--Vendre la maison où vous êtes née, qui vous rappelle tant de

souvenirs d'une noble race éteinte, qui a vu les heures les plus

douces de ma vie, jamais! s'écria-t-il. D'ailleurs, je ne saurais

supporter pour vous l'ignominieuse promiscuité des demeures

actuelles. Je ne veux pas qu'un malotru dévisage ma femme dans

l'escalier, en l'empestant de son cigare.

--Ami, réfléchissez bien. Conserver cet hôtel est une folie.

--En ce cas, notre sagesse des bords du Rhône paiera nos folies des

bords de la Seine.

Mais la comtesse n'était pas femme à se laisser vaincre en

générosité par son mari. Comme pour se faire pardonner l'hôtel

Quilliane qu'on la forçait à garder, elle décida que rien ne serait

épargné pour remettre le château de Sénac dans toute sa

gloire, et, sans perdre un jour, elle attaqua la grande entreprise

résolument. Tous les maçons, les couvreurs, les plâtriers du pays,

dans un rayon d'une lieue, affluèrent au vieux manoir et le rendirent

bientôt inhabitable. Les peintres et les tapissiers vinrent de Paris,

ainsi qu'un dessinateur de jardins, grâce auquel tous les habitants

valides de la commune, et même un peu les autres, manièrent la hache

et poussèrent la brouette dans le parc pendant plusieurs semaines.

Thérèse avait la direction des travaux; elle les conduisit avec

le goût supérieur d'une personne élevée parmi les souvenirs

authentiques de l'art le plus pur. Albert s'était réservé les

fonctions de payeur général qui n'étaient point une sinécure, bien

qu'il s'arrangeât pour n'avoir jamais de discussion avec ses clients.

Vers le milieu de l'automne, tout fut terminé, et Sénac put

s'enorgueillir d'être le gentilhomme le mieux logé de la Provence

et du Languedoc. Quant à savoir à quelle somme se monta la dépense,

rien n'est plus facile pour qui voudra s'en donner la peine, car on ne

vit jamais comptable plus rangé. Tous les états, métrés, factures

acquittées et documents quelconques remplissent quatre ou cinq

tiroirs de sa bibliothèque. L'addition seule reste encore à faire.

La première série des invités à la pendaison de la crémaillère

se composa des villageois et des pauvres des environs. La journée

débuta par l'inauguration d'un établissement tout neuf, élevé

dans un coin du parc séparé du reste de l'enclos, et comprenant une

école, un logement pour les soeurs, avec un hôpital en miniature.

C'était le cadeau de noces du comte à sa femme.

Un banquet, présidé par les châtelains continua la fête. Le soleil

n'était plus très haut quand Albert se leva pour porter son toast.

Il le termina en informant ses auditeurs qu'ils pourraient, chaque

dimanche, revenir se promener et jouer aux boules sous ces ombrages.

Personne ne répondit, ce qui est une bonne fortune rare en pareil

cas; mais en voyant les yeux de la plupart des convives mouillés de

larmes, Thérèse et son mari eurent lieu de croire qu'ils venaient

de résoudre la fameuse question sociale, tout au moins dans leur

domaine.

Le lendemain ce fut le tour de la noblesse de la région; mais ici,

les choses ne prenaient pas si bonne tournure. Sans s'en douter,

le jeune ménage avait mis le feu aux quatre coins du pays en

établissant la liste de ses visites avec des éliminations

nombreuses. Quinze ou vingt familles qui travaillaient patiemment à

s'anoblir depuis un demi-siècle, jugeant que rien n'est mieux fait

que ce qu'on fait soi-même, poussèrent des cris de rage quand elles

virent la calèche des Sénac filer devant leur porte sans faire

halte. La chose produisit un si grand tapage que les gens de vieille

roche eux-mêmes, du moins certains d'entre eux, jugèrent bon de

prévenir les imprudents châtelains de l'orage qu'ils amoncelaient

sur leurs têtes. Mais Albert tint bon et déclara que, ne s'estimant

pas de moins bonne maison que ses ancêtres, il entendait ne pas se

montrer plus coulant sur ses relations qu'ils n'eussent été. Rien ne

put l'en faire démordre.

