis et je reste fort honoré que vous
m'ayez choisi pour défenseur. Mais si j'avais su d'avance que mes
clients se laissaient conduire et déterminer par des sentiments
aussi peu ordinaires au reste des hommes, je vous avoue que j'aurais
décliné la commission.
--Mon cher Guidon, tout s'enchaîne. Si ma femme et moi étions des
êtres comme tout le monde, nous ne nous serions pas épousés. Enfin,
prenez patience: vos maux touchent à leur terme. Je vous autorise
à écrire ce soir à mon adversaire que Sénac et le domaine sont à
lui.
Pour le coup, maître Guidon faillit tomber à la renverse.
--Monsieur le comte, s'écria-t-il, dans l'état où je vous vois, si
j'écrivais cette lettre-là ce soir, vous me tueriez demain matin.
--Ne craignez rien, répondit le pauvre Albert, qui, pour être juste,
n'avait pas l'air à cette heure d'un homme capable de tuer personne.
Avec ou sans ma tour, je n'en serai pas moins un Sénac authentique,
et je me trouverai bien partout, pourvu que je voie ma femme heureuse.
Quant à elle, pourvu qu'elle me conserve, qu'elle ait des malades
à soigner, des enfants pauvres à instruire!... Chère créature!
Délivrons-la de ce cauchemar; il est temps! Écrivez la lettre,
mon cher Guidon, et faites préparer la transaction en règle. Je
signerai.
Mais sa main ne devait plus donner de signature avant bien des jours.
Le soir même, un singulier malaise s'emparait de lui. Le lendemain
commençait une fièvre violente, et Thérèse avait devant elle une
inquiétude auprès de laquelle toutes les autres n'étaient rien.
Pendant la nuit suivante, le malade se mit à divaguer. Il se croyait
à Sénac et faisait ses adieux à la vieille demeure, en des termes
déchirants qui auraient brisé le coeur de sa malheureuse femme, sans
la pieuse espérance qui la soutenait.
Pendant deux semaines, la comtesse connut la véritable et poignante
signification de ces mots: _la lutte pour la vie_. Presque constamment
aidée, jamais remplacée, par la fidèle Kathleen, elle soigna son
mari sans dormir, sans manger autrement que sur ses genoux, vingt
fois interrompue; à peine pouvait-elle prier. Mais elle savait que sa
tante de Chavornay priait pour deux.
Si l'on n'avait entendu le bruit sourd des voitures sur la chaussée,
l'on aurait pu croire que, d'un coup de baguette, une fée malfaisante
avait transporté l'hôtel du quai d'Orsay dans un désert perdu.
Toute communication avec le monde extérieur semblait coupée. Aucune
visite n'était admise; les cartes s'amoncelaient sur la table du
vestibule à côté des journaux intacts. Mrs Crowe avait reçu la
mission d'ouvrir les lettres et d'y répondre quand elles demandaient
des nouvelles, ce qui était le cas neuf fois sur dix. Quant au
procès, Thérèse n'y donnait pas plus d'importance qu'elle n'en
eût accordé jadis à la réclamation d'un fournisseur envoyant sa
facture.
Un jour, enfin, le docteur dit à madame de Sénac:
--Notre malade est sauvé. Mais ne me remerciez pas; car, s'il était
votre enfant au lieu d'être votre mari, je vous assure qu'il ne vous
devrait pas beaucoup plus sa vie.
Ce jour-là, elle fit pour la première fois depuis longtemps une
véritable prière.
Un mois s'écoula. Sénac n'était plus en danger, mais on pouvait à
peine dire qu'il fût en convalescence, car il se refusait à quitter
son lit, prétextant une faiblesse que ce régime débilitant n'était
pas fait pour combattre. Son sentiment véritable était une sorte
de répugnance instinctive pour la santé. Cette chambre étroitement
close, où il n'entendait plus parler de ce qui rongeait sa vie, lui
semblait un lieu d'asile inviolé. En y restant, il croyait échapper
à Cadaroux lui-même. Hélas! le malheureux se trompait!
