C’était le quartier où habitait Véra Alexandrovna. Le souper s’était
prolongé très tard; on avait bu plus que de raison. Vers cinq heures du
matin, un peu alourdi, Ture Ekman se décida enfin à regagner le lointain
hôtel de l’Europe. Il prit un traîneau, releva le col de sa fourrure,
mit les mains dans ses poches et, cahoté au trot lent du cheval sur la
neige durcie et inégale, éprouva un plaisir assez vif à sentir l’air
glacé lui piquer les joues et le front. «Je n’ai pas beaucoup d’heures à
dormir, songeait-il. Véra Alexandrovna viendra comme à l’ordinaire.
C’est un ange!... Ah! que j’ai sommeil!... Pourvu que je me réveille à
temps!...»
Cependant il s’intéressait à la vie qui commençait à renaître dans la
ville endormie. Malgré le froid, malgré la profondeur de la nuit, on
voyait des femmes glisser le long des maisons, tout emmitouflées dans
leurs manteaux fourrés, la tête couverte d’un châle. C’était des
servantes, ou des femmes d’ouvriers, qui allaient se mettre à la porte
d’une boulangerie pour avoir, après une interminable attente, leur pain
quotidien. Notre bon Suédois s’attendrit sur les souffrances de ces
malheureuses, sur leur patience. Il adressa, en lui-même, un blâme
sévère à l’édilité dont l’incurie obligeait les habitants de la capitale
à de longues stations dans les rues, par vingt et trente degrés de
froid. Ces files de femmes, auxquelles se mêlaient quelques hommes et
même des enfants, se tenaient immobiles sur le trottoir. Ture Ekman en
vit une de près d’une centaine de personnes puis, un peu plus loin, une
seconde non moins étendue.
Un grand réverbère électrique jetait une lumière blafarde sur les femmes
qui étaient là, tassées les unes contre les autres, comme pour se
réchauffer.
Soudain, il sursauta. Il venait de reconnaître au milieu de la rangée
près de la chaussée son élégante secrétaire. Elle était enveloppée du
manteau de fourrures qu’il avait le plaisir de lui enlever chaque matin
et d’aller poser sur le lit, derrière le paravent. Au lieu de chapeau,
elle portait, comme ses compagnes de corvée, un châle beige croisé sur
la tête et qui ne laissait apercevoir que son visage pâle. Elle semblait
très fatiguée.
Ture Ekman n’en crut pas ses yeux. Pour la regarder encore, il se
retourna dans le traîneau qui glissait sur la neige gelée. Oui, c’était
bien elle! il ne put retenir un: «Ah! mon Dieu!» qui retentit dans la
nuit.
En entendant ces mots prononcés par une voix connue, la jeune fille
tourna son visage et Ture Ekman comprit qu’elle l’avait vu.
Le désarroi du bon Suédois était si grand, le désordre de ses idées si
complet, qu’il ne sut prendre un parti à temps. Il hésita quelques
secondes à donner l’ordre à son cocher d’arrêter. Mais déjà il était
loin de la file allongée des femmes, il se tut et continua lentement son
chemin vers l’hôtel de l’Europe. Malgré le froid, il tenait ses yeux
grands ouverts, comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il était
préoccupé.
Il dormit peu, d’un sommeil agité. De bonne heure, il se leva en hâte et
descendit au café de l’hôtel pendant que les domestiques faisaient sa
chambre.
Un peu avant onze heures, Véra Alexandrovna entra chez lui, le _Novoié
Vrémia_ sous le bras. Sur son jeune visage, on ne lisait aucune trace
d’embarras et Ture Ekman qui la regardait avec une extrême curiosité, en
arrivait à douter de ce qu’il avait vu et à se demander si, sous
l’influence de l’alcool absorbé, il n’avait pas été victime d’une
illusion sur la perspective de Kameno-Ostrof. Lorsqu’elle levait les
yeux sur lui, il détournait vite les siens de peur de paraître
indiscret. Cependant il mourait d’envie de savoir pourquoi Véra
Alexandrovna se trouvait de si grand matin dans la rue en compagnie
d’humbles servantes et de femmes du peuple. Après bien des hésitations,
il se décida à l’interroger. Mais cet homme d’affaires était avec les
femmes d’une grande timidité (on s’en est aperçu, de reste) et il ne
savait comment s’y prendre. Rougissant un peu, il finit par lui dire:
--Ne vous ai-je pas déjà vue aujourd’hui, Véra Alexandrovna?
La jeune fille le regarda avec une parfaite tranquillité.
