Ce dernier, de son côté, avait sa favorite--en tout bien tout

honneur--et cette favorite était une parente. À dire le vrai, la

parenté s'était un peu relâchée, car, depuis dix ans, le marquis

de Boisboucher, mari de la dame en question et cousin de Sénac, avait

pris le large après une période assez courte de communauté, sinon

de félicité conjugale. Sur la cause véritable de cette rupture

consacrée par les tribunaux, sans débat, comme il convient entre

gens bien élevés, les opinions variaient selon qu'on entendait les

hommes ou les femmes. Les premiers affirmaient que l'insensible

Herma était cause de l'accident, par une froideur d'autant plus

exaspérante qu'elle répondait à une passion digne d'un accueil plus

doux. Mais, dans le camp opposé, on racontait, sous les plumes

des éventails, qu'Armand de Boisboucher n'était rien moins qu'un

monstre, échappé sans doute des forêts mythologiques, du temps où

les satyres et les faunes étaient sur pied jour et nuit.

Quel que fût le crime ou le malheur du marquis, victime ou bourreau

de sa femme, il n'était plus là pour se défendre, car depuis

longtemps il ne quittait pas son château du Périgord, où il menait

une existence de braconnier tempérée par l'ivresse. Fallait-il voir

dans ce suicide moral le développement des instincts d'une brute, ou

le désespoir d'un malheureux inconsolable de n'avoir pu réaliser le

rêve de son amour? C'était affaire entre madame de Boisboucher et sa

conscience. Quant au monde, il avait condamné, d'après sa coutume,

celui des deux accusés qui ne se présentait pas, d'autant que

la marquise était fort intelligente, très habile à ne pas se

compromettre, tantôt sage, tantôt folle, tantôt charmeuse,

tantôt touchante, grande dame le soir, artiste le matin, bonne

amie quelquefois, impertinente et mal élevée à ses heures,

jamais effleurée d'une ombre de passion, toujours coquette à faire

trembler... mais il eût été plus court de la peindre d'un mot, en

disant qu'elle était Polonaise.

Elle vivait avec sa mère, qui ne la quittait pas d'une semelle

et portait de son côté un nom français, par suite de son second

mariage. Un brave homme qui s'appelait M. de La Clamouse, tout

simplement, avait su faire flamber d'une flamme un peu tardive les

quarante ans de la princesse,--car elle avait été princesse, s'il

vous plaît, avec un nom célèbre en Pologne mais impossible à

prononcer en France. Il est juste d'ajouter que La Clamouse était

mort peu après, enseveli dans son triomphe, réparant par un

héritage très sérieux le tort qu'il avait fait à sa femme en la

privant de son titre. On continuait d'ailleurs à l'appeler princesse

un peu partout, sauf dans le pur Faubourg qui avait pris cette bonne

femme à tic, et trouvait que c'était déjà bien assez de voir sa

fille marquise. Ces deux isolées vivaient un peu à l'écart, près

du bois de Boulogne, dans un hôtel assez petit, entre cour et jardin,

où elles prétendaient ne recevoir personne, se disant plus pauvres

qu'elles n'étaient. Toute autre que madame de Boisboucher, dans

sa situation et avec ses défauts, se serait mis à dos la bonne

société qui n'aime pas beaucoup plus les étrangères que les

séparées. Cependant on lui passait tout, même son étiquette de

fausse veuve, qu'elle drapait d'ailleurs le plus souvent dans des

robes noires montant jusqu'au cou, et laissant paraître seulement un

visage mat, indéchiffrable, bien qu'il fût rehaussé par des yeux

superbes. Mais certains yeux éblouissent plus qu'ils n'éclairent;

ceux-là étaient du nombre.

Malgré ses libertés et franchises d'enfant gâtée, Herma n'était

pas toujours également bien placée dans la faveur des douairières;

pour tout dire, elle était même parfois en disgrâce complète, et

je ne jurerais point qu'elle ne fît un peu exprès d'y tomber, pour

rendre sa vie moins monotone. L'un de ses grands crimes était de

devenir tout à coup invisible, elle et «la princesse» sa mère. En

vain l'on essayait successivement toutes les heures de la journée;

ces dames étaient invariablement sorties, si bien sorties que leur

coupé les attendait tout attelé devant leur porte, pour les

conduire Dieu sait où. Et ces disparitions duraient ainsi pendant des

semaines.

