honneur--et cette favorite était une parente. À dire le vrai, la
parenté s'était un peu relâchée, car, depuis dix ans, le marquis
de Boisboucher, mari de la dame en question et cousin de Sénac, avait
pris le large après une période assez courte de communauté, sinon
de félicité conjugale. Sur la cause véritable de cette rupture
consacrée par les tribunaux, sans débat, comme il convient entre
gens bien élevés, les opinions variaient selon qu'on entendait les
hommes ou les femmes. Les premiers affirmaient que l'insensible
Herma était cause de l'accident, par une froideur d'autant plus
exaspérante qu'elle répondait à une passion digne d'un accueil plus
doux. Mais, dans le camp opposé, on racontait, sous les plumes
des éventails, qu'Armand de Boisboucher n'était rien moins qu'un
monstre, échappé sans doute des forêts mythologiques, du temps où
les satyres et les faunes étaient sur pied jour et nuit.
Quel que fût le crime ou le malheur du marquis, victime ou bourreau
de sa femme, il n'était plus là pour se défendre, car depuis
longtemps il ne quittait pas son château du Périgord, où il menait
une existence de braconnier tempérée par l'ivresse. Fallait-il voir
dans ce suicide moral le développement des instincts d'une brute, ou
le désespoir d'un malheureux inconsolable de n'avoir pu réaliser le
rêve de son amour? C'était affaire entre madame de Boisboucher et sa
conscience. Quant au monde, il avait condamné, d'après sa coutume,
celui des deux accusés qui ne se présentait pas, d'autant que
la marquise était fort intelligente, très habile à ne pas se
compromettre, tantôt sage, tantôt folle, tantôt charmeuse,
tantôt touchante, grande dame le soir, artiste le matin, bonne
amie quelquefois, impertinente et mal élevée à ses heures,
jamais effleurée d'une ombre de passion, toujours coquette à faire
trembler... mais il eût été plus court de la peindre d'un mot, en
disant qu'elle était Polonaise.
Elle vivait avec sa mère, qui ne la quittait pas d'une semelle
et portait de son côté un nom français, par suite de son second
mariage. Un brave homme qui s'appelait M. de La Clamouse, tout
simplement, avait su faire flamber d'une flamme un peu tardive les
quarante ans de la princesse,--car elle avait été princesse, s'il
vous plaît, avec un nom célèbre en Pologne mais impossible à
prononcer en France. Il est juste d'ajouter que La Clamouse était
mort peu après, enseveli dans son triomphe, réparant par un
héritage très sérieux le tort qu'il avait fait à sa femme en la
privant de son titre. On continuait d'ailleurs à l'appeler princesse
un peu partout, sauf dans le pur Faubourg qui avait pris cette bonne
femme à tic, et trouvait que c'était déjà bien assez de voir sa
fille marquise. Ces deux isolées vivaient un peu à l'écart, près
du bois de Boulogne, dans un hôtel assez petit, entre cour et jardin,
où elles prétendaient ne recevoir personne, se disant plus pauvres
qu'elles n'étaient. Toute autre que madame de Boisboucher, dans
sa situation et avec ses défauts, se serait mis à dos la bonne
société qui n'aime pas beaucoup plus les étrangères que les
séparées. Cependant on lui passait tout, même son étiquette de
fausse veuve, qu'elle drapait d'ailleurs le plus souvent dans des
robes noires montant jusqu'au cou, et laissant paraître seulement un
visage mat, indéchiffrable, bien qu'il fût rehaussé par des yeux
superbes. Mais certains yeux éblouissent plus qu'ils n'éclairent;
ceux-là étaient du nombre.
Malgré ses libertés et franchises d'enfant gâtée, Herma n'était
pas toujours également bien placée dans la faveur des douairières;
pour tout dire, elle était même parfois en disgrâce complète, et
je ne jurerais point qu'elle ne fît un peu exprès d'y tomber, pour
rendre sa vie moins monotone. L'un de ses grands crimes était de
devenir tout à coup invisible, elle et «la princesse» sa mère. En
vain l'on essayait successivement toutes les heures de la journée;
ces dames étaient invariablement sorties, si bien sorties que leur
coupé les attendait tout attelé devant leur porte, pour les
conduire Dieu sait où. Et ces disparitions duraient ainsi pendant des
semaines.
