souvenirs d'une noble race éteinte, qui a vu les heures les plus
douces de ma vie, jamais! s'écria-t-il. D'ailleurs, je ne saurais
supporter pour vous l'ignominieuse promiscuité des demeures
actuelles. Je ne veux pas qu'un malotru dévisage ma femme dans
l'escalier, en l'empestant de son cigare.
--Ami, réfléchissez bien. Conserver cet hôtel est une folie.
--En ce cas, notre sagesse des bords du Rhône paiera nos folies des
bords de la Seine.
Mais la comtesse n'était pas femme à se laisser vaincre en
générosité par son mari. Comme pour se faire pardonner l'hôtel
Quilliane qu'on la forçait à garder, elle décida que rien ne serait
épargné pour remettre le château de Sénac dans toute sa
gloire, et, sans perdre un jour, elle attaqua la grande entreprise
résolument. Tous les maçons, les couvreurs, les plâtriers du pays,
dans un rayon d'une lieue, affluèrent au vieux manoir et le rendirent
bientôt inhabitable. Les peintres et les tapissiers vinrent de Paris,
ainsi qu'un dessinateur de jardins, grâce auquel tous les habitants
valides de la commune, et même un peu les autres, manièrent la hache
et poussèrent la brouette dans le parc pendant plusieurs semaines.
Thérèse avait la direction des travaux; elle les conduisit avec
le goût supérieur d'une personne élevée parmi les souvenirs
authentiques de l'art le plus pur. Albert s'était réservé les
fonctions de payeur général qui n'étaient point une sinécure, bien
qu'il s'arrangeât pour n'avoir jamais de discussion avec ses clients.
Vers le milieu de l'automne, tout fut terminé, et Sénac put
s'enorgueillir d'être le gentilhomme le mieux logé de la Provence
et du Languedoc. Quant à savoir à quelle somme se monta la dépense,
rien n'est plus facile pour qui voudra s'en donner la peine, car on ne
vit jamais comptable plus rangé. Tous les états, métrés, factures
acquittées et documents quelconques remplissent quatre ou cinq
tiroirs de sa bibliothèque. L'addition seule reste encore à faire.
La première série des invités à la pendaison de la crémaillère
se composa des villageois et des pauvres des environs. La journée
débuta par l'inauguration d'un établissement tout neuf, élevé
dans un coin du parc séparé du reste de l'enclos, et comprenant une
école, un logement pour les soeurs, avec un hôpital en miniature.
C'était le cadeau de noces du comte à sa femme.
Un banquet, présidé par les châtelains continua la fête. Le soleil
n'était plus très haut quand Albert se leva pour porter son toast.
Il le termina en informant ses auditeurs qu'ils pourraient, chaque
dimanche, revenir se promener et jouer aux boules sous ces ombrages.
Personne ne répondit, ce qui est une bonne fortune rare en pareil
cas; mais en voyant les yeux de la plupart des convives mouillés de
larmes, Thérèse et son mari eurent lieu de croire qu'ils venaient
de résoudre la fameuse question sociale, tout au moins dans leur
domaine.
Le lendemain ce fut le tour de la noblesse de la région; mais ici,
les choses ne prenaient pas si bonne tournure. Sans s'en douter,
le jeune ménage avait mis le feu aux quatre coins du pays en
établissant la liste de ses visites avec des éliminations
nombreuses. Quinze ou vingt familles qui travaillaient patiemment à
s'anoblir depuis un demi-siècle, jugeant que rien n'est mieux fait
que ce qu'on fait soi-même, poussèrent des cris de rage quand elles
virent la calèche des Sénac filer devant leur porte sans faire
halte. La chose produisit un si grand tapage que les gens de vieille
roche eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, jugèrent bon de
prévenir les imprudents châtelains de l'orage qu'ils amoncelaient
sur leurs têtes. Mais Albert tint bon et déclara que, ne s'estimant
pas de moins bonne maison que ses ancêtres, il entendait ne pas se
montrer plus coulant sur ses relations qu'ils n'eussent été. Rien ne
put l'en faire démordre.