Alors on cherchait une aventure mystérieuse, tragique ou simplement

compromettante; mais on ne trouvait pas autre chose que des cancans,

éternelles variations sur ce thème: Herma voit trop d'artistes!

Quelquefois on la donnait comme absolument folle d'un ténor qui,

déjà fort occupé, la laissait se consumer tout à son aise. Ou

bien, les rôles renversés, la capricieuse marquise avait tourné

la tête d'un grand peintre, qui en perdait le boire, le manger et

le sommeil. Généralement, à la suite de cette rumeur, un nouveau

portrait, signé d'un nom illustre, augmentait le nombre de ceux qui

montraient déjà, sur tous les panneaux du salon, l'éclair de sa

tignasse fauve ou la ligne incomparable de sa nuque. Il était à

remarquer, d'ailleurs, que ces chefs-d'oeuvre ne se ressemblaient pas

entre eux, et que pas un ne ressemblait au modèle, tant ce modèle

était «merveilleusement ondoyant et divers». Le même désagrément

arrivait aux bustes d'Herma. Car tout était bon à cette mangeuse

de coeurs d'artistes: peintres, pastellistes, sculpteurs, musiciens.

Quand elle n'avait rien de mieux, elle grignotait quelque malheureux

félibre tombé du ciel de la Provence. Par-ci par là, elle daignait

tourner la tête d'un homme du monde, mais rarement. Elle avait peu de

goût pour les victimes engraissées dans les prairies correctes mais

sans saveur du noble Faubourg. C'était un grief de plus, car

tout devenait un grief contre elle, même cette insensibilité

orgueilleuse,--d'aucunes disaient: suspecte,--qui l'empêchait de

guérir les blessures faites par ses yeux.

Quand on avait bien boudé ces deux créatures «à l'esprit

détraqué, aux nerfs perdus par la morphine», quand on s'était bien

juré de les laisser indéfiniment barboter dans leur «bohème,»

quand on leur avait bien dit leurs vérités, sans qu'elles pussent

les entendre, fort heureusement, il survenait une occasion où l'on

avait besoin d'Herma, qui, sans parler de son charme et de son esprit,

jouait le Chopin comme personne, et surtout le jouait pour rien.

Tantôt il fallait à tout prix rompre la glace d'une soirée

d'entrevue. Tantôt il fallait flatter les préférences avérées

d'une Altesse de passage à Paris. Ou bien il fallait corser

les attractions d'un concert de charité. On voyait alors Herma

reparaître dans toute sa gloire, avec sa mère et son mélancolique

sourire de blasée avant la lettre, également inséparables de sa

personne. Tous les salons des douairières, y compris les douairières

elles-mêmes, retombaient à ses pieds, et sa faveur était plus

grande que jamais, jusqu'à ce qu'elle commît une nouvelle frasque.

Mais qu'on la mît en pénitence ou sur un piédestal, elle ne

semblait pas s'en apercevoir, et cette suprême impertinence était

son crime le plus impardonné.

Comme pour répondre à l'accusation souvent portée contre elle de

chercher toujours ses nouveaux amis hors du monde, la marquise de

Boisboucher sembla ravie de retrouver Sénac et ne parut ni trop

fâchée ni particulièrement contente de le retrouver pourvu d'une

femme. Elle avait une manière très douce, presque _petite fille_ de

l'appeler «mon cousin» (bien qu'il ne le fût plus guère) qui la

montrait sous un jour nouveau. Elle demandait volontiers ses avis, et,

chose plus extraordinaire, les suivait quelquefois, bien qu'elle se

moquât sans beaucoup de gêne de l'opinion de cousines plus âgées

et surtout plus proches. L'hôtel Quilliane--comme on continuait à

le nommer--la voyait souvent, même sans sa mère, exception des plus

rares. Là elle se mettait à l'aise, devenait simple, sensée, grande

dame, plus charmante que jamais, aussi peu coquette qu'une Polonaise

peut l'être. Elle entretenait rarement Albert cinq minutes hors de la

présence de sa femme et, pour lui rendre justice, elle ne donnait

pas même lieu de supposer qu'elle éprouvât le moindre ennui de la

présence de Thérèse. Elle avait plutôt l'air de l'ignorer, un peu

trop même, au gré de celle-ci. Elle entrait chez eux comme dans un

moulin, que la porte fût fermée ou non. Elle disait, en manière

d'excuse:

--Me voici encore. Je vous agace peut-être, mais un ménage comme

le vôtre est une bénédiction pour une femme comme moi. Songez, mon

cousin, que vous êtes le seul homme de Paris auquel je puisse parler

dix minutes sans qu'on crie que je vais lui tourner la tête.

