s'était arrêtée pour boire dans sa main. A deux cents pas, s'étant
aperçue de son étourderie, elle pria Mrs Crowe, qui l'accompagnait
dans sa promenade, de rebrousser chemin jusqu'à la source; mais
Kathleen ne trouva rien. A force de se creuser le cerveau, la naïve
Irlandaise découvrit l'explication de cet escamotage mystérieux.
--L'endroit est plein de pies, dit-elle; un de ces oiseaux voleurs
aura porté votre gant dans son nid.
--Probablement, fit la belle promeneuse, devenue cramoisie.
Le 15 octobre, au point du jour, le concierge du château trouva un
bouquet aux allures modestes attaché en dehors de la grille. Toute
la maison se préparait à célébrer la sainte Thérèse qui tombe à
cette date; l'intention du présent n'était pas douteuse. Les fleurs
anonymes furent portées à madame de Sénac aussitôt après son
réveil.
--Gageons, dit Albert, que c'est l'hommage de quelque pauvre diable
que vous avez soigné et guéri dans votre hospice.
Elle ne voulut même pas toucher le bouquet: non qu'elle se sentît
menacée, car, pour cette citadelle d'honneur et d'amour, aucun assaut
n'était à craindre. Mais elle venait de ressentir l'insulte
du premier projectile ennemi tombant au pied des remparts. Elle
frissonna, sous la révolte de son orgueil blessé.
--Vous avez froid, ma chère, fit observer Sénac.
--Je veux bien du feu, répondit-elle sans autre explication.
Dès qu'elle fut seule, un pétillement se fit entendre au milieu de
la flamme qui dévorait les fleurs indiscrètes. Pauvre Fortunat!
Quelques jours plus tard, après déjeuner, le comte, qui venait de
déplier un petit journal du pays, poussa une exclamation de surprise
mêlée d'ironie.
--Peste! Notre voisin l'avocat se lance dans la poésie! Un sonnet, ni
plus ni moins! Voyons les vers de Cadaroux _junior_.
Sans attendre l'assentiment de sa femme, il déclama les stances,
d'abord avec une exagération malicieuse. Mais, à mesure qu'il lisait
tout haut, malgré lui sa voix devenait vibrante. Insensiblement
l'émotion qui avait inspiré le poète gagnait Albert:
Une humble violette avait fait, une fois,
Le rêve de mourir sur le sein d'une reine
Qui venait alentour, belle, calme et hautaine,
Égarer son ennui dans le sombre des bois.
Pour arrêter ses yeux et pour tenter ses doigts,
Elle exhalait un frais soupir de douce peine,
Une discrète odeur d'amour... Mais l'inhumaine
Trouva la violette indigna de son choix!
Sans même ensevelir, par charité secrète,
Au linceul d'un regret l'âme de la pauvrette,
La Dame de beauté la foula sous ses pas,
Tandis que d'un parfum de tendresse mourante,
La fleur enveloppait la belle indifférente
Qui passa, dédaigneuse, et ne le sentit pas!...
F. CADAROUX.
--Ma foi! l'auteur a beau s'appeler Cadaroux, dit Albert quand il
eut achevé la lecture. Ses vers valent mieux que la source d'où ils
sortent.
--Ce jeune homme a dû souffrir quelque grande peine de coeur, soupira
la sentimentale et compatissante Kathleen.
--Ma chère Mrs Crowe, reprit Thérèse avec une sorte de dureté,
vous n'avez donc pas lu Goethe? N'en déplaise à votre jeune
monsieur, son seul mérite est celui d'un traducteur. Quant à moi,
cette violette larmoyante m'a toujours exaspérée. Fallait-il pas que
la reine s'enfermât dans sa chambre pour ne point risquer de mettre
le pied sur une fleur?
--Non, répliqua l'Irlandaise en ouvrant ses grands yeux toujours
jeunes malgré les ans. Mais si, du moins, la reine avait dit:
«Pauvre violette!»
--Ma chère amie, conclut Albert en se tournant vers sa femme, vous
devenez d'un positif à faire frémir. Voulez-vous savoir ce que
vous auriez fait à la place de la demoiselle de Goethe? Vous auriez
cueilli la violette... pour en faire de l'infusion à vos malades.
La comtesse ne répondit rien à cette plaisanterie, mais elle tourna
sur son mari des yeux où se lisait un reproche.
Un jour, Thérèse descendit les allées de son parc, ouvrit la porte
qui conduisait au Rhône, et se dirigea vers la maison du passeur.
