«Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était de si

sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses mondaines ni

consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il ne voulait être roi ni

prendre part à aucune affaire, il en fut fort affligé. Il essaya de le

tenter par de grandes promesses, lui offrant de remettre toute

l’autorité royale entre ses mains. Mais il n’en voulait rien, et le père

en avait moult grande douleur, d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre

fils que lui à qui il pût laisser son royaume après la mort.»--Le vieux

roi ne sait comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut

offrir. Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes les

séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté sorte de

son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion terrestre jaillisse en

elle.

«Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du palais; et

ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne qui ne fût sain de

tous ses membres. Car son père ne permettait à aucun prix qu’un homme

infirme ou âgé parût en sa présence. Or il advint que ce damoiseau

chevauchait un jour par le chemin, et tout à coup il vit un homme mort.

Il en devint tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel.

Il demanda alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était? Et

ils lui dirent que c’était un homme mort. «Comment, fit le fils du roi,

tous les hommes meurent donc?--Oui en vérité,» lui répondent-ils. Le

damoiseau ne dit rien alors et continue à chevaucher tout pensif. Et

après qu’il eut chevauché un bon moment, il trouva un homme très âgé qui

ne pouvait marcher et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes

perdues par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il

demanda quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux

qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse qu’il ne

pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu les dents. Et

quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du vieillard, il

retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne demeurera plus dans ce

monde mauvais, mais qu’il ira chercher celui qui ne meurt jamais, et

celui qui l’a créé.

«Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les grandes

montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il demeura très

saintement et menait dure vie, observant grande abstinence, tout à fait

comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût été, il eût été un grand

saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, à la bonne et honnête vie qu’il

mena!»

Telle est cette belle légende, presque exactement conforme dans ce récit

aux textes anciens en langue sanscrite où l’on peut aujourd’hui la lire.

On remarquera surtout l’hommage rendu à cette idéale figure par ce

chrétien du XIIIe siècle. Il prouve une largeur d’esprit qui ne saurait

surprendre chez un homme qui a tant vu et qui savait si bien observer.

Il y a dans le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes

pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont parole

sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à Ceylan, dans

l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions officielles, au

Japon, le bouddhisme est probablement, de toutes les religions qui se

partagent l’humanité, celle qui compte encore le plus d’adhérents.

Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule

indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le cap Comari

(Comorin), «moult sauvage lieu». C’est là que nos voyageurs disent avoir

aperçu de nouveau à l’horizon l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils

avaient perdue de vue depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient

navigué directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin.

Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de leur route

pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, il est

évident que la description qu’en donne Marco Polo se rapporte aux

souvenirs de son premier voyage. La flotte, après avoir doublé le cap

Comorin, paraît avoir directement cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de

la moderne Cananore, sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque

circonstance la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en

signalant entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles.

Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte la fiancée

du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo nous apprend sur

les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, soit à son premier

voyage, soit au second.

Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, la

plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que connut

le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans l’intimité de cette

civilisation vénérable qui a eu son foyer dans le nord de la péninsule,

et qui lui aurait également donné à cette époque le spectacle d’une

grande société pacifique aux prises avec les invasions étrangères.

Toutefois les contrées qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans

les destinées historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province

de _Maabar_, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la côte de

Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin au sud; de l’autre, le

pays de _Mélibar_ ou Malabar, qu’il ne faut pas confondre avec le

précédent et dont le nom s’applique encore au moins en partie à la côte

occidentale de la péninsule. Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde

qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les pays

lointains, des États essentiellement commerçants et maritimes dont les

noms étaient déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une

longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux un contact

avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales furent les seules

parties de son territoire qui n’échappèrent point à la propagande

chrétienne des premiers siècles. Quand Marco parcourut la province de

Maabar, il vit une petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg

de Madras, où se trouvait le corps de «Monseigneur saint Thomas». Ce

saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé l’île de

Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, musulmane aujourd’hui, et

prêché la foi nouvelle à Malabar et Coromandel. Notre voyageur visita

les communautés chrétiennes groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il

les retrouverait encore, faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit

où il les vit. Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le

recensement de 1872, représente tout le christianisme indigène de

l’Inde, 500 000 environ habitent la présidence de Madras.

Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages

méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les perles. Les

pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est entre Ceylan et la

terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds d’eau et parfois pas plus

de deux: c’est le golfe de Manaar. Chaque année en avril un certain

nombre de navires frétés par diverses associations de négociants

apparaissaient dans le golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de

mai. Des canots détachés amenaient les compagnies de plongeurs

jusqu’au-dessus des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était

signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. «Ces hommes

vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à douze pieds d’eau,

et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils trouvent les coquilles qui

contiennent les perles. Ces coquilles sont faites comme les huîtres. On

trouve dans leur intérieur des perles grosses et menues, car ces perles

sont fichées en la chair de ces coquilles.» La pêche était généralement

abondante; mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au

roi du pays, et encore un vingtième «pour les hommes qui enchantent les

grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux hommes qui vont sous

l’eau pour trouver les perles». Ces habiles gens en possession du secret

pour écarter les requins étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il

paraît, l’enchantement n’était efficace que pour le jour où il était

prononcé, on voit qu’il était impossible de se passer de leurs services.

