Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un

des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les

suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans

le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa

capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui,

dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là

s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de

la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine.

Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui

s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands

affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et

très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la

ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de

marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité

de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de

marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures.

C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de

curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par

exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands

autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les

enlever le soir; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les

recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas,

dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une

ville chinoise au moyen âge?

[Illustration: UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.]

A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la

frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est

qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet

s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la

Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï.

La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même

temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que

retrace la première partie de l’itinéraire.

Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce

pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en

ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants

«grands larrons» et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels

sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée

où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant

sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car

il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines

fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous

apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie

courante: usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de

l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes,

avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux

producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal

qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre

passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui

contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse,

pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des

habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer

le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.

Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa

route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que

porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa

description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive,

il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers

lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour

arriver au Yunnan.

Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale

ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée

dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le

mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent

peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de

sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité

chinois de population et de langue; dans le rapport de Polo, il semble

encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult

difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une

superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs

chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger

chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol

n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne

grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où

elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses

fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux

usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste

amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la

barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y

sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples

divers qui composent l’empire des tzars.

Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il

appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait

de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait

récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à

l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle

plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée

montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus

beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses

expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant

des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura

presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au

pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à

un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à

ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse

où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait

opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut

précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de

l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place

naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il

étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.

[Illustration: LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.]

L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des

principales industries du pays. «Ils prennent sel, dit Polo, et le font

cuire, et puis le jettent en forme.» C’est le procédé dont furent

témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse

des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux

imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol

et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en

fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il

faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans

les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très

blanc.

[Illustration: PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.]

Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer

dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des _dents d’or_, ainsi

nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit

doré. Les hommes, dans ce singulier pays, «ne font rien qu’aller à la

guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand

leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service.

Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant

quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui

font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande

peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part.» Cet

excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore

plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples

les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a

constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de

l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans

l’antiquité pratiquée en Corse.

Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la

Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte

d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids

en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter

de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé

l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or

fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait

aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays

voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis

plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à

la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.

Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la

Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations

diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer

sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située

sur les bords de l’Iraouaddy? Il est permis d’en douter. Du moins il

entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale

surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent

faisait retentir les «campanelles». Il recueillit des renseignements

jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée

de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.

Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie

à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de

l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer

exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par

des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois.

Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes

montagnes: villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition

française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou)

qu’il rentra enfin dans la Chine propre.

C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du

Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après

dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils

saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise.

L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.

Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements,

d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude

générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui

lui fut fait à la suite de cette première mission:

«Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le

seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment

il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les

nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien

et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en

furent émerveillés et dirent: «Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir

qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur.» Si bien que pour

cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol.»

C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la

cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque

temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales

chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom,

et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en

qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il

joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui

jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce

gouvernement.

Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand

ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier

ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions

publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu

de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut

les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans

sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle

entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux

habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant

la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de

son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les

autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche

en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe.

C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe,

tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il

s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.

Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit

dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le

trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed,

qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le

fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de

se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse

néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville

tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit: «Où allez-vous si

tard?--Auprès de Gengis, qui est arrivé.» Non moins étonné, le Mongol le

suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine

s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la

fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat

la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le

capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie: «Trahison!»

et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des

chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant

de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.

L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions

sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité

de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans

sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête

qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci

justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui

ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu

si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été

trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre

d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de

pâture aux chiens; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant

quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la

tolérance qu’il observait envers toutes les religions.

Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans

le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à

se manifester encore par de nouvelles faveurs.

CHAPITRE VII

LE MANZI ET SA CAPITALE.

Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de

Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux

les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville

importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le

chef-lieu d’un _lou_, circonscription moindre que la province, plus

grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie

nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles

fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays

venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au

débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se

trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que

le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des

Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées

différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais,

pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse.

Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était

plus riche; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne

jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait

faite l’expression célèbre de _Fleur du milieu_.

Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du

Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie

nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de

Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement

efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être

un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de

Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une

civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait

rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée

Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des

assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette

résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes

vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien

des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour

construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont

l’effet fut immédiatement décisif.

De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition

du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de

Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la

cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent

et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais

ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de

rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.

Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur

multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient

servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à

plusieurs reprises et avec force Marco Polo. «Si ceux de la contrée de

Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils

ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers.» Et

ailleurs: «Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez

qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux

exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes

les cités sont entourées d’eaux très profondes; de sorte que, si les

gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais,

parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent.» Ce sont là de sages

paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions

les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.

Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait

répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait

survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et

ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles

mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de

commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne

sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans

ces dernières années! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore

les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et

bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un

point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde

pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer,

remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la

guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien

nommé «le souci éternel de la Chine», rompant les digues qui

maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son

cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour

reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de

Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se

multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse

de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore,

que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans

les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes

rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les

rivières.

[Illustration: LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo]

La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit

bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays,

Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet

d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement,

une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a

doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des

habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en

Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en

Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique

n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons

flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan

consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du

système de canaux qui couvrait déjà la Chine; il en raccorda toutes les

parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de _grand

tronc_, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le

Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un

sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de

l’ouest vers l’est: le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul

système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui

sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore

aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans

interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai,

la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble

condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande

œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et

les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis

cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la

Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne

Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, «parce que du Manzi viennent

les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan». En 1861 il

arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du

débouché du canal: s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de

famine.

Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément

dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand

Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant

trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les

convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction

de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette

situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des

garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.

Marco Polo · 第 8 / 12 段