La stupeur que sa condamnation avait produite en province ne se peut
exprimer. Cadaroux, en joueur habile qui sent la veine derrière
lui, se garda bien de s'endormir sur ses premiers gains. La maladie
d'Albert était un atout de plus. Il en profita et, dans des
vues ténébreuses que l'on comprendra bientôt, il introduisit
prématurément une instance en responsabilité civile devant le
tribunal du ressort. Pour aller au-devant des objections qu'on pouvait
lui faire, il criait sur les toits:
--Ce n'est qu'une procédure conservatoire. Le jugement que je veux
obtenir tombera de lui-même si mon adversaire triomphe dans son
appel. Mais il me garantit contre une vente fictive ou frauduleuse
du domaine. Tout ce que je risque c'est de supporter quelques frais
judiciaires en pure perte. Ils ne seront pas perdus pour tout le
monde.
Ce dernier argument n'était pas d'un sot et tombait d'autant mieux,
que toute la gent chicanière de la petite ville pleurait encore le
plantureux gâteau que les juges de Paris s'étaient adjugé. Aussi la
part offerte par Cadaroux à ces appétits déçus fut attaquée sans
perdre une heure. Si l'on attendait que le comte fût assez guéri
pour s'occuper de ses affaires, adieu aux miettes du festin!
Le _Bouscatié_ semblait avoir la chance à ses ordres. Tout fut
bâclé avec une hâte qui surprendra moins, si l'on observe que les
magistrats de cet infime tribunal ne pouvaient pas toujours tenir
leurs audiences, faute de procès à juger. Autre détail utile à
connaître: le député de l'arrondissement, cousin par alliance de
Cadaroux, était chef de cabinet d'un ministre. Décidément, il ne
fallait pas avoir le vieux Saturnin pour ennemi.
Corbassière, bien entendu, signifiait régulièrement les actes à la
grille du château et empochait les honoraires; mais il ne se gênait
pas pour dire au concierge que toutes ces paperasses ne signifiaient
pas grand'chose.
--N'empêche, répondait l'honnête serviteur que vos grimoires vont
donner un tracas de plus à madame la comtesse, qui n'en a pas besoin.
--Rien ne presse de l'en fatiguer, reprenait Corbassière de la
meilleure foi du monde. Nous ne sommes qu'au commencement. Si M. le
comte guérit, avec un avoué de moyenne force et des protections, il
peut nous faire traîner trois ans ou même davantage.
En attendant, le famélique tribunal venait de condamner par défaut
Albert de Sénac «et ses collègues» à payer aux actionnaires de la
Société, c'est-à-dire à Cadaroux, la bagatelle de trois millions,
montant du capital social. Un matin, Corbassière entra tout gaillard
dans le pavillon du concierge, devenu son ami.
--Vous n'auriez pas trois millions sur vous? demanda-t-il en
goguenardant.
Et comme son interlocuteur le regardait, à moitié fou
d'ahurissement:
--Bon! ricana l'huissier, si vous n'avez pas la somme, ne vous
tourmentez pas; je repasserai. Plaisanterie à part, je ne comprends
pas le _Bouscatié_. Il les a fait veiller toute la nuit au greffe,
pour copier le jugement, comme s'il avait cru que j'allais lui
rapporter ses trois millions. A quoi veut-il en venir? Tout cela ne
signifie rien. Mais, n'importe, c'est un beau commandement. Je n'en
ferai pas, deux fois dans ma vie un pareil. Trois millions!...
Corbassière s'en alla, riant à se tenir les côtes, lui qui pleurait
aux trois quarts quand il travaillait pour de bon. Mais, un matin,
Cadaroux vint le trouver dans sa misérable étude, et lui enjoignit,
comme la chose la plus simple d'aller saisir le mobilier du château.
Le brave officier ministériel bondit sur sa chaise de paille à la
briser.
--Comment! s'écria-t-il. Vous voulez une saisie! A quoi bon? Vous
savez parfaitement que, dans l'état, le comte ne laissera pas
procéder à la vente. Il n'a qu'un signe à faire pour l'empêcher,
au point où nous en sommes. Une saisie au château, monsieur
Cadaroux! Et contre un défendeur en appel, gravement malade!
Permettez-moi de vous le dire, c'est de la procédure vexatoire.
--Corbassière, mon ami, gardez vos conseils pour ceux qui vous les
demandent. Je vous conseille de ne point tergiverser. J'en ai fait
sauter qui avaient sur les épaules des robes plus longues que la
vôtre.
--C'est bien, monsieur, répondit l'huissier tout pâle d'émotion;
vous aurez votre saisie, puisque vous la voulez.
--Quel jour?
--Lundi prochain, mon premier jour libre. A moins que, d'ici-là...