Alors on cherchait une aventure mystérieuse, tragique ou simplement
compromettante; mais on ne trouvait pas autre chose que des cancans,
éternelles variations sur ce thème: Herma voit trop d'artistes!
Quelquefois on la donnait comme absolument folle d'un ténor qui,
déjà fort occupé, la laissait se consumer tout à son aise. Ou
bien, les rôles renversés, la capricieuse marquise avait tourné
la tête d'un grand peintre, qui en perdait le boire, le manger et
le sommeil. Généralement, à la suite de cette rumeur, un nouveau
portrait, signé d'un nom illustre, augmentait le nombre de ceux qui
montraient déjà, sur tous les panneaux du salon, l'éclair de sa
tignasse fauve ou la ligne incomparable de sa nuque. Il était à
remarquer, d'ailleurs, que ces chefs-d'oeuvre ne se ressemblaient pas
entre eux, et que pas un ne ressemblait au modèle, tant ce modèle
était «merveilleusement ondoyant et divers». Le même désagrément
arrivait aux bustes d'Herma. Car tout était bon à cette mangeuse
de coeurs d'artistes: peintres, pastellistes, sculpteurs, musiciens.
Quand elle n'avait rien de mieux, elle grignotait quelque malheureux
félibre tombé du ciel de la Provence. Par-ci par là, elle daignait
tourner la tête d'un homme du monde, mais rarement. Elle avait peu de
goût pour les victimes engraissées dans les prairies correctes mais
sans saveur du noble Faubourg. C'était un grief de plus, car
tout devenait un grief contre elle, même cette insensibilité
orgueilleuse,--d'aucunes disaient: suspecte,--qui l'empêchait de
guérir les blessures faites par ses yeux.
Quand on avait bien boudé ces deux créatures «à l'esprit
détraqué, aux nerfs perdus par la morphine», quand on s'était bien
juré de les laisser indéfiniment barboter dans leur «bohème,»
quand on leur avait bien dit leurs vérités, sans qu'elles pussent
les entendre, fort heureusement, il survenait une occasion où l'on
avait besoin d'Herma, qui, sans parler de son charme et de son esprit,
jouait le Chopin comme personne, et surtout le jouait pour rien.
Tantôt il fallait à tout prix rompre la glace d'une soirée
d'entrevue. Tantôt il fallait flatter les préférences avérées
d'une Altesse de passage à Paris. Ou bien il fallait corser
les attractions d'un concert de charité. On voyait alors Herma
reparaître dans toute sa gloire, avec sa mère et son mélancolique
sourire de blasée avant la lettre, également inséparables de sa
personne. Tous les salons des douairières, y compris les douairières
elles-mêmes, retombaient à ses pieds, et sa faveur était plus
grande que jamais, jusqu'à ce qu'elle commît une nouvelle frasque.
Mais qu'on la mît en pénitence ou sur un piédestal, elle ne
semblait pas s'en apercevoir, et cette suprême impertinence était
son crime le plus impardonné.
Comme pour répondre à l'accusation souvent portée contre elle de
chercher toujours ses nouveaux amis hors du monde, la marquise de
Boisboucher sembla ravie de retrouver Sénac et ne parut ni trop
fâchée ni particulièrement contente de le retrouver pourvu d'une
femme. Elle avait une manière très douce, presque _petite fille_ de
l'appeler «mon cousin» (bien qu'il ne le fût plus guère) qui la
montrait sous un jour nouveau. Elle demandait volontiers ses avis, et,
chose plus extraordinaire, les suivait quelquefois, bien qu'elle se
moquât sans beaucoup de gêne de l'opinion de cousines plus âgées
et surtout plus proches. L'hôtel Quilliane--comme on continuait à
le nommer--la voyait souvent, même sans sa mère, exception des plus
rares. Là elle se mettait à l'aise, devenait simple, sensée, grande
dame, plus charmante que jamais, aussi peu coquette qu'une Polonaise
peut l'être. Elle entretenait rarement Albert cinq minutes hors de la
présence de sa femme et, pour lui rendre justice, elle ne donnait
pas même lieu de supposer qu'elle éprouvât le moindre ennui de la
présence de Thérèse. Elle avait plutôt l'air de l'ignorer, un peu
trop même, au gré de celle-ci. Elle entrait chez eux comme dans un
moulin, que la porte fût fermée ou non. Elle disait, en manière
d'excuse:
--Me voici encore. Je vous agace peut-être, mais un ménage comme
le vôtre est une bénédiction pour une femme comme moi. Songez, mon
cousin, que vous êtes le seul homme de Paris auquel je puisse parler
dix minutes sans qu'on crie que je vais lui tourner la tête.