Elle était seule, ayant besoin de parler au vieillard en confidence.
Il s'agissait d'obtenir qu'il fît ses Pâques, dont le temps
approchait. Depuis trente ans, les curés qui se succédaient dans
la paroisse avaient échoué dans cette difficile entreprise. Mais
la comtesse avait des moyens de conversion qui n'étaient pas à
la portée de tout le monde. Après avoir inutilement employé les
menaces de l'enfer et les espérances du paradis, elle avait essayé
de promesses moins éloignées et plus terrestres, mais en vain.
--Madame la comtesse, disait Signol, je n'ai besoin de rien et je
suis parfaitement heureux, sauf quand une crue subite fait monter le
Rhône. Mais, à cela, vous ne connaissez point de remède, ni les
curés non plus.
Néanmoins, ce philosophe avait une faiblesse: la passion des
portraits. Les murs de son réduit étaient tapissés d'illustrations
militaires, politiques ou religieuses; le genre n'y faisait rien.
Tenté par cette occasion unique d'enrichir sa collection d'une pièce
rare, le bonhomme s'avisa de demander le portrait de Thérèse, contre
la promesse d'un retour à Dieu sincère et édifiant. La comtesse
l'avait pris au mot, et, ce jour-là, elle apportait sa photographie.
L'engagement ratifié, elle se levait pour partir, d'autant que le
passeur, hélé par un client, venait de sauter dans sa barque.
En ce moment elle s'aperçut que Fortunat, caché derrière un berceau
de vigne, avait assisté à l'entretien. Sans rien témoigner de son
ennui, elle se hâtait de franchir les deux ou trois cents pas qui la
séparaient de la petite porte, mais le jeune homme n'eut pas de peine
à la rejoindre. Tête nue, fou de passion, pâle d'angoisse, car il
comprenait vaguement l'énormité qu'il allait commettre, essayant
pour l'atténuer de donner à ses paroles l'aisance légère d'un
madrigal décoché à une jolie femme qui passe, il balbutia:
--Pour le même prix, madame, si vous voulez, je ferai ce que va faire
le vieux Signol.
Thérèse s'arrêta; ses sourcils se froncèrent; ses joues se
couvrirent d'une rougeur ardente; ses yeux où resplendissaient
l'honneur et la noblesse enveloppèrent durant une seconde
l'audacieux, qui tremblait ainsi que les feuilles déjà naissantes
des saules.
--Monsieur, dit-elle, je vous félicite. En une seule phrase vous
venez d'insulter Dieu et une femme.
Sans attendre la réponse, elle reprenait sa route. Derrière elle,
une exclamation étouffée de désespoir se fit entendre et l'obligea
de se retourner. Fortunat, debout au milieu du chemin, les doigts
crispés dans ses cheveux, semblait en proie au trouble le plus
effrayant. Tout à coup, relevant la tête, il aperçut la comtesse
arrêtée, interdite, à quelques pas. Sans avancer davantage, il dit:
--Madame, je vous prie de vouloir bien accorder votre pardon à un
pauvre insensé, à moins qu'il ne vous plaise d'assister à ma mort.
Il considérait avec les yeux d'un fou le Rhône grondant à quelques
toises. La comtesse, horriblement effrayée, n'osait parler et
craignait de causer une catastrophe en se taisant, car ce visage,
exalté par une passion désespérée, ne ressemblait à rien de ce
qu'elle avait vu.
--Madame, continua-t-il d'une voix éteinte, vous ne me comprenez pas.
Hélas! je ne me comprends pas moi-même. Qu'ai-je dit? Je n'en sais
plus rien. Mes paroles vous ont offensée? Oubliez-les, madame, car
j'avais dépensé toute ma force et toute ma raison à contenir un
autre mot que j'avais sur les lèvres. Celui-là, vous ne me l'auriez
jamais pardonné, je le vois bien maintenant.
--Je vous pardonne, monsieur, dit gravement Thérèse. Mais, de
grâce, épargnez-moi.
Fortunat joignit les mains et les approcha de ses lèvres qui
s'agitaient sans proférer un son, tandis que ses yeux dévoraient la
comtesse toujours immobile. Tout à coup il s'enfuit en courant, sans
se retourner.