--Vous voulez dire: à moins d'opposition. Prenez garde, mon brave! Ne
jouez pas au plus fin avec le père Cadaroux. L'opposition peut venir,
j'en conviens, mais nous saurons si elle est venue toute seule. Faites
attention de marcher droit. Comme vous dites, je veux ma saisie.
Faites-la; le reste me regarde. D'ailleurs, il y a plus de six mois
que les appartements du château sont fermés. Vous rendrez service en
les faisant ouvrir et en donnant de l'air aux robes de la comtesse.
Le vieux jacobin s'éloigna, dégonflant sa haine dans un mauvais
rire qu'il sembla lancer contre la vieille tour. Et le petit huissier,
serrant le dos sous sa redingote râpée, demeura seul entre les
quatre murs de sa pauvre étude. Ses yeux attristés en firent
le tour, s'arrêtant sur les objets familiers qui étaient son
gagne-pain: le parapluie jauni par le soleil et l'averse, le manteau
usé, les grosses bottes qui connaissaient tous les chemins du
canton, la sacoche d'où étaient sortis, pour tant de malheureux, le
désespoir et la ruine. Alors, avec un grand soupir, ce héros obscur
s'assit devant son bureau de sapin et couvrit lentement une feuille
blanche de son écriture régulière.
Le brave Corbassière, en ce moment, ne riait plus.
XIII
Un dimanche de la fin de décembre, Thérèse de Sénac put aller
entendre la messe, devoir depuis longtemps remplacé par d'autres
moins doux. Rentrée de bonne heure chez elle, tout heureuse de savoir
la guérison du malade en bon train, calmée par la prière, elle
trouva son mari, que Mrs Crowe venait de quitter, fort occupé à lire
une lettre.
--Oh! cher, s'écria-t-elle, que fais-tu? Quelle imprudence! Tu sais
bien que c'est défendu!
D'une voix affaiblie, dans laquelle on sentait une extrême lassitude,
il répondit:
--Je le sais. Mon intention n'était pas de lire. Je m'amusais
seulement à examiner les enveloppes. Une adresse m'a frappé...
le timbre du bureau de Sénac... l'écriture de l'huissier
Corbassière... Ah! pauvre enfant! combien d'autres lettres du même
genre tu m'as cachées!
--De Corbassière? Pas une seule, je te le jure. Qu'est-ce qu'il
écrit? Dans quel état je te trouve!
--Je l'avais dit à Guidon. Il vaut mieux se rendre, soupira le
malade. Il est écrit là-haut que nous ne pourrons pas nous tirer des
griffes de ce démon.
Il se retourna vers la muraille, vaincu, découragé, n'espérant
plus rien. Il regrettait les heures qu'il avait passées dans une
léthargie inconsciente. L'annonce que l'heure de sa mort était venue
l'aurait réjoui comme un soulagement.
Thérèse, pendant ce temps-là, parcourait la missive en rassemblant
tout son courage, sans se douter qu'il n'en avait pas moins fallu à
Corbassière pour l'écrire.
«Monsieur le comte de Sénac, ou, en cas d'empêchement, à madame la
comtesse.
»Le jugement par défaut, rendu contre vous à la requête de M.
Cadaroux par le tribunal civil de ***, n'ayant pas jusqu'ici été
frappé d'opposition, et la sommation pour le payement de trois
millions n'ayant été suivie d'aucun résultat, j'ai reçu des ordres
pour une saisie que je ne puis, dans l'état, me refuser à pratiquer.
Elle aura lieu après-demain lundi dans la matinée, et je vous en
informe, monsieur le comte, bien que mon client m'ait donné des
instructions tout opposées. Mais je suis probablement la cause
involontaire de ce qui arrive. J'ai lieu de supposer, d'après le
silence complet gardé par vous depuis le commencement de
l'action accessoire ouverte en province, que vous n'en avez pas eu
connaissance, et ce fait à peine croyable s'explique par deux
motifs. D'une part, l'instance a été conduite avec une rapidité
exceptionnelle devant notre tribunal, à qui on la présentait comme
ayant pour but de mettre un gage à l'abri. De l'autre, vous sachant
malade et ne jugeant pas moi-même les choses dans toute leur
vérité, je fus le premier à ôter toute inquiétude à votre
concierge, habitué d'ailleurs à conserver les pièces de procédure,
qui vous étaient signifiées, jusqu'ici, en double, à votre domicile
à Paris.