nouvelle urgente l’avait arrachée de son lit pour la mener si tôt dans
la journée au télégraphe. Mais Nadia ne paraissait pas comprendre qu’il
fût nécessaire de satisfaire la curiosité de son amant et elle ne dit
mot. Ce silence fit impression sur le jeune lieutenant qui en conclut
qu’il n’y avait évidemment rien à dire sur une chose si simple.
Ce jour-là, Nadia montra un peu de tendresse pour lui. Il n’y était,
comme on sait, pas accoutumé et il fut charmé de ce changement.
Il s’en attribua le mérite et se félicita de son triomphe. «J’ai tout de
même fini par la dégeler,» se disait-il.
Mais ce n’était pas une pure satisfaction de vanité que ressentait
Naudin. Il avait le cœur sensible et il s’aperçut soudain que ce cœur
s’était, à son insu, mêlé d’une partie où il n’était pas invité. Cette
constatation fut le point de départ d’une série de réflexions qui le
menèrent avec une rapidité extrême à un point où il n’aurait jamais
pensé aborder. Il se demanda pourquoi il se séparerait de Nadia, alors
que rien n’était plus facile que de l’emmener en France. Bientôt il ne
vit plus que les beaux côtés de ce projet absurde. Ce serait une
maîtresse qui lui ferait honneur auprès de ses camarades. Son charme, sa
jeunesse, ce je ne sais quoi qui n’était qu’à elle ne manqueraient pas
de séduire ses amis du régiment. Elle ne lui coûterait pas cher; elle
était la simplicité même. Et puis il avait pris l’habitude de Nadia et
ne pouvait plus se passer d’elle.
Naudin ne pensait qu’en parlant et il fit ces réflexions à haute voix
tandis qu’ils déjeunaient. Nadia n’éleva aucune objection. Naudin n’en
fut pas étonné, car qui aurait été assez fou pour refuser une invitation
pareille?
Nos amants en étaient là, lorsque, deux jours avant leur départ, Nadia
lui demanda s’il pourrait lui donner cent cinquante roubles.
Elle lui en aurait demandé cent cinquante mille qu’Alexandre Naudin
n’aurait pas été plus surpris.
--Tu veux de l’argent? dit-il. Mais qu’est-ce qui se passe?
Sur un ton uni, Nadia répondit avec l’art infaillible des femmes à
changer de terrain et à en choisir un où elles sont sûres de remporter
la victoire:
--Est-ce que cela te gêne? dis-le-moi franchement, je m’arrangerai pour
en trouver ailleurs.
--Mais non, cela ne me gêne en rien, dit avec orgueil Alexandre Naudin,
qui ne pouvait supporter l’idée qu’elle le crût avare.
C’était, en effet, un sujet assez délicat. Il savait que Nadia avait le
sentiment, fort répandu en Russie, que les Français sont ménagers de
leurs écus, tandis que pour les Russes la question d’argent n’existe
guère. Il va sans dire que Naudin n’avait, sur ce point, rien à se
reprocher. A peine avait-il lu une désapprobation tacite dans les yeux
de sa maîtresse lorsqu’une contestation s’était élevée entre lui et un
cocher sur le prix d’une voiture. Pour Alexandre Naudin comme, grâce à
Dieu, pour tous nos compatriotes, un franc était un franc. Il dépensait
ses revenus, mais à bon escient. En somme, sa maîtresse ne lui avait
coûté jusqu’ici que ses frais de vie et, si elle n’avait pas reçu
d’argent, c’est qu’elle avait refusé d’en accepter. Aussi comprit-il que
la première fois qu’elle lui en demandait, il ne pouvait hésiter une
seconde à lui en donner et, à la manière russe, sans explication. Il
sortit donc son portefeuille et remit à Nadia un beau billet à l’effigie
de Catherine la Grande et deux petits billets de vingt-cinq roubles.
Le soir même, ils avaient leur ami, le capitaine Poutilof à un souper
d’adieu. Ils allèrent dans l’automobile du régiment à Fantaisie où la
liaison d’Alexandre Naudin et de Nadia avait commencé. Mais Poutilof qui
avait du tact n’amena pas de femme, car le ménage Naudin par sa longue
durée avait pris quelque chose de la respectabilité d’une union
légitime. De même il évita de parler français au lieutenant devant Nadia
et eut le plaisir de le féliciter des progrès qu’il avait faits dans la
langue russe.
