où le monde n'entrait qu'à certaines heures, comme ces troupes de
comédiens choisis qu'un amoureux appelle de temps en temps, pour
faire sourire sa maîtresse. Et cependant, vers le commencement de
l'hiver, il parla, non sans un soupir, de la nécessité de retourner
à Paris dans quelques semaines.
--Pourquoi faire? demanda la comtesse. Vous n'allez pas, j'imagine, me
présenter à la cour?
--Non, répondit Albert en posant les lèvres sur la main de sa femme;
car c'est vous, précisément, qui serez la reine.
--Ah! cher, je me contente du royaume de Sénac, où la restauration
s'est opérée, en somme, assez facilement. Mais retourner là-bas!
Quitter le nid où nous sommes heureux, où rien ne nous manque, pour
ce vieil hôtel fermé depuis si longtemps!...
--Craignez-vous que les araignées de Paris n'aient la vie plus dure
que celles de Sénac?
--Ce sont plutôt les mouches qui me font peur, les odieuses mouches
mondaines qui viendront se poser sur notre bonheur et en troubler le
rêve.
--Un rêve? Le vilain mot! Quand je m'imagine que tu m'aimes, c'est
donc un songe creux? Demande-moi pardon!
Le pardon demandé par un regard et donné par un baiser, Sénac
reprit:
--Moi aussi, je déteste les mouches; mais j'ai appris qu'elles sont
peu à craindre dans l'air des lieux élevés. Est-ce que nous ne
vivons pas au-dessus des petitesses humaines, sur un sommet? Écoute.
Nous n'avons pas plus le droit de laisser en friche une partie de
notre héritage moral que de permettre à la ronce d'envahir un de nos
champs, ou à nos voisins de s'en emparer. Ceux qui naîtront de
nous pourraient nous faire le reproche de les avoir amoindris. Et
d'ailleurs, penses-tu être moins utile en donnant le bon exemple
aux Parisiennes de ton monde qu'en soignant la fièvre des paysannes
d'ici?
A ces arguments d'ordre supérieur, il en joignit d'autres plus
particuliers qu'il ne supposait pas devoir être les moins efficaces:
l'hôtel du quai d'Orsay, précieuse relique du passé, qui réclamait
la descendante de ses nobles possesseurs; la Révérende Mère de
Chavornay qui n'avait pas vu sa nièce depuis un an. Bref, jamais
avocat désireux de gagner une cause ne fut plus ingénieux à la
faire valoir sous toutes ses faces.
D'abord Thérèse éluda la réponse. Il était facile de voir que la
perspective de quitter Sénac lui déplaisait d'une façon absolue.
Mais ce qu'elle montrait moins, c'était le chagrin que lui causait
Albert, en marquant lui-même la fin d'un bonheur parfait. A dater de
ce moment, les grands yeux de la jeune femme prirent une expression
de tristesse qu'elle s'efforçait en vain de cacher derrière les
sourires d'autrefois. On la vit chaque jour parcourir la longue
galerie du château, dont elle avait fait une merveille, s'enfoncer,
quand son mari n'était pas là, dans les allées du parc où
commençaient à s'ouvrir les bourgeons. Elle disait adieu tout bas à
ces choses qu'elle aimait, qui étaient deux fois siennes.
--Hélas! nous allons partir, et c'est lui qui le veut, l'ingrat!
Il voulait partir, en effet. Chaque matin il prenait la décision
d'aborder le sujet du retour à Paris et de ne point le quitter qu'une
date précise ne fût arrêtée. Mais depuis qu'il s'agissait
de défendre quelques jours de son bonheur, la plus loyale des
créatures, la plus incapable de dissimuler, semblait avoir acquis
subitement l'instinct du détour et de la ruse, tant elle se dérobait
à l'entretien ou le faisait dévier avec une habile souplesse. Tout
à coup, au moment où Albert, cachant dans son coeur la plus amère
des angoisses, tenait conseil avec lui-même sur la meilleure façon
de brusquer le dénouement, Thérèse elle-même reprit la question.
En cinq minutes, le départ fut organisé à bref délai. Tout s'agita
dans le château. Le comte et la comtesse rivalisaient d'ardeur,
chacun de leur côté, pour venir à bout le plus vite possible des
préparatifs; si bien qu'on aurait cru voir deux époux également
empressés à fuir un lieu témoin de querelles sans nombre. Et
cependant tous deux quittaient Sénac la mort dans le coeur, ainsi
qu'ils auraient quitté le paradis terrestre, avant le péché.