--Oui-da! répondait Albert en riant. Suis-je donc déjà si vieux? Ou

bien la nature m'a-t-elle fait aveugle de naissance?

--Non, Dieu merci! Votre infirmité, et vous en êtes fier, tout le

monde peut le voir, consiste à être le plus amoureux des époux.

Tous les traits du carquois glisseraient sur votre coeur comme sur

le blindage d'un navire. Ah! mon cousin, restez toujours tel que vous

voilà. C'est si commode! De mon côté, je vous en préviens, je crie

sur les toits que je ne sors pas de chez vous. Cela répond à toutes

les accusations. Les Sénac sont de bonne famille, il me semble! On ne

dira pas que je déroge en leur compagnie. Et, quand on me reprochera

d'être de glace, il me sera permis de répondre: «Vous voyez que

non, puisque je ne fonds pas dans cette étuve!»

--Oh! ma cousine. Étuve n'est guère poétique.

--C'est encore un bon point que vous me donnez là. On prétend que

tout mon mal vient d'avoir voulu répondre en vers à qui me parlait

en prose.

Thérèse, penchée de côté dans son fauteuil, la considérait

curieusement, avec de singulières contractions dans les sourcils.

Herma lui dit un jour, à propos du même sujet:

--Allez! ma jeune cousine, vous êtes dans le vrai. Il n'y a tel que

la prose, l'éternelle prose, toute simple et toute bête, que je lis

dans ces yeux bleus. Je vois même des notes fort intéressantes sur

les marges.

Thérèse devint écarlate et ne répondit rien; Albert non plus.

Madame de Boisboucher se leva, prit congé et gagna l'antichambre,

accompagnée par le maître de la maison.

--Cousin, fit-elle, tous mes compliments. Votre femme embellit d'heure

en heure. Si elle continue, ce sera l'une des beautés de son

temps et, ma foi! vous m'avez l'air de l'avoir joliment bien...

décloîtrée. Dire qu'à moi, qui n'ai jamais eu la moindre envie

d'être religieuse, on a fait regretter le verrou d'une cellule!

Elle partit là-dessus, montrant son poing mignon à un être

invisible qui était sans doute certain marquis de sa connaissance.

Albert sortit bientôt après pour se rendre chez son avocat.

Thérèse demeura seule et se mit à broyer du noir, ce qui n'arrivait

guère et ne serait pas arrivé ce jour-là, sans le maudit procès

qui lui en donnait le loisir. Elle fit un retour sur elle-même,

s'examina, se compara non sans une sorte de honte à ce qu'elle était

trois mois plus tôt, et s'étonna d'être, en effet, si complètement

«décloîtrée».

Ce n'était pas qu'elle se fût promis de ne point aimer son mari, ou

même qu'elle ne se fût point promis de l'aimer de tout son coeur.

Mais, depuis qu'elle avait quitté la paix quasi mystique de la

province pour le tourbillon de Paris, depuis sa première visite à

sa tante, notamment, elle ne se reconnaissait plus. Les ailes,

les fameuses ailes qui donnaient de l'inquiétude à la prudente

religieuse, vainement, aujourd'hui, elle les cherchait encore à ses

épaules. Vainement elle voulait s'envoler de nouveau dans l'idéal,

emportant là-haut, ainsi qu'il le disait, l'homme devenu la

moitié de son être. C'était lui, à cette heure, qui la retenait

enchaînée dans ses bras, plus près de la terre, plus loin des

espaces. C'était lui qui la faisait tressaillir au seul bruit de

son pas, qui la troublait délicieusement lorsque, dans le monde, il

l'enveloppait d'un rapide regard de tendresse. C'était lui... Oh!

d'où venait ce pouvoir nouveau qu'il avait sur elle? Quel astre

inconnu s'était levé, marquant le retour de ces heures ardentes

qui lui faisaient perdre le souvenir du passé? Qu'elles paraissaient

loin, les heures mystiques du vieux château, où c'étaient

leurs deux âmes qui se fondaient en une seule! Et cette

transformation,--elle rougit de nouveau en songeant aux remarques

impertinentes de la marquise,--des yeux étrangers pouvaient la voir!