La soirée était tiède encore. Pourtant un vent plus frais caressait les
branches des arbres autour du pavillon, le fin croissant de la lune
brillait au milieu des étoiles étincelantes et les mélopées ardentes de
la zourna troublaient seules la paix de la nuit. Il y avait dans l’air
une telle douceur que nos trois convives n’y furent point insensibles et
qu’Alexandre Naudin se mit à chercher dans sa mémoire des vers capables
de traduire son émotion. Il finit par retrouver, à sa grande surprise,
quatre mots latins oubliés depuis le lycée: _Per amica silentia lunæ!_
Un souper excellent et des vins chargés d’alcool eurent bientôt dissipé
la quasi gêne que la beauté extrême de l’heure avait fait naître. Au
dessert, le capitaine Poutilof se leva et porta la santé de ses hôtes.
--Mon cher Alexandre Edouardovitch, dit-il, je bois comme officier à la
défaite que l’armée française, représentée par un de ses membres
éminents, a subie sur le sol russe. Il a suffi pour le vaincre d’une
femme de mon pays. Nadia, je bois maintenant à votre victoire et à la
continuation de vos succès. Notre excellent ami vous emmène à France où
vous montrerez à ses compatriotes ce qu’est une vraie fille de sang
russe. Hourra!
Sur quoi le capitaine vida son verre d’un trait, puis le brisa, ce qui
ne l’empêcha pas d’en faire apporter un autre et de continuer ses
libations.
Alexandre Naudin était au comble de la joie; Nadia, elle-même, qui, à
l’ordinaire, ne buvait presque pas, avait pris quelques verres de vin.
Ivan Iliitch Poutilof les embrassa l’un et l’autre avant de remonter en
automobile pour rentrer à Tiflis.
Cette nuit-là, lorsqu’ils furent seuls à l’hôtel, l’humeur de Nadia
changea brusquement. Elle devint triste, s’étendit sur le divan et
enfouit sa tête dans ses mains. D’abord, Alexandre Edouardovitch n’y fit
aucune attention. Il se déshabillait en sifflant de son mieux, ce qui
n’est pas beaucoup dire, un air caucasien qui lui plaisait à la folie.
Lorsqu’il fut couché, il s’aperçut que Nadia n’avait pas bougé. Il
l’appela. Elle ne répondit pas. Il fut obligé de se lever pour aller la
chercher. A ce moment-là encore, elle opposa de la résistance.
--Je suis lasse, dit-elle, je veux dormir sur le divan.
Elle était agitée, inquiète.
--Allons, dit gentiment Naudin, tu dormiras tout aussi bien à côté de
moi. C’est notre avant-dernière nuit à Tiflis.
Nadia se laissa convaincre et rejoignit son amant dans le lit.
Plus tard, comme, fatigué enfin, il était sur le point de s’endormir, il
entendit la voix douce de Nadia tout près de son oreille:
--Je suis malheureuse, disait-elle.
--Dors, répondit Alexandre Naudin, déjà tout ensommeillé et dont rien ne
pouvait, à ce moment troubler la sérénité.
Elle continua à gémir un peu, puis, de nouveau, lui adressa la parole:
--Je t’aime, dit-elle.
Alexandre Naudin entendit les mots qui entrèrent automatiquement dans sa
mémoire, mais qui, sur le moment, ne lui firent aucune impression, bien
que ce fût la première fois que Nadia les prononçât. En d’autres
circonstances, ils l’auraient transporté de joie. Dans l’état où il
était, il se borna à les enregistrer sans s’en émouvoir.
--Dors, petite, dit-il, à demain...
Et il tomba dans un profond sommeil.
Le lendemain, dans l’après-midi, ils préparèrent leurs bagages. Au soir,
Naudin, qui avait quelques visites à rendre, sortit, promettant à sa
maîtresse de venir la chercher vers dix heures pour souper.
A l’heure dite, il rentra.
Nadia n’était pas dans la chambre. Il n’y avait là rien d’inquiétant. Il
s’étendit un instant dans un fauteuil, puis soudain se leva et courut
chez le portier.
--Madame est-elle sortie? demanda-t-il.
Le portier, à mi-voix, répondit:
--Madame est sortie, il y a deux heures, avec sa valise. Elle a pris une
voiture et est partie pour la gare.
Naudin fit un grand effort sur lui-même pour ne montrer aucune émotion
devant le portier et remonta chez lui.
