légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois
Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race
de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance
une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante
lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la
possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir
d’en obtenir un; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant
périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle
détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put
voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.
Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe,
frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens
de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors
d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa
relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup
d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais
ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à
travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité
populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme
elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et
provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en
cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la
fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres,
pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du
conquérant.
Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les
contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la
célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de
lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont
encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se
trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme
la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.
Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs
atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve
dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour
la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient
celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette
partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les
guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit
État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de
la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant
trois jours continuellement en montagnes, «et l’on monte tant, que l’on
dit que c’est le plus haut lieu du monde».
Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue
il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce
qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de
lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des
Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares
voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette
contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes,
qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie
pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné,
susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain
nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom
générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il
n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins
l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière
du plateau.
[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre
Balch et Kachgar]
Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble,
près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes
terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos
Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à
celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène
au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé
Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait,
après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen,
est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations
scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission
anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la
partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le
théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi
se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de
Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce
n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient
autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient
pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de
l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et
l’influence chinoises.
Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils
s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac
entre deux montagnes. «Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde,
si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours.
Il y a grande abondance de tout gibier; entre autres beaucoup de moutons
sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien
longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les
pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à
l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages.» On
raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient
beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs
ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des
sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.
«Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle
Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul
herbage, rien que désert: si bien que les voyageurs sont forcés de
prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.
[Illustration: CORNES DE L’OVIS POLI.]
«On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui
règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu
brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres
lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.
«Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez
bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées
traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il
n’y a ni habitation ni herbage; mais les voyageurs doivent porter tout
ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent
très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne
vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est
en vérité une mauvaise engeance.»
Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute
l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate,
sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause,
est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois
de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant
génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant,
situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y
installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour
supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux
naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. «Le charbon,
dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et
à force d’être animé par le soufflet.» Un autre observateur plus
illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même
altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle
il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait
souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme
«s’éparpiller, sautiller». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air
et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs
expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que
l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas
accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne.
Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes,
et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer
dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des
observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui
déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas
remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude
que notre ancien voyageur apportait dans ses récits? Les faits qui le
frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît
d’expliquer ou de prévoir: on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en
fit sentir la valeur.
Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais
sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux
cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous
deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes
nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut
traversé par lui? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus
septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de
1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire,
en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.
La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder
avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais,
en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région
mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du
souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur.
«Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute
l’attention qu’il méritait.» Il trouvait beaucoup de ressemblance entre
les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien
voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son
expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au
moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son
escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre: Wood continua avec
les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de
vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une
construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et
presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards:
c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et
le voyageur même se sentit ému. «Le silence de la scène, l’aspect
sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à
l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression
sur un esprit réfléchi.»
Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi,
l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied
sur le _toit du monde_. C’est le nom que les indigènes donnent à la
partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour
couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là
s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de
1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel
l’officier anglais donna le nom de Victoria: de son extrémité
occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. «Partout où nos
regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol
comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était
partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les
yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un
oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il
oppressait le cœur.» Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la
hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer: elle ne serait,
d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de
1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient
affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton
élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement.
Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes
de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et
gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région
du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo,
_Ovis Poli_.
[Illustration: LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.]
Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs,
seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait
vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne,
l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non
plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que
la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood,
l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables
d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été.
Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts
pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques
troupeaux apparaissent; quelques tentes ou _kibitkas_ de Kirghizes
s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces
hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples
pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif; peu à peu le froid, la
stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux
recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes; comme eux
s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant
l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze
cents ans, «à moitié chemin entre la terre et le ciel».
[1] Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de
l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins
de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son
voyage.
CHAPITRE IV
L’ASIE CENTRALE.
Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le
long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes
populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils
rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue
entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi
lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect
d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes
qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités
reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières
années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de
Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857; puis, grâce à
l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la
capitale, elle eut son importance politique et devint le but
d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre
civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations
musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était
déjà musulman: l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le
bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des
principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine.
Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre
Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan: «Ils sont au grand
khan.» Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï
gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur
éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.
A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit
commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule
occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement
étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le
monde.--On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à
merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux
du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans
l’histoire du commerce; car leur situation géographique leur assigne un
rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les
avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues
dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme
géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son
temps, celui d’Issédons; et l’on racontait même encore, dans certains
ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou
quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait
pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette
célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour
les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit
surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie
provenance: la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en
Chine; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu.
Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus
recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des
centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants
occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de _Sérique_, du mot
chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au
pays d’origine, mais encore au pays d’échange; et c’est ainsi que pour
les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença
immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes
où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.
[Illustration: VUE DE KACHGAR.]
Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance;
mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du
moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se
répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe
siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui
influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de
l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom
réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à
Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux.
Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur
d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se
propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une
partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie
qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a
aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut
naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le
courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les
marchés de l’Asie centrale.
L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco
Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par
lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire
servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour
relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du
célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes
capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une
côtoyait le versant méridional des monts Célestes: c’était la route du
nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun:
c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la
dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se
traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.
[Illustration: LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET
YARCAND.]
La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet
avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades,
les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la
provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres
étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux _yu_,
faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de
porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se
rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où
les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les
étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco
Polo et ses compagnons.
Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient
suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt
historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à
être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord.
Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la
première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par
exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La
description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage
sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus
rares.
A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait
encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y
signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout
renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle
existe. Au delà commença le désert de sable, «le sablon» entrecoupé de
lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de
distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés
d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de
plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville
qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans
ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce
nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des
indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur
quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est
l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan.
L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom
est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes
accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par
le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du
lac Lob.