Elle eut, pour cacher son visage, un mouvement instinctif. Une fois

encore elle connaissait les scrupules qui hantent perpétuellement

les coeurs trop parfaits. Des sommets purs et neigeux d'où l'oeil

entrevoit l'infini, la main d'un homme avait su la faire descendre;

mais, dans la chaude vallée où s'épanouissait leur tendresse,

quelle moisson de fleurs éclatantes et parfumées!

--Albert! mon adoré! soupira-t-elle. Si je te donnais mon amour

autrefois, qu'est-ce donc que je te donne aujourd'hui?

--Tu lui donnes la passion! répondit une voix mystérieuse, légère

comme un souffle.

Cette voix ressemblait tellement à celle d'Herma que Thérèse

tressaillit et regarda autour d'elle. Mais aucun être humain n'était

là. Elle pouvait rêver, rougir, soupirer sans crainte. Vaguement,

elle comprenait la vérité. Où était la paix des vieux murs de

Sénac? L'éblouissement parisien, avec son atmosphère spécialement

faite pour étourdir et exciter, l'avait remplacée. L'amour était

le même; le cadre de l'amour avait changé. Autrefois, ils

s'arrachaient, pour l'intimité conjugale, aux douceurs argentées

d'une nuit pure, chantée par le rossignol. A cette heure, ils

retrouvaient le tiède sanctuaire au sortir d'une salle inondée de

flots lumineux, encombrée d'élégance et de beauté, saturée d'une

harmonie dont le trouble des sens est le but suprême. Deux coeurs

jeunes, intacts, parfaits, peuvent-ils vibrer de même à la brise de

la forêt ensommeillée ou sous la chaude haleine d'un volcan?...

Ainsi, la nouvelle Psyché, soudainement éclairée par une amie

moins naïve, découvrait un monstre,--adorable, adoré!--à la place

qu'elle croyait occupée par quelque jeune habitant des cieux aux

ailes frémissantes. Longtemps elle songea, toute seule dans son

boudoir, s'interrogeant, s'examinant selon la vieille habitude un peu

perdue, craignant de se trouver amoindrie parce qu'elle se trouvait

autre, et se disant tout bas, avec un soupir qui faisait palpiter sa

poitrine, gonflée depuis quelque temps par une sève plus terrestre:

--Qui me dira pourquoi je souffre d'être si heureuse, et pourquoi je

suis si heureuse de souffrir?

Pour cette fois, la Révérende Mère de Chavornay, malgré toute son

expérience, ne pouvait être utile à sa nièce.

VII

Pendant ce temps-là, Sénac faisait, dans le cabinet de maître

Guidon du Bouquet, membre du conseil de l'ordre des avocats de Paris,

une découverte d'un genre tout différent et dans laquelle il était

moins facile d'apercevoir un côté agréable.

--Monsieur le comte, lui disait l'éminent juriste, j'ai le devoir de

vous dire que votre affaire n'est pas si simple que vous croyez. Nous

allons, si vous voulez bien, résumer la situation qui ne vous est pas

très connue, j'en ai peur. Il y a cinq ans, plusieurs fabricants de

chaux, voisins de votre habitation de l'Ardèche, eurent l'idée

de syndiquer leurs établissements en une seule société. Ils

préparèrent des statuts, émirent des actions, et choisirent des

administrateurs-fondateurs, parmi lesquels vous aviez naturellement

une place. On ne vous demandait pas d'argent, mais seulement le droit

de fouiller dans vos terrains. Là-dessus, vous êtes parti pour les

Indes...

--Voyons, interrompit Sénac, nous n'allons pas revenir là-dessus.

Je la connais très bien, au contraire, la situation. Les _Ciments

coopératifs_ mangèrent leur capital en deux ans; après quoi ils

firent juger que j'avais causé tout le mal par mon absence, d'où une

somme de cent mille francs que je dus leur payer. Entre nous, c'était

une basse flatterie, car, même en donnant mes jours et mes nuits à

la chaux, je n'aurais pas été capable de procurer un bénéfice de

cent sous à mes actionnaires. Enfin, j'ai payé et je ne vous en veux

pas, mais...

