Malheureusement, Thérèse était de ces organisations raffinées

qui perçoivent des dixièmes de sensation, de même que certaines

balances fléchissent au poids d'une aile de mouche. Un geste un peu

brusque, une parole un peu saccadée, l'imperceptible distraction

d'un regard, tout l'impressionnait péniblement quand il s'agissait

d'Albert. Elle ne se disait pas: «Il m'aime moins.» Elle se disait:

«Il faut que sa préoccupation soit grande pour le changer, même

si peu.» A coup sûr, elle était à cent lieues de lui en faire un

reproche et, d'ailleurs, elle souffrait moins pour elle que pour lui,

sachant qu'il était de tous les hommes le moins préparé à certains

combats matériels de la vie.

Il avait une manière navrante, bien qu'il se crût un maître en

dissimulation, de l'embrasser au front, sans rien dire, quand il la

quittait pour aller à ses interminables conférences. Il faut dire

que le prudent Guidon forçait plutôt la note pessimiste, afin

d'entretenir le zèle de son client trop disposé à le laisser se

tirer d'affaire tout seul. Bientôt Thérèse observa que son mari

ne parlait plus de ces projets qui étaient autrefois comme une

distraction à l'amour, dans l'intimité de leurs causeries. Plus

d'embellissements en perspective, soit au vieux château, soit à

l'hôtel du quai d'Orsay! Plus de ces gâteries coûteuses qu'il

proposait, sans se lasser à voir qu'elle les refusait presque

toujours! Plus de charitables combinaisons--toujours acceptées,

celles-là--en faveur des malades et des pauvres! Et, malgré le luxe

obligatoire et non diminué d'un train seigneurial, on devinait au

fond de la pensée d'Albert ce mot d'_économie_ qu'il n'avait pas le

courage de prononcer, mais dont il avait les lèvres brûlées,

lui qui s'indignait autrefois de ces _non possumus_ de notre fin de

siècle: «Cela coûte trop cher et je n'ai pas le temps.»

Sans vouloir se l'avouer l'un à l'autre, ils étaient humiliés de

reconnaître qu'ils étaient moins heureux, de sentir leur bonheur

troublé par cette cause dépourvue de noblesse, de compensation et de

prestige, méprisable pour les coeurs élevés et tendres: _l'argent_!

Comme ils auraient souri, à l'époque où ils s'aimaient déjà sans

espérer que cet amour dût triompher jamais, comme ils auraient souri

dédaigneusement, si cette prédiction eût été faite:

«C'est l'argent qui jettera la première ombre sur les joies de votre

rêve réalisé!»

Ils ne savaient pas, alors, que l'argent, dans l'organisation actuelle

de nos moeurs, n'est plus un métal qu'il est permis de tenir pour

vil, mais un élément d'autant plus vital et nécessaire qu'il est

répandu partout comme l'air respirable.

Tant qu'ils affluent en quantité suffisante, l'air et l'argent

passent inaperçus. A la minute où ils deviennent rares, l'épreuve

commence. L'être menacé s'inquiète, s'agite, se débat, s'accroche

à tout, brise les obstacles. C'est alors que les dignités

s'abaissent, que l'union des époux se brise, que les frères entrent

en lutte, que le fils a des paroles qui font pleurer sa mère.

C'est alors qu'éclate l'injustice des reproches, que les compromis

s'acceptent, que certains traités d'alliance étonnent.

Qui n'a vu ces convulsions d'une physionomie morale jusqu'alors

conservée dans sa noblesse, et tout à coup défigurée par cette

crise aiguë: le manque d'argent!

Pour des êtres comme les Sénac, de pareils abaissements n'étaient

pas à craindre. Mais déjà le malaise avait commencé. Une pensée

constante, importune, troublait leur tendresse. En même temps, ils

étaient forcés de se quitter davantage dans leur inquiétude, eux

qui ne se quittaient jamais, autrefois, dans leur sécurité. Encore

si Thérèse avait pu passer les heures d'attente dans le petit salon

intime, cousant pour les pauvres, tandis que Mrs Crowe lisait à haute

voix! Mais le monde, quelquefois si plein d'indifférence pour les

tourments d'autrui, les accablait d'une compassion qui n'allait pas

sans un mélange convenable de sévérité.

--Pauvre jeune femme! disaient les douairières. Quel avenir affreux!

Ah! les mariages comme le sien tournent toujours mal!