Alors seulement il eut l’idée de regarder sur la table. Une feuille de
papier y était étalée bien en évidence avec quelques mots de Nadia:
«Je suis rappelée à Omsk. C’est là que je dois vivre. Pardonne-moi.»
--Le diable emporte les filles russes! cria Naudin. Elles sont folles à
lier!... Un alcoolique! Un homme brutal!... Elle ne mérite pas mieux que
cela... Heureusement que je ne l’aime pas! ajouta-t-il bravement.
Mais il avait tout de même le cœur gros et un picotement assez curieux
sous les paupières. Comme il n’y avait personne dans la chambre, il tira
son mouchoir et s’essuya les yeux.
* * * * *
Six mois plus tard, il disait à un de ses amis de régiment à Vincennes:
--Mon cher, les femmes russes, il ne faut pas chercher à les comprendre.
Tu as une maîtresse: elle t’aime, elle t’est fidèle; elle vit près de
toi comme ton ombre. Et, crac, voilà qu’elle disparaît sans raison... Il
semble qu’elle ne peut pas supporter plus qu’une certaine dose de
bonheur... Oui, j’ai vu cela, là-bas... Ces femmes, tu ne le croirais
pas, ont, soudain, un besoin maladif d’être malheureuses. Et quand ça
les prend, il n’y a rien à faire, elles quittent tout... Alors, avec
nous, ça ne peut pas durer, parce que nous n’aimons pas les
catastrophes... Seulement, tout de même, mon vieux, les filles russes,
il n’y a rien de pareil au monde...
Et il se mit à siffler, non sans beaucoup de fausses notes, l’air
caucasien qu’il aimait tant.
VERA ALEXANDROVNA
M. Ture Ekman était le directeur d’un important journal de Stockholm. Au
cours de la troisième année de la guerre, il éprouva le désir de voir de
ses yeux comment allaient les choses en Russie et demanda un passeport
pour ce pays. Comme son journal était, chose rare en Suède, favorable
aux Alliés, il l’obtint et arriva dans la capitale russe à la fin de
décembre 1916. Il n’était pas sans y avoir quelques relations dans les
milieux officiels et dans la société. Mais il ne parlait ni ne
comprenait le russe et se trouva fort empêché pour faire
consciencieusement son travail professionnel. Il ne pouvait ni demander
son chemin dans la rue, ni suivre les débats de la Douma, ni lire les
nouvelles le matin. Cela surtout le gênait, car il avait l’habitude
depuis vingt ans de parcourir vite, mais d’un coup d’œil sûr, une
douzaine de journaux avant de commencer sa journée. Il s’ouvrit de ses
ennuis à un de ses compatriotes fixé en Russie et lui demanda de lui
trouver un secrétaire. A ce moment-là, il restait peu de jeunes gens à
Pétrograd et son ami lui proposa de lui donner comme lectrice une jeune
fille intelligente et cultivée.
--Vous ferez ainsi connaissance, lui dit-il, avec ce qu’il y a de mieux
en Russie, la jeune fille. Et vous en apprendrez plus en causant avec
elle qu’en vous faisant lire le _Novoie Vremia_.
Ture Ekman accepta cette proposition. Il avait souvent employé des
femmes dans son journal et avait été généralement satisfait de leurs
services. C’était un homme de quarante-cinq ans, de bonne santé, de
mœurs paisibles, qui se défendait mal contre l’embonpoint. Il était
marié, père de famille, et, une fois sa besogne terminée, rentrait
chaque soir chez lui dans la banlieue de Stockholm, mettait ses
pantoufles, allumait une pipe et, après dîner, tout en buvant un verre
de punch, lisait à haute voix à sa femme et à sa fille aînée un livre
d’histoire ou, plus rarement, un roman. Il vivait à son aise, avait son
automobile et, quand il recevait ses amis, les traitait bien.
Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées qu’il reçut la visite de
son compatriote.
--J’ai quelqu’un pour vous lui dit ce dernier. C’est la fille d’un haut
fonctionnaire au ministère de l’Agriculture. Elle a dix-huit ans et sort
du gymnase. Elle s’est mis dans la tête de travailler, bien qu’elle
n’ait aucun besoin d’argent. Seulement, elle ne sait pas un mot de
suédois. Elle parle français et vous aussi, je crois. Vous vous
entendrez donc sans difficulté. Elle s’appelle Véra Alexandrovna Orlova.