--Oui-da! répondait Albert en riant. Suis-je donc déjà si vieux? Ou
bien la nature m'a-t-elle fait aveugle de naissance?
--Non, Dieu merci! Votre infirmité, et vous en êtes fier, tout le
monde peut le voir, consiste à être le plus amoureux des époux.
Tous les traits du carquois glisseraient sur votre coeur comme sur
le blindage d'un navire. Ah! mon cousin, restez toujours tel que vous
voilà. C'est si commode! De mon côté, je vous en préviens, je crie
sur les toits que je ne sors pas de chez vous. Cela répond à toutes
les accusations. Les Sénac sont de bonne famille, il me semble! On ne
dira pas que je déroge en leur compagnie. Et, quand on me reprochera
d'être de glace, il me sera permis de répondre: «Vous voyez que
non, puisque je ne fonds pas dans cette étuve!»
--Oh! ma cousine. Étuve n'est guère poétique.
--C'est encore un bon point que vous me donnez là. On prétend que
tout mon mal vient d'avoir voulu répondre en vers à qui me parlait
en prose.
Thérèse, penchée de côté dans son fauteuil, la considérait
curieusement, avec de singulières contractions dans les sourcils.
Herma lui dit un jour, à propos du même sujet:
--Allez! ma jeune cousine, vous êtes dans le vrai. Il n'y a tel que
la prose, l'éternelle prose, toute simple et toute bête, que je lis
dans ces yeux bleus. Je vois même des notes fort intéressantes sur
les marges.
Thérèse devint écarlate et ne répondit rien; Albert non plus.
Madame de Boisboucher se leva, prit congé et gagna l'antichambre,
accompagnée par le maître de la maison.
--Cousin, fit-elle, tous mes compliments. Votre femme embellit d'heure
en heure. Si elle continue, ce sera l'une des beautés de son
temps et, ma foi! vous m'avez l'air de l'avoir joliment bien...
décloîtrée. Dire qu'à moi, qui n'ai jamais eu la moindre envie
d'être religieuse, on a fait regretter le verrou d'une cellule!
Elle partit là-dessus, montrant son poing mignon à un être
invisible qui était sans doute certain marquis de sa connaissance.
Albert sortit bientôt après pour se rendre chez son avocat.
Thérèse demeura seule et se mit à broyer du noir, ce qui n'arrivait
guère et ne serait pas arrivé ce jour-là, sans le maudit procès
qui lui en donnait le loisir. Elle fit un retour sur elle-même,
s'examina, se compara non sans une sorte de honte à ce qu'elle était
trois mois plus tôt, et s'étonna d'être, en effet, si complètement
«décloîtrée».
Ce n'était pas qu'elle se fût promis de ne point aimer son mari, ou
même qu'elle ne se fût point promis de l'aimer de tout son coeur.
Mais, depuis qu'elle avait quitté la paix quasi mystique de la
province pour le tourbillon de Paris, depuis sa première visite à
sa tante, notamment, elle ne se reconnaissait plus. Les ailes,
les fameuses ailes qui donnaient de l'inquiétude à la prudente
religieuse, vainement, aujourd'hui, elle les cherchait encore à ses
épaules. Vainement elle voulait s'envoler de nouveau dans l'idéal,
emportant là-haut, ainsi qu'il le disait, l'homme devenu la
moitié de son être. C'était lui, à cette heure, qui la retenait
enchaînée dans ses bras, plus près de la terre, plus loin des
espaces. C'était lui qui la faisait tressaillir au seul bruit de
son pas, qui la troublait délicieusement lorsque, dans le monde, il
l'enveloppait d'un rapide regard de tendresse. C'était lui... Oh!
d'où venait ce pouvoir nouveau qu'il avait sur elle? Quel astre
inconnu s'était levé, marquant le retour de ces heures ardentes
qui lui faisaient perdre le souvenir du passé? Qu'elles paraissaient
loin, les heures mystiques du vieux château, où c'étaient
leurs deux âmes qui se fondaient en une seule! Et cette
transformation,--elle rougit de nouveau en songeant aux remarques
impertinentes de la marquise,--des yeux étrangers pouvaient la voir!