Le port où se concentraient les transactions commerciales de cette

partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue située à l’est

du cap Comorin à peu de distance de la ville de Tuticorin. C’est là

qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, d’Aden et de toute

l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres marchandises. Le roi, qui

aimait fort les étrangers, était membre d’une dynastie composée de cinq

frères, qui se partageait alors le Maabar. Il allait presque entièrement

nu, comme tous ses sujets, car «sachez qu’en toute cette province il n’y

a ni tailleurs ni couturières». Mais autour de son cou brillait un

collier de saphirs, rubis et émeraudes; trois bracelets d’or entouraient

ses bras; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des pieds. «Ce

qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut plus d’une cité.»

Cette châsse vivante était encore ornée d’un chapelet de cent quatre

perles qui, attaché au collier, pendait sur la poitrine. «Ce nombre de

cent quatre est parce qu’il lui faut chaque jour dire cent quatre fois

la même oraison à ses idoles.»

N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque indien qui

accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres de ces rajahs

hindous dont les harnais et les armes, naguères étalés sous nos yeux à

l’exposition de Paris, nous transportaient en pleine féerie orientale?

«Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler selon l’usage,

les fidèles barons attachés à sa personne se jettent au feu avec lui et

se laissent brûler. Car ils disent qu’ils ont été ses compagnons en

cette vie et qu’ils doivent l’être aussi dans l’autre, et lui tenir

compagnie.» Cet usage n’était pas particulier à l’Inde; d’autres peuples

l’ont pratiqué dans l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement

indienne: «Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé

sur le bûcher, se brûlent avec lui; et les femmes qui font cela sont

moult louées de tous.» Ces sacrifices volontaires, appelés _suttis_,

sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement anglais de

l’Inde a le plus de peine à lutter.

Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour le bœuf.

Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde et ne le tueraient

d’aucune manière. On sait que la grande insurrection de 1857 éclata sur

le seul bruit que les cartouches distribuées aux cipayes ou soldats

indigènes étaient enduites de graisse de vache. Il observa toutefois

qu’une certaine classe s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence:

remarque parfaitement juste, qui s’applique aux _parias_, ou

_hors-caste_ de la société hindoue. Mais il n’entra pas assez

profondément dans la connaissance du pays pour se rendre compte de ce

système fort compliqué de castes qui enferme la population presque

entière. Il entendit parler des brahmanes; il en vit, portant comme

signe distinctif le cordon brahmanique; mais ses idées sur leur rôle et

leur condition manquent de justesse. Quant aux moines mendiants de

l’Inde, à ces _fakirs_ qu’on y rencontre encore assez communément dans

les foires, les lieux de pèlerinage ou près des sanctuaires renommés, on

les reconnaît aisément quand il parle d’hommes «vivant dans le jeûne et

l’abstinence, couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce

que, disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde.»

La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce des

épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui Kollam

ou Quilon); Polo le visita lors de son premier voyage, chargé sans doute

de quelque négociation commerciale et politique par Kubilaï. En effet

les marchands du Manzi, comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement

avec leurs nefs et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces

relations, les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum.

On y cherchait un bois de teinture appelé _brésil_, qui croît dans le

pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais donnèrent ce

nom, le gingembre, même l’indigo, mais surtout le poivre. Ce produit si

important dans l’histoire du commerce ne vient dans l’Inde que sur la

côte de Malabar. «Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres

domestiques; on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai,

juin et juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se

fait la première récolte; alors les baies, réunies en grappes, prennent

la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La plante elle-même,

de nature grimpante, est enroulée autour de pieux hauts de dix à douze

pieds, de sorte que les jardins où elle est cultivée, offrent quelque

ressemblance avec nos houblonnières. Après Coilum, principal entrepôt,

le commerce des épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut,

qui plus tard devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que

dans la mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux de

Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant à ses

compatriotes, disait: «C’est de ce pays que l’épicerie est exportée soit

vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. Mais pour un navire qui va

dans cette dernière direction, il y en a dix qui prennent la

première;--et ceci est moult grand fait.» Il y avait dans cette

révélation répétée avec insistance un conseil indirect que Venise eut

tort de ne pas suivre. Si elle avait devancé les Portugais dans la voie

où ils s’engagèrent plus tard, la révolution qui déplaça les directions

générales du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être

le signal de sa décadence.

Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations

géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit beaucoup de

renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les diverses contrées

entre lesquelles le commerce arabe établissait des relations. Il y

entendit parler non seulement d’Aden, le grand entrepôt interdit aux

chrétiens, d’où les marchandises de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par

le désert le Nil et la Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume

chrétien où plus tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de

Zanzibar, de Madagascar, et même de deux îles appelées «mâle et femelle,

parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que femmes».

Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de Madagascar. On lui

rapporta qu’il y avait le long de cette île un courant si fort vers le

midi, que ceux qui iraient ne pourraient plus retourner. C’est le

courant de Mozambique, qui est en effet un des plus rapides que l’on

connaisse.

Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses

compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 profiter de la

saison favorable pour continuer son voyage vers le nord le long de la

côte occidentale de la péninsule. Mais encore une fois l’approche de la

mousson d’été la surprit, avant qu’elle eût le temps d’atteindre le

voisinage du golfe Persique, où son influence cesse de se faire sentir.

C’est sans doute à la hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève

aujourd’hui la grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut

forcée de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson du

sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment très

critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le renversement de

la mousson; phénomène accompagné d’ordinaire par des orages et parfois

par de redoutables cyclones. A cette époque de l’année toute navigation

était autrefois interrompue; les navires rentraient dans les ports et

s’y tenaient, tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la

violence qui accompagne et qui suit son établissement. Encore

maintenant, à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à

tous les bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août.

Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du voyage. Tana,

dans l’île Salsette, était à cette époque un port assez commerçant, le

seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres offrît un abri sûr et

commode aux navires. Marco Polo montre, par la précision de ses

renseignements sur le pays et ses habitants, qu’il a mis le pied sur

cette partie du littoral indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes

de ce dernier voyage.

Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La fin de la

mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, donna le signal du

départ. C’est dans un des derniers mois de 1293 que la brillante troupe

qui avait quitté près de deux ans auparavant le port de Zaïton,

débarqua, bien diminuée, à celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient

restés en route: deux des trois barons mongols envoyés en ambassade

étaient morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé aux

périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et saufs

sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant une des

étapes de leurs pérégrinations à travers le monde, et ils avaient la

joie d’avoir heureusement mené à fin leur délicate mission. Car la

princesse Cogatra avait, elle aussi, résisté à toutes les épreuves de ce

périlleux voyage. Elle arrivait dans le territoire de son futur époux

pleine d’affection et de reconnaissance pour les protecteurs qui

n’avaient cessé de veiller sur elle. «Chacun des trois était regardé par

elle comme un père, et elle leur obéissait en conséquence.»

Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui lui était

amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus d’un an, quand

l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère lui avait succédé sur le

trône. Mais il y avait dans le Koraçan, ou _pays de l’Arbre sec_, un

fils du défunt nommé Gazan: c’est à lui que, sur le conseil du

souverain, fut amenée la princesse mongole. Elle devint sa femme et

reine bientôt après, lorsque Gazan monta à son tour sur le trône. Mais

la pauvre Cogatra ne devait pas jouir longtemps de son élévation, car

elle mourut deux ans après.

La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, leur mission

terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, suivant l’usage

mongol, quatre tables d’or de commandement. Ils revinrent alors à

Tauris, capitale de l’empire mongol de Perse, où le souverain les reçut

avec honneur. Nos voyageurs, grâce à lui, purent traverser le pays avec

sécurité, disposant de tout sur leur passage et accompagnés d’une

escorte forte parfois de deux cents hommes.

«Et que vous dirai-je? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent tant

que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à Constantinoble, et de

Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont à Venisse. Et ce fut en l’an

douze-cent-quatre-vingt-quinze de l’incarnation de Crist.»

CONCLUSION

La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses

aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition de

son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint en 1299 dans sa

patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il se fixe définitivement

et contracte une union qui le rendit père de trois filles. Son père

mourut avant son oncle Maffeo. Quant à lui, fidèle à sa patrie et à son

foyer, il échappe à l’histoire, qui ne parvient à obtenir sur la

dernière moitié de sa vie que quelques renseignements fugitifs. Son nom

a été retrouvé dans plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans

l’une de ces pièces il est cité comme caution; suivant une autre il est

engagé dans un procès contre un agent commercial infidèle; une autre

fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. L’ancien

préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de Kubilaï-khan était

redevenu un riche et paisible patricien de Venise.

On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer et de

répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait à Venise un

gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, qui remplissait une

mission au nom de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Il fit la

connaissance du célèbre voyageur et reçut de lui en témoignage de bon

souvenir une copie nouvelle et corrigée de sa relation.