Est-elle intelligente? je n’en sais rien. Mais elle est ravissante. Une
vraie beauté, mon cher. Et puis, ces filles russes ne ressemblent pas
aux nôtres. Elles ont quelque chose qui n’est qu’à elles. N’allez pas en
tomber amoureux.
En entendant cette phrase, Ture Ekman éclata d’un gros rire. A son âge,
être amoureux d’une jeune fille lui paraissait la chose la plus comique
du monde. Il s’occupait de politique et d’affaires; là il était de
premier ordre. Dans les questions féminines, il s’avouait incompétent.
Elles ne l’intéressaient du reste pas. Il pensa à son excellente femme,
presque aussi âgée que lui, à sa fille qui avait deux ans de plus que sa
lectrice.
--Envoyez-moi Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai à travailler et, si elle
est intelligente, nous nous entendrons vite. Sinon, fût-elle Vénus
elle-même, il faudra m’en trouver une autre.
Le lendemain matin, vers onze heures, le portier de l’hôtel lui
téléphona qu’une dame le demandait.
N’osant la recevoir dans sa chambre, il descendit au rez-de-chaussée. Il
se trouva en face d’une personne de taille moyenne, mince, d’apparence
délicate, enveloppée dans un grand manteau de fourrure. Elle était
placée à contre-jour et il ne voyait que la forme de sa tête, qui était
petite, et, dans un visage fin et pâle, deux grands yeux de couleur
indécise qui le regardaient bien en face. Elle lui tendit la main d’un
geste plein de naturel, où il n’y avait ni familiarité ni gêne. C’était
chez M. Ture Ekman qu’on aurait trouvé, à ce moment-là, de la timidité,
car il ne savait exactement comment traiter cette jeune fille élégante
qui venait se mettre à son service.
Il s’excusa de ne pouvoir la recevoir chez lui et lui proposa de passer
dans la salle de lecture. Ils eurent quelque peine à y trouver de la
place tant elle était pleine et bourdonnante de gens qui entraient,
sortaient, feuilletaient les journaux ou causaient. Il était impossible
de travailler dans un tel brouhaha.
Il tourna sa bonne figure d’homme tranquille et bien nourri vers la
jeune fille et se mit à rire.
--Que ferons-nous, Véra Alexandrovna? demanda-t-il.
--Ce que vous voudrez, répondit-elle.
Il hésita un instant.
--Il faut aller chez moi. Vous n’y voyez pas d’inconvénient?
--Et pourquoi donc? dit la jeune fille.
--Eh bien, attendez-moi quelques minutes ici. Cherchez pendant ce temps
les nouvelles les plus intéressantes dans le _Novoié Vrémia_. Je
reviens à l’instant.
Il monta chez lui pour voir si la chambre avait été faite, sonna le
garçon, fit apporter un paravent qu’il déploya de façon à cacher le lit.
Puis il redescendit tout essoufflé par tant d’activité, acheta une
demi-douzaine de journaux chez le portier et vint chercher la jeune
fille.
Dans la chambre, elle ôta son chapeau et son manteau. Il constata
qu’elle était vraiment jolie. Elle avait des cheveux bruns coupés court
et bouclés, un visage un peu allongé, une peau mate et qui s’éclairait
d’une façon charmante, de grands yeux gris innocents et rêveurs, et une
bouche petite qui, quand elle souriait, laissait voir des dents
éclatantes. Les mains fines étaient soignées. L’excellent Ture Ekman se
dit: «Voilà une fille de grand prix, mais comment travaillera-t-elle?» A
l’avance, il sentait en lui des trésors de patience et d’indulgence.
Cependant, il installa Véra Alexandrovna dans un fauteuil, lui donna le
_Novoié Vrémia_ et s’assit à la table, un crayon à la main et une
feuille de papier devant lui.
--Quelles sont les nouvelles de la guerre? demanda-t-il.
La jeune fille se mit à feuilleter le vaste journal et, non sans peine,
trouva le bulletin du grand quartier général. Elle commença à le
traduire; mais il était hérissé de termes techniques devant lesquels
elle hésitait, cherchant ses mots, faisant de grands efforts pour
essayer de franchir les tirs de barrage et d’enjamber les tranchées.
Finalement, elle resta prise dans les fils de fer barbelés. La peine
qu’elle se donnait pour s’en dégager lui rosissait les joues. Ture Ekman
vint à son secours, mais ne réussit qu’à s’empêtrer avec elle; au bout
d’un quart d’heure de travail opiniâtre, ils étaient tous deux fatigués,
à bout de souffle, et n’avaient pas fait grand chemin.