Celles dont le mariage avait mal tourné, pour d'autres raisons,

généralement plus personnelles, s'apitoyaient avec de jolis soupirs:

--Elle n'aura pas été heureuse longtemps!

Quant aux hommes, leurs condoléances plus ou moins sympathiques

répétaient, sous une autre forme, les commentaires de Guidon du

Bouquet.

--Toujours le système de la guerre au couteau contre les gens bien

nés qui veulent employer leur intelligence! Que voulez-vous que fasse

un gentilhomme contre les francs-maçons, les républicains et les

juifs?

Madame de Chavornay, sans quitter son parloir de l'avenue Kléber,

était la femme la mieux renseignée de Paris sur les on-dit du

Faubourg. Elle manda un beau matin son neveu et sa nièce, qui se

rendirent un peu inquiets à son appel, s'attendant à la trouver

d'autant plus troublée par les ennuis temporels de ses enfants

d'adoption, qu'elle avait passé toute sa vie hors de l'atteinte de

maux semblables. Ils se trompaient; la bonne religieuse était fort

calme. Elle reçut son neveu et sa nièce en présence de son conseil

privé, c'est-à-dire du fameux Champenois, qui cumule tant de

fonctions diverses et même contraires, qu'on se demande comment il y

a d'autres hommes affairés dans la bonne ville de Paris.

Champenois s'est fait avocat vers la soixantaine, ayant cédé à son

fils, pour l'établir, son étude d'avoué, l'une des premières de

Paris. Sénateur, ancien ministre, membre de l'Institut, régent de

la Banque de France, marguillier de sa fabrique, il est spécial pour

certaines entreprises manifestement désespérées. C'est à lui

qu'on s'adresse quand il s'agit de réconcilier tels époux dont les

aventures ont fait le tour de l'Europe, ou quand il faut soutenir

une société à la veille d'ébranler l'univers de sa chute. Sous le

poids de ces confidences, de ces responsabilités, de ces inquiétudes

capables de faire mourir de la jaunisse un homme ordinaire, Champenois

circule tranquille, portant une bonne humeur gouailleuse sur son

visage, dont le teint brouillé se confond avec le coloris terne des

favoris et des cheveux. Telles ces enluminures lestement traitées,

où l'artiste, économe de son temps et de sa peine, enlève d'un coup

de pinceau la figure entière des personnages. Mais il ne faut pas se

fier à l'enveloppe.

Champenois eut un éclair de curiosité dans l'oeil en voyant entrer

la belle comtesse de Sénac. Il se leva, fit un grand salut, se rassit

et, dès lors, on aurait pu croire qu'il avait en face de lui une

cliente misérablement dépourvue de charme et de jeunesse, tant il

conduisit l'interrogatoire avec une froide précision. En cinq minutes

il fit, à l'usage de la vieille religieuse, un résumé du procès et

de ses chances, tellement lumineux et tellement profond, qu'Albert fut

sur le point de battre des mains. Il venait d'apprendre des choses

que Guidon du Bouquet n'avait pas vues ou ne lui avait pas dites, dans

leurs conférences presque quotidiennes. En somme, la consultation de

Champenois était plutôt optimiste. Il était le docteur Tant-Mieux

de la maladie dont l'autre était le docteur Tant-Pis, et cette

confiance, affectée ou non, fut pour ses trois auditeurs un grand

soulagement. Il prit congé, détailla la comtesse de la tête aux

pieds, par un dernier regard rapide, et lui demanda, un peu distrait:

--Connaissez-vous Montoussé?

--Non, répondit-elle, ouvrant ses grands yeux. Qui est-ce?

--Le président qui jugera votre affaire. Mais je suis fou; comment

pourriez-vous le connaître, étant donné le monde qu'il voit?

Champenois parti, madame de Chavornay prit la parole à son tour.

--Mes enfants, dit-elle, vous n'êtes pas si malades que je le

croyais, d'après ce qu'on raconte, et nos bons amis vous enterrent

un peu vite. Mais je pense que c'est votre faute: on ne vous voit pas

assez. Donc, ma nièce, mettez une belle robe, courez les salons et

dites poliment à ces croque-morts, entre deux sourires, qu'ils sont

des imbéciles. Vous, mon neveu, retournez à votre cercle et tâchez

qu'on y prononce votre acquittement. Ce sera l'affaire de quelques

cigares, d'autant que le sieur Cadaroux n'a pas l'avantage d'être du

Club. Le lendemain vous aurez deux cents avocats plus convaincus

que maître Guidon, et surtout plus assurés de leur propre mérite.

