Un petit homme assez laid, portant les cheveux taillés en brosse et

la barbe en collier, à l'américaine, circulait partout, son carnet

à la main, frappant sur l'épaule des commissaires et des yachtsmen,

gourmandant les agents de police, questionnant les femmes à propos de

leurs toilettes et prenant des notes sous leur dictée.

Tout en écrivant, il madrigalisait à sa manière:

--Exquise! adorable! Vous me ruinez! Voilà une taille et un costume

qui vont allonger encore mon télégramme. J'en aurai pour vingt-cinq

louis. Au moins, êtes-vous abonnée?

Il passa devant la duchesse:

--Nous dépassons dix-sept mille, rien qu'à Meillerie, fit-il d'un

air très sérieux. Et vous, madame Chandolin, qu'est-ce que vous

nous donnez pour la recette du bateau? Vous ne savez pas encore? C'est

ennuyeux. Comment voulez-vous que je fasse mon article?

Apercevant Thérèse, qu'il ne connaissait pas, il demanda son nom

à madame de Lautaret, sans se donner trop de peine pour n'être pas

entendu; puis il prit des notes sur son carnet, en dévisageant la

comtesse avec un flegme imperturbable.

--Tout à fait réussie, murmura-t-il en ébauchant un sourire

accompagné d'un léger salut.

Et comme Montoussé se rangeait pour lui livrer passage:

--Veinard de président! grommela-t-il de son même ton froid. Vous

n'avez rien à faire qu'à papillonner auprès des jolies femmes! Moi,

je tombe de fatigue. En voilà une chaleur!

Il s'éloigna ruisselant. Thérèse, tout interloquée, demanda:

--Qui est donc ce monsieur si affairé et si peu cérémonieux?

--Vous ne le connaissez pas? C'est Luzignargues, le journaliste.

--Grand Dieu! Est-ce qu'il va mettre mon nom dans son journal?

Déjà elle se figurait la colère de son mari. Mais elle l'aperçut

au même instant, comme il serrait la main de Luzignargues, avec un

peu d'ennui, mais sans amertume.

Évidemment, il était résigné d'avance à toutes les épreuves

pénibles ou bizarres de la journée.

Les régates furent courues au milieu des hourras des spectateurs

populaires; le public élégant sommeillait quelque peu dans les

tribunes. Après le dernier coup de canon d'arrivée, la duchesse

donna le signal de la retraite et fut suivie de son cortège. Mais

tout à coup on vit surgir Luzignargues, s'essuyant plus que jamais le

cou, les cheveux et la figure.

--Mesdames, dit-il gravement, je viens d'expédier mon télégramme à

Paris; ma tâche est finie; le journaliste va vous quitter...

Il s'arrêta et prit un temps, comme un acteur à la mode, sûr de son

effet. Des protestations féminines s'élevèrent.

--... Mais l'homme du monde vous reste, acheva-t-il avec un beau geste

de la main droite.

Alors, tandis que des applaudissements éclataient, il prit possession

de son nouveau rôle en offrant son bras à Thérèse, qui l'accepta

machinalement.

--Où dînez-vous, comtesse?

Dans le trouble croissant d'une stupéfaction inexprimable, elle

balbutia:

--Mais, sur le bateau, je crois... Madame Chandolin a organisé...

--Charmant! dit Luzignargues. Je lâche le banquet officiel. Nous

sommes à la campagne; je m'invite sans façon.

Il se dirigea vers la jetée, entraînant la comtesse dont le

découragement n'avait plus de bornes. Comme elle cherchait des yeux

son mari, elle l'aperçut au bras de madame Chandolin, avec Bérisal

et Montoussé en serre-files. Ce fut le dernier coup. Elle baissa la

tête sous la main de la destinée, et se laissa conduire, songeant

au temps où les Sénac se faisaient des ennemis par un choix de

relations trop difficile.

Sur le bateau, on retrouva les Thilorier qui, dédaignant les

banquettes de la tribune, étaient restés à bord où ils avaient eu

deux plaisirs au lieu d'un. Car, tout en suivant d'un oeil distrait

le vol des périssoires et le virage des canots aux grandes voiles

blanches, ils avaient assisté à une passe brillante de l'éternel

tournoi entre Désormes le critique et Laverjane le romancier. Le fond

de la dispute était toujours le même; les arguments seuls variaient.

--Vous êtes incapable de créer, disait l'un. Vous êtes des fakirs,

résumant tout l'univers créé dans la contemplation de votre nombril

auguste. Vous n'avez jamais pu réussir une pièce de théâtre, pas

même une simple nouvelle.