Les dédaignés ne purent qu'aboyer à distance. Mais, avec les
Cadaroux, dont l'habitation n'était séparée du château que par les
trente ou quarante maisons du petit village le conflit devait
être forcément plus aigu. Le vieux _Bouscatié_ Saturnin, devenu
châtelain de fait, en l'absence des châtelains de droit éloignés
de leur domaine et à peu près oubliés depuis trois quarts de
siècle, ne s'était pas fait d'illusion sur la conséquence que
pourrait avoir pour lui et les siens le retour des ci-devant seigneurs
du pays. Auprès de la demeure grandiose, encore embellie, de ses
voisins, quelle mine allait avoir sa maison aux enjolivures criardes,
son luxe économique de petit bourgeois? Que devenait, à côté
des grands équipages armoriés, à la livrée correcte, sa calèche
attelée d'un cheval massif, conduite par un jardinier en casquette
cirée, et que néanmoins on commençait à saluer jusqu'à terre? Cet
homme dont l'ambition égalait l'intelligence, ce qui n'était pas
peu dire, gros marchand de bois, suppléant du juge de paix du canton,
membre de la minorité républicaine du conseil de sa commune, avait
entrevu l'avenir d'un seul coup d'oeil, le jour où l'on avait appris
le mariage d'Albert et son intention de rouvrir le vieux château. Le
soir même, il était rentré plus sombre qu'à l'ordinaire dans sa
maison qui lui semblait subitement devenue très petite, et, tout en
chauffant ses mains à la flamme du foyer modeste, il avait prononcé
d'une voix sourde cet oracle gros d'orages:
--La tranquillité du pays est finie!
Alors, entre sa femme et sa fille suspendues à ses lèvres, comme
il arrivait toujours quand Saturnin parlait, ce perspicace bourgeois
entama le chapitre de ses craintes.
La mère, matrone de soixante ans aux cheveux encore tout noirs, ne
répondit rien, mais ses yeux jetaient des flammes à chacune des
invectives que son mari lançait contre l'aristocrate maudit.
Elle était Corse d'origine, ainsi que le rappelait son prénom de
Lætitia. Cadaroux, lors d'un voyage qu'il avait dû faire dans l'île
pour son commerce de bois, l'avait compromise, croyant avoir encore
affaire avec une montagnarde des Cévennes à l'humeur facile. Mais,
quand il avait voulu revenir en France, laissant Ariane sur son
rocher, toute une légion de frères et de cousins lui avait donné à
choisir entre le mariage et un nombre fantastique de coups de stylet
dans le coeur et de balles dans la tête. Saturnin avait épousé,
comme de juste, et la belle Lætitia était devenue «maîtresse
Cadaroux», sans être plus heureuse pour cela, disait la chronique
du lieu, car les frères et les cousins n'étaient plus là pour
protéger leur parente contre un mari souvent hargneux.
Reine Cadaroux, l'aînée des deux enfants, vieille fille atrocement
aigrie par sa laideur et les déceptions essuyées dans plusieurs
tentatives matrimoniales, était le portrait de son père au double
point de vue du corps et de l'esprit. Quand il eut exhalé toute son
amertume, elle dit à son tour:
--C'est la faute de grand-père. Il n'avait qu'à garder le château,
puisqu'il l'avait acheté; voilà où mènent de sots scrupules.
--Ma fille, répondit le «magistrat», titre qu'il se donnait
à lui-même, vu sa suppléance, les scrupules sont respectables.
D'ailleurs, sache que le seul entretien des toits coûte à nos
voisins un millier d'écus, bon an mal an. Fais le compte de la
dépense depuis 1814, et tu découvriras que ton grand-père ne fut
point un sot.
Le «fils Cadaroux», Fortunat par son prénom, membre stagiaire
du barreau de Marseille, n'était pas là pour prendre part à
l'entretien. C'était un grand jeune homme au teint pâle, au regard
souvent perdu dans le vague, qu'on accusait de n'avoir pas l'esprit
très solide, sous prétexte qu'il aimait à se promener tout seul, la
nuit, en gesticulant et en parlant haut. La vérité est qu'il était
au moins étrange, qu'il faisait des vers comme un félibre, et qu'il
s'affranchissait volontiers de la présence de ses parents et de sa
soeur, toujours prêts à faire assaut sur lui de moqueries et de
querelles.
Fortunat, qui préférait une ballade à un dossier et les sentiers
des bords du Rhône aux couloirs du Palais de Justice, n'était jamais
longtemps sans faire une fugue à Sénac. La première fois qu'il y
vint après l'arrivée du comte et de la comtesse, il tomba au milieu
d'une discussion de famille, soulevée par la question de savoir si
les Cadaroux préviendraient leurs nouveaux voisins, ou attendraient
leur visite. Le père, chez qui le bon sens l'emportait quand il
était à froid, tenait pour le premier parti. Reine éclata d'une
indignation furieuse.
--Les prévenir! s'écria-t-elle. Jamais! Ce serait une honte!
D'ailleurs, ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.
--_Mère_, qu'en penses-tu? demanda le vieux à sa femme.
Lætitia, toujours en extase devant son fils, lui renvoya
l'interrogation.
