Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent

les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les

spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le

sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier; des

léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient

dressés à l’attaque; des aigles également dressés à cet usage

s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les

loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié

en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun

sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de

chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de

l’autre. «Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose

à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand

le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez

venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière

des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là

d’un côté et de l’autre; si bien que c’est moult belle chose à voir et

délectable!» Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.

D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée

par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs

à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie

l’un d’eux s’écrie: «Sire, des grues passent!» Alors, prenant parmi ses

faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche: l’oiseau féodal atteint sa

victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.

En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé

ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison

chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la

fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de

sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier

aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait

construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de

résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre

entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait

dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces

gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de

vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été

des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées,

surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une

toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé

d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie

l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait

encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul

Gengis donnaient leurs audiences; et la facilité avec laquelle l’édifice

se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait

de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.

[Illustration: UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.]

Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des

descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne

resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait

sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles.

C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la

machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet

attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce

n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans

son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des

jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux

railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action

fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une

conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de

la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son

train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.

Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du

maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une

sorte de ministère. Il se composait de douze «barons» demeurant ensemble

dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province

aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets,

à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale.

L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur

investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des

insignes gradués: tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête

de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle

des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la

Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se

transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les

conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient

encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus

ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de

ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la

civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil.

On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports

ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de

2300 ans avant notre ère.

Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de

postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec

soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne

l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire

perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu

depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre

réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les

diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à

cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur

chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des

relais-auberges appelés en mongol _yambs_. Ces relais étaient munis de

chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux

ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une

table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à

trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était

tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait

un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En

cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si

leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le

premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait

des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et

à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité,

mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait

étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé

hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation

dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son

voyage.

Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois

milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde

entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers.

Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait

une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils

allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son

parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service,

qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur

l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour

pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle

saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir

même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se

transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme

le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.

Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et

de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les

particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous

lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service

public: les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le

droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées.

Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe

organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du

centre aux extrémités?

Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez,

dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre

philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière

«l’arcane», le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le

papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en

Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau

impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises; sa

circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en

temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant

un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour

lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les

marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et

convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier

d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à

porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de

pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et «le

Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent». La banque,

ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en

faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de

quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système,

qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie

politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables

banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par

lequel «le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au

monde». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre,

montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès

cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est

un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains

plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.

De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme

paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de

l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les

populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du

blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le

gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de

grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté

des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance

épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme

celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y

avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des

secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la

porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille

personnes un grand pain chaud.

Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un

singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que «dans toute la

province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des

montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne

brûle autre chose. Le bois ne manque pas; mais les pierres brûlent mieux

et coûtent moins cher.» Ce curieux témoignage sur la richesse en houille

de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs

de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité

intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux

effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le

possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du

renseignement.

Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés

remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette

époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque

année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du

gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix

et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours.

Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous

apprend que, désignés sous le nom de _tacuins_, certains petits

pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc

étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après

avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du

temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres,

révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient

imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus

ou moins selon son plaisir.--Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré

de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces

exemplaires! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y

aurait pas porté ses fruits?

Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur

d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs

et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant

Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur

vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas

seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de

Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non

seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel.

Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.

CHAPITRE VI

LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.

L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il

avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de

la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de

culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments

faisaient défaut à ses intentions; les hommes manquaient à ses desseins

de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à

administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses

sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de

ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui

paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En

attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent

sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de

fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre

des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des

musulmans venus de Perse; et ce mélange n’était pas toujours sans

inconvénient ni sans danger.

L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires,

immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute

les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa

main; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux

extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la

plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à

Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence

de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre; mais s’il s’agissait

d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le

malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur

avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une

mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme

d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de

l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage; mais

c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le

malencontreux messager.

Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement

exprimer le secret qui fit sa faveur. «Quand le Seigneur vit qu’il était

si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en

une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier

avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par

diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient

dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les

traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait:

J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses

contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à

entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à

s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son

retour il pût le dire au grand khan.»

C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour

cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis? L’auteur a

omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs

seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il

avait vues en route, que «ce pour quoi il était allé». Mais on doit

conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat

de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son

retour il fit entendre au grand khan.

Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers

ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les

provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont

celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et

Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes

trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de

l’empire.

Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental

qu’il appelle _Pulisangin_, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre.

Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve

qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes

qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions «moult

subtilement entaillés», ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant

accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe

sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation

chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa

proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec

les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et

le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de

Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et

de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu

de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de

divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux

extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.

Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le

voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers

la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de

sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On

y retrouve la désinence _fu_ ou _fou_, qui signifie chef-lieu; tandis

que les centres administratifs moins importants sont désignés par la

désinence _tchou_, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco

Polo tantôt sous la forme _ju_, tantôt sous la forme _guy_. Taian-fu

était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication

d’effets militaires.

Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu,

il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les

Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune; les Mongols, et

Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir; chacun

interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse

d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le

franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des

plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et

habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux

campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là

qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette

nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont

l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la

main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de

Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune

ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale

d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le

souvenir des vieilles dynasties et «des grands rois riches et vaillants»

qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très

florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde

romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place

importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un

palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison

mongole.

[Illustration: UN PONT CHINOIS.]

A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée

montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage

entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud

vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère,

déclare la contrée «moult ennuyeuse à cheminer». D’après un missionnaire

français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite

Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des

Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de

fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant

une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour

les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour

faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette

puissante barrière avait été percée par une route stratégique et

commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations.

Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui

s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen,

qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse

de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus

grandiose.

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