peine dix, il fallut manger encore et Alexandre Naudin admira l’appétit
de ses amis qui firent honneur au menu. On débuta par de petites truites
en gelée. Les vins étaient abondants et leur mélange dangereux.
Alexandre Naudin, qui se sentait sur le point de l’ivresse, se promit de
se surveiller, de façon à gagner sans perdre la tête la fin de la
soirée. Il regardait sa voisine Nadia. Elle était toute jeune, et
fraîche malgré le métier qu’elle pratiquait. Son teint était pâle et
elle ne le ranimait par aucun fard; elle n’employait pas de rouge pour
ses lèvres. Tout son artifice se bornait à mettre un peu de poudre de
riz. Elle n’essayait pas de plaire à Alexandre Edouardovitch, ne lui
lançait pas d’œillade et restait remarquablement silencieuse. Elle
paraissait indifférente à l’éclat de la fête, à l’excellence des mets, à
la chaleur des vins, aux accents heurtés de la musique, à la beauté
enfin de la nuit qui les entourait. Pourtant elle ne boudait pas; il
n’y avait en elle pas trace de mauvaise humeur; elle ne protestait
contre rien. Elle était comme cela! il n’y avait pas à lui en vouloir.
Alexandre Naudin le comprit.
Il avait tenté une ou deux fois de la prendre par la taille, de
l’attirer à lui et de la baiser sur le cou, sur ce cou flexible et
blanc, dont les lignes s’attachaient d’une manière ravissante à une
gorge dont il apercevait les deux seins jumeaux sous la chemisette
transparente.
A l’idée qu’il allait être le possesseur de ces trésors, il avait peine
à garder son sang-froid. Mais Nadia ne se prêtait pas à ces jeux; elle
repoussait doucement l’intrépide lieutenant, sans mot dire, avec un
regard qui signifiait: «Cela ne se fait pas chez nous.»
En effet, «cela» ne se faisait pas autour de la table. Seul, le notaire
du vice-roi avait, à un moment, appliqué deux baisers sonores sur les
joues de la grosse fille blonde, mais c’étaient des baisers
quasi-paternels d’où toute sensualité était absente et, cette formalité
remplie, le digne homme ne s’était plus occupé de sa voisine. Les
officiers l’imitaient en cela. A peine adressaient-ils, à de rares
occasions, la parole aux jolies filles qui soupaient avec eux. Leur
grande affaire était, ce soir-là, le vin, et non les femmes. Et du vin
ils en consommaient prodigieusement, mêlant le champagne sucré français
aux crus les plus violents du Caucase. Il semblait que les accents aigus
de la musique, ces éternelles et enveloppantes variations asiatiques,
ces lamentations désespérées leur missent la fièvre dans le corps et les
obligeassent à boire sans fin pour calmer le délire qui s’emparait
d’eux. Le notaire, parfois, se levait et dirigeait à larges coups de
bras le petit orchestre; parfois il chantait à pleine voix un air
populaire caucasien. Le lieutenant russe, entendant la _lesghinskaia_,
n’y tint plus, quitta la table et, tout titubant qu’il fût, commença à
danser, une bouteille sur la tête, avec une grâce, une souplesse, une
sûreté qui stupéfièrent Alexandre Naudin.
Quant au prince géorgien, il s’était retiré dans une pièce voisine avec
une des filles et, couché sur le divan, il lui récitait d’une voix
sourde et passionnée des vers amoureux de Lermontof. Seul, Naudin
faisait à sa manière la cour à Nadia. Mais il était singulièrement gêné
par sa connaissance imparfaite de la langue russe et ces dialogues menés
avec peine tournaient vite court. Il arriva à lui dire en s’y reprenant
à dix fois:
--Si l’on proposait à un Russe et à un Français le choix entre une
soirée avec alcool et sans femmes, ou une soirée avec femmes et sans
alcool, le Russe prendrait l’alcool sans la femme et le Français la
femme sans l’alcool.
Il lui fallut plus de cinq minutes pour arriver au bout d’une phrase si
compliquée et se faire comprendre.