--Monsieur le comte, protesta Guidon, vous auriez tort de m'en

vouloir, car vous avez fait contre vous-même la plus magnifique des

plaidoiries. J'entends encore votre adversaire:

«Messieurs de la Cour, celui que mes infortunés clients cherchaient

vainement à son poste, à l'heure du travail et du devoir, je le

cherche en face de moi et ne le trouve pas davantage, quand il s'agit

pour lui de vous expliquer sa conduite!...»

Guidon du Bouquet déclama la tirade avec une exagération si drôle

de gestes et d'attitudes, qu'Albert ne put s'empêcher de rire.

L'avocat, reprenant son ton naturel, poursuivit:

--Vous prenez la chose en grand seigneur, mais faites attention que

le procès civil d'alors est un jeu d'enfant auprès de l'action

correctionnelle d'aujourd'hui. La loi nourrit envers les fondateurs

de sociétés une défiance trop souvent justifiée, car ils n'ont

pas tous votre... honorable candeur. Elle impose des obligations

rigoureuses au moment de la fondation et, pour peu qu'on ait omis une

pauvre petite formalité, pour peu qu'il manque un louis, par exemple,

au versement du quart obligatoire, la Société est nulle dès son

origine. Votre ami Cadaroux affirme que c'est le cas, autrement dit

que les _Ciments coopératifs_ n'ont jamais existé régulièrement.

Or: _quod vitiatur, ab initio_...

--Parbleu! s'écria Sénac, en voici d'une bonne! La société

n'aurait jamais eu d'existence! Elle existait bien, cependant, quand

il s'est agi d'encaisser mes cent mille francs.

--Ce sont là des subtilités juridiques dont les profanes seuls sont

embarrassés. Il n'en est pas moins vrai que, si votre société est

nulle, vos actionnaires ont droit à retirer leur argent. L'argent

étant parti, nouveau procès, au civil, celui-là, et gagné

d'avance. Les fondateurs sont condamnés à rembourser le capital:

trois millions, dont vous auriez à faire au moins deux millions pour

votre part, vos collègues étant pour un bon nombre réduits à la

mendicité. Mais, pour le moment, nous sommes au correctionnel. Ce

n'est pas d'argent qu'il est question. Si vous êtes reconnu coupable

de déclarations frauduleuses, il y va pour vous de la prison, mon

cher client.

Albert éclata de rire pour la seconde fois, mais déjà sa gaieté

n'était plus aussi franche.

--Allons! allons, fit-il, je n'ai jamais mis le pied aux assemblées

préparatoires, ni aux réunions subséquentes. Ces braves gens

m'ont demandé mon nom et pas autre chose. Que diable! tout Paris se

tordrait, si quelqu'un, fût-ce le garde des sceaux, m'accusait de

malpropreté.

--Sans doute. Malheureusement, ce n'est pas le Tout-Paris qui vous

jugera, mais la dixième chambre, connue pour son... scepticisme.

Quelle fâcheuse idée vous avez eue d'accepter le siège social à

Paris! Vous n'avez donc pas vu que ces braves citoyens des bords du

Rhône n'avaient d'autre but que de s'offrir quelques voyages dans

la capitale, aux frais de «la Princesse». Devant un tribunal de

province, nos adversaires ne seraient même pas écoutés. A Paris, le

moins qu'ils puissent faire est de nous ennuyer extrêmement.

Albert de Sénac ne riait plus et, pour conserver son calme un peu

dédaigneux, il avait besoin d'un certain effort. Il s'étonnait

lui-même de sentir qu'une moiteur légère avait mouillé ses tempes

à ce mot de «prison», jeté si agréablement dans l'entretien.

--Quelle jolie époque! s'écria-t-il. Enfin, mon cher Guidon, il ne

s'agit pas de me faire peur comme à un enfant. Je suis parfaitement

sûr que vous me tirerez de là.

--Je l'espère de tout mon coeur, bien que nous ayons en face de nous

un adversaire absolument enragé, et très retors en même temps.

Qu'est-ce que c'est donc, à propos, que le sieur Cadaroux?

--Un voisin de campagne, dont le grand-père a volé le mien sous la

Révolution.

--Il paraît vous en vouloir furieusement, car je démêle autre chose

que l'intérêt dans sa façon d'agir.