--Qu'en pense l'_enfant_? dit-elle.
--Je pense que vous n'avez pas le choix, fit le jeune homme avec un
pli amer aux lèvres. Il dépend bien de vous de les prévenir, mais
non pas qu'ils vous préviennent. S'ils avaient dû nous visiter, ils
n'auraient pas attendu si longtemps. Je regrette de ne pas voir la
comtesse, qu'on dit si belle!
--Tu lui feras des vers sur sa beauté, ricana Reine d'une voix qui
sonnait faux comme un instrument hors d'usage.
--Peut-être! répondit Fortunat, les yeux fixés dans le vide, si
elle est telle qu'on le dit.
Mais, presque aussitôt, il soupira, songeant à la famille dont il
sortait. Cadaroux _Bouscatié_! Ce sobriquet passé en usage dans tout
le pays, attaché désormais à son nom avec le souvenir d'un ancêtre
sans conscience, le séparait pour toujours des Sénac, lui et
les siens. Et non pas des Sénac seulement! Dans l'exagération
douloureuse qui avivait chacune de ses impressions et dont il
souffrait depuis son enfance, il croyait voir autour de lui comme une
barrière d'infamie, le séparant de tout ce qui était noble, juste
et bon. De là ce trouble fiévreux de l'esprit, cette recherche de
la solitude qui le rendait pour tout le monde, pour ses parents
eux-mêmes--sauf pour sa mère--un personnage incompris, suspect,
voué à quelque malheur prochain.
Ce jour-là, il ne fut pas question plus longtemps des Sénac; mais un
incident qui suivit de près cet entretien alluma définitivement la
guerre entre les deux familles, guerre sans merci d'un côté, et dont
les conséquences redoutables ne furent d'abord prévues par aucun des
partis belligérants.
Les Cadaroux, sans tenir compte d'un voisinage quelque peu gênant
pour leur vanité, continuaient à se faire adresser leur courrier
«au château de Sénac». Un matin, le facteur trompé par la
suscription d'une lettre destinée à Reine, la remit dans les mains
du concierge, à la grille du véritable château. L'erreur fut
découverte par Albert.
--En vérité, dit-il en riant, cette brave demoiselle mérite une
leçon.
Et, prenant sa plume, de sa large écriture il mentionna sur
l'enveloppe:
«Inconnue au château de Sénac.»
Il ne se doutait pas que les cinq mots qu'il venait de tracer lui
coûteraient cher.
Le lendemain matin, le facteur tout tremblant rapporta la
malencontreuse lettre à sa destinataire, qui faillit s'évanouir de
rage à la vue de la méprisante annotation. Le premier soin de cette
bonne âme fut de mettre le père Cadaroux en demeure de provoquer
la destitution du facteur coupable. Saturnin, sans répondre, se
promenait de long en large, les mains dans ses poches, secouant
sa grosse tête, ainsi qu'un taureau qui hume les émanations dans
l'arène, avant de choisir son ennemi.
Fortunat, qui éprouvait pour sa soeur une antipathie instinctive, dit
alors tout haut:
--Ce serait peut-être le moment d'aller faire notre visite au comte
et à la comtesse. Pourvu, seulement, que nous ayons autant de chance
que les lettres de Reine, et que nous puissions passer les grilles!
Le vieux Cadaroux interrompit sa promenade, et tournant vers Fortunat
son regard effrayant de haine, il répondit:
--J'ai quelque idée que nous les passerons un jour. Comment? je
l'ignore. Mais il faudra qu'elles s'ouvrent, ou je perdrai mon nom.
--Plût au ciel que nous puissions le perdre! murmura le jeune homme
à demi-voix.
Saturnin marcha sur son fils les poings fermés. La mère s'élança
entre eux. Plus d'une fois dans sa vie elle avait dû jouer ce rôle
de barrière vivante.
Peu de jours après, le premier épisode public de cette lutte
anti-féodale marqua le commencement des hostilités. A la messe du
dimanche, le curé s'étant permis, selon l'habitude reprise, d'offrir
l'eau bénite au banc seigneurial occupé de nouveau, Saturnin
Cadaroux se plaignit à l'autorité diocésaine de la «révoltante
obséquiosité» du desservant. L'évêque s'étant récusé, madame
et mademoiselle Cadaroux cessèrent de paraître à l'église. Quant
au père et au fils, depuis leurs jeunes années, ils en avaient
oublié le chemin.
Cependant le bonheur de deux êtres privilégiés, pour qui le reste
du monde, même _leur monde_, semblait exister à peine, semblait, à
l'égal de la vieille tour, défier toutes les tentatives de l'envie.