Alors elle reprit sa marche d'un pas précipité, et ce fut seulement
après que la porte du parc se fut refermée qu'elle respira
librement. Elle eut quelque peine à remonter la pente rapide, tant la
frayeur avait paralysé ses forces; mais elle n'avait rien perdu de
la lucidité de son esprit. Prévenir son mari? C'était amener
probablement des complications terribles.
--Non, songea-t-elle. Puisque lui-même me pousse à partir, le plus
simple est de céder. Quelques mois d'absence arrangeront tout et me
délivreront de ce fléau vivant. Le malheureux! il ne croit à rien!
Tel fut le secret motif qui fixa définitivement le départ du jeune
couple. Peu de jours après, ils quittèrent le château, amèrement
désolés l'un et l'autre de voir finir une heureuse époque de leur
vie. Mrs Crowe les accompagnait, indifférente à tout, du moment
qu'elle ne quittait pas Thérèse.
Assis, le menton dans sa main, sur un rocher qui domine le fleuve à
la crête d'un plateau inculte, Fortunat regardait de loin la petite
barque qui traversait le Rhône. Que n'eût-il point donné pour être
à la place du vieux passeur! Madame de Sénac, pour entrer dans le
bateau, s'était appuyée sur son épaule!
VI
Le lendemain de son arrivée à Paris, Thérèse alla prier sur la
tombe de son frère, puis elle se rendit au couvent des Bernardines
dont madame de Chavornay, sa tante, était supérieure.
Tandis qu'elle attendait la vénérable religieuse dans son parloir
privé, la comtesse de Sénac rêvait, les yeux fixés sur le fronton
de la chapelle qui se dressait en face, à l'extrémité de la cour.
Elle comparait la voie qu'elle avait choisie à celle qui lui avait
paru longtemps la seule faite pour ses pas. Elle se souvenait de la
crise décisive de son existence. Elle se revoyait dans cette même
pièce, quinze mois plus tôt, perdue dans un monde de sentiments
opposés qui lui donnaient le vertige, tandis que les mains
tremblantes de Mrs Crowe se promenaient sur elle, piquant des
épingles, rectifiant des plis dans le satin de la robe blanche
qu'elle devait porter le lendemain, pour prononcer l'adieu au
monde--et à Sénac.
Elle avait souffert alors autant qu'une créature humaine peut
souffrir, mais elle n'avait point perdu courage. Ayant accepté,
demandé le sacrifice, pouvait-elle s'étonner de l'âpre morsure du
glaive divin? N'était-il point nécessaire que tout le sang de son
coeur se répandît sur l'autel par la sainte blessure, bientôt
cicatrisée?
Car, dans son exaltation mystique, elle comptait sur une guérison
soudaine, miraculeuse, qui, contrairement aux guérisons humaines,
la rendrait sourde à toutes les voix, aveugle à toutes les visions,
sauf à celles d'en haut. Et voilà que le prodige, en effet, avait
éclaté, mais en sens inverse. Une lumière lui avait montré ce
coeur d'homme tout plein d'elle, exempt de reproche, très grand.
Et, devant cette révélation tardive, elle était tombée sans
connaissance, persuadée qu'elle allait mourir.
Elle n'était pas morte. Elle était à cette même place, l'ancienne
novice, vivante, sûre d'avoir suivi son véritable chemin, aimée,
heureuse... Pour la première fois depuis son mariage, Thérèse se
fit à elle-même cette question:
--Est-ce que je suis heureuse?
La réponse vint aussitôt, peut-être un peu longue: trois lettres
auraient suffi.
--Comment ne serais-je pas heureuse? Que me manque-t-il? J'ai la
grâce de Dieu, l'amour inaltéré de mon mari, la fortune qui me
permet de faire du bien, la santé... Certes, quand ma tante me
demandera si je suis heureuse, il me sera facile de la satisfaire.
Là-dessus, madame de Chavornay fit son entrée. Elle prit sa nièce
par les deux mains, la tourna vers la fenêtre, l'examina de ses
grands yeux, l'embrassa au front et lui dit:
--Ma chère enfant, je suis ravie de vous voir. Je ne vous attendais
pas si tôt.
Il n'y avait dans la phrase ni interrogation ni reproche. Pourtant la
jeune femme rougit, car elle-même comptait bien, avant les troubles
récents de sa vie, oublier Paris longtemps encore. Elle fut sur le
point de dire quel ennui fâcheux rendait inhabitable, pour un
moment, sa chère solitude; mais un tendre scrupule ferma sa bouche.
