A l'ouest, la vue moins réjouie n'a pour se reposer que le p

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LÉON DE TINSEAU

PLUS FORT QUE LA HAINE

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1891

* * * * *

DU MÊME AUTEUR.

Format grand in-18

ALAIN DE KERISEL 1 vol.

L'ATTELAGE DE LA MARQUISE 1--

BOUCHE CLOSE 1--

CHARME ROMPU 1--

MA COUSINE POT-AU-FEU 1--

DERNIÈRE CAMPAGNE 1--

DU HAVRE A MARSEILLE 1--

MADAME VILLEFÉRON JEUNE 1--

LA MEILLEURE PART (_Ouvrage couronné par

l'Académie française_) 1--

MONTESCOURT 1--

ROBERT D'ÉPIRIEU 1--

STRASS ET DIAMANTS 1--

SUR LE SEUIL 1--

I

Le monde, sous des airs indignés, cache d'amusants pardons pour

l'audace qui brave ses lois et pour l'intrigue plus ou moins adroite

qui crochette ses portes. Même, il est aisé de voir qu'il ne

déteste ni les sarcasmes de la philosophie, ni les foudres de la

religion, car, en combattant sa tyrannie ou sa perversité, on affirme

encore sa puissance. Voilà pourquoi, de tout temps, le monde s'est

porté en foule aux comédies qui étalent ses ridicules; pourquoi, de

nos jours, il s'arrache les oeuvres des romanciers qui promènent

sur ses laideurs le verre grossissant de l'analyse. Voilà pourquoi,

depuis qu'il y a des chaires dans les temples et des prédicateurs

dans les chaires, une élite mondaine, feignant l'humilité, s'assied

aux premiers rangs des fidèles pour savourer fièrement l'anathème

sacré: _Vanitas vanitatum, et omnia vanitas_! De l'anathème il a

fait une devise qui prouve sa vieille noblesse. Telle une famille qui

pourrait établir qu'une de ses grand'mères avait déjà mal tourné

du temps de Salomon.

Tout au contraire, à ceux qui veulent planer au-dessus de lui, qui

négligent insolemment de le prendre pour témoin de leurs luttes, de

leurs fautes, de leurs chagrins ou de leurs joies, le monde garde un

éternel ressentiment. Tôt ou tard il leur réserve une vengeance,

même quand il est contraint de sourire à leur succès ou à leur

fortune. Ainsi que Méphistophélès bafoué par l'odieux pouvoir du

sublime et du mystique, il s'éloigne pour un temps, grommelant dans

sa rage momentanément désarmée:

Nous nous retrouverons, mes amis; serviteur!

et, l'occasion venue, sans pitié il enfonce le trait.

Il y a quelques années, ces réflexions durent frapper les

observateurs capables de penser et de prévoir, à la vue du malaise

indéfinissable qui se déclara sourdement dans les sphères les plus

élevées de la meilleure société, lorsque ce double billet de part

fut répandu--sans profusion--dans le faubourg Saint-Germain et ses

annexes:

_Le comte de Sénac a l'honneur de vous faire part de son mariage avec

mademoiselle de Quilliane._

_Château de Sénac (Ardèche), le_...

_Madame de Chavornay, religieuse hospitalière de Saint-Bernard de

Menthon, a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle de

Quilliane, sa nièce, avec M. le comte de Sénac._

_Couvent des Bernardines, avenue Kléber, le_...

Certes, l'union était assortie comme nom et comme fortune. Les

Quilliane et les Sénac représentent la meilleure noblesse de la

Provence et du Languedoc; les jeunes époux, d'après les calculs les

plus modérés, entraient en ménage avec cent vingt mille livres

de rente. Quant à leurs personnes, peu de gens pouvaient en parler;

encore fallait-il, pour cela, remonter à plusieurs années.

Albert de Sénac avait disparu du monde, un beau jour, sans crier

gare, pour aller voyager aux antipodes. A vrai dire, avant cette

fugue, le monde n'avait trouvé dans le jeune déserteur qu'un

courtisan peu remarquable par son assiduité et visiblement sceptique.

Depuis son retour, c'était pis encore. Albert ne s'était montré

presque nulle part et, d'après le genre de vie qu'on lui connaissait,

il était permis de le croire moins occupé de chercher une femme que

d'asseoir sa candidature à l'Académie des inscriptions. Aussi la

nouvelle inattendue de son mariage faisait froncer les sourcils à

plus d'une douairière, au souvenir des hypocrites déclarations en

faveur du célibat par lesquelles ce sournois avait repoussé leurs

tentatives.

Quant à la nouvelle madame de Sénac, c'était bien autre chose. Le

moins qu'on pouvait en dire était de l'appeler «défroquée», et

c'est à quoi l'on n'eut garde de manquer, surtout les mères qui

avaient «soigné» Sénac pendant un hiver ou deux, et qui avaient

encore leurs filles sur les bras.

Quelques jeunes femmes, anciennes élèves du fameux couvent de

l'avenue Kléber, et qui avaient conservé leurs entrées dans la

maison après le sacrement, rétablissaient les faits et défendaient

leur ancienne compagne contre les attaques de leurs aînées.

--Thérèse n'a jamais porté l'habit religieux, disaient-elles. Son

mariage s'est décidé la veille du jour où devait avoir lieu la

vêture. Donc elle n'est pas plus défroquée que nous.

--C'est bien subtil. Depuis trois ans elle était enfermée là-bas,

et tout le monde la considérait déjà comme bien et dûment

cloîtrée. Joli couvent, d'ailleurs, si les amoureux y entrent comme

au moulin!

--Mais non, chère madame; elle a connu M. de Sénac en Égypte, dans

un voyage...

--En Égypte! En voici bien d'une autre! Cette jeune personne

accomplissait le tour du monde pendant qu'on la croyait prosternée

dans sa cellule! C'est ce que nous appellerons faire son noviciat à

l'américaine.

--Hé! la pauvre petite ne voyageait pas pour son plaisir. Elle

accompagnait son frère, malade de la poitrine, si malade qu'il en est

mort, malgré l'Égypte...

--Et qu'il n'a pas très bien surveillé sa garde-malade. Sénac aura

si fort compromis la demoiselle que le couvent la lui a laissée pour

compte.

--Mais non, puisqu'elle est rentrée au couvent après son voyage et

qu'elle y a passé presque deux ans.

--Bon! je vois ce que c'est. Le monsieur l'aura quelque peu enlevée.

--Croyez-vous? La Révérende Mère de Chavornay, qui est une sainte,

n'aurait pas mis son nom sur les billets de part. Surtout elle

n'aurait pas marié sa nièce dans la chapelle de son pensionnat, en

présence des religieuses et des élèves.