--Vous manquez d'érudition, répondait l'autre, et, depuis que vous

avez remplacé l'imagination par le document et l'analyse, vous ne

créez pas plus que nous.

--Qu'est-ce qu'un critique, sinon le gardien du sérail des beautés

littéraires? Et de quel droit vous présentez-vous au public, dont

vous encombrez l'attention, comme un pacha brillant, magnifique et

rassasié de victoires? Si l'on vous prenait au mot!...

--Vous, romanciers contemporains, vous êtes les époux vieillis et

fatigués de la pauvre littérature. Entre elle et vous, tout se passe

en belles paroles. Vos respects forcés, aussi bien que vos simulacres

de brutalité ou de gaillardise, cachent une même impuissance,

l'impuissance du siècle qui finit. Allez! si le public nous

préfère, c'est que nous avons un avantage qui vous manque:

l'érudition.

Le combat ne prit fin qu'à l'arrivée de madame de Lautaret et de son

cortège, complété au dernier moment par Cadempino et Valentine qui

semblèrent sortir d'entre deux pavés. On se mit à table comme on

put. Les places manquaient, la chère était médiocre et la seule

recherche qu'on pût y trouver était la recherche de l'économie.

Magdelaine Chandolin, officiellement responsable envers les

souscripteurs, était doublement vexée à cause de la présence

de Luzignargues habitué aux menus plantureux de la duchesse. Pour

l'achever de peindre, comme on finissait de passer le rôti découpé

en atomes, on entendit la voix d'Abel Thilorier qui criait d'un bout

de la table à l'autre, ce qui était le genre favori de la famille:

--Maman! c'est moi qui ai _la_ truffe!

Cette saillie d'enfant terrible souleva des bravos, presque aussitôt

couverts par l'orchestre du bord qui faisait aux convives français la

galante surprise de jouer leur hymne national. Thérèse regarda son

mari qui mordait sa moustache. Il était écrit qu'aucun plaisir ne

manquerait à leur journée, pas même celui de dîner aux accords de

_la Marseillaise_. Fort heureusement, une pluie bienfaisante empêcha

le bal d'avoir lieu et l'on regagna de bonne heure l'autre rive du

lac.

--Pauvre amie! pardonne-moi, dit Albert quand il se trouva seul avec

sa femme. C'est moi qui t'ai entraînée dans ce guêpier. Mais je te

jure que tout cela n'aura qu'un temps. Laisse-moi seulement me tirer

des griffes de Cadaroux. Montoussé, qui est fin comme l'ambre, ne m'a

dit qu'un mot, juste assez pour me faire voir qu'il est au courant

et qu'il n'est point dupe de ce chantage. Que veux-tu? Il faut se

défendre contre les coquins avec leurs armes. Nous redeviendrons

nous-mêmes quand nous pourrons, bientôt.

Il va sans dire que madame Chandolin ne partageait nullement la

manière de voir des Sénac sur la durée promise à leur amitié

nouvellement éclose. Elle y allait, comme on dit, bon jeu bon argent,

car elle trouvait Thérèse charmante, en toute sincérité, et la

protégée d'une duchesse de bon aloi eût fait preuve de modestie

bien méritoire en jugeant la comtesse de Sénac trop grande dame

pour elle. Cette singulière personne, vicieuse avec intelligence,

appréciait l'honnêteté chez ses amies comme elle considérait

l'opulence chez ses amis: pour en tirer son avantage. Avec une adresse

rare, elle habitua peu à peu les Sénac à la voir arriver aux

Aiguebelles en voisine qui ne compte pas ses visites. Sans qu'ils

pussent dire eux-mêmes comment la chose s'était faite, ils en

étaient venus assez vite à lui parler de leur procès, dont elle

saisit le fort et le faible avec l'intelligence d'une femme rompue au

langage des affaires. Jamais elle ne prononçait le nom de Montoussé;

mais un jour, sans avoir l'air d'y toucher, elle invita ses voisins

chez elle avec le président. Albert sortit de là tout réconforté

et dit à Thérèse:

--Je viens d'avoir une excellente conversation avec Montoussé, au

fumoir. Nous étions seuls, et j'ai pu lui faire entendre tout ce que

je désirais.