Les dédaignés ne purent qu'aboyer à distance. Mais, avec les

Cadaroux, dont l'habitation n'était séparée du château que par les

trente ou quarante maisons du petit village le conflit devait

être forcément plus aigu. Le vieux _Bouscatié_ Saturnin, devenu

châtelain de fait, en l'absence des châtelains de droit éloignés

de leur domaine et à peu près oubliés depuis trois quarts de

siècle, ne s'était pas fait d'illusion sur la conséquence que

pourrait avoir pour lui et les siens le retour des ci-devant seigneurs

du pays. Auprès de la demeure grandiose, encore embellie, de ses

voisins, quelle mine allait avoir sa maison aux enjolivures criardes,

son luxe économique de petit bourgeois? Que devenait, à côté

des grands équipages armoriés, à la livrée correcte, sa calèche

attelée d'un cheval massif, conduite par un jardinier en casquette

cirée, et que néanmoins on commençait à saluer jusqu'à terre? Cet

homme dont l'ambition égalait l'intelligence, ce qui n'était pas

peu dire, gros marchand de bois, suppléant du juge de paix du canton,

membre de la minorité républicaine du conseil de sa commune, avait

entrevu l'avenir d'un seul coup d'oeil, le jour où l'on avait appris

le mariage d'Albert et son intention de rouvrir le vieux château. Le

soir même, il était rentré plus sombre qu'à l'ordinaire dans sa

maison qui lui semblait subitement devenue très petite, et, tout en

chauffant ses mains à la flamme du foyer modeste, il avait prononcé

d'une voix sourde cet oracle gros d'orages:

--La tranquillité du pays est finie!

Alors, entre sa femme et sa fille suspendues à ses lèvres, comme

il arrivait toujours quand Saturnin parlait, ce perspicace bourgeois

entama le chapitre de ses craintes.

La mère, matrone de soixante ans aux cheveux encore tout noirs, ne

répondit rien, mais ses yeux jetaient des flammes à chacune des

invectives que son mari lançait contre l'aristocrate maudit.

Elle était Corse d'origine, ainsi que le rappelait son prénom de

Lætitia. Cadaroux, lors d'un voyage qu'il avait dû faire dans l'île

pour son commerce de bois, l'avait compromise, croyant avoir encore

affaire avec une montagnarde des Cévennes à l'humeur facile. Mais,

quand il avait voulu revenir en France, laissant Ariane sur son

rocher, toute une légion de frères et de cousins lui avait donné à

choisir entre le mariage et un nombre fantastique de coups de stylet

dans le coeur et de balles dans la tête. Saturnin avait épousé,

comme de juste, et la belle Lætitia était devenue «maîtresse

Cadaroux», sans être plus heureuse pour cela, disait la chronique

du lieu, car les frères et les cousins n'étaient plus là pour

protéger leur parente contre un mari souvent hargneux.

Reine Cadaroux, l'aînée des deux enfants, vieille fille atrocement

aigrie par sa laideur et les déceptions essuyées dans plusieurs

tentatives matrimoniales, était le portrait de son père au double

point de vue du corps et de l'esprit. Quand il eut exhalé toute son

amertume, elle dit à son tour:

--C'est la faute de grand-père. Il n'avait qu'à garder le château,

puisqu'il l'avait acheté; voilà où mènent de sots scrupules.

--Ma fille, répondit le «magistrat», titre qu'il se donnait

à lui-même, vu sa suppléance, les scrupules sont respectables.

D'ailleurs, sache que le seul entretien des toits coûte à nos

voisins un millier d'écus, bon an mal an. Fais le compte de la

dépense depuis 1814, et tu découvriras que ton grand-père ne fut

point un sot.

Le «fils Cadaroux», Fortunat par son prénom, membre stagiaire

du barreau de Marseille, n'était pas là pour prendre part à

l'entretien. C'était un grand jeune homme au teint pâle, au regard

souvent perdu dans le vague, qu'on accusait de n'avoir pas l'esprit

très solide, sous prétexte qu'il aimait à se promener tout seul, la

nuit, en gesticulant et en parlant haut. La vérité est qu'il était

au moins étrange, qu'il faisait des vers comme un félibre, et qu'il

s'affranchissait volontiers de la présence de ses parents et de sa

soeur, toujours prêts à faire assaut sur lui de moqueries et de

querelles.