--Je crois qu'il en veut surtout à son aïeul, de nous avoir volés

moins définitivement qu'il n'aurait pu le faire. Quant à moi, mon

crime est sans doute de n'avoir pas conduit madame de Sénac en visite

dans cette maison, fruit de _nos_ économies.

--Heu! heu! si l'on y regardait toujours d'aussi près... Ce brave

homme est riche?

--Probablement. La moitié des habitants du canton lui doivent de

l'argent.

--Monsieur le comte, une idée: si vous faisiez la paix avec Cadaroux?

--Mon cher maître, écoutez-moi bien. Je ne vous dissimule pas que

la prison me déplairait fort. Mais plutôt que d'être aimable avec

Cadaroux, j'irai en prison.

--Cela veut dire, conclut Guidon, qu'un gentilhomme commet plus qu'une

folie en introduisant le bout de son doigt dans les affaires. Car,

tôt ou tard, il est obligé de choisir entre Cadaroux et la ruine.

Or, quelquefois, cette noble victime choisit Cadaroux. Et voilà

pourquoi le _krach_, dont on fait semblant de ne plus se souvenir,

a porté un coup autrement sérieux à la noblesse, sous certains

rapports, que toute la Révolution. C'est l'événement politique le

plus important du siècle au point de vue de la confusion sociale.

Notre époque vous a vus, messieurs, vous jeter en masse dans les

affaires. Et comme, naturellement, vous n'avez pas réussi, tous les

Cadaroux quelconques, les républicains, les millionnaires de toute

religion, dont vous vous écartiez autrefois, ont reçu les politesses

forcées des grands seigneurs, car tous vos pareils n'ont pas

l'échine aussi raide que vous. Mais il ne suffisait pas de faire

amende honorable; vous avez dû travailler, messieurs, et beaucoup

d'entre vous travaillent du matin au soir. De là cette abolition

de la galanterie dont le ci-devant noble, oisif en temps de paix,

conservait les traditions et le privilège. De là cette rélégation

de l'amour au nombre des choses démodées, progrès dont gémissent

vos femmes et vos filles, réduites à se montrer singulièrement

faciles dans leurs attentions, quel qu'en soit le motif. Vous n'avez

plus le temps de vous occuper d'elles!

--Tiens! fit Sénac, vous me prenez un de mes aphorismes.

Ils se quittèrent là-dessus. Le comte regagna sa maison, le coeur

chargé d'ennui, car il comprenait que l'heure était venue d'informer

Thérèse des catastrophes plus ou moins probables qui menaçaient

leur repos.

Nul ne peut savoir ce qu'il endura dans cette conversation, dont il

s'efforça pourtant d'atténuer de son mieux le caractère pénible.

Thérèse fut ce qu'une femme de son espèce devait être en pareille

conjoncture: calme, énergique et supérieure à toute émotion

mesquine. D'ailleurs, elle éprouvait une sorte de joie en découvrant

qu'une nécessité rigoureuse avait seule motivé le retour d'Albert

à Paris. Le pauvre homme, toutefois, n'eut pas le courage de laisser

voir le danger dans toute son étendue. Encore moins montra-t-il de

quel poids la main de Cadaroux pesait dans toute l'affaire. Il ne

pouvait se l'avouer à lui-même sans que la rougeur lui vînt au

front. Pour la première fois de leur vie, les deux époux virent

arriver avec soulagement la fin d'un tête-à-tête. Ils éprouvaient

le désir d'être seuls, chacun de leur côté, pour se remettre d'une

impression désagréable et soulever un instant de leurs fronts les

masques qu'ils y gardaient, désireux de se cacher leurs inquiétudes

l'un à l'autre.

VIII

Lorsqu'il eut prévenu sa femme des complications possibles qui

menaçaient l'avenir, Sénac estima qu'il s'était mis en règle quant

à la solidarité conjugale et, pendant plusieurs semaines, Thérèse

n'entendit plus parler du procès. Toutefois il serait faux de dire

qu'elle oublia jusqu'à son existence. Il n'est pas au pouvoir d'un

homme, si parfait qu'il puisse être et aussi amoureux, de se montrer

absolument le même pour sa femme, soit qu'il vienne d'écouter une

symphonie de Mozart, soit qu'il sorte d'étudier, pendant deux heures,

le fort et le faible d'une cause d'où peut sortir sa ruine, et la

boue jetée à son honneur.

Plus fort que la haine · 第 5 / 14 段