Il est temps d'expliquer le secret de cette conduite étrange, ou
plutôt les secrets, car Thérèse de son côté, Albert du sien,
tenaient à regagner Paris, à fuir la province, pour des motifs
qu'ils se cachaient soigneusement. Ainsi, au bout d'un an de mariage,
entre ces deux êtres qu'unissait toujours la tendresse la plus
ardente, déjà cette ombre se dressait, invisible aux yeux du
monde:--un double secret.
V
Pour commencer par le secret d'Albert, voici l'aventure qui lui était
arrivée, quelque temps après l'épisode de la lettre renvoyée,--un
peu rudement peut-être,--à mademoiselle Cadaroux.
Comme Sénac se rendait à cheval au bourg de V..., chef-lieu fort
modeste de son canton, il fut arrêté par un homme à l'air triste,
proprement mais pauvrement habillé, qui, chapeau bas, déclara se
nommer Corbassière, sans autre explication. Le cavalier rendit le
salut, pria Corbassière de se couvrir et invita cet homme poli à
décliner ses titres, ajoutant par manière d'excuse qu'il habitait
depuis peu le pays et n'y connaissait pas grand monde.
--Monsieur le comte, répliqua mélancoliquement l'inconnu, bien des
gens voudraient pouvoir dire comme vous, qu'ils ne connaissent pas
Corbassière, l'huissier du canton. Daignerez-vous me faire l'honneur
d'entrer dans mon étude?... Nous sommes devant la porte, et, si l'on
vous voyait en conférence avec moi, les gens pourraient s'étonner.
Albert, qui n'avait jamais vu d'huissier qu'au théâtre où,
d'ordinaire, on les peint sous des couleurs moins douces, fut
agréablement surpris de cette aménité. Il suivit Corbassière dans
son étude qui se composait d'une seule pièce carrelée en briques,
prenant jour sur la rue au moyen d'une porte vitrée, coupée à
hauteur d'appui. Des affiches multicolores couvraient les murs passés
à la chaux. Une table en bois noir, quatre ou cinq chaises de paille,
un casier presque vide, formaient tout l'ameublement auquel, pour
compléter l'inventaire le plus minutieux, il faut joindre une
sacoche, un parapluie, un manteau imperméable, pendus à des clous,
et, dans le coin le moins en vue, une paire de bottes pour les
exploits à distance, les jours de pluie.
--Monsieur, continua Corbassière en sortant de sa poche un
portefeuille long et étroit, votre présence me tire d'un embarras
pénible. J'ai reçu ce matin, d'un confrère de Paris, un... une...
Enfin j'allais être obligé de me rendre à Sénac, et je vous jure
que cela m'aurait causé plus de peine qu'à vous.
Albert fut sur le point d'éclater de rire au nez du brave homme qui
craignait de mettre le château sens dessus dessous par sa simple
apparition.
--Si je comprends bien, demanda-t-il en faisant appel à tout son
sérieux, vous voulez me faire la signification dans votre étude, au
lien de me la faire chez moi. J'accepte et j'apprécie la délicatesse
du procédé. Mais, s'il vous plaît, de quoi s'agit-il? Je pensais
n'avoir plus de procès jusqu'à ma mort.
--Quant aux explications, monsieur le comte, je ne saurais vous en
donner! J'ai reçu la pièce toute préparée et n'ai eu qu'à la
signer: la voici.
Albert prit le grimoire, un manuscrit de plusieurs pages, d'une
écriture peu lisible. Toutefois, avant de le mettre dans sa poche,
il discerna sommairement qu'on le citait, lui et quelques autres,
à comparaître devant le tribunal correctionnel de la Seine pour
entendre prononcer l'annulation, avec toutes ses conséquences, d'une
société dont on l'avait nommé jadis administrateur, un peu malgré
lui.
--Figurez-vous, monsieur l'huissier, dit-il, que j'ai déjà
payé cent mille francs pour ma part de responsabilité dans cette
entreprise que je croyais morte et enterrée. Dans quel but la demande
en annulation que voici? Va-t-on me rendre mon argent, si l'affaire
est annulée?