--D'accord. Et les époux n'ont pu trouver, à eux deux, pour mettre

sur les billets, qu'une vieille religieuse qui ne porte même pas leur

nom? Comme parenté, c'est maigre, et cela sent l'enfant trouvé d'une

lieue.

--Ce n'est pas leur faute si Christian de Quilliane, frère de la

mariée, fut le dernier de sa race, et s'ils n'ont, l'un et l'autre,

ni père ni mère, ni frère, ni soeur...

Pendant huit jours, des conversations de ce genre furent échangées

dans une cinquantaine de salons, les plus huppés de Paris. Mais,

si le jeune ménage trouvait toujours des gens pour l'attaquer, plus

rarement des âmes charitables étaient là pour le défendre. On

l'attaquait toutefois avec une modération relative, soit par un reste

de cette franc-maçonnerie aristocratique si puissante en certains

pays, si relâchée dans le nôtre; soit parce qu'on ne savait sur

lui que du bien, dans le peu qu'on savait. Après examen, il parut

évident qu'on aurait mauvaise grâce à ne pas ouvrir ses portes

au grand large devant ces originaux, et même à ne pas assister

aux fêtes qu'ils allaient donner, car on décida aussi qu'ils en

donneraient. Une chose en effet ne pouvait se discuter: c'est que

l'ancien hôtel des Quilliane, devenu l'hôtel des Sénac par le

testament du dernier marquis et le mariage de Thérèse, était l'une

des plus magnifiques résidences du quai d'Orsay, la seule peut-être

à qui la Révolution et les embellissements de Paris n'ont enlevé ni

un arbre, ni une pierre, ni une tapisserie, ni un meuble.

En somme, la haute société ménageait aux Sénac des dispositions

plutôt bienveillantes. Restait pour eux à en profiter avec

reconnaissance, et, voilà précisément ce qui ne parut pas les

préoccuper beaucoup. Février s'écoula--le mariage avait eu lieu

à la Chandeleur--et les hautes baies de l'hôtel continuèrent

à laisser voir derrière les étroits carreaux de leurs vitres la

peinture jaunie des volets fermés. Le carême s'enfuit; les cloches

de Pâques sonnèrent; les bals s'annoncèrent partout, excepté chez

les Sénac, dont le Faubourg n'entendait plus parler. Peu s'en fallut

qu'on ne les réclamât à la police.

On avait si bien composé d'avance le menu de leurs dîners et la

liste de leurs invitations, que bien des gens commençaient à sentir

un mouvement d'humeur en passant sous les fenêtres obstinément

fermées. A toute force on eût accordé remise de quelques mois pour

cause de réparations--les appartements devaient être furieusement

délabrés--si, du moins, le jeune couple avait abattu sa tournée de

visites. Mais ils en prenaient par trop à leur aise, aussi bien avec

les gens pressés qu'avec les gens curieux; en d'autres termes, ils se

moquaient du monde.

Aussi le monde, indisposé par cet exemple fâcheux d'insoumission,

jugea-t-il à propos de faire une enquête sérieuse; malheureusement

les témoins manquaient, même ceux du mariage, car trois d'entre

eux étaient venus tout exprès du fond de la province, et depuis

longtemps avaient regagné leurs gentilhommières respectives.

C'était à croire que les mariés avaient prévu ce qui se passerait.

Dieu merci! le quatrième témoin habitait la capitale, mais il avait

quatre-vingts ans, et le pauvre vieux, ayant pris froid au sortir de

la cérémonie, luttait sans espoir contre une bronchite, au fond d'un

hôtel perdu à l'extrémité de la rue du Cherche-Midi. Néanmoins,

questionné sans miséricorde entre deux étouffements, il eut le

temps de déclarer que l'aventure n'était pas une légende, qu'Albert

et Thérèse existaient en chair et en os, qu'ils étaient bien et

dûment mariés, et même qu'ils avaient semblé particulièrement

satisfaits de l'être. Il ajouta--et le bonhomme s'y connaissait--que,

dans sa longue carrière, il n'avait jamais rencontré de futur mieux

fait et plus épris, de future plus belle, mieux habillée et de plus

grand air. Après quoi il mourut.

Pendant ce temps-là, une ancienne élève, restée la favorite de la

Révérende Mère de Chavornay, finissait par apprendre de celle-ci

que le jeune ménage, au sortir de la chapelle, s'était rendu à

l'hôtel Quilliane et y avait passé vingt-quatre heures, dans le

plus strict incognito, bien entendu. Cette infraction aux usages,

qualifiée par les douairières de _mariage à la hussarde_, fut

généralement blâmée. Une vieille fille, assez mûre pour avoir son

franc parler, ne craignit pas de dire:

--A la place de la novice il m'aurait semblé que la chambre nuptiale

du quai d'Orsay n'était pas assez distante de la cellule de l'avenue

Kléber, et j'aurais cru commettre un sacrilège en n'allant pas plus

loin.

--Oh! mademoiselle, répondit le baron de Javerlhac, l'enfant terrible

du Faubourg malgré ses soixante ans, on voit bien que vous n'avez

jamais passé par là! Auriez-vous donc obligé ces pauvres diables à

attendre qu'ils fussent dans la lune pour songer à la terre?

--D'ailleurs, fit observer la jeune marquise de Boisboucher, parente

d'Albert, j'ai eu quelques détails. Les époux n'ont même pas

déjeuné en tête à tête, car la respectable Mrs Crowe, l'ancienne

dame de compagnie de ma nouvelle cousine, s'est mise à table avec

eux, je le sais de bonne source.

Une chose impossible à savoir, en revanche, était le lieu vers

lequel Sénac et sa femme avaient pris leur vol en quittant Paris.

Probablement ils se cachaient dans le vieux château de Sénac,

demeure féodale peu habitée depuis longtemps et enfoncée dans les

montagnes de l'Ardèche. Allaient-ils donc y passer un siècle, sans

voir personne?--Bon moyen de se prendre en aversion! prophétisèrent

les personnes d'expérience.

Mais, un beau jour, on apprit que les Sénac avaient été rencontrés

en Égypte. Sans doute, ils refaisaient, sous forme de pèlerinage

amoureux, l'excursion qui leur avait si bien réussi deux ans plus

tôt. Ce dernier trait acheva de les classer parmi les chercheurs de

quintessence dont il ne faut rien attendre de bon. Pendant une semaine

on ne parla point d'autre chose.

