Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de

Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois

désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à

l’orient de leur pays. Il n’y alla point; car Zipangu échappait aux

atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante

expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit

qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on

faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de

ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que

le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, «en la manière

que nos églises sont couvertes de plomb». Propos exagérés qu’expliquent

l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations

insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous

savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre; il y a bien au Japon

quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on

n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or: Zipangu

devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque,

abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui

ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et

s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir

trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été

dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits.

Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa

position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des

faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la

réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de

Marco Polo avait fait naître; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé

le Nouveau-Monde.

Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des

découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de

Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent

plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda

désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque

deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur

l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après,

c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins

de découvrir des terres nouvelles, que de «gagner l’Orient par

l’Occident».

TROISIÈME PARTIE

LE RETOUR

CHAPITRE PREMIER

LE DÉPART DE CHINE.

«Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son

maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries

où le seigneur l’envoyait.» On est loin de savoir par le détail toutes

les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée

de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de

ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous

les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a

retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les

confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde

comme ambassadeur du grand khan; et, après avoir parcouru des mers

variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en

route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre; d’abord par

les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont

il fut l’occasion indirecte.

Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec

une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un

hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco

Polo, l’occasion cherchée.

Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient

désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues

de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le

poids des années: quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un

âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir

leur ville natale! D’autres raisons encore, plus délicates, leur

conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le

souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à

manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises

périlleuses; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces

étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner

carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait

cette échéance imminente.

Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles

et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils

savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux

monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec

toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir,

mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez

Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait

nécessaire pour arriver au but.

Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand

khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de

Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois «barons»

accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur

maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec

laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba

sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, «moult belle

dame et avenante,» qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs

matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée

à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris

était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il

paraît cependant que le cortège se mit en route; mais, des guerres

s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les

ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin.

Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y

engager sans guide.

[Illustration: Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295]

Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour.

Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition? C’est

ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il

avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la

Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la

France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait

promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour

et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont

les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. «Et il y

en avait bien 150 en état de porter les armes.» Ensuite, passant le

détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île

de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en

relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain

voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et

de l’état des pays par lesquels il fallait passer.

Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans

l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre

complices de leurs desseins? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit

pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans

l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif

désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne

pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la

longue traversée qu’ils avaient en perspective.

Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il

envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans

résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses

hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de

leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux

tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de

distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de

réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize

navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus

de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans.

Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes,

parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et

nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire

à bon port.

Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi

de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de

la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à

son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui

exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de

ces lettres? parvinrent-elles à leurs adresses? On regrette d’être

là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans

quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée

où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des

temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux

grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde,

et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que

l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore

séparé.

Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une

audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de

regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la

dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la

postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à

l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême

Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du

milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État,

avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque

magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés,

est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire.

Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La

flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292.

Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le

chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas

éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui

avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles

aucun Européen n’avait été initié avant eux?

CHAPITRE II

LES INDES.

La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour

destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut

exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se

passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas

temps encore de fermer le livre du voyage, «car il y faut tout le fait

des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à

raconter, car moult sont merveilleuses». On a vu comment Marco Polo

s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes

des contrées maritimes de l’Asie méridionale; ce second voyage accrut et

affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout

pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles

avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde

maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel

participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de

l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies

régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans

les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient

les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées

tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée

vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens,

sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits

divers de l’industrie orientale.

Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient

mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela

s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et

de richesse et se résumait dans un nom: l’Inde. Il est difficile

d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique

précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une

partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de

signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région

dans le globe; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les

limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a

l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine

en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, «la meilleure Inde qui

soit,» correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à

l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité

dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que

du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore

ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de

l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini

les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme

des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons

mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter

celles qu’on ne sait pas.

Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos

des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux

voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue

et à se représenter les contrées, non telles que les montrent

aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce

n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits

et apprécier la part de nouveauté qui leur revient.

En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait

mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la

plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de

l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais,

quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour

l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que

s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs

destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de

Polo: fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte

pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces

parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois

invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou

moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine

méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en

deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois

d’automne et d’hiver; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste.

Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des

Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et

venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui

a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de

ces vents, lorsqu’il dit: l’un les porte, l’autre les rapporte.

Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de

traversée, arriva «à une île appelée Java». Il s’agit ici, non de l’île

qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo,

représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le

désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit

avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de

l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar

avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de

relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de

Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson

d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas

sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours

rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils «vivent

comme bestes et mangent chair d’hommes». Marco Polo, qui, grâce à son

expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la

troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition,

organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son

voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le

campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de

creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres

dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand

les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec

les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu; et une fois la

confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des

échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici

Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux

populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait

en abondance, il goûta les noix de cocotiers «moult grosses et bonnes à

manger fraîches», le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée

que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes

_Areng saccharifera_. «Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand

ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc

un grand pot là où la branche est taillée; et en un jour et une nuit le

pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge.

Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche

qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la

racine, et peu après elle recommence à couler.» L’arbre à pain ou

palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. «Et je vous

conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui

font farine, qui est moult bonne à manger.» Cette substance est la

moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta

quelques-uns de ces _pains_ à Venise.

C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé

sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la

nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la

création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit

être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il

entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient.

Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie

notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et

puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui

plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux: l’éléphant

gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et

innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses

forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on

colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de «petits hommes qui

viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement

hommes.» On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le

corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe.

Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans

les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang

(nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui

dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui

assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un

chien.

Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des

indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations

malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à

passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les

progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche

a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint

Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée,

où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car,

si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans

ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé

de s’avancer; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations

commerciales. Ses progrès continuent encore.

[Illustration: LE PIC D’ADAM.]

Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où

probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo

dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit

sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont

peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi

misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage

du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette

île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour

posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques

promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la

gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, «si droite et si raide,

que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et

grosses». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du

sommet du pic d’Adam.

Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur

(2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais

et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses

légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne,

les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre

d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le

monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et

les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les

chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la

montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage.

Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands

frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et

l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc.--Les

détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est

une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente

pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du

fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour

d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert

à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long.

Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes.

Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la

Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur

clergé, leur cérémonial; il s’est amusé de leurs idoles, «les unes à

quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille

mains, et celles-ci sont les plus vénérées». Mais c’est pour la première

fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette

religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot

Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce

personnage est généralement désigné, _Bouddha_, être éclairé ou divin.

C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic

d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde

impression sur son esprit.

[Illustration: BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.]

Marco Polo · 第 10 / 12 段