connaissance de l’Asie, le livre de Polo semble grandir en intérêt. Les
explorations modernes lui servent de commentaires; les voyageurs qui de
nos jours ont parcouru les pays visités par le Vénitien ont été les
premiers et les plus empressés à rappeler vers ses récits l’attention du
public. On ne pourrait assurément imaginer un meilleur témoignage en
faveur des descriptions de Marco Polo.
On peut dire que nous sommes aujourd’hui mieux en mesure d’apprécier ce
livre que ne l’étaient les générations qui, aux XIVe et XVe siècles, en
firent leur lecture favorite. Le théâtre des explorations de Marco Polo
est suffisamment connu dans son ensemble pour que les indications du
voyageur se coordonnent avec nos propres renseignements; et si plusieurs
parties de la relation restent encore obscures pour nous, l’incertitude
est circonscrite en des limites précises que restreindront peu à peu des
découvertes et des explorations nouvelles. Mais les contemporains du
grand voyageur n’avaient pas les mêmes moyens que nous pour se guider à
travers les nouveautés dont il venait enrichir la science géographique.
Pour fixer à leur place les pays et les peuples dont ils lisaient
l’énumération, il aurait fallu autre chose qu’une vague indication
d’itinéraire et de journées de «chevauchées». Des mesures astronomiques
déterminant la position de ces différentes localités sur la sphère
terrestre eussent été nécessaires. C’est à cette condition qu’une
découverte devient fixe et définitive. Elles manquaient malheureusement,
non par la faute du voyageur, mais de l’imperfection de la science
d’alors. Il ne faut donc pas s’étonner si peu à peu, à partir du moment
où les routes intérieures de l’Asie cessèrent d’être fréquentées par les
Européens, un voile d’obscurité s’étendit sur les découvertes de Marco
Polo, si trop souvent ses indications flottèrent confusément devant les
yeux des faiseurs de cartes et se réduisirent à des noms qu’on ne savait
où placer.
Cependant le bénéfice de ces belles explorations ne fut pas perdu; et ce
serait une grave erreur que de méconnaître l’influence qu’elles ont
exercée sur le progrès des connaissances géographiques. Sans doute les
récits de Messer Milione rencontrèrent quelques incrédules. Plusieurs ne
virent dans ce livre qu’une lecture amusante, digne d’être classée à
côté des narrations extravagantes d’un prétendu voyageur de ce temps, le
célèbre et peu véridique chevalier de Mandeville. Quelques lecteurs
furent peut-être du même avis que le copiste d’un des manuscrits qui
nous sont parvenus du livre de Marco Polo. Ce scribe de mauvaise humeur
a pris la peine de déclarer en tête de son travail qu’il s’est livré à
cette tâche pour se distraire et passer le temps, mais au fond sans
croire un mot de toutes ces histoires.
La grande majorité ne jugea point ainsi. Ce qui le prouve, c’est que les
meilleures cartes du XIVe siècle et même des siècles suivants
empruntèrent à la relation vénitienne, comme au répertoire le plus sûr,
les noms dont elles couvrent la partie centrale et orientale de l’Asie.
Il y a à la Bibliothèque nationale de Paris une carte célèbre, composée
en 1375, qu’on appelle carte Catalane, parce qu’elle est rédigée dans
cette langue. Dans cette œuvre très sérieusement étudiée, la plupart des
noms qui se rapportent à l’extrême Orient sont tels que Polo les a
transmis, et il s’en trouve dans le nombre qu’aucun autre que lui n’a
mentionnés.
On peut donc affirmer que le livre dont il est question contribua à
mettre en lumière deux faits importants et pleins de conséquence.
Auparavant on se figurait volontiers le monde comme se partageant à peu
près également entre l’Europe et l’Afrique d’une part, l’Asie de
l’autre, Jérusalem occupant le centre. Désormais on ne douta plus de la
grande extension du continent asiatique vers l’est. On exagéra même ce
prolongement oriental, du moins par rapport aux dimensions supposées du
globe terrestre; et il devait un jour se trouver un homme qui soutint
que l’orient de l’Asie et l’occident de l’Europe ne devaient pas sur
notre sphère être séparés par un bien long intervalle, et qu’en
gouvernant vers l’occident à travers l’Atlantique, on ne pouvait manquer
d’aborder bientôt au Catai et à Zipangu. Cet homme fut Christophe
Colomb, et son illusion devint le principe de son immortelle découverte.
Les lecteurs de Polo n’oublièrent pas non plus cette révélation d’une
grande société civilisée, en possession d’immenses richesses, aux
confins orientaux de l’ancien monde. D’autres après Marco Polo
décrivirent ces contrées favorisées; personne ne l’avait fait avant lui.
Ces descriptions portèrent leur fruit. L’idée de trouver accès dans la
partie du monde où se réunissait ce que le concours de la nature et de
l’industrie humaine offre de plus merveilleux, les plus belles villes,
les plus florissants marchés, les perles, les diamants, les parfums, les
aromates, l’or surtout, ce mot qui revient si souvent dans la relation,
devint plus tard un aiguillon puissant pour l’esprit de découvertes.