--Ils comprennent la fausseté de leur situation, proclama la sévère

marquise de Castelbouc, et n'osent pas se montrer avant qu'on ait

oublié leur histoire. Mariage de novice, mariage de divorcée: au

fond les deux se ressemblent.

Avec plus de mesure, le baron de Javerlhac, qui joue volontiers

le rôle de juge amateur dans les causes mondaines, résuma les

plaidoiries et prononça l'arrêt par contumace:

--Plût au ciel qu'il n'y eût rien de plus à reprendre aux vingt ou

trente mariages qui se feront chez nous cette année, qu'à celui-là!

Ces braves gens n'ont qu'un tort, dont ils seront seuls à souffrir.

Je les devine trop différents des êtres masculins et féminins parmi

lesquels le sort les appelle à vivre. Ils veulent être meilleurs que

leur époque, et croient pouvoir donner en tout la première place

au sentiment. Or, nos romanciers eux-mêmes fuient le sentiment dans

leurs livres, parce que ça ne se vend plus. Si j'étais l'ami intime

de ces deux rêveurs, je leur conseillerais de rester toute leur vie

en Égypte,--et encore c'est un peu trop près d'ici. Quand ils se

trouveront en face de la vie telle qu'on nous l'a faite et que nous

l'avons faite, ils m'en diront des nouvelles!

Javerlhac n'était pas toujours si tendre envers son prochain, car la

bienveillance n'était pas son péché mignon. L'avenir devait montrer

si, malgré cette mansuétude, il avait vu l'avenir trop en noir dans

sa prophétie. Tandis qu'il livrait au vent les feuilles de l'oracle,

Thérèse de Sénac écrivait la lettre suivante à Mrs Crowe qui

venait de passer, toute seule au vieux château, un hiver assez

différent de celui du jeune ménage:

«Le Caire, 25 avril 188...

»Ma chère Kathleen, savez-vous pourquoi je ne vous ai guère envoyé

que des bulletins de santé depuis mon départ? C'est que--je suis

habituée à vous dire tout--notre équipée d'outre-mer me causait

des terreurs folles; mais vous devinez bien que ce n'est pas le voyage

en lui-même que je craignais.

»Quelle dangereuse témérité pour Albert, quelle folle présomption

pour moi, cette idée de refaire, dans la prose du bonheur atteint, le

même voyage fait une première fois dans la poésie de l'impossible

rêvé! Encore presque une enfant, je comprenais déjà que les

étoiles m'auraient paru bien moins belles après que j'aurais pu

les toucher. D'ailleurs, il me semblait qu'il ne faut pas recommencer

certaines minutes particulièrement douces de la vie. La seconde rose,

cueillie au même rosier, ne donne pas l'ivresse de la première. Le

printemps n'a qu'un rossignol: celui qui nous a surpris, un beau soir,

de sa sérénade oubliée. Le lendemain c'est un autre rossignol qui

chante, mais ce n'est plus _le rossignol_.

»Aussi avais-je très peur de revoir l'Égypte en général, et,

spécialement, je tremblais comme une feuille en approchant de chacun

des lieux où mon coeur avait laissé un souvenir. J'ai tout revu:

le Caire et les grands arbres de la promenade, témoins de notre

première rencontre; la petite maison de l'avenue de Boulaq où, me

voyant pleurer d'inquiétude sur mon frère, il m'a dit:--Voulez-vous

que je reste pour Christian[1]?

[Note 1: Les événements auxquels cette lettre fait allusion sont

racontés dans un livre précédemment publié avec ce titre: _Sur le

Seuil_.]

»Et il resta, vous vous en souvenez, le cher! bien qu'on l'attendît

en France et qu'il risquât de perdre une grosse somme--qu'il a perdue

d'ailleurs. Il resta... et vous aviez raison: ce n'était pas mon

pauvre Christian qui le retenait au Caire!

»Mais le plus dangereux, c'était de pénétrer de nouveau, appuyée

sur son bras, dans ces ruines de Louqsor, où j'ai passé, je crois,

l'heure la plus douloureuse de ma vie. Car c'est là que j'ai vu

combien j'étais aimée et combien j'allais aimer, moi, la fiancée

promise à Dieu, moi dont le pauvre coeur était déjà suspendu

devant l'autel, comme ces _ex voto_ de vermeil qu'on attache à la

muraille sainte, et qui ne saignent pas, ceux-là!... Mon Dieu!

que j'étais malheureuse! Et vous, méchante, vous m'aviez laissée

m'engager seule dans le labyrinthe de granit; vous aviez peur

des chauves-souris et des serpents. Ah! le véritable serpent, ce

jour-là, était une horrible femme dont je ne veux pas écrire le

nom. Que Dieu lui pardonne la mort de mon frère et le crime que

j'ai commis, grâce à elle, en doutant de l'être le plus loyal qui

existe.

»Cet homme est plus qu'un homme: il fait mentir la sagesse et

l'expérience humaines. Avec lui la réalité dépasse le rêve; la

prose est plus douce que la poésie; le bonheur de la veille paraît

incomplet auprès du bonheur du lendemain. Ah! comme il eut raison

de me ramener ici! Maintenant, je vois clair dans mon âme et dans

la sienne--qui ne sont qu'une seule âme, à vrai dire. Tout ce qu'il

m'avait promis, annoncé, est en train de s'accomplir. Oui, je le

reconnais. Si j'ai fui, d'abord, vers la divine perfection, loin

du monde, c'est que je désespérais d'y trouver--misérable

orgueil!--une créature digne de moi. Et voilà, qu'au contraire, je

me sens indigne de lui, tellement indigne! Le but de ma vie, après le

ciel, sera de diminuer la distance qui nous sépare.

»Mon Dieu! quel bien nous allons faire et comme nous allons être

heureux! Ce matin je lui disais:

»--Pour ce qui est du bonheur, je suis tranquille: je vous ai! Mais

ma grande crainte est de n'être pas assez utile en ce monde. Je sais

bien que nous sommes assez riches pour faire des bonnes oeuvres. Alors

ce ne sera pas nous qui serons utiles; ce sera notre argent.

»Il a ri de ce qu'il appelle mon sophisme.

»--Nous ferons quelque chose de bien plus considérable et de

bien plus difficile que de fonder un hospice ou de recueillir des

orphelines, a-t-il répondu. Nous montrerons à l'humanité ce que

c'est qu'un bon ménage selon Dieu et selon le monde. Depuis vingt ou

trente ans, je doute qu'on en ait vu beaucoup, tandis qu'on trouverait

à cette heure, dans les seuls couvents de Paris, plusieurs centaines

de religieuses réunissant toutes les vertus et toutes les qualités

de l'espèce. Convenez qu'une de plus n'y aurait pas fait grand'chose.