Quelques jours après, la saison devenant moins chaude, madame

de Sénac vit qu'elle aurait besoin d'aller à Lausanne, pour des

emplettes. Comme elle ne connaissait pas l'endroit, elle demanda

quelques adresses à Magdelaine. Celle-ci, battant des mains,

répondit:

--La bonne idée! Valentine et moi combinons une course à Lausanne.

Faisons-la ensemble.

Jour fut pris pour le lendemain. Albert avait une longue lettre à

écrire à son avocat (l'heure fatale de la rentrée des tribunaux

approchait). Il fut donc convenu que les trois femmes seraient seules

pour leur expédition. Une fois sur le bateau, Magdelaine et Valentine

causèrent de leurs emplettes et, par des transitions habilement

ménagées, en arrivèrent à charger madame de Sénac d'un assez

grand nombre d'achats dans les magasins qu'elle devait visiter pour

son propre compte. A peine débarquées, les deux amies disparurent,

se disant fort pressées par cent autres commissions. Quant à

Thérèse, elle n'avait pas fait cent pas qu'elle tombait sur

Montoussé, venu de Thonon par hasard, disait-il. Ce qu'il n'ajoutait

point, c'est que le même hasard lui avait donné Bérisal comme

compagnon et inspiré à Cadempino de venir de Vevey, par le train, une

heure plus tôt.

--Permettez-moi de vous guider dans la ville, demanda le président.

J'en connais les détours et vous épargnerai bien du temps.

Son teint fleuri, ses yeux brillants, son sourire vainqueur déplurent

à Thérèse qui, d'un autre côté, trouvait à bon droit la

rencontre un peu suspecte.

--Monsieur le président, fit-elle avec une révérence assez froide,

j'ai tant d'affaires aujourd'hui qu'il me faudra prendre une voiture.

Il ouvrit de grand yeux, pour voir s'il avait devant lui une plaideuse

par trop habile ou par trop farouche. Mais elle était déjà loin, le

laissant là planté sur ses jambes, comme une statue de la Justice

en désarroi. Le bonhomme était fixé. Jamais plus les Sénac

n'entendirent parler de lui... avant le jour de l'audience.

Cependant Thérèse courait les boutiques pour venir à bout de ses

commissions--et de celles des autres--avant le passage du bateau. Elle

rejoignit à bord ses compagnes qui riaient tout bas et chuchotaient,

se disant exténuées, bien qu'elles revinssent les mains vides. La

comtesse leur distribua ses paquets; on fit les comptes. Les deux

charmantes personnes semblaient avoir quelque peine à rester

sérieuses, derrière leurs voiles épais.

En rentrant, Thérèse conta son odyssée par détails à son mari,

qui l'écouta froidement en apparence, bien qu'il fronçât les

sourcils à plus d'un passage du compte rendu. Quand elle eut fini:

--C'est bien, décida-t-il. Nous ferons nos malles demain et nous

partirons le soir.

--Pourquoi?

--Parce que tu es la plus chère et la plus honnête des créatures.

Parce qu'il me serait désagréable d'avoir à jeter madame Chandolin

hors de chez moi, et Montoussé dans le lac. Parce qu'il faut être de

son siècle jusqu'à un certain point; mais pas au delà.

--Enfin! s'écria Thérèse en l'embrassant, je te retrouve! Ah! oui;

partons!

Elle s'envola toute joyeuse pour donner les premiers ordres et écrire

à la fidèle Mrs Crowe que le retour était avancé.

Resté seul sur la terrasse où la nuit tombait doucement, Sénac,

beaucoup moins gai, s'abandonnait à la mélancolie qui l'avait

visité plus d'une fois durant cet après-midi de solitude. Il se

demandait par quelle fatalité rien de ce qu'il avait prévu, désiré

pour son bonheur, et surtout pour celui de Thérèse, ne s'était

accompli. Ainsi qu'un navire dont la boussole est dérangée par

quelque courant mystérieux, leur existence avait dévié loin des

pures et lumineuses routes qu'ils s'étaient tracées. Déjà ils

connaissaient les intimités douteuses, l'égalité sans prestige,

l'écoeurante poursuite des patronages suspects. On aurait dit qu'un

pouvoir jaloux se donnait la tâche de réduire à néant leurs

aspirations les plus généreuses. Les pauvres de l'obscur village

dont ils voulaient devenir les bienfaiteurs se tournaient contre eux;

l'influence politique s'échappait des mains du gentilhomme calomnié.

Enfin sa noble et sainte femme, cette radieuse Thérèse dont l'âme

loyale semblait ignorer jusqu'à l'existence de certaines hontes,

voilà que d'avilissantes admirations s'attachaient à ses pas,

voilà que de vulgaires coquines s'en servaient pour abriter leur

rendez-vous!