Fortunat, qui préférait une ballade à un dossier et les sentiers

des bords du Rhône aux couloirs du Palais de Justice, n'était jamais

longtemps sans faire une fugue à Sénac. La première fois qu'il y

vint après l'arrivée du comte et de la comtesse, il tomba au milieu

d'une discussion de famille, soulevée par la question de savoir si

les Cadaroux préviendraient leurs nouveaux voisins, ou attendraient

leur visite. Le père, chez qui le bon sens l'emportait quand il

était à froid, tenait pour le premier parti. Reine éclata d'une

indignation furieuse.

--Les prévenir! s'écria-t-elle. Jamais! Ce serait une honte!

D'ailleurs, ils ont plus besoin de nous que nous n'avons besoin d'eux.

--_Mère_, qu'en penses-tu? demanda le vieux à sa femme.

Lætitia, toujours en extase devant son fils, lui renvoya

l'interrogation.

--Qu'en pense l'_enfant_? dit-elle.

--Je pense que vous n'avez pas le choix, fit le jeune homme avec un

pli amer aux lèvres. Il dépend bien de vous de les prévenir, mais

non pas qu'ils vous préviennent. S'ils avaient dû nous visiter, ils

n'auraient pas attendu si longtemps. Je regrette de ne pas voir la

comtesse, qu'on dit si belle!

--Tu lui feras des vers sur sa beauté, ricana Reine d'une voix qui

sonnait faux comme un instrument hors d'usage.

--Peut-être! répondit Fortunat, les yeux fixés dans le vide, si

elle est telle qu'on le dit.

Mais, presque aussitôt, il soupira, songeant à la famille dont il

sortait. Cadaroux _Bouscatié_! Ce sobriquet passé en usage dans tout

le pays, attaché désormais à son nom avec le souvenir d'un ancêtre

sans conscience, le séparait pour toujours des Sénac, lui et

les siens. Et non pas des Sénac seulement! Dans l'exagération

douloureuse qui avivait chacune de ses impressions et dont il

souffrait depuis son enfance, il croyait voir autour de lui comme une

barrière d'infamie, le séparant de tout ce qui était noble, juste

et bon. De là ce trouble fiévreux de l'esprit, cette recherche de

la solitude qui le rendait pour tout le monde, pour ses parents

eux-mêmes--sauf pour sa mère--un personnage incompris, suspect,

voué à quelque malheur prochain.

Ce jour-là, il ne fut pas question plus longtemps des Sénac; mais un

incident qui suivit de près cet entretien alluma définitivement la

guerre entre les deux familles, guerre sans merci d'un côté, et dont

les conséquences redoutables ne furent d'abord prévues par aucun des

partis belligérants.

Les Cadaroux, sans tenir compte d'un voisinage quelque peu gênant

pour leur vanité, continuaient à se faire adresser leur courrier

«au château de Sénac». Un matin, le facteur trompé par la

suscription d'une lettre destinée à Reine, la remit dans les mains

du concierge, à la grille du véritable château. L'erreur fut

découverte par Albert.

--En vérité, dit-il en riant, cette brave demoiselle mérite une

leçon.

Et, prenant sa plume, de sa large écriture il mentionna sur

l'enveloppe:

«Inconnue au château de Sénac.»

Il ne se doutait pas que les cinq mots qu'il venait de tracer lui

coûteraient cher.

Le lendemain matin, le facteur tout tremblant rapporta la

malencontreuse lettre à sa destinataire, qui faillit s'évanouir de

rage à la vue de la méprisante annotation. Le premier soin de cette

bonne âme fut de mettre le père Cadaroux en demeure de provoquer

la destitution du facteur coupable. Saturnin, sans répondre, se

promenait de long en large, les mains dans ses poches, secouant

sa grosse tête, ainsi qu'un taureau qui hume les émanations dans

l'arène, avant de choisir son ennemi.

Fortunat, qui éprouvait pour sa soeur une antipathie instinctive, dit

alors tout haut:

--Ce serait peut-être le moment d'aller faire notre visite au comte

et à la comtesse. Pourvu, seulement, que nous ayons autant de chance

que les lettres de Reine, et que nous puissions passer les grilles!

Le vieux Cadaroux interrompit sa promenade, et tournant vers Fortunat

son regard effrayant de haine, il répondit:

--J'ai quelque idée que nous les passerons un jour. Comment? je

l'ignore. Mais il faudra qu'elles s'ouvrent, ou je perdrai mon nom.

--Plût au ciel que nous puissions le perdre! murmura le jeune homme

à demi-voix.