Vous serez bien plus utile en faisant voir au monde l'échantillon

perdu de la grande dame d'autrefois, je parle de ces femmes tout à la

fois sérieuses et charmantes, reines par le pouvoir de la situation

et de l'esprit, qui furent nos aïeules. Faut-il mettre en compte les

exemples de la bonne chrétienne que vous serez? Donc ne regrettez pas

l'avenue Kléber. Vous avez fait de moi le plus heureux des hommes en

la quittant, de même que vous en auriez fait le plus misérable en

refusant d'en sortir.

»Vous allez dire que mon très indulgent mari conduit la modestie

de sa femme à une mauvaise école. C'est son affaire; mon devoir

est d'accepter avec joie _ces petites démonstrations d'amitié qui

rapprochent les coeurs et servent à faire l'agrément d'une douce

société_. Reconnaissez-vous, dans ces paroles, notre ami saint

François de Sales? Peut-être que non, car elles ne sont point

tirées des chapitres que vous me lisiez souvent, jadis, pendant que

je brodais la fameuse chasuble, sans me douter qu'elle embellirait la

messe de mon mariage et non pas celle de ma prise d'habit. Dieu l'a

voulu; je le sais, j'en suis sûre: je l'en remercierai jusqu'à mon

dernier soupir.

»Vers la fin d'avril, nous serons à Sénac et je vous raconterai

le voyage que nous achevons. C'est la même contrée, les mêmes

paysages, les mêmes ruines, les mêmes obélisques; mais tout cela

est éclairé autrement. Il me semble que je revois au grand soleil

des lieux que j'avais visités une première fois au clair de lune.

Rien ne vaut le soleil; mais ne disons pas de mal de la douce et

mélancolique Phébé. Ce serait de l'ingratitude la plus noire.

»Chère amie, sachez que deux noms ne sont guère sortis de ma

pensée depuis que nous sommes en Égypte: celui de mon pauvre frère

Christian et celui de ma bonne et fidèle Kathleen, qui fut, par

son zèle, sa prudence et la permission de Dieu, l'ouvrière de mon

bonheur. Allez! nous ne nous quitterons plus, cher témoin de mes

douleurs et de mes joies.

»Combien il me tarde de vous revoir et de faire connaissance avec

ce vieux château, avec ce village et les braves gens qui l'habitent!

Annoncez-leur que nous serons très peu Parisiens, et que nous leur

donnerons le meilleur de notre temps.

»Votre amie,

»THÉRÈSE.»

II

Le voyageur que l'express emporte vers Marseille aperçoit la masse

grandiose du château de Sénac, sur la rive opposée du Rhône,

entre Montélimart et Orange. L'habitation a subi le sort commun

des demeures seigneuriales de ce pays, que les guerres de religion

traitèrent aussi rudement qu'aucun pays de France. Elle porte les

traces profondes du fer et du feu. Mais les châteaux d'alors--et

aussi les châtelains--étaient bâtis pour tenir tête aux horions.

La grosse tour semble encore guetter l'approche des lansquenets

ennemis, se glissant à l'improviste par les chemins de chèvre

étagés sur les coteaux du Rhône. Elle pourrait conter l'effroyable

saut de plus d'un prisonnier catholique ou huguenot, à qui, «pour

descendre en ceste mode, plus auraient fait de proufict aisles que

iambes». Ainsi parlent les chroniqueurs du temps, peu coutumiers de

sensiblerie.

Vers le milieu du XVIIe siècle, une habitation moderne s'est soudée

à la vieille tour restaurée à grands frais; tel on voit un guerrier

blanchi sous le harnais, mais encore vert, marier sa gloire à la

beauté d'une jeune épouse couronnée de grâce. L'habitation,

malgré tout passablement austère, occupe avec ses dépendances une

bande de terrain fortement incliné que bordent, au pied, le cours du

Rhône et, au sommet, l'ancienne route de poste. La cour d'entrée,

les communs, le château, les parterres, le potager remplissent la

zone horizontale, située sur la hauteur. Le reste du terrain, planté

de chênes encore jeunes, descend jusqu'au chemin de halage par

une pente assez raide. Une enceinte à peu près carrée clôt la

propriété dont la surface approche de cinquante hectares, presque

entièrement rebelles à la culture. Aussi les habitants du petit

village, faisant allusion à la dépense de cette muraille de trois

quarts de lieue répètent volontiers:

--L'écorce de Sénac vaut mieux que la châtaigne.

Il y a cinquante ans, la malle-poste passait chaque jour devant la

grille armoriée qui forme un côté de la cour d'honneur du château.

Mais, depuis l'établissement de la grande ligne ferrée qui longe

l'autre rive du Rhône, les châtelains, moins favorisés que jadis,

doivent quitter le train à la station située en face de la vieille

tour et traverser le fleuve en bac pour entrer chez eux, à

moins qu'ils ne veuillent affronter l'interminable lenteur des

embranchements de la rive droite. Le progrès, comme la vertu, a ses

côtés incommodes.

Les ouvrages spéciaux écrits pour les voyageurs citent le panorama

du donjon de Sénac parmi les plus beaux du midi de la France. A

l'est, le Rhône et sa vallée, encore étroite, forment le premier

plan, magnifique tapis de verdure, où se détache la broderie plus

pâle du feuillage de l'olivier qui commence à paraître. Au delà

s'arrondit l'amphithéâtre majestueux du Grésivaudan et des Alpes,

appuyé à droite sur le Ventoux désolé et neigeux. Parfois, dans

les pures soirées d'automne, un géant inconnu se dresse un instant

parmi les voiles roses de l'Orient prêt à s'endormir dans l'ombre.

C'est le Pelvoux dont la haute cime, écrasant tous les pics voisins,

reçoit la dernière caresse du soleil, de même que, le lendemain, il

sera touché avant tous de sa flèche d'or.

A l'ouest, la vue moins réjouie n'a pour se reposer que le paysage

austère et tourmenté des Cévennes. Les aspects les plus divers se

trouvent mélangés comme au hasard. D'étroits vallons, parés

d'une riche culture, sont encaissés dans la sécheresse désolée

de collines granitiques aux contours anguleux. Sur les plateaux, la

garrigue monotone déroule son vêtement de bruyères et d'arbustes

rabougris, sans autre habitation que la cabane en pierres grises du

berger, seul habitant de ce désert sauvage. Des hameaux se cachent,

de loin en loin, parmi d'énormes châtaigniers à la cime arrondie.