Il mourut en 1324, à l’âge de soixante-dix ans. Son testament, écrit le

9 janvier 1324, quand il était déjà atteint de la maladie qui l’emporta,

existe à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise. Cette pièce, dont les

clauses sont nombreuses, institue héritières sa femme et ses filles et

énumère différents legs soit à des hôpitaux et à des couvents, soit aux

confréries et associations dont il était membre. Tout y est réglé avec

la rigueur d’un livre de compte. Un siècle plus tard, en 1417, le nom

des Polo s’éteignit avec le dernier rejeton mâle de la famille. Le

palais lui-même, la _Corte del Milione_, fut dévoré par un incendie à la

fin du XVIe siècle. A la place où il s’élevait fut construit au siècle

suivant un théâtre qui existe encore sous le nom de théâtre Malibran.

Une inscription latine sur une tablette qu’un admirateur de Polo a fait

placer en 1827 entre le théâtre et la _Corte Sabbionera_, consacre ce

souvenir. De l’édifice lui-même tout a disparu, sauf une précieuse

relique: un arceau sculpté dans le goût du XIIIe siècle, avec quelques

fragments moins importants, mais dont la provenance paraît authentique.

Certes ni les monuments, ni les grands souvenirs ne manquent à Venise;

les glorieux débris du passé frappent presque à chaque pas celui qui

visite cette reine déchue de l’Adriatique; il en est peu cependant qui

ouvrent à la pensée un plus vaste horizon que ces faibles restes,

d’apparence insignifiante, qui ont appartenu à la maison du voyageur.

Le _Livre des merveilles du monde_, ou plus simplement le _Livre de

Marco Polo_ assure à son auteur une des premières places parmi ceux qui

ont contribué à faire connaître à l’homme le globe où il vit. On est

étonné, en lisant sa relation, du nombre de contrées qu’il a visitées et

des distances qu’il lui a été donné de parcourir. Si pourtant le mérite

d’un voyageur ne se mesurait qu’à l’étendue et à la longueur des

voyages, il ne serait pas impossible d’en trouver, même de son temps,

qui lui ont été supérieurs. En 1325 un musulman de Tanger, dans le

Maroc, nommé Ibn-Batouta, partit de sa ville natale, et, pendant une

période d’environ trente années que durèrent ses voyages, parcourut

l’Asie depuis la Mecque jusqu’à Bokara, de Bokara à Calicut, de Calicut

à Zaïton, et, sans compter les bords du Volga et l’Espagne qu’il visita

aussi, pénétra en Afrique jusqu’à Timbouctou, le célèbre marché situé au

sud du Sahara, près des bords du Niger. De pareilles pérégrinations,

parmi celles dont le récit nous est parvenu, dépassent encore tout ce

que Marco Polo a osé.

Mais il y avait dans le Vénitien non seulement un voyageur intrépide,

avisé, plein de ressources, mais un observateur sagace et méthodique. A

six siècles de distance nous trouvons dans son livre une fidèle image de

l’Asie à cette époque. Elle nous apparaît au sortir de la révolution

accomplie par la conquête mongole, avec ses divisions politiques, ses

principales religions, ses peuples nettement caractérisés. La Chine s’y

révèle à ce moment critique et singulier de son histoire où, en échange

de l’ascendant que sa civilisation exerce sur ses conquérants, elle

semble recevoir d’eux une sève nouvelle, une force d’expansion qu’elle

n’avait pas connue depuis longtemps. Marco Polo a été pour sa part

associé à ce mouvement; cet Européen a joué son rôle, non sans éclat,

dans les évènements politiques qui s’accomplissaient au XIIIe siècle sur

les bords du fleuve Bleu et sur les frontières les plus reculées de

l’empire mongol.

Parcourant avec lui les routes de l’intérieur de l’Asie, nous

reconnaissons à des traits caractéristiques, à une description sobre

mais bien frappée, la Perse avec ses plateaux, ses déserts, ses étages

de végétation et de climat, l’Asie centrale avec les contrastes de ses

riantes vallées, de ses hautes solitudes et des mers de sable qui

semblent l’isoler du reste du monde. Puis ce sont les steppes mongoles,

les vastes plateaux giboyeux où il nous entraîne à la suite des grandes

chasses de Kubilaï-khan. Suivons toujours notre guide, et nous

visiterons avec lui les grasses plaines où, parmi les fleuves, les

canaux et les marécages, se pressent les villes du Manzi et s’entassent

de vraies fourmilières humaines. Voici enfin les âpres montagnes,

pleines de richesses mystérieuses, qui séparent la Chine de ses voisins

barbares; et pour compléter le tableau, l’Inde et l’archipel de la

Sonde, avec les produits aromatisés et enivrants que la nature y

prodigue et qui sont le secret de leur climat.

Marco Polo · 第 11 / 12 段