Saturnin marcha sur son fils les poings fermés. La mère s'élança

entre eux. Plus d'une fois dans sa vie elle avait dû jouer ce rôle

de barrière vivante.

Peu de jours après, le premier épisode public de cette lutte

anti-féodale marqua le commencement des hostilités. A la messe du

dimanche, le curé s'étant permis, selon l'habitude reprise, d'offrir

l'eau bénite au banc seigneurial occupé de nouveau, Saturnin

Cadaroux se plaignit à l'autorité diocésaine de la «révoltante

obséquiosité» du desservant. L'évêque s'étant récusé, madame

et mademoiselle Cadaroux cessèrent de paraître à l'église. Quant

au père et au fils, depuis leurs jeunes années, ils en avaient

oublié le chemin.

Cependant le bonheur de deux êtres privilégiés, pour qui le reste

du monde, même _leur monde_, semblait exister à peine, semblait, à

l'égal de la vieille tour, défier toutes les tentatives de l'envie.

Sénac et sa femme, le premier surtout, s'habituaient de plus en

plus à l'horizon factice de la vie qu'ils s'étaient faite et,

probablement, l'indifférence un peu fière, la recherche d'isolement

physique et moral que leurs amis mêmes blâmaient en eux, n'étaient

en grande partie que le désir d'être dérangés le moins possible de

leur rêve.

Il est vrai que chaque jour, durant plusieurs heures, Thérèse

rentrait forcément dans la vie réelle pour visiter ses pauvres,

son école et son hôpital, dont elle était la première soeur de

charité. Mais, pour cette créature parfaite et raffinée dans la

pratique du bien, c'était quitter l'Éden terrestre pour gagner les

régions d'une charité tout idéale, car aucune voix discordante n'en

troublait l'harmonieuse sérénité. Parmi ces enfants soustraits à

toute influence contraire, parmi ces malades, honnêtes villageois

presque toujours légèrement atteints, la comtesse apparaissait comme

une sainte, universellement adorée, bénie, indiscutée. On aurait

cru, elle pouvait croire elle-même qu'elle avait découvert le

secret inconnu ici bas de la lumière sans ombre. Tous ces bambins se

levaient à son entrée, avec un respect poussé jusqu'à une sorte de

culte, habitués à voir en elle un être supérieur, omnipotent. Et

quand elle traversait la salle bordée d'une demi-douzaine de lits

éclatants de blancheur, nul ne doutait qu'elle n'apportât la

guérison dans l'or de ses cheveux et dans l'azur de son regard,

souvent voilé d'un mystère étrange et très doux. Elle semblait

vouloir faire à ces malheureux et à ces petits l'aumône de tout ce

qu'elle avait, même de sa beauté, à voir la simple élégance dont

elle parait sa personne, le sourire charmant dont elle éclairait son

visage, quand elle franchissait la petite porte surmontée d'une croix

qui s'ouvrait dans son parc et dont, seule, elle avait la clef.

Son mari l'accompagnait jusqu'à cette porte, jamais plus loin.

--Laisse-moi mériter quelque chose, lui disait-elle, en sacrifiant

pour une heure la joie d'être avec toi.

Un jour, la prenant dans ses bras comme ils allaient se séparer,

Albert murmura:

--Comme tu es belle, ma sainte bien-aimée! Sais-tu que je suis jaloux

de tes malades? Quelque jour, j'irai me mettre sous les rideaux d'un

de leurs lits pour voir dans tes yeux la compassion tendre, la divine

tristesse pour ceux qui souffrent...

--Tais-toi! dit-elle, une main sur la bouche de son mari. Puisses-tu

ne voir jamais dans mes yeux que ce que tu es habitué d'y voir!

--L'amour? demanda-t-il, agenouillé.

--Pour toute la vie, jusqu'à mon dernier soupir, répondit Thérèse.

Ensuite, pour toujours, toujours, toujours!... et maintenant,

laisse-moi: nous dérobons la part sacrée des pauvres.

IV

Plusieurs mois s'écoulèrent dans un bonheur qui ne tarda point à

subir la grande loi des réactions humaines.

Depuis l'achèvement des travaux de restauration, les ouvriers du pays

se jugeaient lésés parce qu'ils ne pouvaient plus, chaque samedi,

tendre leurs deux mains, à une paye facilement gagnée. Les malades

se plaignaient que la comtesse les contraignît à se faire soigner

dans son hôpital--nom odieux à tous les gens du peuple, quels qu'ils

soient--au lieu de leur envoyer ses couvertures et son vin de Bordeaux

à domicile.