Et l'horizon est fermé bientôt par des ondulations médiocres assez

hautes cependant pour empêcher le regard de découvrir la chaîne du

Tanargue et du Gerbier des Joncs. Tels ces importuns sans valeur

et sans mérite qu'on voit détourner à leur profit l'attention du

vulgaire, en empêchant d'admirer le génie.

Depuis l'époque où Laurent, comte de Sénac, maréchal de camp des

armées du roi, restaurait sa vieille tour et élevait sous son abri

la demeure actuelle, ce lieu pittoresque fut rarement honoré de la

résidence et même de la visite de ses maîtres. Gaston de Sénac,

fils du précédent, moitié homme de guerre, moitié diplomate, mais

par-dessus tout courtisan renforcé, disait à qui voulait l'entendre:

«Le plus beau point de vue que je connaisse au monde est celui de

l'orangerie de Versailles, quand le roi descend le grand escalier au

milieu d'une cinquantaine de jolies femmes. Le paysage qu'on aperçoit

de mon logis des bords du Rhône vient ensuite, autant qu'il m'en

souvient, car je ne l'ai pas contemplé depuis l'âge de quinze ans.»

Une belle dame lui demandant un jour pourquoi il ne mettait jamais les

pieds dans ce site merveilleux, le galant gentilhomme répondit:

--Pour deux raisons: la première, que je ne vous y verrais pas; la

seconde, que l'air du lieu est malsain pour nous autres. Depuis cinq

cents ans, il y est mort plus de cinquante Sénac, hommes ou femmes.

Le plus curieux c'est qu'il y mourut lui-même, durant un

séjour--absolument forcé--qu'il dut y faire après un mot trop

spirituel sur la Pompadour. Il mourut un peu de vieillesse et beaucoup

du chagrin de ne plus voir le roi, maladie qui n'était pas sans

exemple à cette époque. De nos jours ce sont les rois qui pourraient

être malades, assez souvent, de ne plus voir leurs sujets.

Le fils de ce courtisan à la langue trop leste et à l'âme trop

sensible, suivit les princes en émigration et ne rentra en France

qu'avec eux. Après son départ, le château, mis en vente comme bien

de proscrit, fut acheté par un marchand de fagots du village,

nommé Cadaroux, lequel fit l'emplette, comme de juste, à un prix

avantageux. Au moment où l'aïeul d'Albert, à peine revenu à Paris

dans l'état-major du comte de Provence, allait s'informer s'il

était possible de rentrer dans son bien, il vit poindre chez lui

un bourgeois bien vêtu, à la mine papelarde, qui lui proposait le

rachat, au prix coûtant, du château, du parc et des dépendances.

Par précaution il apportait les titres de propriété dans sa poche.

Cet exemple rare de probité arracha des cris d'admiration à tout le

monde, et d'envie à quelques-uns moins bien partagés que l'heureux

Sénac. Celui-ci voulait présenter son bienfaiteur, comme il

l'appelait, à Sa Majesté, et ne parlait rien moins que de lui faire

donner une sous-préfecture, le jugeant sur sa mine fort entendu aux

affaires, ce qu'il était en effet. Mais le bonhomme refusa tous les

honneurs et demanda seulement qu'on l'expédiât au plus vite, se

disant fort pressé de regagner la «maisonnette» qu'il avait fait

bâtir non loin du château. Admirant ses goûts modestes, le comte

de Sénac lui fit compter la somme, serra les titres de la propriété

redevenue sienne, et reconduisit lui-même son bienfaiteur à la

diligence, avec mille cadeaux pour sa femme et pour ses enfants.

Quelques semaines plus tard, quand le trop confiant gentilhomme fit

à son tour le voyage pour contempler son domaine qu'il n'avait pas vu

depuis vingt ans et plus, il trouva son parc, célèbre dans tout le

Languedoc par ses chênes séculaires, tondu comme un champ d'avoine

après la moisson. L'honnête Cadaroux avait négligé de lui

apprendre qu'il avait coupé tout le bois qui pouvait servir, ne

fût-ce qu'à fabriquer des échalas. Cette opération, accomplie

sans bruit, avait remboursé deux fois l'acquisition, en dehors du

remboursement en espèces. Résultat, en faveur de Cadaroux: deux cent

bonnes mille livres, sans compter la «maisonnette» qui était et qui

est encore un petit château ne faisant point trop mauvaise figure à

côté du grand. Depuis ce temps-là, le brave homme fut connu dans

tout le pays sous le sobriquet significatif de _Bouscatié_ (coupeur

de bois), que sa famille conservait encore à l'époque de cette

histoire.

Voilà comment le Sénac d'alors entendait les affaires. Le nôtre,

ou plutôt celui de Thérèse de Quilliane, se montrait fidèle aux

traditions, même quant aux goûts de résidence. Mais, pour lui,

l'éloignement, d'abord, ne fut pas volontaire. Privé très jeune de

ses parents, il était tombé entre les mains, fort dignes d'ailleurs,

d'un tuteur assez mûr et encore plus maniaque. Cet excellent vidame,

ainsi qu'on l'appelait dans le Faubourg parce que le titre semblait

fait pour lui, se croyait en pleine province durant les six mois qu'il

passait à sa terre de Brie, à deux heures de Paris, jugeant Lyon,

Toulouse ou Bordeaux comme des possessions coloniales, visitées

seulement par les Mungo-Park et les René Caillié de son époque.

Jusqu'à sa sortie du collège, Albert n'avait entendu parler de son

domaine patrimonial que comme d'une île inconnue, habitée, sinon

par des cannibales, au moins par des tribus étrangères à toute

civilisation. De l'explorer par lui-même, il ne pouvait avoir

l'idée. Le vieux tuteur, qui n'était pas solide et se croyait encore

plus malade qu'il n'était, poussait les hauts cris quand son neveu

demandait la permission d'aller dîner à Saint-Germain. En réalité,

c'était le jeune qui était le tuteur de l'autre.

Quand le bonhomme fut tombé en enfance, accident qui suivit de près

la reddition de ses comptes à son pupille, celui-ci eut quelque

liberté, mais il n'en abusa point. Toutefois, poussé un beau matin

par le démon des grandes aventures, il s'embarqua pour Sénac où il

arriva sain et sauf, le soir même, un peu surpris que la route fût

si peu longue et plus surpris encore qu'on entendit le français, ou

à peu près, dans le département de l'Ardèche. A dire le vrai, la

surprise alla jusqu'à la désillusion. Les fleurs, les arbres, les

animaux, tout, jusqu'aux êtres humains eux-mêmes, ressemblait d'une

façon désespérante à ce qu'Albert avait vu chez son tuteur, entre

Meaux et Lagny.