Voilà quelle est la grande utilité des cercles. Il est bon que les

magistrats soient informés que l'opinion est pour vous. La Justice

est aveugle, mais elle n'est pas sourde.

En sortant du couvent, Sénac dit à Thérèse:

--J'admire si votre tante ne connaît pas le monde mieux que nous.

--J'ai toujours entendu affirmer que les étrangers connaissent Paris

mieux que les Parisiens, répondit la jeune femme.

Dès le lendemain, obéissant aux prescriptions de l'oracle, elle

visita les salons comme elle eût visité les reposoirs de la Semaine

Sainte: en vue de gagner les indulgences. Le mois de juin étant

commencé, il ne s'agissait plus de ces _jours_ qui entassent vingt

personnes dans un appartement, sans conversation possible. On s'allait

voir de bonne heure; on se trouvait entre soi, dans un cercle intime,

très peu nombreux; l'entretien n'y gagnait pas en charité, mais on

avait le loisir de faire la besogne plus délicatement: on ne lardait

plus, on écorchait, sans crainte de travailler, en ignorance de

cause, devant un ami trop dévoué de la victime.

Thérèse avait appris sa leçon, mais on ne lui laissa pas le temps

de la réciter, tant la curiosité qui s'attachait à sa personne

était grande. Il n'arrivait pas souvent qu'on pût la voir de près et

l'étudier commodément. On lui parla, sans s'appesantir, des affaires

de son mari et de ses propres inquiétudes; c'était un détail

d'intérêt secondaire. D'ailleurs, elle avait un sourire parfaitement

tranquille, quoique un peu fier, et le plus délicieux des chapeaux.

Voilà plus qu'il n'en faut pour rassurer des amis consumés d'une

sympathique angoisse. Comme de juste, elle commença la tournée

par les douairières, dont elle reçut force caresses. Madame de

Castelbouc mit la conversation sur les étrangères, d'où elle

tomba sur les Polonaises, d'où elle vint se fixer sur madame de

Boisboucher.

--Vous la voyez beaucoup?

--Mon mari la trouve amusante et pas commune.

--Naturellement. Ils déblatèrent ensemble sur la société

française que M. de Sénac juge incolore et indigne de lui.

--C'est qu'il a beaucoup voyagé...

--Un peu trop, même, à en juger par les procès qu'on lui fait.

--Oh! madame, commença Thérèse entrant dans son sujet, l'idée de

faire passer mon mari, tel que vous le connaissez, pour un brasseur

d'affaires, capable de ruiner ou d'enrichir les autres, cette

idée-là est sublime. Je vous assure que nous en rions les premiers.

--Si vous riez, tout est pour le mieux. N'en parlons plus. Mais alors

tâchez que cette bonne âme d'Herma n'aille pas crier partout

que vous êtes sur les charbons ardents. On assure qu'elle a les

confidences de votre mari, «mon cousin de Sénac», comme elle dit.

Entre nous, d'après ce qu'on raconte, voilà un cousinage qui ne lui

a pas coûté cher!

--Je ne croyais pas que mon mari fût homme à semer les confidences,

ni à confier des chagrins qu'il n'a pas, répondit Thérèse un peu

froissée.

Le terrain où s'engageait la conversation lui déplaisait tellement

qu'elle écourta sa visite; en cinq minutes ses chevaux la mirent à

la porte de la duchesse de Lautaret, cette artiste du grand monde qui

serait une des grandes artistes de l'époque--si elle n'était pas

duchesse. «Tout pour le chant!» c'est la seconde devise de

la maison; vieille, opulente et noble maison, sans autre chef

qu'Anceline, dont tout Paris connaît le charmant visage, lumineux

d'intelligence et--il semblerait--de bonheur. Le seul bonheur qui lui

manque la fait indépendante. Sa fortune et son titre, un vieux titre

bien français, lui donnent le droit de recevoir qui bon lui semble.

Elle en use largement, et, s'il faut en croire la marquise de

Castelbouc, l'immense moquette rouge de son escalier ne ressemble pas

au marchepied des carrosses de Louis XIV. Mais la jolie duchesse a

le droit d'ignorer les critiques des douairières, car elle ignore

elle-même ce que c'est que critiquer.

Thérèse la trouva en train de causer, au milieu d'une forêt de

pupitres chargés de partitions, avec une femme remarquable par

sa figure, que madame de Lautaret ne nomma point à sa nouvelle

visiteuse, et qui prit congé presque aussitôt.

