Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois
désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à
l’orient de leur pays. Il n’y alla point; car Zipangu échappait aux
atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante
expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit
qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on
faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de
ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que
le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, «en la manière
que nos églises sont couvertes de plomb». Propos exagérés qu’expliquent
l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations
insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous
savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre; il y a bien au Japon
quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on
n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or: Zipangu
devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque,
abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui
ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et
s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir
trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été
dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits.
Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa
position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des
faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la
réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de
Marco Polo avait fait naître; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé
le Nouveau-Monde.
Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des
découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de
Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent
plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda
désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque
deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur
l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après,
c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins
de découvrir des terres nouvelles, que de «gagner l’Orient par
l’Occident».
TROISIÈME PARTIE
LE RETOUR
CHAPITRE PREMIER
LE DÉPART DE CHINE.
«Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son
maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries
où le seigneur l’envoyait.» On est loin de savoir par le détail toutes
les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée
de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de
ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous
les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a
retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les
confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde
comme ambassadeur du grand khan; et, après avoir parcouru des mers
variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en
route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre; d’abord par
les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont
il fut l’occasion indirecte.
Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec
une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un
hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco
Polo, l’occasion cherchée.
Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient
désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues
de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le
poids des années: quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un
âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir
leur ville natale! D’autres raisons encore, plus délicates, leur
conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le
souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à
manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises
périlleuses; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces
étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner
carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait
cette échéance imminente.
Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles
et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils
savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux
monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec
toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir,
mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez
Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait
nécessaire pour arriver au but.
Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand
khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de
Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois «barons»
accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur
maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec
laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba
sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, «moult belle
dame et avenante,» qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs
matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée
à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris
était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il
paraît cependant que le cortège se mit en route; mais, des guerres
s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les
ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin.
Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y
engager sans guide.
[Illustration: Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295]
Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour.
Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition? C’est
ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il
avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la
Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la
France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait
promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour
et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont
les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. «Et il y
en avait bien 150 en état de porter les armes.» Ensuite, passant le
détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île
de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en
relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain
voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et
de l’état des pays par lesquels il fallait passer.
Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans
l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre
complices de leurs desseins? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit
pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans
l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif
désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne
pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la
longue traversée qu’ils avaient en perspective.
Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il
envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans
résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses
hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de
leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux
tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de
distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de
réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize
navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus
de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans.
Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes,
parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et
nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire
à bon port.
Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi
de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de
la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à
son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui
exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de
ces lettres? parvinrent-elles à leurs adresses? On regrette d’être
là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans
quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée
où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des
temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux
grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde,
et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que
l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore
séparé.
Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une
audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de
regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la
dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la
postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à
l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême
Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du
milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État,
avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque
magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés,
est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire.
Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La
flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292.
Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le
chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas
éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui
avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles
aucun Européen n’avait été initié avant eux?
CHAPITRE II
LES INDES.
La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour
destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut
exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se
passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas
temps encore de fermer le livre du voyage, «car il y faut tout le fait
des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à
raconter, car moult sont merveilleuses». On a vu comment Marco Polo
s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes
des contrées maritimes de l’Asie méridionale; ce second voyage accrut et
affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout
pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles
avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde
maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel
participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de
l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies
régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans
les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient
les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées
tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée
vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens,
sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits
divers de l’industrie orientale.
Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient
mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela
s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et
de richesse et se résumait dans un nom: l’Inde. Il est difficile
d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique
précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une
partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de
signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région
dans le globe; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les
limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a
l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine
en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, «la meilleure Inde qui
soit,» correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à
l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité
dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que
du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore
ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de
l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini
les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme
des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons
mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter
celles qu’on ne sait pas.
Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos
des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux
voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue
et à se représenter les contrées, non telles que les montrent
aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce
n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits
et apprécier la part de nouveauté qui leur revient.
En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait
mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la
plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de
l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais,
quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour
l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que
s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs
destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de
Polo: fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte
pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces
parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois
invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou
moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine
méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en
deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois
d’automne et d’hiver; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste.
Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des
Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et
venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui
a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de
ces vents, lorsqu’il dit: l’un les porte, l’autre les rapporte.
Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de
traversée, arriva «à une île appelée Java». Il s’agit ici, non de l’île
qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo,
représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le
désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit
avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de
l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar
avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de
relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de
Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson
d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas
sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours
rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils «vivent
comme bestes et mangent chair d’hommes». Marco Polo, qui, grâce à son
expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la
troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition,
organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son
voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le
campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de
creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres
dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand
les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec
les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu; et une fois la
confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des
échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici
Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux
populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait
en abondance, il goûta les noix de cocotiers «moult grosses et bonnes à
manger fraîches», le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée
que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes
_Areng saccharifera_. «Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand
ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc
un grand pot là où la branche est taillée; et en un jour et une nuit le
pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge.
Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche
qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la
racine, et peu après elle recommence à couler.» L’arbre à pain ou
palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. «Et je vous
conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui
font farine, qui est moult bonne à manger.» Cette substance est la
moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta
quelques-uns de ces _pains_ à Venise.
C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé
sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la
nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la
création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit
être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il
entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient.
Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie
notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et
puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui
plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux: l’éléphant
gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et
innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses
forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on
colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de «petits hommes qui
viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement
hommes.» On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le
corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe.
Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans
les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang
(nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui
dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui
assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un
chien.
Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des
indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations
malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à
passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les
progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche
a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint
Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée,
où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car,
si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans
ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé
de s’avancer; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations
commerciales. Ses progrès continuent encore.
[Illustration: LE PIC D’ADAM.]
Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où
probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo
dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit
sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont
peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi
misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage
du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette
île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour
posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques
promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la
gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, «si droite et si raide,
que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et
grosses». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du
sommet du pic d’Adam.
Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur
(2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais
et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses
légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne,
les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre
d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le
monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et
les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les
chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la
montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage.
Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands
frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et
l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc.--Les
détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est
une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente
pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du
fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour
d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert
à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long.
Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes.
Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la
Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur
clergé, leur cérémonial; il s’est amusé de leurs idoles, «les unes à
quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille
mains, et celles-ci sont les plus vénérées». Mais c’est pour la première
fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette
religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot
Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce
personnage est généralement désigné, _Bouddha_, être éclairé ou divin.
C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic
d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde
impression sur son esprit.
[Illustration: BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.]