Et soudain, à l'évocation de la chère image, une angoisse

douloureuse traversa le coeur abattu de Sénac. Depuis quelque temps,

il voyait un travail mystérieux s'accomplir dans l'être entier de sa

femme. Il se sentait non pas moins aimé, mais aimé de cette façon

immatérielle, qu'il avait connue jadis, au début. Thérèse avait de

nouveau pour lui des tendresses d'ange gardien planant au-dessus de la

terre. Après avoir, pendant quelques semaines inoubliables, abaissé

vers les roses de l'amour terrestre son vol alangui, elle semblait

à cette heure s'élever encore une fois vers la sereine région

des étoiles dont la clarté luit sans jamais s'éteindre, mais sans

embraser.

Pourquoi changeait-elle ainsi?

Quelques heures plus tard, il lui posa cette question, d'une voix

tremblante d'amour, tremblante aussi de l'inquiétude passionnée

de Pygmalion sentant la chair redevenir marbre sous ses caresses.

Thérèse lui répondit:

--O mon bien-aimé! avec bonheur, pour toi, je donnerais ma vie à

l'instant même où je te parle. Ne crains rien: nous serons l'un à

l'autre jusqu'au dernier soupir de nos poitrines. Si je te perdais,

je n'aurais plus qu'à mourir. Mais, précisément, pour que rien

n'éloigne ton coeur du mien, je dois veiller sur mon amour lui-même,

afin qu'il ne devienne point jaloux. Un certain jour, une révélation

m'a éclairée. J'ai compris que ma jalousie allait tuer ta tendresse.

Alors j'ai étouffé en quelques heures--tu ne sauras jamais avec

quelles tortures--la jalousie naissante en moi comme une fièvre

mortelle. Je l'ai éteinte, je l'ai exterminée pour toujours; elle

ne reviendra plus. Mais, après cette immolation, j'ai appris encore

l'existence d'un autre mystère.

--Parle! Qu'as-tu appris? demanda Sénac avec effroi.

Elle détourna un peu son visage, bien qu'une veilleuse mourante

l'éclairât à peine, et répondit, avec un soupir étrange:

--Deux choses vivent et meurent inséparables dans le coeur d'une

femme: la jalousie et la passion.

Cette nuit-là, ce ne fut pas sous les paupières de Thérèse que

deux larmes roulèrent longtemps, amères et silencieuses.

XI

Vingt-quatre heures après, la petite villa des bords du lac était

fermée, et les voisins, trouvaient dans ce départ subit un

aliment de conversation, d'autant mieux apprécié que les soirées

commençaient à devenir longues.

Pourquoi le comte avait-il emmené sa femme si brusquement? Valentine

et Magdelaine s'en doutaient bien un peu, mais elles se posèrent,

dès la première minute, en personnes dont la bouche est fermée par

l'amitié,--quelques-uns disaient par des motifs de discrétion plus

personnels.

En vain, madame Thilorier voulut faire parler ces deux taciturnes.

Elle n'en put rien tirer et devint méchante.

--Bon! dit-elle. Cachez le cadavre, ou même les trois cadavres. On

pourrait, je pense, les découvrir sans beaucoup de peine.

Madame Chandolin regarda dans le blanc des yeux l'imprudente Lise,

dont les frasques, pour être lointaines, n'étaient pas oubliées et,

détachant bien les mots:

--Oh! chère madame, répliqua-t-elle, à tant faire, j'aime encore

mieux avoir à cacher des cadavres que des squelettes.

Pendant ce temps-là, Thérèse retrouvait avec joie sa maison et

la bonne Mrs Crowe, qui s'ennuyait fort à l'attendre depuis six

semaines.

--Comme vous avez l'air fatigué! dit l'Écossaise. On dirait que vous

venez de faire le tour du monde.

--Vous ne vous trompez guère, ma pauvre amie, soupira la comtesse.

Je viens de faire le tour d'un monde que je ne connaissais pas encore.

J'espère que m'en voilà revenue pour longtemps.

Elle ne laissa point passer la journée du lendemain sans se faire

conduire au couvent de l'avenue Kléber, tandis que Sénac allait

savoir si maître Guidon était de retour. La tante et la nièce

causèrent longtemps, ou plutôt Thérèse, qui en avait gros sur

le coeur, fit à la Révérende Mère de Chavornay une confession

générale de tous les désappointements qu'elle avait eus depuis sa

rentrée dans le monde.