Puisqu'elle était obligée d'avoir un secret pour son mari, du moins
nul être humain ne l'entendrait, pas même sa tante.
--J'aurais voulu, dit-elle, passer la vie entière comme nous étions.
Mais Albert prétend que toute situation a ses devoirs parmi lesquels
on ne peut choisir ceux qui plaisent, pour en écarter d'autres moins
doux.
--Ma chère enfant, rien n'est plus vrai. Nous ne devons pas, si vous
avez bonne mémoire, mettre la lumière sous le boisseau. Jusqu'ici,
vous avez instruit des marmots qui ne demandaient qu'à apprendre,
et médicamenté leurs papas qui ne demandaient qu'à guérir.
Maintenant, vous allez faire briller le flambeau de votre honneur et
de votre foi parmi des gens qui souffleront dessus. Tous les quatre ou
cinq ans, je découvre une femme du monde selon le coeur de Dieu et de
son mari, telle que vous voulez être, en un mot, faisant du bien aux
autres (vous verrez quelles aumônes vous aurez occasion de répandre
sur de plus riches que vous), préservant son bonheur, élevant bien
ses enfants. Quand je rencontre ce phénomène de la grâce divine, je
bénis le ciel, comme de juste... et je suis de mauvaise humeur toute
la journée.
--Oh! non, ma tante!
--Mais si, ma nièce. Croyez-vous qu'il est agréable de se dire:
«Depuis quarante ans, j'ai renoncé au monde et à ce qu'il a de
bon,--soyez franche, il a du bon,--je me suis engoncée dans des
guimpes toutes raides d'empois; j'ai obéi, ce qui est dur; commandé,
ce qui l'est bien davantage, prié, médité, jeûné; je mourrai
sur la paille, sans voir pleurer mes petits-enfants autour de moi. Et
madame Une Telle, qui n'y a pas mis tant de façons, qui a vécu
comme les autres, mais mieux que les autres, qui a été aimée, qui
connaît les plus douces joies d'ici-bas, sera placée mieux que moi
en paradis, car elle aura fait des choses plus difficiles! Et pendant
toute l'éternité, elle me regardera de très haut, comme autrefois,
à l'Opéra, je regardais de la loge de mon père les pauvres diables
qui n'avaient pu se payer qu'une stalle!...» Mais voilà que je
recommence mes sermons du temps jadis.
--N'oubliez pas de quelle façon vous les terminiez, dit Thérèse en
s'inclinant devant sa tante.
La vénérable religieuse posa la main sur le front de sa nièce et
traça du pouce une petite croix. Madame de Sénac reprit:
--Ma bonne tante, ne m'effrayez pas trop. Je sais combien ma route
est plus difficile que la vôtre et, parfois, je ne puis m'empêcher
d'être un peu inquiète, surtout quand je rentre ici.
--Seulement «un peu inquiète»? fit la religieuse en souriant. Alors
tout va bien. Si vous saviez, ma chère petite,--sa voix devint plus
grave,--le nombre des jeunes mariées que j'ai vues pleurer et se
tordre les mains à cette place, en me disant: «Oh! madame, si vous
pouviez me garder toujours, faire de moi, pour le reste de ma vie,
l'une de ces humbles soeurs converses qui frottent les parquets et
lavent les corridors!»
--Est-ce possible? soupira Thérèse. Hélas! que pouvez-vous leur
répondre?
--Voilà le difficile! Je ne leur réponds rien; je les prends sous le
bras; je les mène à l'église; elles pleurent; elles prient; elles
s'essuient les yeux; elles s'en vont. Généralement, elles reviennent
une ou deux fois; elles pleurent encore, mais elles ne prient
plus. Ensuite, c'est fini; je ne les revois jamais. Le monde, à sa
manière, les a consolées. Et maintenant, parlons de vous, de votre
mari, de Kathleen Crowe.
Pendant une heure, la religieuse écouta les récits de la jeune
femme. Quand il fallut se séparer:
--Mon enfant, dit madame de Chavornay, vous êtes une généreuse et
loyale créature. Mais, pour faire sa route ici-bas, des pieds solides
valent mieux que des ailes. N'abusez pas de l'idéal, car, si c'est le
moyen le moins usité d'être malheureux, ce n'est pas le moins sûr.
Et il faut être heureux, quoi qu'on en dise, pour donner le bonheur
aux autres.