--Encore des répétitions? demanda Thérèse. Je croyais votre saison

finie.

--Ma saison _sérieuse_, oui. Mais j'organise un concert pour

l'_OEuvre des cancéreuses_. A propos, je vous inscris pour chanter

dans mes choeurs.

--Je n'y vois qu'un obstacle: je n'ai pas de voix, dit Thérèse en

riant.

--De la voix! il s'agit bien de voix. C'est bon pour les femmes

laides, d'en avoir.

--Il faut donc supposer que madame la duchesse trompe indignement soit

les oreilles des gens, soit leurs yeux, dit la jeune femme avec une

révérence drôle.

--Qu'elle est gentille! Mais on ne m'y prend pas, ma petite. Votre

voix n'est qu'un prétexte. La vérité, c'est que ce monstre de mari

nous tient en chartre privée. Dites-lui que sa cousine Herma fait

partie de ma troupe. Ça le décidera; je vous mettrai à côté

d'elle.

Et de deux! Madame de Sénac se leva pour partir, dès qu'elle put.

--Je ne vous parle pas de votre procès, dit la duchesse en la

reconduisant.

Elle en parla, néanmoins, et même avec une sagacité prodigieuse,

car Anceline fait l'étonnement des hommes d'affaires les plus

consommés, quand elle s'occupe des questions pratiques.

--N'ouvrez pas de grands yeux en me voyant si bien informée, expliqua

madame de Lautaret. J'ai eu ce matin la visite de Champenois. Il

paraît que vous avez maille à partir avec des coquins abominables.

Mais courage! tout s'arrangera. J'en ai bien vu d'autres, moi qui vous

parle, et je connais du monde un peu partout. Savez-vous ce qu'il

faut faire! Amenez votre mari dîner chez moi demain soir. Il n'y aura

personne, sauf madame du Plessis-Tison et Javerlhac. Pendant qu'ils

abîmeront leur prochain et reviseront l'armorial de France, nous

causerons de votre affaire. Peut-être pourrai-je vous aider.

C'était le cas de s'arrêter chez la vieille marquise du

Plessis-Tison, avec qui Thérèse de Sénac était en retard.

--Je crois, madame, dit celle-ci dans la conversation, que nous

dînons ensemble demain à l'hôtel Lautaret.

--Vous êtes invités, mes chers amis? Ah! tant mieux! Cela prouve que

ce sera une fournée _comme il faut_. Anceline est la meilleure

des femmes, je le concède; mais c'est la Mère des Miséricordes,

c'est-à-dire des promiscuités. Quand je pense qu'elle a fait servir

le thé chez elle par sa fille unique, assistée de madame Chandolin!

Connaissez-vous madame Chandolin?

--Pas trop. A moins que ce ne soit une jolie jeune femme blonde, qui

ressemble à une Vierge de Murillo...

--Bonté divine! chère petite; si Murillo vous entendait...

--Qu'est-ce qu'on lui reproche, à cette madame Chandolin?

--On lui reproche tout, son mari d'abord, et puis les robes qu'elle

a sur le dos. Vous souvenez-vous d'un roman?... Mais on ne lit pas de

roman chez les Bernardines, et vous y êtes encore un peu. A propos,

votre mari vous laisse donc sortir seule, maintenant?

--Pour venir chez vous, madame.

--Ça, mon coeur, vous n'y trouverez pas de Chandolin. Vous savez: je

l'aime beaucoup, votre mari. C'est un de nos derniers hommes vraiment

comme il faut. Du reste, il a de qui tenir. Les Sénac ne sont pas

ducs, les Quilliane ne l'étaient pas. Mais vous savez, ma chère,

la plupart des duchés ne sont qu'attrape-nigauds, quand on y regarde

d'un peu près. Croyez-vous que les Lautaret feraient les preuves que

nous pouvons faire, vous ou moi? A propos, j'imagine que votre second

fils relèvera le nom et les armes de Quilliane, que votre pauvre

frère emporte avec lui...

Après une demi-heure de considérations généalogiques, Thérèse

parvint à s'enfuir; il était quatre heures; dans la maison qu'elle

visita ensuite, elle n'eut qu'à déposer des cartes.