--La conclusion de toute cette histoire, résuma-t-elle, c'est que je

fus bien peu clairvoyante ou que je suis bien maladroite. Jusqu'ici,

je n'ai commis que des erreurs, sauf sur un point: il n'est pas

d'homme plus digne d'être aimé que celui auquel j'appartiens.

--Allons! fit la religieuse en souriant, votre sort n'est déjà pas

si misérable.

--Aussi, chaque jour, je remercie Dieu. Mais, pour le reste, je n'ai

pas sujet de m'enorgueillir. Je me croyais faite pour la perfection de

votre vie, et je me trompais...

--Ah! chère enfant, murmura la religieuse à demi-voix, je sais bien

pourquoi vous êtes faite!

--J'ai voulu sauver l'existence et convertir l'âme de mon frère,

poursuivit la jeune femme; je n'ai pas pu. J'ai voulu trouver et

donner le bonheur ici-bas; mon mari m'a rendue jalouse et je l'ai

révolté par cette jalousie. Nous comptions nous servir d'une grande

fortune pour accomplir le bien; la fortune est menacée, le bien

déjà fait, compromis. Nous nous étions proposé de porter

fièrement notre nom et l'honneur de nos races parmi le monde; le

monde nous a montré--du moins il peut s'attribuer cette victoire--que

c'est lui qui est sage, que nous sommes fous. Savez-vous que j'en suis

venue à souhaiter une chose qui serait la guérison de tous ces maux?

Peut-être que si nous perdions notre procès...

--Trêve de folies! dit la religieuse. Si vous le perdiez, je sais ce

qui arriverait: votre mari mourrait de vous voir pauvre.

--Vous avez raison, fit Thérèse devenue pâle. Aussi, ma bonne

tante, nous allons, s'il vous plaît, réciter une prière à la

chapelle, et j'y allumerai un gros cierge, cela vaudra mieux que de

nouer des relations... utiles.

--Parfaitement, ma chère petite. Vous allumerez un gros cierge; et

moi j'en allumerai un autre encore plus gros.

--Pour obtenir la même grâce?

--Non: pour en obtenir une autre, que je vous dirai plus tard, quand

Dieu nous l'aura donnée.

Là-dessus la tante et la nièce allèrent faire leurs dévotions,

après quoi Thérèse regagna son hôtel du quai d'Orsay, l'âme plus

légère, et toute contente de penser qu'au milieu d'octobre Paris est

le lieu du monde où l'on trouve le plus facilement la solitude.

Cependant, comme elle traversait le vestibule en ôtant ses gants,

elle aperçut un visiteur à qui le valet de pied venait de répondre

que ses maîtres étaient absents, et qui se retirait, le visage

bouleversé, comme s'il avait appris la nouvelle d'une catastrophe.

En apercevant Thérèse, il s'arrêta court. Il ne rougit pas, mais

sa pâleur devint plus chaude et moins maladive. Il était jeune et

semblait étranger, soit qu'on examinât son costume très simple,

mais où manquait l'insaisissable note parisienne, soit que l'on

rencontrât le regard fiévreux de ses yeux noirs, «qui lui

mangeaient le visage», pour employer l'expression populaire. La

comtesse n'essaya pas de se rappeler son nom, persuadée que le

personnage lui était inconnu. Elle passait avec une légère

inclination, supposant que la visite était pour son mari. D'une voix

dont l'émotion rendait plus vibrant encore le timbre méridional, cet

homme balbutia:

--Pardonnez-moi, madame. Si... si j'osais vous prier de me recevoir...

seulement cinq minutes...

Il y avait dans ses paroles une prière très humble, presque

désespérée. Madame de Sénac ne douta point qu'il ne s'agît d'une

de ces infortunes cachées qu'elle secourait souvent, et dont son

coeur miséricordieux devinait les angoisses timides.

Sans répondre, au lieu de monter l'escalier, elle fit signe au valet

de pied d'ouvrir la porte du cabinet d'Albert, où, fréquemment elle

donnait des audiences de ce genre. Elle entra, invitant d'un geste, le

personnage à la suivre. Quand ils furent seuls:

--Puis-je vous être utile en quelque chose? demanda-t-elle.

--Non, madame, fit l'étranger avec un sourire dont la tristesse

navrait. Plût au ciel qu'il me fût donné, à moi, de vous servir

comme j'ai tâché de le faire!