--Ah! c’était vous, monsieur Ture Ekman, qui passiez ce matin sur
Kameno-Ostrof. Je croyais bien avoir reconnu votre voix. Vous vous
couchez trop tard, vraiment.
Puis elle se remit à chercher des nouvelles dans le journal déplié
devant elle.
Le flegmatique Suédois était tout à fait déconcerté par les mots et par
le ton de Véra Alexandrovna. Il n’en savait pas plus qu’avant d’avoir
parlé. Au contraire, la simplicité avec laquelle elle avait répondu à sa
question ajoutait au mystère qu’il voulait percer. Il fit quelques pas
dans la chambre; il toussa une ou deux fois, puis, s’arrêtant devant la
table, il prit le journal, le plia et, face à la jeune fille, il lui
dit:
--Voulez-vous m’expliquer pourquoi vous stationnez à la porte fermée
d’une boulangerie à cinq heures du matin en plein hiver de Petrograd?
N’avez-vous pas de servantes? Votre père sait-il ce que vous faites?
(Ici Véra Alexandrovna ne put retenir un mouvement d’effroi.) Etes-vous
dans la gêne?... Dites-le-moi franchement, je vous prie... Vous savez
que j’ai beaucoup d’affection pour vous, ma chère Véra Alexandrovna
(Ture Ekman se troublait un peu)... Je pourrai peut-être vous venir en
aide si vous traversez une crise... Confiez-vous à moi, mon enfant.
Il lui avait pris une main. Il était dans une grande agitation. De son
côté, Véra Alexandrovna montrait plus d’émotion qu’elle n’en avait
jamais laissé paraître en présence de Ture Ekman. Pour la première fois,
il semblait qu’un combat se livrât en elle; son visage s’animait, ses
seins se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme plus rapide.
Ture Ekman, la voyant ainsi, redoubla ses efforts. Il mit tant de
persuasion dans ses demandes répétées, une chaleur si communicative dans
son accent, qu’il eut la joie de voir la réserve de Véra Alexandrovna
fondre peu à peu. Les beaux yeux gris de la jeune fille se voilèrent et
bientôt s’emplirent de larmes. Le cœur du pauvre Ekman battait à se
rompre. Il pressentait le plus douloureux des mystères.
--Dites-moi votre peine, fit-il avec plus de décision encore, et, s’il
dépend de moi, je l’allégerai.
--Vous êtes bon, murmura-t-elle enfin, en se penchant vers lui. Il y a
trop longtemps que je suis seule, sans une âme à qui me confier, obligée
de me cacher de tous. Je n’en puis plus (elle soupira)... Je vous dirai
tout comme à un être humain.
Elle s’arrêta un instant pour mettre de l’ordre dans ses idées
tumultueuses; puis, le coude appuyé sur la table et la main soutenant
son charmant visage, elle commença ainsi, non sans beaucoup de
mélancolie et peut-être un peu trop de solennité (il est difficile
d’être simple dans des moments pareils):
--J’ai un ami, monsieur Ture Ekman, un ami que j’aime, que j’admire, et
à qui je me suis donnée.
Lorsqu’il entendit ce début, l’excellent Suédois sentit un trouble
inconnu l’envahir. Sa poitrine se serra. Il eut chaud, puis froid. La
netteté de cet aveu ne laissait place, hélas! à aucune ambiguïté. Il ne
savait comment accueillir le sentiment que cette confession faisait
naître en lui et n’osait en rechercher la cause. Véra Alexandrovna avait
un amant! Comment le croire? mais comment en douter? Et puis pourquoi
était-elle bien avant le jour à la porte d’une boulangerie. Comment ceci
était-il expliqué par cela? Ture Ekman s’y perdait. Cependant elle
continuait:
--Mon ami est un jeune artiste. Il s’appelle Paul. C’est un peintre du
plus grand talent et qui sera célèbre. Pour l’instant, il n’a aucunes
ressources et vit dans la pauvreté. Il a contre lui, naturellement,
toute une cabale. On essaie de s’en défaire. Pas un journal ne parle de
lui; pas une exposition n’accepte ses œuvres. Il est seul, mais il
vaincra.