--Cela m'étonnerait, fit l'huissier. On ne nous dérange guère,
nous autres, pour opérer des restitutions. Du reste, M. Cadaroux
vous renseignerait, car il doit être au courant. Tout à l'heure, il
s'informait si l'avoué de Paris chargé de la procédure ne m'avait
rien envoyé pour monsieur le comte.
Au seul nom de Cadaroux, dont il devinait l'hostilité, sans l'avoir
jusqu'ici constatée ouvertement, Sénac flaira quelque mauvaise
chicane et cessa de croire qu'il s'agissait de rentrer dans son
argent. Comme c'était l'heure du courrier, il emprunta une enveloppe
à l'obligeant Corbassière, y renferma la citation avec trois lignes
au crayon sur sa carte, et adressa le tout à son avocat de Paris;
puis il regagna sa demeure et ne dit rien à Thérèse, de peur
de l'inquiéter. Quarante-huit heures après, cette réponse lui
arrivait:
«Ou cette citation est une mauvaise plaisanterie, ou elle est un coup
assez dangereux. Si, comme le prétendent nos adversaires, évidemment
conseillés par un habile homme, les actions de cette malheureuse
société n'ont pas été régulièrement souscrites à l'origine,
les fondateurs doivent rembourser l'argent sur leurs deniers. Trois
millions, ce serait déjà sérieux s'il s'agissait d'un groupe
solvable. Mais je me doute bien que les autres fondateurs ont disparu
ou sont ruinés. Conclusion: il faut étudier l'affaire de près, sans
nous endormir, et ne pas recommencer l'expérience du dernier procès.
Vous voudrez bien vous souvenir que je vous avais pressé d'être à
l'audience et, à dire le vrai, je n'ai jamais bien compris comment,
étant parti des Indes tout exprès, vous êtes resté deux ou trois
mois au Caire, me laissant plaider tout seul, ce qui a réussi comme
vous savez. Nous ne recommencerons pas cette fois-ci, d'autant
que, dans l'occasion, il s'agit d'une infraction à la loi sur les
sociétés et que vous êtes, pour appeler les choses par leur nom, un
accusé sur la sellette. Le printemps va sans doute vous ramener. En
attendant, je fais traîner la procédure, jusqu'à ce que nous ayons
pu causer et nous entendre.»
Vers la fin de l'année, l'avocat d'Albert, le fameux Guidon du
Bouquet, revint à la charge:
«Qu'est-ce que c'est qu'un certain Cadaroux que je trouve toujours
dans mes jambes quand je sollicite une nouvelle remise? Il est facile,
d'ailleurs, de voir clair dans le jeu de ce brave homme. Soyez-sûr
qu'il aura racheté, pour le prix du papier, tout le paquet des
actions des _Ciments coopératifs_. Supposez l'annulation prononcée
et le remboursement du capital effectué, il encaisse peut-être deux
millions pour son compte. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons guère
tarder davantage à comparaître. S'il ne vous convient pas de quitter
le Midi à cette époque, venez du moins pour une semaine ou deux, car
j'ai à vous conseiller des démarches que vous seul pouvez faire.»
Sénac ne voulait même pas imaginer cette séparation momentanée,
sans compter que Thérèse n'y eût pas consenti. Certes, rien que par
un mot, il pouvait la décider à partir dans les vingt-quatre heures;
mais, par ce seul mot, il faisait évanouir tout un côté du mirage
auquel il avait si doucement habitué ces yeux chéris. Fallait-il
déjà laisser voir les avilissantes inquiétudes, les misérables
soucis d'argent, qui creusaient la plus banale des ornières sur la
route à peine commencée de deux êtres heureux? Ah! s'il s'était
agi d'un devoir à remplir, d'un service à rendre! Cette femme au
coeur noble eût été la première à tout sacrifier. Albert la
voyait encore oubliant ses goûts, ses désirs, même la vocation
qu'elle croyait avoir, pour suivre en Égypte son frère menacé.