Thérèse le regardait, au comble de la surprise. Alors, courbant la

tête comme si la honte de ce qu'il allait dire pesait sur lui, le

jeune homme ajouta, faisant un effort visible:

--Vous ne m'avez pas reconnu? D'autres en seraient humiliés, mais

moi je m'en réjouis. M'auriez-vous accordé, autrement, l'honneur que

vous me faites en daignant me recevoir? Je me nomme Fortunat Cadaroux.

Thérèse tressaillit de la tête aux pieds. Elle se souvenait des

incidents qui avaient troublé son séjour à Sénac, des rencontres

qu'elle avait faites, des actes étranges qu'elle avait surpris. Elle

savait qu'une folie avait atteint ce jeune homme, et quelle folie! Et,

devant elle, à Paris, ce fou reparaissait! Le temps, l'absence, ne

l'avaient donc point guéri? Comme elle jetait les yeux sur Cadaroux,

passablement effrayée, elle s'aperçut qu'il tremblait comme une

feuille, ce qui lui donna de la hardiesse en même temps que de la

pitié.

--Si je ne vous ai pas reconnu, dit-elle, c'est qu'il y a dans votre

visage quelque chose de changé...

--En effet, répondit-il avec un sourire triste; j'ai la barbe d'un

anachorète. Ah! madame, je suis heureux que vous ne m'ayez pas

reconnu. Ce hasard seul pouvait me permettre d'accomplir un dessein...

Thérèse recula d'un pas vers la cheminée. Cadaroux, n'osant faire

un geste, de crainte d'augmenter cette frayeur, poursuivit d'une voix

suppliante:

--De grâce, n'ayez pas peur de moi! Vous avez cru que je venais

vous demander l'aumône? Je vous la demande, en effet; une aumône de

justice. Je suis arrivé ce matin, de là-bas, tout exprès pour vous

dire quelques paroles. Non seulement vous pouvez, mais _vous devez_

les entendre, car vous êtes une sainte et une reine, obligée de

rendre justice à chacun.

L'incohérence qui semblait se manifester dans ce discours ne rendait

pas celle qui l'entendait beaucoup plus rassurée; mais sa défiance

avait changé de nature. La folie, la véritable folie était-elle

venue? Que voulait dire cet illuminé? Il continua, semblant réciter

une leçon depuis longtemps préparée:

--Je suis le fils d'un père qui veut vous ruiner, qui vous ruinera

peut-être. Mais je ne l'approuve point; je n'ai aucune part dans

ses intentions ni dans ses actes. Si les juges vous condamnent, leur

sentence pourra s'appuyer sur des textes de loi; mais elle sera inique

aux yeux de la conscience. Le comte de Sénac est aussi étranger

que moi aux erreurs commises. D'ailleurs, il les a déjà payées

chèrement. Donc, si d'autres vous font une guerre injuste, si le nom

que je porte est pour vous un nom maudit, que ma personne, du moins,

reste en dehors de votre haine. Moi, je... je ne vous hais point...

Il s'arrêta; l'émotion lui serrait la gorge. Il détourna son visage

où deux larmes roulaient. Thérèse, déjà touchée mais toujours

défiante, lui répondit doucement:

--Nous ne maudirons jamais personne, quoi qu'il arrive. Mais, si

vous estimez que ceux qui vous entourent sont dans une voie injuste,

pourquoi ne leur parlez-vous pas comme vous venez de me parler? Vos

remontrances pourraient les convaincre.

--Mes remontrances! répliqua le jeune homme. Elles ont été

entendues plus d'une fois. Elles ont produit ce résultat: de me faire

chasser par mon père.

--Est-ce possible! s'écria Thérèse en joignant les mains.

Heureusement que vous avez un cabinet, des clients à Marseille:

ne l'ai-je pas entendu dire autrefois? D'ailleurs, les juges vont

prononcer, et le désaccord entre vous et votre famille n'aura plus

de raison d'être. Vous reprendrez alors votre place au foyer: c'est

votre devoir.

--Jamais, madame! Le fossé de la grande route m'inspire moins

d'éloignement que le «foyer» autour duquel on a tenu conseil contre

vous! Quant à la carrière que j'avais, je ne m'en sens plus digne.

Pour demander justice au nom des autres, il faut porter un nom

qu'aucune injustice n'a souillé.

--Vous allez vivre à Paris? questionna la comtesse peu satisfaite,

malgré tout, de ce voisinage.

Plus fort que la haine · 第 9 / 14 段