Quant à l'école, depuis qu'un établissement communal s'était

élevé par les soins de Cadaroux «conformément à la loi», les

parents, libres de choisir, croyaient faire une faveur en maintenant

leurs marmots chez les soeurs. Ils oubliaient déjà la soupe dont

elles bourraient les pauvres, les confitures dont elles couvraient les

tartines des plus aisés. Soupe et confiture semblaient chose due.

La «seconde société» jetait sur la tour de Sénac les mêmes

regards tendres que les bourgeois de la rue Saint-Antoine jetaient sur

la Bastille, dans le bon temps, mais pour des motifs contraires. La

prison s'ouvrait trop facilement. Le château faisait trop de façons

à s'ouvrir. Enfin les élus de la vieille noblesse reprochaient à

ces nouveaux venus dans leur ciel de faire bande à part et de n'en

agir qu'à leur tête. Ces jeunes fous, ennemis de tout conseil,

n'avaient demandé l'avis de personne sur les restaurations de

Sénac, pas même celui du chanoine Calvisson, connu par ses travaux

archéologiques, sans lequel pas un des châtelains du pays

n'eût osé remplacer une espagnolette. Comme pour mieux affecter

l'indépendance, ils avaient tenu leur maison hermétiquement fermée

jusqu'au départ du dernier tapissier. Leur écurie s'était montée,

Dieu sait comment, car le général de Lavaudieu, président né des

comices, des concours et des courses dans un rayon de vingt lieues,

n'avait pas même eu l'occasion d'entretenir Albert des cochers,

des palefreniers, des chevaux de selle ou d'attelage, des voitures

d'occasion qu'il avait promis de caser chez «son jeune voisin». Avec

la même désinvolture on avait dessiné le parc sans consulter les

Bressange, dont les charmilles séculaires et les cascades naturelles

attirent chaque année des centaines de touristes lyonnais. Enfin

Thérèse n'avait jamais parlé à qui que ce fût, pas même à ses

proches voisines, des doutes que pouvait lui inspirer la vertu de sa

femme de chambre ou la conscience de son cuisinier.

Les sujets ordinaires de l'intérêt de leurs voisins ne parvenaient

point à les échauffer, tantôt parce qu'il s'agissait d'individus

ou d'incidents ignorés d'eux, tantôt parce que les aliments dont se

contentaient les autres ne pouvaient suffire à leur esprit. Malgré

sa politesse, Albert, qui avait chassé le tigre en battue chez les

rajahs, manquait d'enthousiasme au récit des prouesses des Nemrods

languedociens. Les péripéties d'un voyage en sleeping-car semblaient

un peu terre à terre à ce couple qui avait remonté le Nil

en dahabieh. Et les romans du cru ne pouvaient manquer de faire

bâiller--intérieurement--une jeune femme dont le mariage était la

plus poétique des histoires d'amour, commencée parmi les ruines de

Louqsor et finie sur le seuil d'un cloître; lutte émouvante, où le

ciel et la terre semblaient s'être disputé son coeur.

En somme, le nouveau ménage n'avait point d'amis. Les vingt ou trente

personnes qui fréquentaient les Sénac sur le pied d'une intimité

apparente disaient d'eux:

--Ils sont charmants, mais on ne sait de quoi leur parler, tant ils

ont l'air de gens débarqués le matin de l'Australie. Et puis, ils

s'aiment trop!

Peut-être qu'en effet ils s'aimaient trop. Peut-être qu'il n'est

pas bon de trop aimer, de même que, dit-on, ce n'est pas un bien

que d'être trop riche. Hélas! du train où vont les choses, grandes

fortunes, grandes amours ne seront bientôt plus guère à craindre!

Albert de Sénac ne songeait pas à se demander s'il aimait trop sa

femme. Il lui donnait, en fait d'amour, ce qu'il avait promis, et ce

n'était pas peu dire. Mais surtout, il ne bornait pas son mérite à

l'aimer beaucoup, voire même à l'aimer trop. Il l'aimait pour elle,

et trouvait toujours, parce qu'il s'y appliquait constamment, la

façon dont elle souhaitait d'être aimée.

