de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les
frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la
Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois
de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se
dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine.
Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le
commerce; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question,
la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles
races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On
les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient
ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des
caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à
l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les
guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe
armée dans ces routes suspectes; et les trois Vénitiens durent se
joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et
Ormuzd.
La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de
Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux
observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du
pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il
passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et
y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois
mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre
quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les
habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu
plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des
adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là
un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion
nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On
lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre,
s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de
vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion
des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient
adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une
pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits; mais aussitôt il en
jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu
et l’emportent dans leur pays.--Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo
étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions
d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à
l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de
Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints,
qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions
musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne
conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de
familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les
rencontra notre voyageur.
[Illustration: LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).]
Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au
nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de
représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du
grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la
plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.
[Illustration: ANES SAUVAGES.]
Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi; c’est la ville que nous
nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands
colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après
cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de
la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en
plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il
y a de belles chasses: perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et
leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là
cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie,
des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux.
Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon
purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans
l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus
de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à
perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est
une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de
montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien
n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre
de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit
du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil
de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un
certain charme; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours
ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui
parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent
glacial, semblables aux _despoblados_ des plateaux castillans.
A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de
l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une
partie de la population. «Quant aux dames et demoiselles, elles brodent
avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de
toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille
manières.» Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de
ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par
une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée.
Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée
en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des
ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et
les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles
travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix
environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à
ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de
reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des
représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais
simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six
mois pour apprendre ainsi un modèle; mais une fois dans la tête il ne
s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo,
mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages.
Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les
visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les
produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman
rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.
[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd]
Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont
visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers
laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. «Et il faisait
très bon chevaucher.» Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de
montagnes.
Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes
nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la
Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux
de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique,
s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à
l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les
sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation,
comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas
sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on
voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des
officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama
alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir
une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord
s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils
franchirent un col très élevé; car malgré la saison ils y éprouvèrent un
si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de
s’en garantir.
Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très
fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais
qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux.
Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen
du système; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec
les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie
de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs
de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas
alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un
ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales
nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres
qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect
impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques.
D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité.
Il y vit des moutons à grosse queue, «grands comme des ânes,» espèce
particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf _zébu_ de
l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des
plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de
_Reobarles_, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé; un de ces
jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des
irrigations avait répandu ses bienfaits.
Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco
Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de
hautes murailles: il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la
précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au
brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par
les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces
grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à
ces _Pindarries_ qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en
échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de
_Karaunas_ une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000
cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la
Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres
profits sur quelques caravanes: c’étaient de vastes coups de filet où
main basse était faite sur la population du pays entier.
Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par
leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur; si bien
qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet
dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi
dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le
lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur
d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le
paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle
d’un brouillard ordinaire de Londres; un cavalier devient invisible à
quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la
journée.
C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs
méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient
reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés
de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant
d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant
entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la
plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de
murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le
reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle
alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière
septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.
Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à
embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il
s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée.
Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement
réussirent à se sauver.
Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les
défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de
Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où
il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs! Cependant elle arriva
sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche
la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers,
où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées,
frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans
une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au
loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de _Garmsir_, qui
veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a
peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral.
Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent
qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que
de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les
Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au _kamsin_
d’Égypte ou au _sirocco_ d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se
glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo
une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent
Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée; et la décomposition
des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte
de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par
lambeaux leurs restes méconnaissables.
Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme
Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les
épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on
envoyait des chevaux: ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le
climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette
exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands
persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le
commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les
gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des
chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est
grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup.
Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les
Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval,
eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la
construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon.
On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un
des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.
Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie
commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient
projeté de prendre à Ormuzd la route de mer; mais des circonstances sur
lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils
regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite «par moult ennuyeuse voie»
dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en
partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la «grande et noble ville
de Balch», où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines
que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait
la frontière de l’État tartare de Perse; au delà commençait celui de
l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de
Gengis-khan.
CHAPITRE III
PAMIR.
Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de
l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous
apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se
dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route
ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts
Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui
leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque
Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de
Kubilaï-khan: Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en
hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie
de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des
communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans
doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en
prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer; c’est
à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se
forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents,
ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.
La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore
aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs
européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre
l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus
élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes
populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant
quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on
connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire
soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs,
leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la
route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au
moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au
service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est
jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée
anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch
et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le
lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta
un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources
principales de l’Oxus.
Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à
Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de
marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage
avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux
razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des
montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle
part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de
traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une
grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune
force humaine ne pourrait faire revivre.
La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était
un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel
gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la
ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher
cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de
provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les
pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une
population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés
s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des
habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se
trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement
de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près
comme des infidèles ou _kafirs_, terme par lequel les rigides sectateurs
de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques
vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie
n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru
des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur
penchant au meurtre.
Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus
haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits
et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux
féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très
habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion.
Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le
jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut
surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il
dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa
constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les
Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison
devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie
européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes
petites villes, désignées sous le titre mérité de _sanatoria_, qui
s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est
ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla
vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à
l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. «Ces
montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée,
du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur
un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et
de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche
en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres
poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre,
que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou
plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne
perdent pas de temps: vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de
deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence
de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc.» Cette fois, par
exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si
laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant
paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont
une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante
nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le
plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape
dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé
dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du
voyageur.
Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce
pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les
membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi
Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous
ces rois s’appellent en sarrasinois _Zulcarnein_, qui veut dire en
français Alexandre.--Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie
réellement l’homme aux deux cornes; et c’est en effet l’expression par
laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose
que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies,
qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition
elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où
Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement
répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood
l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de
ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions
à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en
emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue
postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité
légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations
de ces contrées.