Elle eut, pour cacher son visage, un mouvement instinctif. Une fois
encore elle connaissait les scrupules qui hantent perpétuellement
les coeurs trop parfaits. Des sommets purs et neigeux d'où l'oeil
entrevoit l'infini, la main d'un homme avait su la faire descendre;
mais, dans la chaude vallée où s'épanouissait leur tendresse,
quelle moisson de fleurs éclatantes et parfumées!
--Albert! mon adoré! soupira-t-elle. Si je te donnais mon amour
autrefois, qu'est-ce donc que je te donne aujourd'hui?
--Tu lui donnes la passion! répondit une voix mystérieuse, légère
comme un souffle.
Cette voix ressemblait tellement à celle d'Herma que Thérèse
tressaillit et regarda autour d'elle. Mais aucun être humain n'était
là. Elle pouvait rêver, rougir, soupirer sans crainte. Vaguement,
elle comprenait la vérité. Où était la paix des vieux murs de
Sénac? L'éblouissement parisien, avec son atmosphère spécialement
faite pour étourdir et exciter, l'avait remplacée. L'amour était
le même; le cadre de l'amour avait changé. Autrefois, ils
s'arrachaient, pour l'intimité conjugale, aux douceurs argentées
d'une nuit pure, chantée par le rossignol. A cette heure, ils
retrouvaient le tiède sanctuaire au sortir d'une salle inondée de
flots lumineux, encombrée d'élégance et de beauté, saturée d'une
harmonie dont le trouble des sens est le but suprême. Deux coeurs
jeunes, intacts, parfaits, peuvent-ils vibrer de même à la brise de
la forêt ensommeillée ou sous la chaude haleine d'un volcan?...
Ainsi, la nouvelle Psyché, soudainement éclairée par une amie
moins naïve, découvrait un monstre,--adorable, adoré!--à la place
qu'elle croyait occupée par quelque jeune habitant des cieux aux
ailes frémissantes. Longtemps elle songea, toute seule dans son
boudoir, s'interrogeant, s'examinant selon la vieille habitude un peu
perdue, craignant de se trouver amoindrie parce qu'elle se trouvait
autre, et se disant tout bas, avec un soupir qui faisait palpiter sa
poitrine, gonflée depuis quelque temps par une sève plus terrestre:
--Qui me dira pourquoi je souffre d'être si heureuse, et pourquoi je
suis si heureuse de souffrir?
Pour cette fois, la Révérende Mère de Chavornay, malgré toute son
expérience, ne pouvait être utile à sa nièce.
VII
Pendant ce temps-là, Sénac faisait, dans le cabinet de maître
Guidon du Bouquet, membre du conseil de l'ordre des avocats de Paris,
une découverte d'un genre tout différent et dans laquelle il était
moins facile d'apercevoir un côté agréable.
--Monsieur le comte, lui disait l'éminent juriste, j'ai le devoir de
vous dire que votre affaire n'est pas si simple que vous croyez. Nous
allons, si vous voulez bien, résumer la situation qui ne vous est pas
très connue, j'en ai peur. Il y a cinq ans, plusieurs fabricants de
chaux, voisins de votre habitation de l'Ardèche, eurent l'idée
de syndiquer leurs établissements en une seule société. Ils
préparèrent des statuts, émirent des actions, et choisirent des
administrateurs-fondateurs, parmi lesquels vous aviez naturellement
une place. On ne vous demandait pas d'argent, mais seulement le droit
de fouiller dans vos terrains. Là-dessus, vous êtes parti pour les
Indes...
--Voyons, interrompit Sénac, nous n'allons pas revenir là-dessus.
Je la connais très bien, au contraire, la situation. Les _Ciments
coopératifs_ mangèrent leur capital en deux ans; après quoi ils
firent juger que j'avais causé tout le mal par mon absence, d'où une
somme de cent mille francs que je dus leur payer. Entre nous, c'était
une basse flatterie, car, même en donnant mes jours et mes nuits à
la chaux, je n'aurais pas été capable de procurer un bénéfice de
cent sous à mes actionnaires. Enfin, j'ai payé et je ne vous en veux
pas, mais...