Sénac et sa femme, le premier surtout, s'habituaient de plus en
plus à l'horizon factice de la vie qu'ils s'étaient faite et,
probablement, l'indifférence un peu fière, la recherche d'isolement
physique et moral que leurs amis mêmes blâmaient en eux, n'étaient
en grande partie que le désir d'être dérangés le moins possible de
leur rêve.
Il est vrai que chaque jour, durant plusieurs heures, Thérèse
rentrait forcément dans la vie réelle pour visiter ses pauvres,
son école et son hôpital, dont elle était la première soeur de
charité. Mais, pour cette créature parfaite et raffinée dans la
pratique du bien, c'était quitter l'Éden terrestre pour gagner les
régions d'une charité tout idéale, car aucune voix discordante n'en
troublait l'harmonieuse sérénité. Parmi ces enfants soustraits à
toute influence contraire, parmi ces malades, honnêtes villageois
presque toujours légèrement atteints, la comtesse apparaissait comme
une sainte, universellement adorée, bénie, indiscutée. On aurait
cru, elle pouvait croire elle-même qu'elle avait découvert le
secret inconnu ici bas de la lumière sans ombre. Tous ces bambins se
levaient à son entrée, avec un respect poussé jusqu'à une sorte de
culte, habitués à voir en elle un être supérieur, omnipotent. Et
quand elle traversait la salle bordée d'une demi-douzaine de lits
éclatants de blancheur, nul ne doutait qu'elle n'apportât la
guérison dans l'or de ses cheveux et dans l'azur de son regard,
souvent voilé d'un mystère étrange et très doux. Elle semblait
vouloir faire à ces malheureux et à ces petits l'aumône de tout ce
qu'elle avait, même de sa beauté, à voir la simple élégance dont
elle parait sa personne, le sourire charmant dont elle éclairait son
visage, quand elle franchissait la petite porte surmontée d'une croix
qui s'ouvrait dans son parc et dont, seule, elle avait la clef.
Son mari l'accompagnait jusqu'à cette porte, jamais plus loin.
--Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant
pour une heure la joie d'être avec toi.
Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer,
Albert murmura:
--Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux
de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un
de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine
tristesse pour ceux qui souffrent...
--Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu
ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!
--L'amour? demanda-t-il, agenouillé.
--Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse.
Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!... et maintenant,
laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.
IV
Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à
subir la grande loi des réactions humaines.
Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays
se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi,
tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades
se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner
dans son hôpital--nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils
soient--au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux
à domicile.
Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était
élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les
parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant
leurs marmots chez les soeurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont
elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les
tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.
La «seconde société» jetait sur la tour de Sénac les mêmes
regards tendres que les bourgeois de la rue Saint-Antoine jetaient sur
la Bastille, dans le bon temps, mais pour des motifs contraires. La
prison s'ouvrait trop facilement. Le château faisait trop de façons
à s'ouvrir. Enfin les élus de la vieille noblesse reprochaient à
ces nouveaux venus dans leur ciel de faire bande à part et de n'en
agir qu'à leur tête. Ces jeunes fous, ennemis de tout conseil,
n'avaient demandé l'avis de personne sur les restaurations de
Sénac, pas même celui du chanoine Calvisson, connu par ses travaux
archéologiques, sans lequel pas un des châtelains du pays
n'eût osé remplacer une espagnolette. Comme pour mieux affecter
l'indépendance, ils avaient tenu leur maison hermétiquement fermée
jusqu'au départ du dernier tapissier. Leur écurie s'était montée,
Dieu sait comment, car le général de Lavaudieu, président né des
comices, des concours et des courses dans un rayon de vingt lieues,
n'avait pas même eu l'occasion d'entretenir Albert des cochers,
des palefreniers, des chevaux de selle ou d'attelage, des voitures
d'occasion qu'il avait promis de caser chez «son jeune voisin». Avec
la même désinvolture on avait dessiné le parc sans consulter les
Bressange, dont les charmilles séculaires et les cascades naturelles
attirent chaque année des centaines de touristes lyonnais. Enfin
Thérèse n'avait jamais parlé à qui que ce fût, pas même à ses
proches voisines, des doutes que pouvait lui inspirer la vertu de sa
femme de chambre ou la conscience de son cuisinier.