Cependant, l'arrivée du jeune ménage et son installation à l'hôtel
du quai d'Orsay, fermé ou assombri depuis si longtemps, faisaient
événement sur la rive gauche. Le bruit avait couru, en effet, que
les Sénac s'enterraient dans leur habitation du Languedoc, pour y
filer le parfait amour à perpétuité, c'est-à-dire en tablant sur
le plus long, pour deux ou trois ans. Car, comme disait le baron de
Javerlhac, le mot «perpétuité» n'a son emploi véritable que dans
les concessions des cimetières. Il ajoutait volontiers, quand il
était question d'Albert et de sa femme devant lui:
--Écoutez bien mes paroles: madame de Sénac a aujourd'hui vingt-sept
ans. Nous la verrons reparaître un peu avant la trentaine, ayant de
la province et de son mari par-dessus les yeux. Elle sera mère de
deux marmots et sentira le besoin d'un air moins... fertile. Comme
elle sera dans toute la fraîcheur de sa beauté, elle n'attirera
l'attention de personne; mais, à sa première ride, on s'avisera
qu'elle vaut la peine d'être regardée. A la seconde, les journaux
parleront d'elle, en disant: «la belle madame de Sénac.» A la
troisième, elle passera capitaine d'une compagnie dont Albert sera le
porte-drapeau. Car, chez nous, les rides sont aux joues des femmes ce
que les galons sont à la manche des officiers. Trouvez-vous que j'ai
tort?
L'expérience du baron eut tort cette fois. Thérèse reparaissait au
bout d'une année, sans aucune ride, sans le moindre marmot, si peu
rassasiée, à la voir et à l'entendre, de la campagne et de son
mari, qu'on avait envie de lui demander: «Mais alors, qu'êtes-vous
venue faire parmi nous?»
Personne, toutefois, ne lui posa la question; elle imposait aux moins
timides. Ce n'était pas qu'elle usât de son esprit afin de rabrouer
les gens de ces réponses cinglantes, un peu brutales, que certaines
jeunes femmes d'aujourd'hui lâchent sur vous avec une précision
délicieuse, pour peu que vous leur en fournissiez l'occasion. Mais
elle avait dans le regard clair de ses yeux bleus ces étonnements qui
valent toutes les rebuffades du monde. Au surplus, grâce au couvent,
au voyage d'Égypte et à la vieille tour des bords du Rhône, cette
jeune femme n'avait pas recruté l'entourage ordinaire des amis
qui disent tout et des amies à qui l'on ne cache rien, engeance
également funeste au bonheur des maris. Le monde, que ce retour
étonnait, en fut donc pour sa curiosité. Les Sénac, décidément,
ne faisaient rien comme les autres.
A peine leurs malles vidées, ils abattirent courageusement trois
cents visites, cinquante par eux-mêmes, le reste par les soins de
leur coupé et de leurs chevaux. C'était fort peu pour des gens de
leur position mondaine, mais ils ne comptaient pas se montrer plus
prodigues de relations à Paris qu'à la campagne. En même temps,
leur installation se faisait avec peu de bruit et beaucoup de
rapidité, au contraire de ce qui se passe d'habitude en pareil cas;
mais il faut dire que l'hôtel ne manquait ni d'un rideau ni d'un
tapis. Les voitures, les chevaux, les domestiques sortirent de terre,
le tout payé bon prix, mais excellent. Chaque semaine, la comtesse
donnait à dîner, et, sans affectation apparente, faisait son
choix dans la crème de la crème. Par contre, elle acceptait assez
difficilement de dîner chez les autres. Elle eut sa quinzaine à
l'Opéra, et l'on devait montrer patte blanche pour pénétrer dans sa
loge, dont Sénac faisait les honneurs, sans avoir l'air de se douter
du ridicule de son assiduité conjugale. D'ailleurs on les voyait
toujours ensemble--quand on les voyait. Bien souvent Thérèse ne
pouvait s'empêcher de rougir à cette question:
--Ma chère, que faites-vous ce soir?
L'heureux Albert, plus ferré que sa femme sur l'art de mentir,
inventait un alibi sans broncher, et leur petit salon réservé du
premier étage cachait ce soir-là deux amoureux derrière ses rideaux
bien tirés, pendant que le monde croyait le couple occupé à dîner
en ville ou à courir les théâtres!
Sénac passa bientôt pour le type du jaloux, sous prétexte qu'il
proscrivait impitoyablement les ventes de charité, les courses, les
promenades aux foires et autres cohues où le public le plus profane
peut vérifier, soit par les yeux soit autrement, si telle duchesse a
le chagrin d'être maigre ou le bonheur d'être potelée.