Mais il se souvenait aussi de leurs entretiens dans le boudoir de
la petite maison du Caire, ou sur le pont de la dahabieh qui les
emportait ensemble entre les rives du Nil aux vagues violettes. Avec
quel heureux étonnement, avec quels yeux brillants d'enthousiasme
Thérèse de Quilliane écoutait ce Messie, annonçant la bonne
nouvelle de l'amour sans partage, sans dérangement! A cette époque,
il raillait comme une honte l'étroite existence imposée par
l'organisation présente aux plus libres et aux plus riches. Il
se moquait de ces amoureux prêts à mille morts,--en
théorie,--obligés, en réalité, de répondre vingt fois par jour à
la reine de leur coeur: «Cela coûte trop cher!» ou: «Je n'ai pas
le temps!» Quoi! quelque chose de plus précieux que l'amour! Quoi!
l'être aimé cédant la place à d'autres intérêts, à d'autres
soucis! Non, ce n'était pas ainsi qu'Albert de Sénac entendait
donner son coeur. Et lorsqu'il avait fallu choisir entre un souhait
formé par Thérèse et le risque d'une grosse somme, conséquent avec
lui-même, il n'avait point hésité. Laissant le bateau continuer sa
route vers la France, il était resté en Égypte. Ah! ces cent mille
francs perdus! N'était-ce point à eux qu'il devait d'avoir conquis
sa femme? Qu'allait-elle dire aujourd'hui, le voyant suivre une
conduite si différente? Ce rêve atteint de la parfaite union de deux
êtres, ce bonheur composé du plus délicieux égoïsme et de la plus
pure charité, c'était lui-même qui devait s'avouer impuissant à
le faire durer davantage! Lui-même devait montrer les banales
nécessités de la vie l'étreignant, s'emparant de lui comme elles
s'emparent de tous les autres! Lui-même devait dire:
«Ici nous trouvons la félicité complète; mais nous ne pouvons y
rester. Nous n'avons pas le temps d'être heureux. Il pourrait nous
coûter cher le doux tête-à-tête plus longtemps continué, tandis
que la rude voix de la réalité nous appelle!»
Sénac n'avait point eu le courage de ce pénible aveu qui le
découronnait, du moins il en jugeait ainsi, avant que la première
année de son mariage eût pris fin. Partir, soit, puisqu'il faut
s'éloigner, au moins pour quelques semaines. Mais que Thérèse
ignore la véritable raison du départ; que toute inquiétude, même
passagère, soit écartée de son coeur!
Et maintenant, après le secret du mari, voici le secret de la femme,
non pas le moins lourd des deux.
Fortunat Cadaroux, né d'un descendant des abatteurs de croix et d'une
fille superstitieuse de la Corse, offrait ce type étrange, résultat
dangereux du défaut d'équilibre entre l'imagination et le jugement,
dont l'analyse passionne certains maîtres d'aujourd'hui. La nature
l'avait marqué d'un sceau tout féminin d'inconséquence, mais, pour
cette fois, la nature s'était complu à mettre la logique en déroute
au profit des bons instincts, ce qu'elle fait rarement. L'atmosphère
étroite et malsaine d'un intérieur bourgeois, l'éducation dévoyée
d'un collège de province, les amitiés et les plaisirs de Marseille
où il avait étudié le Droit et pris son inscription d'avocat, le
sang révolutionnaire qu'il avait en lui, rien n'avait pu faire de ce
jeune homme ni un bellâtre oisif et corrompu, ni un incapable frotté
à l'esprit de la Cannebière, ni un aspirant tribun.
Assez riche pour en prendre à son aise avec sa profession, il
partageait son temps entre son cabinet de Marseille et le joli coteau
de Sénac, longtemps ses seules amours. Il plaidait bien, mais son
éloquence était d'une saveur un peu fine pour des palais phocéens.
D'ailleurs il était trop vagabond pour avoir une clientèle, et
défendait surtout les pauvres diables réduits à gagner leurs
procès par charité, ce qui est généralement le moyen de les
perdre.
Quand il avait fourni quatre ou cinq plaidoiries et encaissé
autant de louis--ou même moins, car il y avait des rentrées
difficiles--maître Fortunat venait se reposer à Sénac, chassant
toute une journée avec un fusil qui n'était pas toujours chargé,
pochant au clair de lune dans son canot, quitte à s'apercevoir, en
regagnant la rive, qu'il avait oublié son filet.
Avec la fortune en moins, il aurait eu de la peine à ne point passer
pour déclassé aux yeux des bourgeois, ses pairs. Mais surtout,
sans le soin minutieux qu'il avait de sa personne, il eût été sûr
d'avance d'être appelé «bohème», d'autant que plusieurs centaines
de vers dont il était l'auteur engraissaient les rats d'une librairie
d'Avignon.