Les sujets ordinaires de l'intérêt de leurs voisins ne parvenaient
point à les échauffer, tantôt parce qu'il s'agissait d'individus
ou d'incidents ignorés d'eux, tantôt parce que les aliments dont se
contentaient les autres ne pouvaient suffire à leur esprit. Malgré
sa politesse, Albert, qui avait chassé le tigre en battue chez les
rajahs, manquait d'enthousiasme au récit des prouesses des Nemrods
languedociens. Les péripéties d'un voyage en sleeping-car semblaient
un peu terre à terre à ce couple qui avait remonté le Nil
en dahabieh. Et les romans du cru ne pouvaient manquer de faire
bâiller--intérieurement--une jeune femme dont le mariage était la
plus poétique des histoires d'amour, commencée parmi les ruines de
Louqsor et finie sur le seuil d'un cloître; lutte émouvante, où le
ciel et la terre semblaient s'être disputé son coeur.
En somme, le nouveau ménage n'avait point d'amis. Les vingt ou trente
personnes qui fréquentaient les Sénac sur le pied d'une intimité
apparente disaient d'eux:
--Ils sont charmants, mais on ne sait de quoi leur parler, tant ils
ont l'air de gens débarqués le matin de l'Australie. Et puis, ils
s'aiment trop!
Peut-être qu'en effet ils s'aimaient trop. Peut-être qu'il n'est
pas bon de trop aimer, de même que, dit-on, ce n'est pas un bien
que d'être trop riche. Hélas! du train où vont les choses, grandes
fortunes, grandes amours ne seront bientôt plus guère à craindre!
Albert de Sénac ne songeait pas à se demander s'il aimait trop sa
femme. Il lui donnait, en fait d'amour, ce qu'il avait promis, et ce
n'était pas peu dire. Mais surtout, il ne bornait pas son mérite à
l'aimer beaucoup, voire même à l'aimer trop. Il l'aimait pour elle,
et trouvait toujours, parce qu'il s'y appliquait constamment, la
façon dont elle souhaitait d'être aimée.
La chose est moins facile et plus importante que ne supposent la
plupart des maris. Combien songent seulement à se demander quelle
sorte de femmes ils ont prises?
Et Sénac lui-même avait-il bien deviné ce qu'était cette grande
et belle personne entourée du nimbe aérien de ses cheveux d'or,
toujours grave quand elle souriait, jamais plus attirante que quand
elle faisait attendre son sourire? Avait-il déchiffré l'énigme de
ces yeux qui variaient, comme incertains entre deux infinis, de l'azur
du ciel au reflet verdâtre des flots sans rivage? Certes, la jeune
épouse ardemment aimée n'avait point gardé dans tout son mystère
ce nimbe idéal et mystique en présence duquel le désir terrestre
s'intimidait; mais, en devenant femme, en touchant la terre du bout de
son pied charmant, elle conservait encore ses ailes frémissantes.
Plus d'un, à la place d'Albert, eût mis un voluptueux orgueil à
couper les ailes de l'ange et à faire mourir dans ces yeux superbes
toute autre lueur que celle d'une flamme terrestre. Mais il se
souvenait de la façon dont il parlait de son amour, promettant qu'il
serait un culte, à l'époque où Thérèse de Quilliane hésitait
encore entre Dieu et lui. Maître de son idole pour toujours, il
montrait, sous des paroles plus ardentes, le même besoin de croire et
d'adorer.
--Va! disait-il. Je sais bien que tu t'envoles plus haut que mes
caresses. Eh bien! pars, quitte la terre! prends ton essor! Si haut
que tu t'élèves, il faudra que tu m'emportes, enchaîné à toi.
La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence
qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement
sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur
sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le
jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place
parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir
qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait
préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis
que les travaux de Sénac étaient à leur terme.
«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les
vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de
tous les dangers.»
Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les
aspirations de ce rêveur idéaliste.
--Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait
courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple
Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,--s'ils daignent
me les donner,--j'accepterais leur argent pour travailler à leur
bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de
Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il
n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus
grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets
ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une
autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes
pour y cacher ma honte.
--Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la
main dans celle de son mari.
Cependant la première année de leur mariage touchait à sa fin.
Le vieux château éveillé de sa longue léthargie, habilement
complété, discrètement pourvu de toutes les commodités, de toutes
les élégances modernes, pouvait passer pour le type de l'habitation
d'une grande dame française à la fin du XIXe siècle. Thérèse
n'avait eu garde d'y faire entrer ni un meuble, ni un bibelot nouveau;
mais elle avait tiré si bon parti des richesses découvertes dans ces
vieux murs, qu'on aurait dit qu'elle les avait multipliées. Si
elle avait eu besoin d'une récompense, elle l'aurait trouvée dans
l'enthousiasme de son mari, gagné chaque jour d'une passion de plus
en plus grande pour cette demeure qui portait son nom, qui résumait
des siècles de souvenirs et qu'il aimait, surtout, parce qu'il la
tenait en quelque sorte des mains de sa femme bien-aimée.