Quelques jeunes femmes commencèrent à plaisanter Thérèse à propos
de son Othello de mari, bien qu'elle inspirât à la plupart de
ses amies--dans le sens mondain du mot--une sorte de réserve qui
ressemblait à de l'intimidation. La vérité est qu'elle-même ne
savait guère de quoi causer quand elle se trouvait en contact avec
ces personnes, à coup sûr honnêtes, distinguées, parfois même
pieuses, mais qui n'attachaient pas tout à fait le même sens aux
mots distinction, honnêteté et piété. Ce fut bien autre chose
quand madame de Sénac connut mieux les histoires de certaines de ces
dames, non par Albert qui ne croyait pas qu'il fût de son intérêt
de scandaliser sa femme, mais par ses relations féminines, qui se
mitraillaient réciproquement, avec cette absence d'esprit de corps
sans laquelle ce sexe aurait, depuis longtemps, réduit le nôtre en
complète servitude. Les femmes âgées ne furent pas longues à lui
désigner celles de ses contemporaines qui vivaient dans le péché.
Les jeunes ripostèrent en lui faisant un cours d'histoire ancienne
qui n'était pas de l'histoire sainte. Après quelques décharges bien
nourries de ce feu croisé, il resta beaucoup de réputations sur le
champ de bataille, et la pauvre Thérèse se sentit frémir en voyant
qu'elle allait passer sa vie au milieu des morts et des blessés, elle
qui croyait vivre toujours dans une oasis privilégiée de paix et
d'innocence.
Bientôt un groupement nouveau se dessina. Les femmes âgées
entourèrent madame de Sénac, qu'elles voyaient en état de suspicion
à l'égard des jeunes; celles-ci donnèrent leur sympathie au comte,
jugeant que Thérèse devait être ennuyeuse, du moment qu'elle
n'était pas amusante à leur façon. Bientôt l'on sut que la
comtesse de Castelbouc, née la Hort-Dieu, ce dont elle était assez
fière, avait pris Thérèse sous sa protection spéciale. C'était
une personne déjà mûre, considérée comme une des autorités
du Faubourg, invariablement citée en réponse aux bourgeoises à
prétentions académiques, lorsque ces dames plaignaient la haute
aristocratie d'ignorer le véritable esprit. Madame de Castelbouc
en avait à revendre; ses «mots» étaient terribles parce
qu'ils étaient déconcertants de vérité; quelques-uns resteront
célèbres. Parfois ses intimes, avec la précaution qu'on met à
caresser un chat, lui faisaient entendre que d'aucuns la trouvaient un
peu méchante.
--Plaignez-vous! répondait-elle. Je me sers des indifférents pour
amuser mes amis!
C'eût été fort bien--pour les amis--si cette redoutable personne
n'eût imité certains catholiques de la Saint-Barthélémy, dont les
arquebusades se trompèrent d'adresse, ainsi qu'on sait. Elle avait
été l'une des plus acharnées à blâmer le mariage de Thérèse au
début. Mais on l'eût fait tomber de son haut en lui rappelant
ses erreurs passées. Elle avait ce don précieux, que possèdent
certaines femmes méchantes, de se faire pardonner ses coups de
griffe à force de les oublier. Ses haines étaient ardentes et lui
inspiraient ses mots les plus meurtriers. Aussi le baron de Javerlhac
lui avait répondu, un jour qu'elle parlait de «ses ennemis» en sa
présence:
--Vos ennemis! chère madame, je suis sûr que vous n'en avez plus.
Vous devez être comme le maréchal Narvaëz qui cherchait en vain les
siens à l'article de la mort, pour leur pardonner. Jamais il ne put
en trouver un seul. Ils étaient tous fusillés depuis beau temps!
Par une raison analogue, c'était une amie désirable. Quand elle
était dans un salon, ses protégés pouvaient aller prendre l'air
sans craindre que l'on touchât à leurs personnes. Prévenante,
émue, raffinée en affection à ses heures, elle avait tout à coup
dans les yeux des éclairs de tendresse qui surprenaient sur un
visage un peu mâle. Thérèse prit bientôt du goût pour cette femme
supérieure, sans s'apercevoir que madame de Castelbouc avait le tort
de l'encourager dans son exclusivisme déjà trop grand à l'égard
du monde. Mais malgré tout, un seul être conservait sur elle une
complète influence: son mari.