La chose est moins facile et plus importante que ne supposent la

plupart des maris. Combien songent seulement à se demander quelle

sorte de femmes ils ont prises?

Et Sénac lui-même avait-il bien deviné ce qu'était cette grande

et belle personne entourée du nimbe aérien de ses cheveux d'or,

toujours grave quand elle souriait, jamais plus attirante que quand

elle faisait attendre son sourire? Avait-il déchiffré l'énigme de

ces yeux qui variaient, comme incertains entre deux infinis, de l'azur

du ciel au reflet verdâtre des flots sans rivage? Certes, la jeune

épouse ardemment aimée n'avait point gardé dans tout son mystère

ce nimbe idéal et mystique en présence duquel le désir terrestre

s'intimidait; mais, en devenant femme, en touchant la terre du bout de

son pied charmant, elle conservait encore ses ailes frémissantes.

Plus d'un, à la place d'Albert, eût mis un voluptueux orgueil à

couper les ailes de l'ange et à faire mourir dans ces yeux superbes

toute autre lueur que celle d'une flamme terrestre. Mais il se

souvenait de la façon dont il parlait de son amour, promettant qu'il

serait un culte, à l'époque où Thérèse de Quilliane hésitait

encore entre Dieu et lui. Maître de son idole pour toujours, il

montrait, sous des paroles plus ardentes, le même besoin de croire et

d'adorer.

--Va! disait-il. Je sais bien que tu t'envoles plus haut que mes

caresses. Eh bien! pars, quitte la terre! prends ton essor! Si haut

que tu t'élèves, il faudra que tu m'emportes, enchaîné à toi.

La Révérende Mère de Chavornay, avec le tact et l'intelligence

qu'elle mettait en toutes choses, continuait à veiller discrètement

sur son neveu, sachant que c'était le meilleur moyen de veiller sur

sa nièce. Un jour, elle écrivit une longue lettre pour inviter le

jeune gentilhomme à prendre, ou tout au moins à préparer sa place

parmi les personnages politiques de son pays. En dehors du devoir

qu'elle évoquait sans exagérer l'enthousiasme, elle s'avouait

préoccupée du péril funeste de l'oisiveté, trop complète depuis

que les travaux de Sénac étaient à leur terme.

«Pour l'homme en général, l'oisiveté est la mère de tous les

vices, concluait la sage religieuse. Pour un mari, c'est la mère de

tous les dangers.»

Mais la politique, surtout celle d'aujourd'hui, froissait toutes les

aspirations de ce rêveur idéaliste.

--Votre tante n'y songe pas, dit-il à sa femme. Quoi! il me faudrait

courir les cabarets et flagorner les électeurs comme un simple

Cadaroux! Et, quand ils m'auraient donné leurs voix,--s'ils daignent

me les donner,--j'accepterais leur argent pour travailler à leur

bonheur! Grand merci! D'ailleurs je n'ai pas le temps, et madame de

Chavornay me fait rire quand elle s'imagine que je suis oisif. Il

n'est pas sur la terre d'homme plus occupé que moi. J'ai la plus

grande et la plus chère des tâches: celle de votre bonheur. J'y mets

ma gloire et mon ambition. Et si j'apprenais demain qu'il existe une

autre femme plus heureuse que vous, je retournerais aux Grandes Indes

pour y cacher ma honte.

--Allez! vous pouvez brûler votre vaisseau! répondit Thérèse, la

main dans celle de son mari.

Cependant la première année de leur mariage touchait à sa fin.

Le vieux château éveillé de sa longue léthargie, habilement

complété, discrètement pourvu de toutes les commodités, de toutes

les élégances modernes, pouvait passer pour le type de l'habitation

d'une grande dame française à la fin du XIXe siècle. Thérèse

n'avait eu garde d'y faire entrer ni un meuble, ni un bibelot nouveau;

mais elle avait tiré si bon parti des richesses découvertes dans ces

vieux murs, qu'on aurait dit qu'elle les avait multipliées. Si

elle avait eu besoin d'une récompense, elle l'aurait trouvée dans

l'enthousiasme de son mari, gagné chaque jour d'une passion de plus

en plus grande pour cette demeure qui portait son nom, qui résumait

des siècles de souvenirs et qu'il aimait, surtout, parce qu'il la

tenait en quelque sorte des mains de sa femme bien-aimée.

Plus fort que la haine · 第 2 / 14 段