Nadia le regarda avec un certain étonnement et répondit:
--Il faut boire.
Et elle lui versa un plein verre de vin rouge de Kachétie. C’était la
première fois qu’elle s’occupait de lui et qu’elle paraissait prendre de
l’intérêt à sa personne. Si bizarre que fût sa réponse, Alexandre Naudin
l’accepta comme une marque d’attention et se crut obligé à vider le
verre qu’elle avait rempli.
Cependant il regardait à la dérobée sa montre-bracelet. Deux heures du
matin, déjà! «Voilà tantôt douze heures, pensa-t-il, que nous ne faisons
que boire et manger. Chaque chose à son temps. Je voudrais finir la nuit
à notre mode, seul près de cette charmante fille.»
Mais les convives ne donnaient aucun signe de fatigue et, manifestement,
ne partageaient pas l’envie bien naturelle qui s’était emparée du jeune
Français. Finalement il en parla à son ami Poutilof qui était de fort
joyeuse humeur, tandis que l’admirable colonel, plus il buvait, et plus
il devenait marmoréen et sculptural.
--A quoi pensez-vous donc? dit-il. Nous passons la nuit en compagnie. Ce
soir nous buvons. L’amour est remis à demain, si l’envie nous en prend.
Du reste, mon cher Alexandre Edouardovitch, aujourd’hui vous êtes notre
hôte, vous nous appartenez, et la nuit n’est pas finie. Nous irons
encore jusqu’à Mskhet, dont l’église abrite les tombeaux des rois de
Géorgie. Nous y dénicherons bien un cabaret ouvert. C’est une promenade
d’une vingtaine de verstes. La fraîcheur de l’air nous fera du bien.
Alexandre Naudin était dans cet état heureux où l’on ne trouve pas en
soi de grandes forces pour résister à une invitation aussi cordiale et,
une demi-heure plus tard, la compagnie quittait Fantaisie. Seul le
prince géorgien resta sur le divan où il s’était endormi au milieu du
plus pathétique passage de Lermontof. Le notaire du vice-roi tenait mal
sur ses jambes. Le colonel et Ivan Iliitch Poutilof le hissèrent dans sa
voiture. A peine fut-il en plein air, qu’il tomba dans un sommeil
profond. Tout dormait aussi dans l’antique ville de Mskhet. Les
officiers, non sans peine, firent lever un cabaretier qui servit du vin.
Le lieutenant russe réveilla un jeune ours muselé qui était attaché dans
la cour de l’auberge et se mit à lutter avec lui pour la plus grande
joie des assistants. Il réussit à le faire rouler par terre, mais la
lutte avait été chaude et l’uniforme déchiré du lieutenant montrait que
l’ourson avait su employer ses griffes.
Enfin on donna le signal du retour. Déjà le ciel s’éclaircissait à
l’orient et Vénus se montrait brillante au-dessus des collines rocheuses
qui s’élèvent au nord de Tiflis. Alexandre Naudin appuyait la tête sur
l’épaule de sa voisine et trouvait moyen de lui dire quelques
galanteries auxquelles elle ne répondait pas. L’air frais qui lui
fouettait la figure dissipait les légères fumées de l’ivresse qui avait
commencé à le gagner. Il se sentait plein de force et frémissait de
plaisir à l’idée de posséder bientôt Nadia.
Mais, arrivé à Tiflis, il vit la sagesse des paroles de Poutilof. Les
hommes rentrèrent chez eux et les femmes chez elles. Il ne se sentait
pas disposé à les imiter et demanda à Nadia s’il pouvait l’accompagner
jusqu’à sa chambre.
--Impossible, dit-elle laconiquement.
--Mais alors, vous viendrez chez moi, à l’hôtel.
--Si vous voulez, répondit-elle avec indifférence. J’ai sommeil.
A l’hôtel de Londres, le portier de nuit ne voulut pas les recevoir.
Naudin qui commençait à se piquer s’informa d’un endroit où on les
accueillerait pour la nuit.