--Monsieur le comte, protesta Guidon, vous auriez tort de m'en
vouloir, car vous avez fait contre vous-même la plus magnifique des
plaidoiries. J'entends encore votre adversaire:
«Messieurs de la Cour, celui que mes infortunés clients cherchaient
vainement à son poste, à l'heure du travail et du devoir, je le
cherche en face de moi et ne le trouve pas davantage, quand il s'agit
pour lui de vous expliquer sa conduite!...»
Guidon du Bouquet déclama la tirade avec une exagération si drôle
de gestes et d'attitudes, qu'Albert ne put s'empêcher de rire.
L'avocat, reprenant son ton naturel, poursuivit:
--Vous prenez la chose en grand seigneur, mais faites attention que
le procès civil d'alors est un jeu d'enfant auprès de l'action
correctionnelle d'aujourd'hui. La loi nourrit envers les fondateurs
de sociétés une défiance trop souvent justifiée, car ils n'ont
pas tous votre... honorable candeur. Elle impose des obligations
rigoureuses au moment de la fondation et, pour peu qu'on ait omis une
pauvre petite formalité, pour peu qu'il manque un louis, par exemple,
au versement du quart obligatoire, la Société est nulle dès son
origine. Votre ami Cadaroux affirme que c'est le cas, autrement dit
que les _Ciments coopératifs_ n'ont jamais existé régulièrement.
Or: _quod vitiatur, ab initio_...
--Parbleu! s'écria Sénac, en voici d'une bonne! La société
n'aurait jamais eu d'existence! Elle existait bien, cependant, quand
il s'est agi d'encaisser mes cent mille francs.
--Ce sont là des subtilités juridiques dont les profanes seuls sont
embarrassés. Il n'en est pas moins vrai que, si votre société est
nulle, vos actionnaires ont droit à retirer leur argent. L'argent
étant parti, nouveau procès, au civil, celui-là, et gagné
d'avance. Les fondateurs sont condamnés à rembourser le capital:
trois millions, dont vous auriez à faire au moins deux millions pour
votre part, vos collègues étant pour un bon nombre réduits à la
mendicité. Mais, pour le moment, nous sommes au correctionnel. Ce
n'est pas d'argent qu'il est question. Si vous êtes reconnu coupable
de déclarations frauduleuses, il y va pour vous de la prison, mon
cher client.
Albert éclata de rire pour la seconde fois, mais déjà sa gaieté
n'était plus aussi franche.
--Allons! allons, fit-il, je n'ai jamais mis le pied aux assemblées
préparatoires, ni aux réunions subséquentes. Ces braves gens
m'ont demandé mon nom et pas autre chose. Que diable! tout Paris se
tordrait, si quelqu'un, fût-ce le garde des sceaux, m'accusait de
malpropreté.
--Sans doute. Malheureusement, ce n'est pas le Tout-Paris qui vous
jugera, mais la dixième chambre, connue pour son... scepticisme.
Quelle fâcheuse idée vous avez eue d'accepter le siège social à
Paris! Vous n'avez donc pas vu que ces braves citoyens des bords du
Rhône n'avaient d'autre but que de s'offrir quelques voyages dans
la capitale, aux frais de «la Princesse». Devant un tribunal de
province, nos adversaires ne seraient même pas écoutés. A Paris, le
moins qu'ils puissent faire est de nous ennuyer extrêmement.
Albert de Sénac ne riait plus et, pour conserver son calme un peu
dédaigneux, il avait besoin d'un certain effort. Il s'étonnait
lui-même de sentir qu'une moiteur légère avait mouillé ses tempes
à ce mot de «prison», jeté si agréablement dans l'entretien.
--Quelle jolie époque! s'écria-t-il. Enfin, mon cher Guidon, il ne
s'agit pas de me faire peur comme à un enfant. Je suis parfaitement
sûr que vous me tirerez de là.
--Je l'espère de tout mon coeur, bien que nous ayons en face de nous
un adversaire absolument enragé, et très retors en même temps.
Qu'est-ce que c'est donc, à propos, que le sieur Cadaroux?
--Un voisin de campagne, dont le grand-père a volé le mien sous la
Révolution.
--Il paraît vous en vouloir furieusement, car je démêle autre chose
que l'intérêt dans sa façon d'agir.
