Il y avait dans sa voix un accent si étrange que je me sentis pris d’une

grande curiosité. Qu’est-ce qui pouvait retenir cette élégante et

délicate femme à trois heures du matin sur le quai de la Fontanka, par

une des nuits les plus froides de l’hiver? Et je voulais savoir tout de

suite le mot de cette énigme.

A ce moment, un coup de vent nous enveloppa. Nous étions gelés jusqu’à

la moelle des os.

--Sonia Grigorievna, dis-je avec fermeté, je ne vous laisserai pas ici.

Allons où vous voudrez, mais mettons-nous à l’abri. Y a-t-il encore un

cabaret ouvert?

--Tout est fermé, dit-elle, se rendant enfin. Soit, allons chez vous.

Mais nous garderons l’izvostchik, car je veux rentrer vers quatre

heures.

Nous nous dirigeâmes vers Nevski, sans parler. Comme nous arrivions près

du pont, un traîneau nous croisa. Derrière le cocher, un homme était

assis, enveloppé d’une fourrure dont le col relevé montait jusqu’aux

yeux, rejoignant le bonnet enfoncé sur le front et sur les oreilles.

Sonia Grigorievna eut un sursaut. Elle s’arrêta net, se retourna et

suivit des yeux le traîneau. Il fit halte un peu plus bas devant

l’immeuble Tolstoï.

--Eh bien, dis-je impatienté, marchons.

--Non, fit-elle, c’est inutile maintenant.

Et ses yeux restaient fixés sur le traîneau à une centaine de pas de

nous. L’homme en descendit, remit un billet à l’izvotschik et disparut.

--Je n’irai pas chez vous, me dit Sonia. Mais je n’oublierai pas que

vous avez été très gentil aujourd’hui et j’y reviendrai, si vous voulez

encore de moi, mon cher.

Elle me sourit, tournant vers moi un fin visage qui était d’une extrême

pâleur.

--Donnez-moi encore une minute, continua-t-elle.

Et, sous un réverbère, elle sortit de son sac à main sa boîte de fard

et un petit miroir qu’elle me tendit.

--Voulez-vous me tenir ce miroir? fit-elle.

Je le pris et elle commença à se mettre un peu de rouge. Puis elle se

passa une houppette de poudre de riz sur le nez.

--Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle, lorsqu’elle eut fini.

J’étais exaspéré. Vous me voyez aidant cette folle à faire sa toilette

entre trois et quatre heures du matin, sur un quai, par un froid

sibérien. Et puis je ne comprenais rien à la scène qu’elle me jouait.

--Je ne vous quitterai pas, fis-je, avant que vous m’expliquiez ce que

tout cela signifie.

--Pas aujourd’hui, dit-elle avec une légère caresse de la main sur ma

joue. Une autre fois, peut-être. Qui sait?

Déjà elle m’échappait.

Je rentrai chez moi, pestant contre les incompréhensibles caprices des

femmes russes.

Je n’eus pas longtemps à attendre pour satisfaire ma curiosité. Chose

bizarre, j’avais pris ce soir-là un goût beaucoup plus vif pour Sonia

Grigorievna. Je n’aime pas les gens tout simples et en qui l’on voit au

premier coup d’œil. Ne l’eussé-je pas rencontrée sur la Fontanka, je

n’aurais peut-être plus pensé à elle. Maintenant, au contraire, je

voulais connaître son histoire. Je m’attachai à Sonia et, peu de

semaines après, elle avait quitté l’appartement de Makharof pour habiter

le mien. Je passe sous silence la vie que nous menâmes à deux pendant

quelques mois. Elle fut assez curieuse et, bien que déchirée, m’a laissé

un agréable souvenir. Mais je veux seulement vous raconter puisque les

femmes russes vous intéressent, pourquoi Sonia Grigorievna se promenait

sur la Fontanka par cette nuit si froide de janvier.

Elle me le dit elle-même un jour, poussée par l’impérieux désir qu’ont

les femmes de ce pays de parler de leur passé et d’évoquer, infernales

nécromanciennes, entre les bras de leur amant, les ombres de ses

prédécesseurs.

--Il y avait longtemps, me dit-elle, que je n’aimais plus Makharof quand

je t’ai rencontré. Je savais qu’il me trompait; cela m’était

indifférent. Je ne lui cachais pas que je lui étais infidèle. Il

affectait de n’y attacher aucune importance; mais j’étais certaine qu’il

ne croyait pas ce que je lui disais. Il se persuadait que je l’aimais

toujours et que je mentais pour le simple plaisir de le faire enrager.