C’est à l’attrait de cette terre promise qu’obéirent les grands
explorateurs de la fin du XVe siècle.
Ajoutons néanmoins que ces résultats ne furent pas dus seulement à un
voyageur et à son livre. Si après Marco Polo personne n’avait pénétré en
Chine, visité ce qu’il avait visité, décrit ce qu’il avait décrit,
peut-être son témoignage aurait-il perdu de son crédit et assurément de
son influence. Mais le demi-siècle qui suivit son retour fut un temps de
grands voyages, et si Polo avait eu des prédécesseurs, les successeurs
non plus ne lui manquèrent pas.
Les appels répétés du souverain mongol de la Chine vers le monde
chrétien de l’Occident ne restèrent pas tout à fait sans réponse. Il
existe des lettres écrites par le pape Nicolas IV «à son très cher fils
Kubilaï». Leur ton indique la familiarité des rapports qui s’étaient
établis entre le grand khan et l’Apostole de Rome, et qui se maintinrent
sous leurs successeurs. L’Église se décida enfin à entrer dans la voie
que semblait, dès le début de son règne, lui tracer Kubilaï.
Le voyage devant lequel reculaient des missionnaires en 4271 leur devint
familier vingt ans plus tard.
Marco Polo n’avait pas encore quitté la Chine, quand un franciscain
nommé Jean de Montecorvino, depuis plusieurs années missionnaire en
Perse, reçut de Nicolas IV une lettre qui l’accréditait auprès du grand
khan et s’embarqua à Ormuzd pour se rendre en Chine. C’était en 1291;
mais il fit un long séjour chez les chrétiens de la côte méridionale de
l’Inde, de sorte que son arrivée à Cambaluc n’eut lieu qu’en 1305.
Favorablement accueilli par le successeur de Kubilaï, il fonda dans
cette capitale la première communauté catholique qu’ait connue la Chine.
On vit alors à Pékin des églises, des couvents, des établissements
latins. Le principal édifice s’éleva à côté même et comme sous la
protection du palais impérial; et pendant un séjour qui dura jusqu’à sa
mort (1328), Montecorvino fut, sous le titre d’archevêque, un des
personnages honorés et considérables de Cambaluc. Le pape pourvut
ensuite à son remplacement, car déjà cette lointaine chrétienté avait
reçu un commencement d’organisation. La ville de Zaïton avait été érigée
en évêché suffragant de Cambaluc; plusieurs prélats latins s’y
succédèrent, et de là des missionnaires se répandirent dans les grandes
villes du Manzi. L’un d’eux, Oderic de Pordenone, nous a laissé une
description de Quinsai qui confirme celle de Marco Polo.
Par les rapports que ces divers religieux adressaient en Europe, une
foule de renseignements ne tardèrent pas à s’y répandre sur le Catai, le
Manzi, et même en général sur l’Asie. En 1307 un abbé de prémontrés,
d’origine arménienne il est vrai, Hayton de Gorigos, écrivit, du fond de
son monastère établi à Poitiers, sans connaître la relation de Marco
Polo, une description de l’Asie qui montre combien dès cette époque les
sources d’information étaient abondantes sur ce continent.
Lorsque Montecorvino se rendit en Chine, il avait pour compagnon un
marchand italien qui arriva avec lui à Cambaluc et y fit fortune. Les
marchands ne profitèrent pas moins que les missionnaires des facilités
offertes aux Occidentaux. Malheureusement ils écrivaient moins, et nos
renseignements sur cet important épisode de l’histoire du commerce sont
très incomplets. On apprend indirectement qu’en 1326 un groupe de
négociants génois était établi à Zaïton, et que les franciscains avaient
construit dans cette ville un entrepôt pour le commerce européen, signe
évident de relations non pas fortuites, mais plus ou moins régulières.
Peut-être, si les renseignements nous étaient mesurés d’une façon moins
avare, trouverait-on matière à de curieux rapprochements. C’est ainsi
qu’à travers des indications malheureusement trop fugitives se laisse
entrevoir une carrière à quelques égards semblable à celle de nos
aventureux Vénitiens. Il s’agit cette fois d’un Génois, nommé Andalo di
Savignone, que la confiance d’un successeur de Kubilaï charge d’une
mission en Occident, et qui en 1338 refait le voyage de la Crimée au
Catai. On se rendait en Chine soit par la voie de Perse et la mer, soit
par l’intérieur de l’Asie. Un document précieux nous montre que vers
1340 les marchands italiens allaient et venaient librement par caravanes
de Caffa sur la mer Noire ou de la Tana sur la mer d’Azof à Cambaluc et
à Quinsai. Nous avons ce qu’on pourrait appeler le _Guide du voyageur_
entre la Crimée et la Chine. C’est une notice rédigée à cette époque par
Balducci Pegolotti, employé d’une puissante maison de commerce
florentine et très familier avec les choses du Levant. L’auteur indique,
d’après les renseignements qu’il a recueillis, l’itinéraire, les étapes
principales avec les distances, et donne diverses recommandations
pratiques. On y voit que le voyage durait environ huit mois. La route
était parfaitement sûre, excepté dans les intervalles d’interrègne; la
seule partie du trajet qui offrit parfois quelques dangers, faciles
d’ailleurs à conjurer, était celle de la mer d’Azof au Volga. Arrivés au
Catai, les marchands étaient tenus, comme au temps de Marco Polo,
d’échanger leur numéraire contre les billets de banque du grand khan.
