un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus
fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne
nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre
le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la
Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants
avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle,
«une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi,» afin d’alimenter le canal.
C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal
quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors
le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et
portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger
dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le
fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre
entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers «les îles de l’Inde».
Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions
semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours
inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que
la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées
pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau
l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu
les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. «C’est merveille de
voir les marchandises qui vont et viennent.» Le long de cette principale
artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque
sans interruption pendant de longues distances. Une progression de
villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le
voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial
où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait
enfin le fleuve Bleu.
Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par
excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours
accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est,
sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un
des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son
lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit
où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois
très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de
religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien «deux cents
frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres,
comme chez les chrétiens un archevêché.» Ces asiles de recueillement
monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure;
et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’_Ile
d’or_ ou de l’_Ile d’argent_ pouvaient à toute heure contempler le riche
et vivant panorama du beau fleuve. «Car par ce fleuve vont et viennent
les marchandises des diverses parties du monde.--Et je vous dis que ce
fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de
cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de
riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la
mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire
Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de
navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux
cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y
a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les
châteaux, qui toutes ont navires.»
Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la
batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un
peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le
pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif
que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe
siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois,
que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs
jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit
aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de
la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de
plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois
dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le
fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel,
le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les
plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations
humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le
commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans
le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés
d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres,
comme pour justifier le mot de notre voyageur: «C’est moins un fleuve
qu’une mer.»
Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la
ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses
avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se
mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours,
Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non
seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais
où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et
ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy
(Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant
l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat.
L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et
mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie
et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait
encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle
eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait
à prospérer sous ses nouveaux maîtres.
Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident,
s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres
souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en
1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement
chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du
monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses
reprises; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier
les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire
statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au
général mongol au moment de la capitulation de la ville.
C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un
lac. Elle avait cent _lis_ de circonférence; le _li_ chinois équivaut à
peu près à 445 mètres: c’était donc un développement supérieur de 10
kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait,
de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des
canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était
ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les
bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec
quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces
ponts servaient aussi de postes stratégiques; chacun d’eux était occupé
par une escouade de dix hommes.
La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est.
Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à
l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur.
De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de
jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute
heure de la journée «que l’on se demandait comment il était possible de
pourvoir à la nourriture d’une telle multitude». Transportons-nous donc
aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus
petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois
jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille
personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu
gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan
voisin ou poissons du lac, «remarquablement gras et savoureux à cause
des immondices de la ville qui s’y déchargeaient,» montagnes de légumes
et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et
des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la
cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques
heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité
de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule
pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous
faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le
pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on
vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes
de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait
de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et
à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé,
dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans
nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus
spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue
des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se
pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu
de ce fourmillement affairé veille l’ordre public: sur chaque place de
marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des
officiers impériaux pour faire la police et régler les différends.
Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel
doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute
qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions
commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité
chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent
les anciens sur leurs rapports avec les Sères; il paraît encore
généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les
antiques mœurs.
L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers
élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et
semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été
compris dans l’enceinte. «Tout autour de ce lac il y a beaucoup de
palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux
gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises
des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais
qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville
veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car
elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et
tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir.»
C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des
pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un
vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse
population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une
aristocratie industrielle. «Sachez ni que les maîtres des métiers, qui
sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien
de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que
s’ils étaient rois et reines.» Vêtus de beaux habits de soie, distingués
par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers
les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont
parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom
s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe
étaient passés en proverbe. On disait la «cité du paradis». On tirait
vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt
possible.
L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de
voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de
courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le
lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se
tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de
claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt
personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les
parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres
ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande
ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le
riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas,
de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre
s’étagent sur les collines voisines.
Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter
désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai.
C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux
et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se
composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons,
kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte
crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais
«le plus somptueux qui fût au monde», se déployait la magnificence des
Soungs: les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons; des
banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un
peuple de courtisans, de gardes et de femmes «au nombre de mille
attachées au service du roi» fourmillaient dans les innombrables salles
toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce
passé? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les
plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche
de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant
à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le
vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de
Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines
de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche
marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier
roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de
sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en
évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son
compagnon; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans
les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la
présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à
ses récits.
[Illustration: PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.]
Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas
un secret pour Kubilaï; il avait mesuré les précautions au prix qu’il
attachait à sa conquête. Quinsai était une cité «moult bien gardée». Les
douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement
occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares,
des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie:
circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient
presque des étrangers pour ceux du Sud.
La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de
garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin
en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son
instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si
elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était
marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à
s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue
était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu
menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège
dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à
Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la
ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur
donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une
table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du
sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en
pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui
servaient d’entrepôts publics.
L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées
reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est
obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans
l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son
arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés.
Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme,
de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En
cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette
pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres
initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il
y avait à Quinsai seize cent mille maisons: ce qui indiquerait une
population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public
retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale
«un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire».
Les recettes devaient être en effet très considérables; cependant les
chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de
cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le
revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont
bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est
sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes: Messer Milione!
Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui
pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale.
Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés
maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou
arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de
Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle
maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal
du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le
monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt
maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans
le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr
aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou.
C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton,
celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les
étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.
Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le
nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à
la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime.
Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du
cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et
de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des
vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre
mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement
ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel
degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles
contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez
de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier
la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande
quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant
l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de
longues traversées et chercher au foyer même de production les
marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde
méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette
époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait
soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique.
Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco
Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine
semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres
temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux
anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou
prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des
relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut
suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements
maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité
extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.
Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier.
La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant
le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de
l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer
Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient
surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se
rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu
près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la
source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et
leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs
siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune
était précaire! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance
politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger
l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient
strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement
payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant
les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.
Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché
d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois,
parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde
et des îles de la Sonde, surtout «les espiceries». Ce que Venise ou
Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais
de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes
du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci: «Et je vous
déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à
destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et
plus!»