Véra Alexandrovna soupira:
--Je ne pensais pas que ce fût si difficile, dit-elle, j’aurais tant
voulu vous être utile! Mais je crois que je n’y arriverai jamais.
Sa bonne volonté était si manifeste, et sa confusion, que le cœur du bon
Suédois s’émut. C’était un métier à apprendre, elle en surmonterait vite
les difficultés initiales. Il employa tant de persuasion à la rassurer
qu’elle se risqua dans l’article de politique étrangère. Ici encore, le
vocabulaire lui manquait pour traduire les ingénieuses considérations du
savant auteur de l’article. Elle posa le journal:
--Nous n’arriverons ainsi à rien de bon, Monsieur Ekman, dit-elle. Que
faire?
Elle prit sa jolie tête bouclée entre ses deux mains et se mit à
réfléchir avec un air si concentré, si sérieux que Ture Ekman n’osait
plus bouger de peur de la distraire.
--Je crois que j’ai trouvé, dit-elle enfin. Je lirai les journaux chez
moi avant de venir; je marquerai les nouvelles les plus intéressantes
et, s’il y a des mots que je ne comprends pas, le les chercherai dans le
dictionnaire.
--Ou vous les demanderez à votre père, intervint Ture Ekman, car vous
n’en sortirez pas toute seule.
--A mon père, dit la jeune fille avec effroi, vous n’y pensez pas? Que
dirait-il s’il savait que je travaille pour gagner un peu d’argent?
C’est un grand secret entre nous, monsieur Ture Ekman; je vous en prie,
ne me trahissez pas.
Elle était maintenant très agitée. Ture Ekman s’employa de son mieux à
la rassurer; mais ce que venait de dire Véra Alexandrovna lui permit de
poser à la jeune fille une question devant laquelle il hésitait depuis
un moment, à savoir le prix qu’elle voulait pour son travail. Elle
rougit très fort lorsqu’il le lui demanda.
--A la vérité, ce que je fais pour vous ne vaut rien. Je le comprends
fort bien.
Mais le Suédois, touché, lui expliqua qu’il ne fallait pas se désespérer
ainsi, qu’elle ferait de rapides progrès. Tout travail méritait salaire.
En somme, elle lui consacrait sa matinée. S’il la prenait au mois, cela
vaudrait bien deux cents roubles. Mais il ne savait quelle serait la
durée de son séjour à Pétrograd, aussi lui donnerait-il, si elle le
trouvait suffisant, dix roubles par jour.
Véra Alexandrovna en entendant ce prix devint très sérieuse.
--J’ai honte, dit-elle, d’accepter tant d’argent; mais la vérité est que
j’ai, en ce moment, le plus grand besoin d’en gagner, et si vous voulez
me donner ce que vous dites, je vous promets de faire de mon mieux pour
vous satisfaire.
Après cette première entrevue, ils se séparèrent, également contents
l’un de l’autre, après avoir pris rendez-vous pour le matin suivant, à
dix heures.
Le lendemain, Véra Alexandrovna avait fait quelques progrès. Dans les
deux heures qu’elle passa à l’hôtel de l’Europe, elle arriva à lire à
peu près correctement une colonne et demie du _Novoié Vrémia_. Ce fut un
grand succès auquel s’associa de tout cœur Ture Ekman.
Pourtant il ne fallut pas beaucoup de temps au directeur de journal, qui
avait l’habitude du travail, pour comprendre que Véra Alexandrovna ne
lui serait d’aucune utilité au point de vue professionnel. Mais il la
trouvait charmante et ne voulait pas s’en séparer. Une autre de ses
relations lui découvrit à point nommé un petit juif très débrouillé, qui
collaborait aux _Birgevie Viedomosti_. Il l’eut à déjeuner chaque jour
et, pendant le repas, il apprenait toutes les nouvelles qui lui étaient
nécessaires.
Véra Alexandrovna continuait à venir le voir le matin. Elle arrivait
avec un peu de retard, vers dix heures et demie, ayant dans son manchon
l’unique _Novoié Vrémia_ qu’elle déployait avec gravité devant elle.
Rien ne divertissait plus Ture Ekman que de la voir parcourir le journal
avec les grâces et les précautions d’un jeune chat qui traverse un
terrain rempli de ronces. Par moment, il ne pouvait s’empêcher d’éclater
d’un rire si franc, si sans arrière-pensée, si communicatif que la jeune
fille essayait en vain de prendre l’air courroucé.