Véra Alexandrovna s’animait en parlant. Elle était fière de son amant,
elle s’indignait contre la sottise publique. Ses jolis yeux lançaient
des éclairs. La colère la rendait éloquente. Jamais Ture Ekman ne
l’avait vue si belle. Elle parlait, toute à la joie d’avoir quelqu’un à
qui raconter ses peines; elle disait le début de leur liaison, comment
elle avait fait la connaissance de Paul, par hasard, aux Iles où il
peignait en plein air «un paysage ravissant et tout plein de poésie. Il
semblait que l’on entendît les oiseaux chanter (c’est ainsi qu’elle
s’exprimait)». Ils s’étaient liés, s’étaient promenés ensemble, puis
elle avait été le voir dans sa chambre misérable et là, un jour où il
était malheureux, où il doutait de lui-même, elle s’était donnée à lui
pour rendre à cet artiste l’orgueil et la force, trop heureuse qu’un si
grand génie pût goûter quelque joie par la possession d’un corps qui
n’avait appartenu à personne.
--Je lui ai livré ce que j’avais de plus sacré, dit-elle, mais j’ai
gagné son âme et qu’est-ce que la pauvre offrande que je lui ai faite
auprès du don magnifique que j’ai reçu de lui?
Ture Ekman perdait pied dans les régions sublimes où la jeune fille
l’entraînait. Il revint à son idée fixe en lui demandant, à un moment où
elle s’était arrêtée de parler:
--Mais, Véra Alexandrovna, pourquoi étiez-vous à la porte d’une
boulangerie ce matin avant le lever du jour?
Ramenée à la plate réalité, Véra n’éprouva aucun embarras. Ture Ekman
avait noté, du reste, qu’elle n’avait pas essayé de se justifier et
qu’elle s’était bornée à expliquer la situation dans laquelle elle se
trouvait.
--Paul, comme je vous l’ai expliqué, continua-t-elle, n’a aucune
ressource. Il loge chez des gens assez pauvres qui lui ont loué une
chambre. Ils n’ont pas de servante. Aussi serait-il obligé d’aller
chercher son pain lui-même de grand matin. Mais vous comprenez comme moi
que cela ne serait pas possible. La vie d’un artiste a ses exigences.
Comment un homme habitué aux pensées les plus élevées pourrait-il
s’abaisser à des questions de ménage?... Et puis Paul n’est pas fort. Il
paraît robuste, c’est vrai, mais il a les bronches faibles. Pour un
rien, il s’enrhumerait. Le voyez-vous par ces nuits terribles de
Pétrograd rester une heure ou deux exposé au froid?
Ture Ekman regarda la jeune fille. Elle était frêle et délicate. Par
moment, elle toussait. Il se mit à détester Paul. Quel homme était-ce
pour laisser une fille comme Véra, habituée au luxe, et, moralement, un
ange, lui rendre de tels services? Et, au même temps que le bon Ture
éprouvait de la pitié et de l’admiration pour sa chère Véra, il avait
l’idée assez nette que le talent de Paul, ne valait pas les sacrifices
que la jeune fille faisait pour lui. Il résolut de voir le peintre et
ses tableaux. Il voulait juger lui-même l’homme qui avait inspiré un si
grand amour à sa lectrice. Il dit donc à cette dernière:
--Vous savez que j’aime la peinture et que je suis une façon de
connaisseur. Oui, j’ai chez moi une petite collection de tableaux
modernes; peut-être pourrai-je y joindre une œuvre de votre ami, si ses
prétentions ne sont pas trop élevées. Et puis, je serai heureux d’entrer
en relations avec un artiste aussi distingué.
Le visage de Véra Alexandrovna s’empourpra de joie.
--Que vous êtes bon, dit-elle en prenant affectueusement les mains du
brave Suédois, que vous êtes bon! Mais est-il vrai que vous vous y
connaissez en peinture? Ce n’est pas pour me faire plaisir que vous
dites cela? Vous êtes un véritable amateur?
Ture Ekman lui assura qu’il aimait la peinture d’un amour véritable et
qu’il passait pour s’y entendre.
Véra Alexandrovna, à cette déclaration positive, fut au comble du
bonheur. On convint que, le jour suivant, après la séance à l’hôtel de
l’Europe, ils se rendraient tous deux chez Paul.
Le lendemain, donc, les voilà partis en traîneau vers midi. Tout le long
du chemin, la jeune fille bavarda joyeusement et le thème unique de son
bavardage était Paul.