Le château lui parut fort triste, non sans cause. Au dedans, les

pièces dégageaient un parfum d'abandon qui serrait l'âme. Au

dehors il pleuvait, ce qui empêcha le visiteur de jouir de son parc

impénétrable autant qu'une forêt vierge, car, depuis les exploits

de _Bouscatié Ier_, les arbres replantés avaient eu tout le loisir

d'emmêler leurs branches et de faire disparaître les allées, comme

pour noyer dans l'oubli des jours néfastes.

Le village tout entier fit grand accueil au descendant des anciens

seigneurs, sauf toutefois les Cadaroux que ce retour malencontreux

allait faire descendre au second rang, du premier qu'ils occupaient.

Déjà on leur adressait leurs lettres au «château de Sénac»,

absolument comme si le vieux manoir n'eût été qu'une grange. On

était loin du temps où Cadaroux, le coupeur de chênes, parlait de

sa «maisonnette» en tournant dans ses doigts les bords graisseux

de son feutre. Quant aux paysans, ils espéraient une restauration

prochaine du souverain légitime, moitié par intérêt, moitié par

affection traditionnelle pour une race qui ne leur avait fait que du

bien, quand elle leur avait fait quelque chose. Mais Albert comprenait

de reste qu'un de ses aïeux fût mort d'ennui dans cet endroit que

l'absence de soleil rendait lugubre, ainsi qu'il arrive pour les plus

beaux sites du Midi. La santé de son oncle lui servit de prétexte

pour ne faire qu'une apparition à Sénac, prétexte assez fallacieux,

car le vieillard était dans l'incapacité la plus absolue de

distinguer les moustaches de la soeur Félicité, sa garde-malade, des

moustaches plus longues mais non plus fournies de son beau neveu.

Cependant le jeune comte revint l'année suivante. Cette fois une

lumière d'or inondait la plaine, et le séjour lui parut ce

qu'il était en effet, c'est-à-dire une merveille d'éclat et de

pittoresque. Mais il avait à peine eu le temps d'admirer le point de

vue de sa tour, que les métayers firent queue chez lui, sachant qu'il

ne fallait pas compter sur une longue visite de leur maître. A la

fin de la journée, quand il additionna le total des sommes demandées

pour augmenter ou consolider les édifices, rétablir les clôtures,

améliorer les chemins, sans parler de l'église qui menaçait

ruine et de l'école des soeurs mise en interdit comme insalubre, le

malheureux s'aperçut qu'il ne s'en tirerait pas avec dix années de

ses revenus. Le domaine, à vrai dire, rendait peu de chose, à moins

qu'on n'y pratiquât le mode d'exploitation jadis employé avec tant

de désinvolture par le fondateur de la dynastie Cadaroux.

Devant cette pluie de réclamations bien autrement décourageante que

la pluie du bon Dieu, Albert s'enfuit de nouveau; mais, pour le coup,

il était désolé de partir. Le charme de la tradition de famille,

du nom fièrement porté, de la chose possédée de tout temps par

d'autres lui-même, toutes ces voix, subitement éveillées, parlaient

d'autant plus à l'oreille du jeune homme, qu'on aurait pu le

définir: un coeur de poète dans une poitrine d'aristocrate.

Ce fut donc avec le regret de l'exilé disant adieu à sa patrie qu'il

mit le pied dans le bateau du passeur, pour aller prendre le train sur

l'autre rive du Rhône. Le lendemain matin, il reparaissait à cheval

au Bois.

L'un de ses amis--précisément ce même Quilliane dont il devait

être un jour le beau-frère posthume--l'interpella ironiquement au

détour d'une allée:

--Déjà de retour dans l'affreux Paris! Est-ce que, par hasard, ta

haute philosophie s'accommoderait encore mieux des poupées de nos

salons et des pantins de nos clubs, pour me servir de tes expressions,

que des chats-huants et des loups de ton désert?

--Pourquoi pas des autruches et des tigres? fit Sénac en riant. Cher

ami, apprends que mon désert est tout simplement un château d'assez

grand air, bâti dans un site à peu près sans rival.

--Ce n'est pas ce que tu disais l'année dernière.

--Je n'avais pu sortir qu'avec un parapluie et des sabots.

--Et cette année?...

--Soleil magnifique. Seulement j'ai dû m'enfuir, laissant ma cour

pleine de fermiers qui me demandaient de l'argent, au lieu de m'en

apporter. J'attendrai d'être riche pour aller de nouveau toucher mes

fermages.

Mais sa troisième visite devait apporter à Sénac bien autre chose

que de la pluie ou des difficultés d'argent. Après deux années de

cette existence mondaine qu'il menait en mécontent, révolté de

son propre ennui, exaspéré du facile amusement des autres, Albert,

encore une fois, se mit en route pour Sénac. Vers huit heures

du matin, par un soleil de printemps qui lui semblait un rêve de

volupté après le givre laissé la veille aux arbres du boulevard,

il prit place dans le bateau qui devait le conduire à l'autre rive du

Rhône où, non sans un peu d'orgueil, il voyait se dresser sa tour.

Déjà, sur le banc de bois grossier de l'embarcation, une jeune fille

était assise à côté d'une sorte de paysanne endimanchée, qui

devait être la duègne.

Un «vrai Parisien» eût à peine honoré d'un regard cette matineuse

beauté, la jugeant trop campagnarde à son goût. Mais Sénac

n'était pas de ceux qu'on flatte en les traitant de Parisiens. Le

charme inattendu et violent qui se dégageait de sa compagne s'empara

de lui par la surprise et le contraste, comme venait de faire le

soleil de Provence.

Cette brune superbe avait la timidité que comportaient ses yeux

noirs, brillants d'une flamme qu'elle n'aurait pu éteindre sous

ses longs cils, même si elle l'eût essayé. Cela signifie qu'elle

n'était point timide. Mais la hardiesse avec l'étranger n'est que

la civilité puérile et honnête pour les femmes du Midi, quand la

civilisation ne leur a pas encore donné l'hypocrisie.

Avant qu'on fût à cent mètres du bord, tout le monde causait dans

la barque entraînée par le courant rapide le long du câble en fer

jeté d'une rive à l'autre. Le vieux Signol, debout à l'arrière,

les mains dans ses poches, son large dos appuyé au gouvernail,

faisait assaut de bons mots avec la duègne. A l'avant, la jolie

passagère toisait son compagnon, et jugeait à sa mise qu'il était

pour le moins l'un des élégants de la place Bellecour, à Lyon,

c'est-à-dire ce qu'elle connaissait de plus accompli dans le

genre. Lui, de son côté, pensait avoir affaire à quelque fille de

bourgeois cossu de la petite ville où le train l'avait déposé.