Elle se souvint alors que, le matin, Herma de Boisboucher avait

envoyé un «petit bleu» pour annoncer qu'elle était malade, et que

ce serait une bonne oeuvre de l'aller voir. Albert avait dit à sa

femme:

--Passez-y donc. J'irai si j'ai le temps, mais c'est douteux.

Madame de Sénac, en fait de bonnes oeuvres, ne recherchait pas de

préférence les visites de malades aussi bien logés. Mais elle se

souvint de l'avertissement de la marquise de Castelbouc, et pensa que

l'occasion était bonne d'aller refroidir un peu le zèle de cette

amie, prophète de malheur. C'était la troisième fois, tout bien

compté, qu'elle faisait le voyage de l'avenue Bugeaud, où Herma et

sa mère habitaient un petit hôtel de style mauresque, amusant à

force de fausseté.

L'intéressante malade s'était piquée une heure avant à la

morphine. Elle languissait délicieusement sur une chaise longue, dont

madame de La Clamouse, fagotée à son habitude, relevait les coussins

avec onction.

--La bonne surprise! fit Herma en apercevant Thérèse. Vous avez

deviné que j'avais besoin de la compassion des âmes charitables.

--Je n'ai rien deviné du tout; vous avez oublié votre télégramme?

dit en souriant la comtesse. Morphine, voilà bien de tes coups!

--Et vous êtes venue à moi, déesse altière qu'on voit si peu hors

de son nuage. Quelle faveur inespérée! On vous permet donc de sortir

seule, maintenant?

--On me permet tout ce qui est bon et utile. Or, il est bon d'aller

voir les pauvres malades comme vous, et utile, parfois, de calmer les

inquiétudes exagérées d'une amitié comme la vôtre. Sans plus de

phrases, il m'est revenu que vous nous plaignez un peu plus tôt et un

peu plus fort qu'il ne convient, ce qui a le désavantage de troubler

ceux qui nous aiment et de réjouir les autres. Dieu merci! les tours

de Notre-Dame se voient de trop loin pour qu'il soit à la disposition

du premier venu de nous faire condamner à l'amende, comme les ayant

emportées.

La mercuriale, si déguisée qu'elle fût, toucha au vif madame de

Boisboucher qui n'entendait pas raillerie quand il s'agissait du tact

qu'elle prétendait avoir.

--Bon! fit-elle. Est-ce votre mari qui vous a chargée de me faire la

leçon?

--Nullement. J'imagine qu'il me trouverait un peu jeune pour faire la

leçon aux autres.

--La raison n'est pas très bonne, car vous vous y entendez au mieux,

chère cousine. Mais il y en aurait une meilleure. C'est que votre

mari a le droit de tout me dire par lui-même. Nous sommes de si vieux

amis!

Thérèse, à ces mots, eut une impression qu'elle connaissait peu: un

mouvement, très vif d'humeur contre Albert. Que lui reprochait-elle?

Ses visites à Herma de Boisboucher, ou la confiance dont celle-ci

l'honorait? Quoi qu'il en soit, le visage de madame de Sénac parlait

si clairement--comme il faisait toujours--que l'intéressante malade

jugea prudent de calmer son ombrageuse amie. Sur un signe qu'elle

connaissait, madame de La Clamouse quitta le petit salon.

Quand les deux jeunes femmes furent seules:

--Voyons, dit la Polonaise, coupons court à tout malentendu. Pour

rien au monde, je ne voudrais vous faire l'ombre d'un chagrin. Oh!

ce n'est pas bonté de coeur chez moi. J'ai peur de vous, tout

simplement. Vous n'auriez qu'à faire un signe pour qu'Albert ne

remît plus les pieds dans cette maison. Or, je tiens à lui, car

c'est le seul homme dont l'amitié n'a jamais versé et ne versera

jamais dans l'ornière parfaitement ennuyeuse des soupirs, des

bouderies, des discussions, de l'amour, en un mot. Il me connaît trop

bien, et puis vous êtes là, et il vous aime... comme on n'aime

plus. Tenez: si jamais celui-là est infidèle, vous le saurez tout de

suite, car il se jettera dans la Seine du haut d'un pont, au lieu de

rentrer chez lui, tant il se fera horreur!

Thérèse n'avait pas moins d'imagination qu'une autre et, depuis

quelque temps, elle conservait peut-être un empire plus incertain

sur cette vagabonde. Elle frissonna étrangement aux paroles de la

marquise, et se hâta de quitter ce terrain aussi désagréable que

nouveau.

--Nous voilà bien loin de mon sujet, fit-elle avec un peu de hauteur.