Ils arrivèrent enfin à la maison du héros. C’était un grand immeuble, à
plusieurs corps de bâtiment séparés par de vastes cours. Ils montèrent
un escalier qui ressemblait à un escalier de service et s’arrêtèrent au
quatrième étage. Là, ils sonnèrent à une porte étroite et attendirent
assez longtemps, jusqu’à ce qu’une femme débraillée et de mauvaise
humeur vînt leur ouvrir et les introduisît dans un vestibule sans
meubles qu’envahissait une odeur de choux aigres. Ils suivirent un
couloir encombré de malles et de panières, au bout duquel Véra
Alexandrovna poussa la porte entre-bâillée d’une chambre. Un jeune
homme, à leur venue, se leva d’un vieux fauteuil et fit quelques pas
au-devant des visiteurs. Il était grand, gros; sa figure était blafarde,
le nez allongé, les yeux étroits et petits. Toute sa contenance était à
la fois gênée et satisfaite. Il paraissait très jeune. La chambre était
misérablement meublée, mais, en outre, elle était sale et en désordre,
des bouts et des cendres de cigarettes traînaient partout; du linge sale
était entassé dans un coin; des tubes de couleur gisaient, éventrés, sur
le plancher. Le cœur du bon Ture Ekman se serra à l’idée que sa chère
lectrice, cet ange, cet être pur et bon, s’était abandonnée dans un
décor pareil aux caresses d’un tel homme. Mais peut-être sous cette
enveloppe peu aimable, Paul cachait-il un vrai talent, une originalité
précieuse, des dons qui rachèteraient son ingrate apparence. Hélas! Ture
Ekman fut bien vite désabusé. Paul, à la demande de Véra, montrait ses
dernières œuvres. C’étaient les plus plates inventions, des paysages
tout pareils dans leur fadeur aux chromo-lithographies qui ornent le
couvercle des boîtes à bonbons. Ture Ekman, qui avait du goût, vit au
premier coup d’œil que Paul n’avait aucun don et aucun avenir. Il eut
peine à réprimer un mouvement de mauvaise humeur. Il ne pouvait plus
supporter la présence de Paul et se leva un peu brusquement pour prendre
congé.
A ce moment, il se tourna vers la jeune fille. Le regard qu’elle tenait
fixé sur lui était chargé d’une anxiété si visible que Ture Ekman en
frissonna. Oui, il était évident qu’elle attendait son verdict d’une âme
pleine d’inquiétude et de terreur. La magnifique assurance dont elle
avait fait preuve en parlant de Paul à l’hôtel de l’Europe avait
disparu. Il ne restait plus qu’une pauvre petite fille à moitié morte à
l’idée que l’œuvre de son amant était jugée mauvaise par un homme dont
elle avait éprouvé la bonté et qui connaissait la peinture. Ture Ekman
se sentit fort gêné. Il toussa pour reprendre contenance, fit quelques
pas. Puis, soudainement, il s’empara d’une petite toile et demanda à
Paul, d’une voix embarrassée, combien il l’estimait.
Paul hésita un instant, puis dit:
--Cent roubles.
Sans ajouter un mot, Ture Ekman ouvrit son portefeuille, en tira un
billet de banque et le remit au jeune homme. Puis, son tableau sous le
bras, il salua Paul et Véra Alexandrovna. Il osait à peine regarder la
jeune fille en lui disant au revoir.
Dans le rapide coup d’œil qu’il lui lança, il crut voir qu’elle gardait
un visage douloureux et fermé. Lui-même se sentait fort mal à son aise.
Il ne respira librement qu’une fois sur le trottoir et, là, il traduisit
ses sentiments intimes par un violent juron dans sa langue natale.
Toute la journée, il fut poursuivi par le souvenir de la scène dans
laquelle il avait joué un rôle. Il s’attendrissait sur le sort infortuné
de Véra Alexandrovna qui, par une incompréhensible folie, avait sacrifié
sa vie à celle d’un raté et d’un égoïste qui l’exploitait. Il ne pouvait
oublier le regard de la jeune fille au moment où il examinait les
horribles tableaux de Paul. «La pauvre petite, répétait-il, la pauvre
petite!» et il se savait un gré infini d’avoir su dissimuler son opinion
véritable.
Mais le lendemain matin, à peine Véra Alexandrovna était-elle entrée
chez lui qu’il comprit, à la voir pâle et sérieuse, qu’un drame s’était
passé. La façon même dont elle l’aborda, la tristesse de ses yeux
montraient à Ture Ekman une Véra qu’il n’avait jusqu’alors pas connue.
Il n’eut pas longtemps à attendre pour savoir les causes d’un changement
si complet. Avant même de quitter son manteau, elle vint à lui:
--J’ai compris. Monsieur Ture Ekman, je vous remercie, vous êtes un
homme admirable.