--Vous allez loin, monsieur? demanda la brunette à bout de patience,

car il y avait au moins deux minutes qu'elle se taisait.

--Oh! non, répondit Albert. Je crois même que je serai arrivé avant

vous.

--J'en doute, fit l'ingénue en montrant ses dents blanches. Je me

rends dans ce château--elle désignait, assez fière, la maison de

Cadaroux sur l'autre rive--pour y passer la journée avec une amie.

--Et moi, dit Albert en indiquant la masse imposante du vieux manoir,

je me rends dans celui-ci pour y passer, tout seul, je ne sais combien

de journées.

--Oh! bien, monsieur le comte, fit-elle un peu désarçonnée, le

château où vous allez vaut mieux que celui où je vais.

--En temps ordinaire, c'est possible; mais le logis du seigneur

Cadaroux vaudra mieux que le mien tout à l'heure, quand vous y serez.

Elle accepta la galanterie assez tranquillement; puis, sentant le

besoin de réparer son impair:

--Vous devez me trouver bien sotte, dit-elle. Mais voilà ce qu'on

gagne à ne point habiter son château. Le voisin en confisque le

titre.

--Heureux quand il ne confisque pas autre chose! remarqua le jeune

homme en songeant aux chênes de son aïeul.

Plusieurs mois après, Sénac était encore dans sa terre, et la

jeune fille du bateau n'était plus une inconnue pour lui. Il savait

son nom; elle appartenait à la petite noblesse du Dauphiné. Vingt

fois il avait traversé le Rhône, sur le bateau du vieux Signol, pour

aller voir Clotilde de Chauxneuve dans la gentilhommière assez pauvre

qu'elle habitait avec son père. La jeune fille, en revanche, ne

venait plus chez les Cadaroux, les jugeant indignes d'elle depuis que

le seigneur du lieu avait mis à ses pieds sa tour et sa couronne.

C'était encore un secret, mais pour être comtesse de Sénac, la

belle Clotilde n'attendait plus... Du diable si le pauvre Albert

pouvait dire lui-même ce qu'elle attendait!

Hélas! la perfide gagnait du temps. Un autre voisin de campagne,

moins titré mais non moins épris qu'Albert et dix fois plus riche,

la visitait à des heures différentes. La belle avait si bien

manoeuvré que le châtelain de la rive droite apprit du même

coup qu'il y avait, sur la rive gauche, un châtelain du nom de

Questembert, enrichi dans les affaires parisiennes, que cet homme

possédait un fils, que ce fils avait demandé la main de Clotilde, et

que Clotilde la lui avait donnée--pour tout de bon cette fois.

En quelques heures, la passion du jeune gentilhomme se transforma en

une haine furieuse, non pas contre Clotilde seulement, mais contre

tout le sexe féminin pour lequel, déjà, il professait moins

d'enthousiasme que de défiance. D'abord, il voulut se faire moine

et choisit la Grande-Chartreuse, en raison de sa proximité. Mais il

s'aperçut bientôt qu'au lieu de méditer sur la mort il méditait

sur Clotilde de Chauxneuve ce qui était beaucoup moins utile pour

l'autre monde et pas beaucoup plus agréable pour celui-ci. Alors

il partit pour aller aux antipodes, se réservant d'y rester s'il y

trouvait un pays sans femmes. Vainement une dépêche l'avait rejoint,

comme son bateau quittait le mouillage d'Aden, lui annonçant que son

vieil oncle était mort, et qu'il héritait d'un peu plus de cinquante

mille livres de rentes. La pauvre Clotilde n'avait pas prévu ce

coup-là, encore moins le suicide et la ruine de son beau-père,

survenus presque en même temps, qui la mirent à la portion congrue.

Sénac, devenu un beau parti, n'en continua son voyage que de plus

belle.

Mais tout à coup il fallut retomber dans l'ornière de la

civilisation. Un procès dangereux pour sa fortune le rappelait en

France. Comme il s'agissait, pour cette fois, d'être indignement

volé, il se mit en route, non sans avoir hésité longuement, car,

même en supposant le procès perdu, il lui restait plus de bien qu'il

n'en fallait à un homme décidé à finir sa race dans le célibat.

Quinze jours plus tard, il traversait l'Égypte, gagnant Marseille,

lorsqu'il fit la rencontre de son ami Quilliane, venu au Caire pour

soigner le dernier poumon qui lui restait. Le poitrinaire était

accompagné de sa soeur, belle jeune fille au regard poétique et

profond qui partageait le dégoût d'Albert pour le monde. Ensemble

ils parlèrent du néant des affections humaines, tant et si bien que

Sénac resta en Égypte, oubliant son procès, qu'il perdit.

Puis Thérèse retourna dans son cloître, un peu comme Régulus

était retourné chez les Carthaginois. Mais là s'arrête la

ressemblance, et l'on a vu que la jeune comtesse avait encore ses

yeux, les plus beaux du monde, quand elle fit, sur les bords du Nil,

son second voyage--qui était son voyage de noces.

III

Tandis qu'on attendait les jeunes mariés au faubourg Saint-Germain,

ils reprenaient à peine le chemin de la France, rapportant de leur

pèlerinage romanesque en Égypte, non seulement une foi plus ardente

dans l'idéal, mais encore la conviction qu'ils l'avaient trouvé,

qu'ils le possédaient, que leur tâche en ce monde était d'en

montrer autour d'eux la bienfaisante lumière. Jamais deux êtres

humains ne furent animés plus généreusement de cette bonne volonté

qui n'est, hélas! un gage de paix que dans les cantiques des anges.

Dans leur pieuse reconnaissance, ils brûlaient d'employer pour

l'utilité et l'amélioration communes tous ces biens réunis en eux

d'une façon si rare: les saintes croyances, l'honneur et l'éclat du

nom, la fortune, la supériorité de l'esprit et, enfin, l'amour, que

chacun d'eux comprenait dans le sens le plus sublime, lui assignant,

pour première base et pour meilleure manifestation, le dévouement

_à l'autre_ élevé jusqu'au dédain de soi-même.