Il ne pouvait imaginer qu’un homme tel que lui ne fût pas adoré. J’avais

beau lui donner des détails précis, il n’y ajoutait aucune créance. Et

d’abord cela m’exaspéra. Puis, en pensant sans fin à ce sujet, mes idées

changèrent, je me dis: «S’il est sûr d’être aimé, c’est peut-être qu’au

fond il m’aime encore. Sans doute, il a des maîtresses d’occasion, des

passades, mais c’est à moi qu’il revient toujours; c’est avec moi qu’il

habite; c’est moi qu’il veut trouver dans l’appartement quand il

rentre.» Et dès lors, je ne m’intéressai plus qu’à une chose: savoir

s’il m’aimait ou non. Il y avait un point sur lequel je le voyais très

sensible: il tenait à ce que je fusse à la maison quand il lui plaisait

d’y revenir. Note, en passant, que quand nous nous retrouvions, c’était

le plus souvent pour nous quereller. Naturellement, il avait mille

raisons ingénieuses pour expliquer pourquoi je devais l’attendre. Il

fallait que le samovar fût prêt: je devais veiller à ce que les poêles

chauffassent bien, etc., etc. Moi, qui avais compris tout cela, je

m’arrangeais le plus souvent possible, et surtout le soir, pour ne pas

être chez nous à l’heure où Makharof rentrait. Je me représentais

Makharof me cherchant dans l’appartement, allant de pièce en pièce,

m’appelant et, finalement, ivre de fureur, cassant quelque meuble.

Les yeux de Sonia brillaient de plaisir au souvenir des tortures qu’elle

avait fait subir à son amant.

--Le jour où j’ai dîné ici, continua-t-elle, Makharof m’avait dit en

sortant qu’il serait rentré à minuit et qu’il voulait avoir quelque

chose à manger avant de travailler. Tu te souviens que j’eus grand soin

de ne retourner chez moi qu’à une heure du matin. Mais tu peux imaginer

ma colère quand tu sauras que je ne trouvai personne à la maison. Je

n’hésitai pas un instant, je remis ma fourrure et sortis...

--Et tu es restée ainsi deux heures dehors, risquant la mort, pour la

seule et maigre satisfaction de penser au désappointement de Makharof

lorsqu’il rentrerait dans un appartement où tu n’étais pas. Mais c’est

absurde, ma chère Sonia!...

Elle me regarda stupéfaite.

--Tu es Français, me dit-elle en haussant les épaules.

Elle n’ajouta rien, comme si ce simple mot suffisait à évoquer l’abîme

qui nous séparait.

Mais je me piquai:

--Je comprends bien plus et bien mieux que tu ne l’imagines, repris-je.

Je comprends que tu l’aimais encore, bien que tu ne voulusses pas te

l’avouer. Sans doute, il t’aimait aussi. Et vous jouiez à cache-cache.

Mais le diable m’emporte si j’ai jamais vu des gens qui missent un tel

enjeu à la partie. Tu sais que tu risquais ta vie ce soir-là, sur la

Fontanka.

Elle ne répondit rien. Et il y eut entre nous un long silence. C’est moi

qui le rompis.

--Et quand tu es entrée, dis-je, que s’est-il passé? Tu as eu ta scène

sans doute, la scène que tu attendais, la scène que tu voulais

provoquer, qui t’était aussi indispensable pour finir la journée et

dormir tranquille qu’une dose d’opium à l’opiomane.

Sonia sourit.