--Vous vous moquez de moi, disait-elle. Ce n’est pas gentil.
Mais elle se mettait à rire aussi.
Un jour pourtant, comme elle était énervée, au lieu de rire avec Ture
Ekman, elle commença de pleurer. Quand le bon Suédois vit des larmes
dans les beaux yeux de sa petite amie, son cœur s’émut. Il se précipita
vers elle.
--Ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, pardonnez-moi, je suis une brute.
Mais vous savez bien que pour rien au monde, je ne voudrais vous faire
de la peine. Remettez-vous, je vous en prie.
Il s’était emparé de la main de sa lectrice et parlait avec une bonté si
évidente que la jeune fille reprit contenance et qu’il eut le plaisir de
voir qu’elle lui souriait.
A partir de ce jour-là, leur intimité fut plus grande et ils devinrent
de très bons amis.
Bientôt la comédie de la lecture cessa et fut remplacée par une
conversation dans laquelle M. Ture Ekman eut l’occasion d’apprendre
beaucoup plus de choses sur la vie russe, sur la famille et sur les
jeunes filles, qu’il n’aurait pu le faire en vingt années d’une lecture
quotidienne des journaux. Pourtant il remarqua que Véra Alexandrovna, si
elle parlait à cœur ouvert des siens et de ce qu’elle avait vu autour
d’elle, était fort sobre de détails pour tout ce qui concernait sa vie
propre. Il semblait qu’il s’agît pour elle d’un spectacle auquel elle
n’était pas mêlée. Elle lui apparaissait comme une jeune fille simple et
pure dans une société compliquée, libre à l’excès et, somme toute,
dépravée. Mais les grâces de la jeunesse l’avaient préservée. Elle
savait tout et n’avait goûté à rien. Cette fraîcheur et cette candeur de
l’âme qu’elle avait conservées plaisaient infiniment à Ture Ekman. Il
se souvenait des paroles de son ami: «Prenez garde à vous!» Mais quel
danger pouvait-on courir auprès de cette enfant innocente? Elle ne
cherchait pas à lui plaire. Elle n’essayait pas de le gagner. Elle ne
déployait aucune coquetterie.
On aurait bien étonné Ture Ekman si on lui avait dit qu’il était en
train de devenir amoureux de sa lectrice. Lorsqu’il voyait la jeune
Russe, il pensait à chaque fois à sa digne épouse et à sa fille, pour se
féliciter que les siens vécussent dans une atmosphère si différente de
celle qu’il respirait à Pétrograd. Parfois il s’attendrissait sur le
sort qui attendait Véra Alexandrovna. Elle devrait se marier, épouser un
honnête homme. Son père, il est vrai, occupait une haute position, mais,
à quelques mots échappés à la jeune fille, Ekman avait compris qu’il
manquait quelque chose à ce foyer. Qui donc pourrait lui assurer
l’existence heureuse à laquelle elle avait droit? Un jour il en arriva
même à lui demander pourquoi elle ne viendrait pas avec lui en Suède, où
elle trouverait, sans doute, un mari digne d’elle.
Véra Alexandrovna, lorsqu’elle entendit cette proposition étrange, le
regarda étonnée. Elle hocha la tête et répondit avec mélancolie:
--Je ne puis vivre qu’ici.
Ture Ekman prit tant de goût aux heures passées en compagnie de cette
charmante fille qu’il lui proposa de l’accompagner dans les courses
qu’il avait à faire l’après-midi. Elle lui servirait d’interprète.
Ils sortirent ainsi quelquefois ensemble, allèrent au cinéma, prirent le
thé à l’hôtel Astoria. Ture Ekman avait pour Véra Alexandrovna mille
attentions. Il lui achetait des boîtes de chocolat et des bonbons. Il
était, avec elle, tout à fait paternel. Cela permettait une intimité
bien plus grande. La jeune fille se prêtait à ce jeu. Du reste, par sa
tenue même, par toute l’atmosphère qu’elle créait autour d’elle, par son
air inimitable de «ne me touchez pas», elle donnait à l’excellent
Suédois l’impression qu’elle était aussi pure et aussi froide que les
neiges de son septentrional pays.
Il se complaisait dans ces pensées agréables lorsqu’un fait nouveau
l’obligea soudainement à mettre en doute la valeur des réflexions qu’il
avait faites au sujet de sa chère lectrice.