Le pauvre Ekman n’entendait rien à ce que disait Véra. Mais il était
près d’elle; il sentait que la minute était solennelle et son cœur
battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.
Véra continua:
--Paul n’a pas de talent. Je le sais maintenant. C’est par charité que
vous lui avez acheté un tableau; vous avez agi dans une situation
difficile avec une grande délicatesse. Mais je veux vous rendre vos cent
roubles, monsieur Ekman.
A ce moment, la voix de la jeune fille se troubla un peu. Elle ne disait
pas, en effet, toute la vérité. Le billet qu’elle lui tendait venait
d’un bijoutier voisin de l’hôtel de l’Europe, qui le lui avait remis en
échange d’un petit bijou qu’elle avait vendu.
Comme Ture Ekman protestait, refusait de reprendre son argent, jurait
que la peinture de Paul était fort intéressante, elle l’interrompit avec
impatience et dit:
--Ne mentez pas, je vous prie. Vous m’avez rendu un grand service. J’ai
rompu avec Paul, je ne le reverrai de ma vie, je me suis trompée sur
lui. J’étais très jeune, monsieur Ekman; j’ai cru que c’était un grand
artiste; j’ai vécu dans le mensonge. Grâce à vous, je vois clair
aujourd’hui. Mais j’ai appris autre chose encore hier, c’est que vous
êtes un homme noble, et il n’y a rien de plus grand au monde.
Notre bon Suédois se mit à rougir. Sa surprise était si grande qu’il ne
savait quelle mine faire. Cette charmante jeune fille était là, presque
dans ses bras, toute tendue vers lui; il se rendait compte qu’un autre,
plus audacieux, aurait à cet instant une belle partie à gagner.
L’émotion de Véra, la sienne propre, cette chambre tiède où ils étaient
tous deux enfermés... il eut comme un vertige, se dégagea vivement et
courut à la fenêtre.
--Nous allons sortir ensemble, ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai
une course à faire. Voulez-vous m’accompagner?
--Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit-elle.
Ils marchèrent dans les rues glacées de Pétrograd. Ture Ekman maintenant
causait avec animation: il racontait sa vie à la jeune fille qui
l’écoutait avec un intérêt passionné. Ce jour-là, l’excellent Ture
Ekman, qui sentait le bras de Véra Alexandrovna s’appuyer sur le sien,
fit la plus belle promenade de son existence. Il finit par ramener la
jeune fille chez elle.
En la quittant, il passa à l’agence des wagons-lits, prit une place à
destination de Stockholm pour le train du lendemain matin, entra chez un
bijoutier, acheta une jolie barrette avec diamants et perles et, rentré
à l’hôtel, il écrivit une lettre ainsi conçue:
«Très chère Véra Alexandrovna, je reçois un télégramme qui m’oblige à
regagner Stockholm sans délai. Je suis bien fâché de ne pouvoir prendre
congé de vous avant mon départ demain matin. Je garderai un souvenir
délicieux des jours que j’ai passés près de vous. J’espère que ma
lectrice, en échange de la peine qu’elle s’est donnée pour moi, voudra
bien accepter cette petite broche.»
Il n’envoya la lettre et la broche par un commissionnaire que le
lendemain matin, de bonne heure, au moment où il quittait l’hôtel pour
gagner la gare de Finlande.
SONIA GRIGORIEVNA
Un Français qui habite la Russie me raconte l’histoire suivante qui,
comme on le verra, trouve sa place dans ces notes sur la femme russe.
J’ai connu, me dit-il, une actrice qui avait quelque renom à
Saint-Pétersbourg. Lorsque je la rencontrai, elle vivait avec un certain
Makharof. C’était un homme entre trente et quarante ans, de plus de six
pieds de haut, taillé en hercule, et doué d’une espèce de beauté sauvage
qui avait produit une grande impression sur Sonia Grigorievna. (Elle
s’appelait ainsi.) Ils étaient ensemble depuis plus de deux ans et
faisaient assez mauvais ménage. Makharof buvait, jouait et se permettait
mainte passade. Sonia Grigorievna, de son côté, avait la réputation
d’être légère. Des scènes quotidiennes éclataient entre eux, et l’on
assurait qu’à l’occasion il ne lui épargnait pas les coups. C’était une
femme délicate et fine qui gardait dans ses aventures une certaine
fierté. Ce que je sus d’elle alors, je l’appris par des amis, car
elle-même ne me parlait jamais de sa vie avec son amant. Elle me
plaisait; je lui faisais la cour; je l’accompagnais souvent au théâtre
lorsqu’elle jouait et, parfois, nous soupions ensemble avant que je la
raccompagnasse chez elle. Finalement, un soir, c’était peu après les
fêtes de Noël, elle accepta de venir dîner dans mon appartement et,
après dîner, elle se donna à moi avec une charmante simplicité. Vers
minuit, elle regarda sa montre et me dit qu’elle voulait rentrer pour
une heure du matin. Il faisait une nuit très froide. Quitter la tiédeur
de mon lit pour aller courir les rues par une bise glacée n’avait rien
de séduisant. Mais je ne pouvais garder Sonia Grigorievna et, après la
soirée que nous avions passée, je lui devais de la raccompagner.