Bien entendu, Fortunat était de la race des tristes, mais sa
tristesse ne faisait du mal qu'à lui. Il était tout aussi capable
qu'un autre de se tuer quelque jour, mais il n'aurait trouvé ni
plaisir ni gloire, comme font de délicieux bandits, à se mettre
en route pour l'autre monde escorté d'une pauvre idiote. Il était
triste, non d'avoir pris Schopenhauer au sérieux, mais d'entendre
une voix en lui qui répétait du matin au soir: «Tu ne seras jamais
heureux! Quelque malheur pèsera sur toute ta vie!»
D'où devait venir ce malheur? C'est une chose qu'il ignora longtemps,
jusqu'à une certaine matinée où Thérèse passa devant lui sans le
voir, allant à la messe, accompagnée de Mrs Crowe. Dans l'espace de
vingt secondes il eut le temps de se dire:
«La voilà! Elle existe donc! Salut à mon rêve, à ce qui aurait
été mon bonheur! Hélas! rien qu'à voir flotter les plis de sa
robe, je comprends qu'elle se nomme l'impossible. Oh! comme elle a
dans les yeux la chasteté cruelle des saintes! Quelle splendeur!
quelle grâce! quel sourire! quelle bonté! Et cependant comme je sens
qu'elle me laisserait mourir en sa présence, plutôt que de me sauver
par un signe qu'elle jugerait défendu! Oh! comme je vais l'aimer, et
comme je vais souffrir! N'importe: c'est déjà quelque chose,
pour qui meurt lentement, de connaître le nom de sa maladie. Si,
seulement, je pouvais mourir pour elle!»
Depuis ce jour, Marseille ne le revit plus; mais il devait cacher
longtemps, moins par respect peut-être que par orgueil, la
mystérieuse catastrophe de sa vie. Cette vie, du moins, allait avoir
un but: apercevoir la comtesse. Pourrait-il quelque jour s'approcher
d'elle, lui parler? Fatalité misérable! Il se nommait Cadaroux,
_Cadaroux-bouscatié_! Entre l'originelle réprobation de sa
naissance et la haine furieuse née depuis quelques jours contre le
«château», il était pris comme dans une infortune funeste, qui
le marquait d'un sceau spécial d'indignité. Un seul homme, dans
l'obscur village, devait renoncer à l'espoir d'un sourire de cette
bouche adorable, d'un regard de ces yeux qui répandaient sur le
dernier mendiant leur lumineuse bonté. Et cet homme, c'était lui!
Comme il enviait les malheureux dont ces belles mains pansaient les
plaies, chaque jour, dans l'hôpital que le père Cadaroux surnommait,
avec un gros rire, «la boîte à joujoux de la comtesse»! Ah! s'il
avait pu, au prix de la plus cruelle blessure, gagner qu'on le portât
dans un de ces lits!
«Hélas! pensait-il, cette joie suprême est réservée pour les
pauvres. Je pourrais mourir vingt fois, sans qu'elle l'apprît
autrement que par mon glas funèbre. Mais mon père voudrait-il
permettre à la cloche de l'église de sonner pour moi?...»
Le dimanche, il était sûr d'apercevoir la comtesse à l'heure des
offices, à la condition de trouver des prétextes pour rôder dans la
rue au moment de l'apparition bienheureuse. Durant toute la semaine
il se livrait, dans ce but, à des combinaisons machiavéliques,
tremblant toujours d'être dérangé par quelque incident. Le
plus simple aurait été de se joindre aux fidèles qui pouvaient
contempler la châtelaine dans le banc surmonté des vieilles
armoiries. Mais, d'une part, Cadaroux aurait chassé le renégat de
chez lui; de l'autre, si Thérèse venait à deviner l'avilissante
comédie, quel mépris et quelle honte!
Alors ce malheureux maudissait la fatalité de sa naissance, les
folles rancunes des siens, leurs opinions, leur demi-richesse et
l'éducation qui l'avait fait lui-même incrédule. Tout s'unissait
pour le rejeter loin de son rêve. Néanmoins, en dépit de tout,
il se découvrait respectueusement devant madame de Sénac. Elle lui
rendait son salut sans le regarder, avec la courtoisie grave que
l'on accorde à un ennemi correct. Mrs Crowe, moins obligée à la
réserve, le dévisageait avec curiosité.
Un matin, Reine Cadaroux surprit son frère au moment où il
s'inclinait, tête nue, devant la comtesse. La bonne âme s'empressa
de dénoncer à qui de droit ce qu'elle appelait un hommage de
vassalité. Fortunat fut tancé d'importance par son père, en
présence de la famille.