Nous avons quelques ennuis dont le monde veut bien s'occuper avec sa

sollicitude accoutumée. Il ne faut pas que nos amis les exagèrent.

Vous savez mieux que personne, et par la meilleure des sources, que le

danger n'est pas sérieux...

Elle s'arrêta court devant le regard tout à la fois triste et

étonné que lui jetait la marquise. Ce regard signifiait clairement:

--Votre mari ne vous dit donc pas ce qu'il me dit, à moi?

Un silence fâcheux régna pendant plusieurs secondes; madame de

Sénac le rompit la première.

--Que savez-vous? demanda-t-elle. Je ne puis croire que mon mari me

cache la vérité. Ce serait un crime!

--Tout son crime est qu'il vous aime trop. Le danger existe, mais,

pour vous éviter une heure de souci, Albert s'imposerait des années

de souffrances. Juste le contraire des autres, celui-là! Vous êtes

son idole. Pour vous, toutes les roses de la guirlande, les épines

pour lui seul. Plaignez-vous! Ah! qu'est-ce qu'une fortune de plus

ou de moins auprès du bonheur d'être aimée comme vous l'êtes!...

Allons! n'ayez pas ces yeux tragiques. Parlons d'autre chose.

Oublions! Voilà de ces occasions où la morphine... Mais il ne faut

pas vous en parler... Thérèse!... Voyons!... Que puis-je essayer

pour vous distraire? Ah! la musique!...

Elle se leva d'un bond, ne pensant plus à ses vapeurs, et courut à

son piano qu'on distinguait à peine dans le demi-jour de la pièce

aux épaisses tentures baissées. Alors une plainte incohérente,

passionnée, qui semblait s'échapper d'une âme et non d'un

instrument, acheva de transporter Thérèse loin du réel. Ce n'était

d'abord que la répétition de quatre notes, toujours les mêmes, à

peine distinctes sous le voile austère des accords lourds comme le

poids d'un regret sans espérance. Avec un effort douloureux, cette

plainte vague, étouffée, prit une forme, et devint l'histoire du

chagrin brisant toute la vie, récit désolé, tantôt s'exaspérant

lui-même et s'emportant jusqu'à des cris sauvages de souffrance,

tantôt luttant pour devenir calme et parler mieux encore à la

pitié. Et la lutte, peu à peu, se déchaîna en une révolte aiguë

de l'âme contre elle-même, de la douleur contre la volonté, de la

folie contre la raison chancelante. Ce fut une tempête de sanglots,

des vagues de passion qui froissaient jusqu'à la cime du roc le coeur

hurlant d'angoisse, ou le plongeaient dans l'abîme sans fond, sans

espérance. Et tout à coup un chant tomba des impassibles sommets de

l'Idéal, hymne d'une pureté impeccable, surhumaine, supérieure

aux mortelles faiblesses dont elle arrêtait, pour une minute,

le gémissement. Hélas! qui peut ressusciter ce qui est mort!...

Bientôt l'hymne du ciel fut couvert encore une fois par les cris

douloureux de la terre, et la lutte recommença, plus heurtée,

plus folle, plus énervante, pour finir dans le silence lugubre d'un

anéantissement épuisé.

Écrasée elle-même par l'énervement, la marquise revint à sa

chaise longue et s'y étendit, presque inerte.

--Vous êtes effrayante! lui dit madame de Sénac en se levant pour la

quitter.

--C'est ce que dit Albert, quand je lui joue cette valse. Adieu!

Chopin me tuera. Mais c'est une belle mort!...

Ce qui effrayait surtout madame de Sénac, c'était moins la

prostration de la véritable artiste qu'elle venait d'entendre, que

l'état d'esprit où elle se trouvait elle-même. Dans son _moi_

moral, sagement pondéré, d'ordinaire, comme ces aménagements de

vaisseau dont le tangage ne saurait détruire l'équilibre,

elle découvrait subitement un désarroi complet, décourageant,

douloureux. Si pénible était son malaise, qu'elle se sentait prête

à sangloter, tandis que son coupé la ramenait vers le centre de

Paris. Quelle catastrophe était arrivée dans son existence depuis

deux heures! Aucune; et cependant elle souffrait d'une cruelle

angoisse.

--Ah! pourquoi ne suis-je pas restée dans ma solitude! soupira-t-elle

en appuyant sur le satin noir sa tête brûlante.

Plus fort que la haine · 第 6 / 14 段