destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de
principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous
l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement
envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et
ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour
au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez
nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de
la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a
aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec
d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une
sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent
continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables
flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même
sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche; mais, sans
cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous
lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant
lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays
est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de
légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance
divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail
recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble
du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents
atmosphériques. «Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens
s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans
l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il
se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes.
Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où
ils sont allés par le sablon.» C’est ainsi que, pendant son séjour à
Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement
imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient
la trace. «Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était
tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer
la lumière pour lire.»
Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de
Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du «grandissime
désert». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient
à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine
pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois.
Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au
lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies
du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance,
mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que
nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob.
Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger
du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de
son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques
groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de
lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages
troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à
Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population,
mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et
périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche
et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés
au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux
sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert,
accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs: avec
l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.
[Illustration: UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.]
Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou
désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si
grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis
qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment
la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne
trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui
parut longue: mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour
se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi
était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait
pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers
auxquels y était exposé le voyageur. «Quand l’on chevauche de nuit par
ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de
ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut
rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui
semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et
souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver
ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont
morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade:
il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une
illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on
entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs
instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant
cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près
des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles
ne s’égarent.» Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère
traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques
de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M.
Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des
voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent,
dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges
en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés.--Il serait
puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par
la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet
l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim
et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble
et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces
terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de
bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les
marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque
continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer
ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion
mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire
des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer
des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.
[2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon
dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la «merveille» rapportée par
Marco Polo.
Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville
dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable,
et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski.
Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet
dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de
marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les
steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les
abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste
Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale
religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des
musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre,
c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la
sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité
extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de
toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici
d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus
encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel
cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement
ces couvents ou _lamaseries_ qui atteignent souvent les proportions
d’une ville: «grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite
cité avec plus de deux mille moines».
Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est,
Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le
centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des
principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que
cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie
occidentale: peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque
voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion
(Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel
Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission
officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite
leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de
la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi
n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français
Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du
grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc; et là Marco
crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas
par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans
ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine,
qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui
fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de
rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge.
Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à
Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de
Cambaluc ou Pékin.
[Illustration: LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).]
Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de
fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur
bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il
semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui
qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil
en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils
avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les
hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé
sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la
Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs
contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru
par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En
effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces
longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms
géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste
nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec
ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de
commerce, et jusqu’à ses ruines.
CHAPITRE V
LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.
Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères
Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à
quarante journées et mis à leur disposition les postes et les
hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. «Les
deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le
seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent
devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit
relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie
et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui
s’était passé.--Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le
trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et
chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils
lui donnèrent la sainte huile du sépulcre: il en fut moult allègre et la
tint à haut prix.
«Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il
était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre
homme.--Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur! Et pourquoi vous en
ferais-je un long récit? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête
de leur venue.»
On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans
la mémoire du «jeune bachelier». Avec sa précocité de jugement il
chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait
éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les
connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son
extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était
encore en Chine une cour d’intrus; outre des Chinois et des Mongols,
encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup
d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et
l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se
rendit maître de ces divers langages et «sut de quatre espèces de leurs
écritures». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la
maturité sérieuse de son intelligence. «Il était sage et prévoyant en
toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand
bien.»
Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan.
Sa faveur se dessine; bientôt commencera pour lui une carrière
singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails
d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements
qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare
est assis sur le trône de Chine.
La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à
celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare
d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que
l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644),
celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit
une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence,
la _Cité du khan_ (car tel est le sens du mot _Cambaluc_), il commença
par consulter ses «astronomiens», qui lui déclarèrent que la ville se
devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire
une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la
population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc
désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une
seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de
Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue
qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie
guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître
envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire
qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés
au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient
accès; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se
trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la
garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre.
Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas
déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un «grandissime palais,
avec une grande campane qui sonne la nuit». La tour existe encore. Après
trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une
femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte
veillait à la police.
[Illustration: PLAN DE PÉKIN.]
Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre
compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la
cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire,
mais plus petite: c’est la ville dite impériale, habitée par les
fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale
elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville
interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.
Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré
quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des
constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le
fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble
d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La
première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville
impériale; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.
[Illustration: PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.]
Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des
parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille
rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des
habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de
constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres,
servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre,
l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais,
etc.; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui
était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait
aisément soutenir un siège contre ses sujets.
L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un
parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées
pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la
circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute
espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel
nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre.
Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été
dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts.
«Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les
envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et
mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le
transportent.» Sur le sol de ce monticule était répandue une substance
qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un
kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline
était appelée la colline Verte. Nom bien mérité! dit Polo après avoir
décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.
Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions
de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait
qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel
régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se
développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à
l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les
peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons,
bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la
fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres
peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs; la charpente
entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte
que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage
éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait
bien caractéristique dans la description de Polo.
Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui
pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où
l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes,
son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne
pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.
Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait
avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que
le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire
de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré
des douze mille «chevaliers» de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait
en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an:
notre guide va nous permettre d’y assister.
Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances
qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce
que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches,
couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les
modes, tout est encore vrai dans ce tableau: «Les gens se présentent
l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour
que toute l’année ils aient joie et bonne aventure.»
Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants
richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et
objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant
Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les
vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se
ranger «tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et
marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers,
et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour»; multitude
immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel
innombrable de la cour impériale de Constantinople, «aussi nombreuse que
les moucherons dans l’air un soir d’été». Les préséances étaient réglées
d’après la plus stricte hiérarchie. «Chacun s’étant assis à sa place, un
huissier se lève et crie: Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et
mettent leurs fronts à terre; et ils l’adorent comme s’il était Dieu,
par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve
une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec
un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette; puis chacun retourne
à sa place.» Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient
apportés de toutes ses provinces et royaumes: perles, pierres
précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille
chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet
hommage?
Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée
au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille
impériale, de telle sorte que leur tête était «au niveau des pieds du
grand sire», Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs
femmes prenaient part au banquet. «Sachez que ceux qui servent à manger
et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le
nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine
ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand
il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la
coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font
signe de grande humilité.» Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs,
dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres,
égayaient la fête.
On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée
de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées,
sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles
coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître;
c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions,
d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus
de trois mille années.
Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre
à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se
rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un
terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger
les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens,
dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une
immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait
de salle de réception.