--S'il y avait des grenouilles dans le pays, dit Saturnin, je pense
que tu t'offrirais à battre l'eau pour que la châtelaine pût
dormir.
Le jeune homme, incapable de contrainte sur un pareil sujet, répondit
d'une voix vibrante:
--Ce ne serait probablement pas la première fois qu'un Cadaroux
aurait cet honneur.
La pauvre Lætitia, une fois de plus, s'interposa entre les deux
hommes.
Quand on vit ce beau garçon de vingt-quatre ans, à l'air
mélancolique, s'enterrer vivant à Sénac, on chercha naturellement
la cause de cette retraite. Les bonnes âmes le crurent d'abord épris
de quelque beauté du voisinage, pour le mauvais motif ou pour le bon.
Mais, si bien que l'on surveillât ce bizarre misanthrope, il fallut
reconnaître qu'il fréquentait un seul être humain dans la commune
et dans les environs: à savoir, Signol, le passeur du bac du
Rhône. Alors on décida qu'il devait chercher l'oubli d'une passion
malheureuse, née dans la grande ville, ou fuir les ressentiments d'un
mari marseillais.
Une seule personne savait à quoi s'en tenir, c'était la comtesse,
et--quitte à heurter l'axiome favori des grands clercs en psychologie
féminine--on aurait pu soumettre son coeur et toute sa personne à
l'analyse la plus subtile, sans trouver dans les cendres du creuset
autre chose que de l'ennui avec un peu d'humiliation, mais pas un
grain de reconnaissance.
Voilà, diront les hommes, un orgueil insupportable et une héroïne
de roman dont il importe de supprimer l'espèce. Que ces juges
sévères, mais non désintéressés, veuillent bien admettre, tout
d'abord, qu'une jeune fille ne saurait passer deux ans derrière la
grille d'un cloître, avec la conviction que l'amour d'un prince et
d'un roi est chose trop petite pour son coeur, sans en garder une
opinion tout au moins fort élevée sur la dignité féminine. Mais
surtout qu'ils considèrent le médiocre danger d'une fierté trop peu
répandue, trop peu en voie de se répandre, pour que les séducteurs
aient motif de s'en inquiéter comme d'un symptôme de grève. Que si
l'on déplore le destin rigoureux de Fortunat Cadaroux, s'éprenant de
la seule femme que la gloire d'une pareille conversion devait laisser
insensible, c'est une question différente, et le malheureux mérite,
en effet, d'être plaint. Mais qui pourrait affirmer qu'il se trouvait
à plaindre?
Timide jusqu'à la frayeur, au début, l'audace de son adoration
muette était son seul crime. Des semaines s'écoulaient sans que
Thérèse l'aperçût, bien que, parfois, quand elle sortait à cheval
avec son mari, elle devinât derrière certains buissons une forme
suspecte. Parmi les châtelaines du voisinage, dont quelques-unes
considéraient le pauvre Fortunat comme un futur Robespierre, on se
demandait pourquoi le jeune avocat continuait à menacer la région
par sa présence, au lieu de retourner à ses clubs jacobins de
la Cannebière, où, sans doute, il aiguisait le couperet de la
guillotine.
Quand on parlait ainsi devant elle, la comtesse ne pouvait s'empêcher
de rougir, secrètement irritée contre cet homme qui la mettait
dans le cas d'être confuse, elle, Thérèse de Sénac! Deux ou trois
incidents d'une signification plus précise lui causèrent un ennui
plus sérieux. Il arriva qu'étant sortie seule, à pied, un certain
jour, chose tout à fait contraire à ses habitudes, elle s'agenouilla
deux minutes pour dire une prière devant un oratoire, construit sous
un vieux chêne, à un endroit désert du chemin. Comme elle avait
déjà repris sa route, l'idée lui vint de je ne sais quel pieux
embellissement qu'elle voulait faire à la chapelle, ce qui fut
cause qu'elle revint sur ses pas. Juste à ce moment, un homme se
prosternait, baisait la pierre qu'elle venait de toucher de ses
genoux, et s'enfuyait, croyant n'avoir pas été vu. Elle s'enfuit
de son côté, plus vite encore, et, pour sa punition du rôle qu'il
avait joué, bien malgré lui, le saint n'eut jamais sa guirlande
neuve.