--Je crois qu'il en veut surtout à son aïeul, de nous avoir volés
moins définitivement qu'il n'aurait pu le faire. Quant à moi, mon
crime est sans doute de n'avoir pas conduit madame de Sénac en visite
dans cette maison, fruit de _nos_ économies.
--Heu! heu! si l'on y regardait toujours d'aussi près... Ce brave
homme est riche?
--Probablement. La moitié des habitants du canton lui doivent de
l'argent.
--Monsieur le comte, une idée: si vous faisiez la paix avec Cadaroux?
--Mon cher maître, écoutez-moi bien. Je ne vous dissimule pas que
la prison me déplairait fort. Mais plutôt que d'être aimable avec
Cadaroux, j'irai en prison.
--Cela veut dire, conclut Guidon, qu'un gentilhomme commet plus qu'une
folie en introduisant le bout de son doigt dans les affaires. Car,
tôt ou tard, il est obligé de choisir entre Cadaroux et la ruine.
Or, quelquefois, cette noble victime choisit Cadaroux. Et voilà
pourquoi le _krach_, dont on fait semblant de ne plus se souvenir,
a porté un coup autrement sérieux à la noblesse, sous certains
rapports, que toute la Révolution. C'est l'événement politique le
plus important du siècle au point de vue de la confusion sociale.
Notre époque vous a vus, messieurs, vous jeter en masse dans les
affaires. Et comme, naturellement, vous n'avez pas réussi, tous les
Cadaroux quelconques, les républicains, les millionnaires de toute
religion, dont vous vous écartiez autrefois, ont reçu les politesses
forcées des grands seigneurs, car tous vos pareils n'ont pas
l'échine aussi raide que vous. Mais il ne suffisait pas de faire
amende honorable; vous avez dû travailler, messieurs, et beaucoup
d'entre vous travaillent du matin au soir. De là cette abolition
de la galanterie dont le ci-devant noble, oisif en temps de paix,
conservait les traditions et le privilège. De là cette rélégation
de l'amour au nombre des choses démodées, progrès dont gémissent
vos femmes et vos filles, réduites à se montrer singulièrement
faciles dans leurs attentions, quel qu'en soit le motif. Vous n'avez
plus le temps de vous occuper d'elles!
--Tiens! fit Sénac, vous me prenez un de mes aphorismes.
Ils se quittèrent là-dessus. Le comte regagna sa maison, le coeur
chargé d'ennui, car il comprenait que l'heure était venue d'informer
Thérèse des catastrophes plus ou moins probables qui menaçaient
leur repos.
Nul ne peut savoir ce qu'il endura dans cette conversation, dont il
s'efforça pourtant d'atténuer de son mieux le caractère pénible.
Thérèse fut ce qu'une femme de son espèce devait être en pareille
conjoncture: calme, énergique et supérieure à toute émotion
mesquine. D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de joie en découvrant
qu'une nécessité rigoureuse avait seule motivé le retour d'Albert
à Paris. Le pauvre homme, toutefois, n'eut pas le courage de laisser
voir le danger dans toute son étendue. Encore moins montra-t-il de
quel poids la main de Cadaroux pesait dans toute l'affaire. Il ne
pouvait se l'avouer à lui-même sans que la rougeur lui vînt au
front. Pour la première fois de leur vie, les deux époux virent
arriver avec soulagement la fin d'un tête-à-tête. Ils éprouvaient
le désir d'être seuls, chacun de leur côté, pour se remettre d'une
impression désagréable et soulever un instant de leurs fronts les
masques qu'ils y gardaient, désireux de se cacher leurs inquiétudes
l'un à l'autre.
VIII
Lorsqu'il eut prévenu sa femme des complications possibles qui
menaçaient l'avenir, Sénac estima qu'il s'était mis en règle quant
à la solidarité conjugale et, pendant plusieurs semaines, Thérèse
n'entendit plus parler du procès. Toutefois il serait faux de dire
qu'elle oublia jusqu'à son existence. Il n'est pas au pouvoir d'un
homme, si parfait qu'il puisse être et aussi amoureux, de se montrer
absolument le même pour sa femme, soit qu'il vienne d'écouter une
symphonie de Mozart, soit qu'il sorte d'étudier, pendant deux heures,
le fort et le faible d'une cause d'où peut sortir sa ruine, et la
boue jetée à son honneur.