Nous voici donc en traîneau. Il y avait peu de monde dehors, car la
température était terrible. Nous arrivâmes transis sur la Fontanka,
près de Nevski, à cette grande maison que tout le monde connaît, la
maison Tolstoï qui donne à la fois sur la rue de la Trinité et sur le
canal de la Fontanka. Elle contient, je crois, près de deux cents
appartements. Je laissai Sonia Grigorievna dans la seconde cour au pied
de l’escalier qui conduisait chez elle.
Seul, j’hésitai à regagner mon logis. J’étais gelé: j’avais envie de
prendre un peu d’alcool pour me réchauffer. Comme je passais dans la
première cour, j’aperçus de la lumière au troisième étage, aux fenêtres
d’un appartement qu’habitait un prince géorgien que je connaissais. Je
montai donc chez lui. Il y avait nombreuse compagnie; on buvait et on
jouait aux cartes. Je m’assis à une table de bridge et jouai assez
longtemps avec la malchance qui m’est coutumière.
Vers trois heures, enfin, fatigué, je pris congé.
Il faisait plus froid encore qu’à minuit: le ciel noir était criblé
d’étoiles; le vent me coupait la figure. L’alcool dans les thermomètres
devait descendre au-dessous de trente degrés Réaumur. Devant la porte,
sur la Fontanka, des bûches brûlaient dans un brasero. Un dvornik,
enfoui sous une épaisse touloupe et qui n’avait plus forme humaine,
somnolait sur un banc près du feu.
Je fis quelques pas vers la Perspective Nevski pour trouver un
izvostchik. Je fus bien surpris de voir à quelque distance de moi une
femme marcher, de tournure élégante. «Qui diable, me dis-je, peut être
dehors à pied, si tard, par cette nuit glaciale?» Et comme je la
dépassais, je me retournai pour la dévisager. Le hasard voulut qu’à ce
moment-là elle se trouvât sous un réverbère. Je reconnus Sonia. Elle me
vit et sa surprise fut aussi grande que la mienne, mais je devinai
sur-le-champ que cette rencontre ne lui causait aucun plaisir.
--Au nom des dieux, que faites-vous ici? lui dis-je en la prenant par le
bras.
Elle hésita un instant. Elle se demandait sans doute si elle allait se
fâcher et m’envoyer promener. Mais elle haussa les épaules et se mit à
rire.
--Et vous? dit-elle. Quel coureur vous êtes! Une femme ne vous suffit
donc pas pour une nuit?
--Je suis entré chez Tamamchef en vous quittant, répondis-je. J’ai joué
au bridge et j’ai perdu. Cela n’a pas d’intérêt. Mais vous, Sonia
Grigorievna, expliquez-moi pourquoi je vous retrouve ici. Je vous
croyais depuis longtemps endormie. Y a-t-il eu un drame chez vous?
Makharof vous a-t-il chassée?
Et je me demandais avec un peu d’inquiétude si je n’avais pas une part
de responsabilité dans ces événements surprenants et si ce qui s’était
passé chez moi n’était pas la cause directe qui avait mis Sonia sur le
trottoir, à trois heures du matin.
Je sentais sous mon bras trembler le bras de la jeune femme.
--Mais vous mourez de froid, dis-je. Rentrons vite à la maison. Je vous
offre volontiers l’hospitalité.
--Non, fit-elle, je n’irai pas chez vous. Je rentrerai dans mon
appartement tout à l’heure, comme je le voudrai. Il n’y a aucun drame;
je suis ici de mon propre gré. Si cela ne vous ennuie pas, tenez-moi
compagnie un instant.
--Mais vous êtes folle, chère amie, folle à lier. Ce quai serait notre
tombeau. Remontez chez vous ou venez chez moi.
--Non, non, reprit-elle avec obstination. Je ne puis rentrer encore. Il
faut attendre un peu.