--Non, fit-elle, il n’y eut aucune scène et la fin de mon histoire est

bien plus surprenante. Je te la raconterai puisque tu parais prendre

plaisir à ces folies. Tu te souviens que je suis rentrée peut-être cinq

minutes après Makharof. Eh bien, je te donne en mille de deviner comment

je l’ai trouvé... L’appartement était sombre, pas une pièce n’était

éclairée; Makharof était déjà couché, et il dormait à poings fermés. Il

dormait!... Tu comprends bien que je n’ai pas été sa dupe. Il feignait

de dormir. Il voulait ainsi me faire sentir qu’il lui était complètement

indifférent que je fusse là ou que je n’y fusse pas, que je pouvais

découcher si bon me semblait, pourvu que son sommeil n’en fût pas

dérangé... Oui, mais moi je ne pouvais m’empêcher de rire en pensant à

la hâte fébrile avec laquelle il s’était déshabillé, sans même fumer une

dernière cigarette, sans même faire sa toilette, de façon à pouvoir

paraître endormi si, par hasard, j’arrivais sur ses talons. Et je

réfléchissais à la comédie qu’il me jouait ainsi. Il voulait se donner

l’air--et à quel prix!--d’être indifférent. Il ne l’était donc pas. Je

vis clair tout d’un coup. Cette fois-ci je savais la vérité: j’avais la

preuve qu’il m’aimait encore. Ah! je ne puis te dire combien j’étais

heureuse. Toutes les souffrances que le froid m’avait fait endurer

pendant les deux mortelles heures d’attente sur la Fontanka étaient

payées et largement... Et vois-tu, tout Français que tu es, tu avais

peut-être raison tout à l’heure. Jusqu’à ce jour-là, tant que je doutais

de lui, je l’aimais encore, sans doute. Mais, à partir de la minute où

j’ai été fixée sur ses sentiments, il a perdu tout intérêt pour moi. Il

est devenu soudain comme s’il n’était pas; je ne pouvais même arriver à

comprendre comment j’étais restée attachée si longtemps à cet être

brutal... La suite, tu la connais, et la preuve que je dis vrai, tu l’as

devant toi, puisque je suis ici maintenant.

TABLE DES MATIÈRES

NADIA. 5

VERA ALEXANDROVNA. 89

SONIA GRIGORIEVNA. 125

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE 16 OCTOBRE 1922

PAR F. PAILLART, A

ABBEVILLE (SOMME)

Dernières Publications de la Librairie BERNARD GRASSET

61, rue des Saints-Pères, PARIS

CLAUDE ANET:

=Petite Ville= 6 75

=Quand la terre trembla=, rom. 6 75

=L’Amour en Russie= 5 »

EMILE BAUMANN:

=L’Immolé=, roman (2 vol.) 10 »

=La Fosse aux Lions=, roman 6 75

=Le Baptême de Pauline Ardel=, roman 6 75

=Trois villes saintes= (Ars-en-Dombes,

Mont-Saint-Michel,

St-Jacques de Compostelle) 6 75

ALPHONSE DE CHATEAUBRIANT:

=Monsieur des Lourdines=, rom. 6 75

JACQUES CHENEVIÈRE:

=Jouvence ou la Chimère=, rom. 6 75

EMILE CLERMONT:

=Laure=, roman 6 75

BENJAMIN CRÉMIEUX:

=Le Premier de la classe=, rom. 6 75

JEAN GIRAUDOUX:

=Simon le pathétique=, roman 6 75

=Provinciales=, nouvelles 6 75

=L’Ecole des Indifférents= 6 75

LOUIS HÉMON:

=Maria Chapdelaine=, roman 6 50

PAUL GSELL:

Les matinées de la villa Saïd.

=Propos d’Anatole France= 6 75

GEORGES IMANN:

=Les Nocturnes=, roman 6 75

LÉON LAFAGE:

=Les Abeilles mortes=, roman 6 75

FRANÇOIS MAURIAC:

=Le baiser au Lépreux= 5 »

ANDRÉ MAUROIS:

=Les Silences du Colonel Bramble= 5 75

=Les Discours du docteur O’Grady= 6 75

JEANNE MAXIME-DAVID:

=La Victoire des dieux lares= 6 75

PAUL REBOUX et CHARLES MULLER:

=A la Manière de=... Les 3 séries

en 2 vol., chaque vol. 5 75

ANDRÉ SAVIGNON:

=Les Filles de la Pluie= 6 75

JACQUES SINDRAL:

=La Ville éphémère=, roman 6 75

ANDRÉ THÉRIVE:

=Le Voyage de M. Renan=, rom. 6 75

GRAND PRIX BALZAC

JEAN GIRAUDOUX:

=SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN=

Prix 6 75

EMILE BAUMANN:

=JOB LE PRÉDESTINÉ=

Prix 7 »

LES CAHIERS VERTS

Publiés sous la direction de DANIEL HALÉVY

_Cahiers non épuisés_:

_Cinquième cahier._--ÉMILE CLERMONT: =Le Passage de l’Aisne= 5 »

_Sixième cahier._--LOGAN PEARSALL SMITH: =Trivia= 5 »

_Septième cahier._--LOUIS BERTRAND: =Flaubert à Paris= 6 »

_Dixième cahier._--MARIE LENÉRU: =Saint-Just= 5 »

_Onzième cahier._--PIERRE LASSERRE: =Philosophie du goût musical= 5 »

_Douzième cahier._--ROBERT BROWNING: =Poèmes=, avec une étude

sur la pensée et la vie de l’auteur par MARY DUCLAUX 6 »

_Treizième cahier._--GEORGE MOORE: =Mémoires de ma vie morte= 6 50

Typ. Grou-Radenez.--Paris.

L'amour en Russie · 第 5 / 5 段