Une des vignettes de la carte Catalane de 1375 représente une de ces
caravanes marchandes faisant la route ordinaire de Crimée en Chine. Des
conducteurs à pied suivent les chameaux chargés des ballots de
marchandises; les négociants sont à cheval et charment par la
conversation ou par le sommeil les ennuis de la route.
[Illustration: UNE CARAVANE DE MARCHANDS SE RENDANT DE SARAI A QUINSAI,
DANS LA CARTE CATALANE.]
Il est probable cependant qu’à l’époque où la carte Catalane fut
exécutée ces voyages n’étaient déjà plus qu’un souvenir. Vers le milieu
du XIVe siècle les évènements prirent en Asie une fâcheuse tournure.
Tant que les princes mongols de l’Asie centrale étaient restés fidèles
aux vieilles coutumes qui leur tenaient lieu de religion, sans prendre
parti entre les cultes ennemis qui divisaient l’humanité, il n’y avait
pas eu péril pour les chrétiens sur leur territoire. Mais peu à peu
l’islam les gagna à sa cause, et dès ce moment les Européens virent se
dresser devant eux cette redoutable barrière de fanatisme qui nous ferme
encore une partie de l’Asie et de l’Afrique. Tout rapport enfin devint
impossible quand la Chine à son tour eut rompu avec la dynastie et la
politique mongoles. En 1368 une insurrection nationale chassa les
descendants de Gengis, et, dans la réaction qui suivit la crise, la
Chine rendue à elle-même s’isola avec un redoublement de rigueur. Il ne
fut plus question désormais d’église chrétienne à Pékin, d’entrepôts à
Zaïton, de caravanes européennes à travers l’Asie. On éprouve quelque
surprise à constater de quelle séparation absolue fut suivi ce
rapprochement qui avait duré près d’un siècle.
La Chine redevint pour deux cents ans un livre entièrement fermé. Quand,
au XVIe siècle, les Européens entrèrent de nouveau, cette fois par mer,
en rapport avec elle, il s’écoula encore assez longtemps avant qu’ils
reconnussent, à travers les noms différents qui s’offraient à eux, la
célèbre contrée décrite autrefois par Marco Polo.
C’en était fait du grand essor de découvertes qui pendant un siècle
avait entraîné les Européens sur les routes de l’extrême Orient. Ces
lointains horizons s’enveloppèrent encore une fois de brume, comme on
voit, dans les montagnes, des sommets un moment découverts se voiler de
nouveau. Mais la popularité du livre de Polo ne fit que grandir dans cet
intervalle d’obscurité. Toute autre source d’information étant pour
longtemps tarie, c’est par l’intéressant récit du Vénitien que fut
conservé en Europe le souvenir des contrées perdues. Toute une période
de voyages finit par se résumer en son nom, se personnifier en lui. En
réalité Marco Polo n’est pas le seul, mais il est assurément le plus
grand des explorateurs qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle et la
première moitié du siècle suivant, firent connaître le continent
asiatique. Dans l’enchaînement logique des découvertes, l’exploration de
l’Asie prépara celle de l’Amérique. Il faut donc regarder comme un
moment très important dans l’histoire de la connaissance du globe la
période pendant laquelle s’accomplirent ces voyages, et qui nous a
laissé des monuments tels que la relation de Rubrouck et le livre de
Marco Polo.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION. I.--Messer Milione 5
II.--Le livre de Marco Polo 6
PREMIÈRE PARTIE.--LES VOYAGES ANTÉRIEURS.
I.--Le port de Soldaie et l’empire mongol 15
II.--Les peuples des steppes 23
III.--Rubrouck à Caracorum 35
IV.--Nicolo et Maffeo Polo 43
DEUXIÈME PARTIE.--LES VOYAGES DE MARCO POLO.
I.--Marco Polo 53
II.--Les voies de l’Asie occidentale 57
III.--Pamir 75
IV.--L’Asie centrale 89
V.--La cour et le gouvernement de Kubilaï-khan 103
VI.--La première mission de Marco Polo 121
VII.--Le Manzi et sa capitale 137
TROISIÈME PARTIE.--LE RETOUR.
I.--Le départ de Chine 157
II.--Les Indes 163
CONCLUSION 181
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.