Ils avaient décidé qu'ils passeraient leur première année à

Sénac, dans une retraite qui ne risquait pas d'être oisive, car le

château, à peu près inhabité depuis deux siècles, exigeait des

réparations sérieuses. Ils y rentrèrent sans pompe, un beau

matin, par un soleil aussi brillant que celui qui avait éclairé la

première rencontre d'Albert et de Clotilde. Le vieux marinier les

passa dans son bateau. Comme le mari de Thérèse lui mettait un louis

dans la main:

--Vous payez plus cher qu'on ne m'a jamais payé, monsieur le comte,

fit le bonhomme en découvrant sa tête grise.

Albert, frappant sur l'épaule de Signol, répondit, les yeux

éclairés par la joie:

--C'est que jamais ton bateau n'a rien porté d'aussi précieux que ce

qu'il porte aujourd'hui.

--Bien parlé, notre maître! dit le vieillard en s'inclinant de

nouveau. Mais gageons que vous vous servirez de ma barque moins

souvent qu'il y a cinq ans, à l'époque où vous aviez des affaires

sur l'autre rive?

--Veux-tu te taire, mauvaise langue! dit Albert en souriant. Ne

vois-tu pas devant qui tu parles?

--Si fait bien, dit Signol, avec la faconde familière et un peu

lyrique assez commune chez les gens du peuple en cette contrée. Je

le vois, et je ne voudrais pas, pour vingt pièces d'or pareilles, que

mes yeux se fussent fermés avant d'avoir été réjouis par la vue de

la jeune maîtresse d'une vieille maison. _Celle-ci_ a le regard d'une

_dame_. Que Dieu la bénisse!

--Et qu'il pardonne à _l'autre_! dit tout bas Thérèse à son mari

en serrant sa main, tandis qu'il l'aidait à mettre le pied sur la

rive.

A la petite porte qui s'ouvrait en bas du parc sur le chemin bordant

le Rhône, une femme de cinquante ans, assez replète, rouge à faire

peur tant elle était émue, les yeux remplis de larmes de joie,

attendait les nouveaux arrivants. C'était Mrs Crowe, autrefois

institutrice, puis dame de compagnie de Thérèse. Avec une incroyable

vivacité de mouvements, elle se jeta dans les bras de la jeune

comtesse.

--Comme vous avez tardé à revenir! s'écria-t-elle en tâchant de

comprimer ses sanglots. Comme vous m'avez laissée longtemps!

--Soyez tranquille, ma bonne Kathleen, dit Thérèse en lui rendant

ses caresses. Je suis revenue pour ne plus repartir. J'aime déjà

Sénac plus qu'aucun lieu du monde.

Tous trois ensemble montèrent les sentiers un peu raides, marchant

lentement, par égard pour la vieille Irlandaise appuyée au bras

d'Albert, qui commençait à la traiter, ainsi qu'il l'avait promis,

comme un membre de la famille. Mais, quand on fut arrivé au château,

Kathleen, encore une fois, fut laissée seule.

--Viens voir tout d'abord ce qu'il y a de plus beau chez nous, dit

tout bas Sénac à l'oreille de sa femme.

Et, comme un amant heureux, avide du tête-à-tête, il l'entraîna

dans l'étroit escalier du donjon.

Parvenue sur la plate-forme de la tour, Thérèse eut un cri

d'enthousiasme. C'était un jour de «grande vue», ainsi que parlent

les gens du pays. Pour ses débuts, la châtelaine avait du bonheur.

Comme si elle eût été prise de vertige, elle appuya sa tête sur

l'épaule de son mari. Seuls, les éperviers qui planaient très haut

dans l'azur pouvaient les voir, à peine visibles eux-mêmes. Dans un

baiser, Albert murmura:

--Je savais bien que ce paysage te plairait.

--Il n'y a pas dans le monde entier, dit-elle, un autre point de vue

comparable à celui-ci. Et cette magnificence est à moi, à moi,

avec cet autre trésor,--sa petite main serrait le bras robuste

d'Albert.--Ah! cher bien-aimé!...

Pour toute réponse, l'heureux Sénac posa ses lèvres sur les

paupières de sa femme. Puis il murmura doucement, d'une voix qui

tremblait d'émotion:

--Le spectacle est à peine digne de tes yeux, mon amour, et tu

pourrais facilement en trouver de plus beaux. Mais, ce que tu

chercherais en vain sur toute la surface du globe, c'est un homme

capable de t'aimer comme je t'aime. Le crois-tu, maintenant? Le

crois-tu, enfin?

Elle se dégagea de son étreinte, saisit ses mains et, le regardant

bien en face:

--Tu viens après Dieu seul, dans mon amour et dans ma foi. J'ai

douté deux ans. Mais il est si facile de croire en Dieu, et si

difficile de croire en un homme! Et puis, tout conspirait à faire de

moi une sceptique: le passé, le hasard des circonstances, l'ignominie

et la méchanceté d'une créature...

--Ne parlons plus jamais du passé; ou du moins parlons seulement du

cher passé que nous venons de revivre. Tiens! vois cette étendue

lumineuse qui s'offre à nous, ces plaines, ce fleuve, ces montagnes

immaculées, ce soleil qui monte, radieux, dans un ciel sans nuage.

C'est notre avenir; il nous appelle: répondons-lui. Maintenant, il

faut que je tienne les promesses que j'ai faites à moi-même encore

plus qu'à toi...

--N'en tiens qu'une seule, chéri!

--T'aimer toujours? Ceci n'est pas une promesse, enfant! c'est ma

vie, c'est l'air que je respire, c'est ma lumière. Je veux faire des

choses plus difficiles que de t'aimer. Je veux prendre une revanche du

monde qui m'a fait douter, pour un temps, de tout ce qui est bon! Je

veux lui montrer tout cela réuni en toi et couronné par ton bonheur.

Mon but, c'est toi; mon ambition, c'est toi; mon occupation, et aussi

ma récompense, ce sera toi, chérie! Voilà mon programme; qu'en

dis-tu?

--Il faut y ajouter ceci: faire beaucoup de bien aux autres.

--Je t'abandonne les autres; je te garde seule pour ma part. Et

maintenant, madame, venez visiter votre manoir, un peu délabré pour

l'heure présente. Mais nous y aviserons.

Avec les cent vingt mille livres de leurs revenus combinés, la double

charge d'un hôtel à Paris et d'une grande existence en province ne

laissait pas d'exiger de sages précautions. Pour la première fois,

peut-être, on put voir les inconvénients d'un ménage trop uni.

Thérèse, avec son abnégation de compagne dévouée, proposa

de vendre l'hôtel, chose d'autant plus facile qu'une grande

administration désirait l'acquérir, et de le remplacer par un

appartement qui épargnerait un millier de louis chaque année. Mais

Sénac ne voulut rien écouter.

Plus fort que la haine · 第 1 / 14 段