--Pour la nuit, dit le portier, il vous faudrait vos passeports. Pour
une heure ou deux, on vous prendra sans doute à l’hôtel Belmont.
Naudin, de plus en plus en colère, donna le nom de l’hôtel au soldat de
l’automobile, sans même consulter sa compagne.
Quelques minutes plus tard, ils étaient reçus dans un hôtel louche par
un garçon en chemise qui, leur ayant fait payer quelques roubles
d’avance, leur ouvrit la porte d’une chambre.
La chaleur y était, derrière les fenêtres fermées, étouffante. Nadia se
laissa tomber sur le lit.
--Je veux dormir, dit-elle, avec la moue d’un enfant fatigué.
--Déshabillez-vous, ma petite colombe, fit Alexandre Naudin qui lui-même
commençait de se dévêtir et de procéder à une toilette sommaire sur un
lavabo tremblant et exigu.
Cependant, sans bruit, Nadia se déshabillait et lorsqu’Alexandre Naudin
se retourna il vit qu’elle était étendue nue sur les draps. Elle avait
les yeux fermés et sa tête, renversée en arrière, s’appuyait sur le bras
qui la soutenait.
Les lignes souples de son corps, les seins petits et de forme parfaite,
les hanches à peine développées, le ventre plat sans une ride, les
jambes fines, la fraîcheur et l’éclat de la chair offraient un
admirable tableau aux yeux du jeune lieutenant.
Il s’assit sur le lit et prit la main de Nadia qui l’abandonna sans
résistance. Lorsqu’il la lâcha, cette main tomba mollement sur le lit.
Il se pencha et posa ses lèvres sur la bouche entr’ouverte de la jeune
femme. Nadia ne lui rendit pas son baiser, ne parut même pas le sentir.
Mais sa tête roula et la joue vint s’appuyer sur l’épaule. Elle avait
toujours les yeux fermés.
«Mais elle dort, se dit Alexandre Naudin. Elle dort comme une marmotte!
Il faut absolument la réveiller.»
--Nadia, dit-il, en la secouant légèrement, Nadia!
Elle ne l’entendait pas. Il insista, parla plus haut. Il essaya de
l’asseoir sur le lit. Le corps souple n’offrait aucune résistance, lui
glissait entre les doigts et retournait à la position horizontale.
Un instant, elle entr’ouvrit les yeux, mais son regard était vague.
--Je dors, dit-elle doucement.
Elle se tourna sur le côté, mit un bras au-dessus de sa tête pour se
protéger contre l’éclat de l’électricité et se rendormit aussitôt.
Notre ami Alexandre Naudin était la proie de sentiments contraires. Il
était dans une juste colère, comme il va de soi. Mais il lui était
difficile d’en vouloir à Nadia qui, après une nuit de fête, un souper
abondant, du vin avec un peu d’excès, une longue course en automobile,
succombait au premier et au plus naturel des besoins qui est le sommeil.
Elle était si belle couchée ainsi devant lui qu’il se sentait à la fois
un plus vif désir de la posséder et une indulgence plus grande pour la
faiblesse qui le privait d’elle. Il se souvint de ce qu’avait dit Ivan
Iliitch Poutilof. En somme, il demandait à son amie d’un soir des choses
qui étaient, dans les circonstances où il se trouvait, hors des usages.
A vivre chez les Caucasiens, il fallait prendre les habitudes du
Caucase.
Alexandre Naudin se rhabilla donc, un peu mélancolique, tout en ne
cessant de regarder le beau corps étendu de Nadia sur le lit. Si pénible
que fût la minute présente, la certitude de retrouver la jeune femme à
une heure plus propice lui rendait le sacrifice moins douloureux.
Il prit dans son portefeuille une carte de visite et un billet de
vingt-cinq roubles. Sur la carte, il écrivit avec beaucoup de soin et en
russe ces mots: «Demain, jeudi, à cinq heures, Hôtel de Londres, numéro
seize.» Et il ajouta, en manière de plaisanterie, deux mots encore:
«Dormez bien.»
Il glissa la carte et le billet dans la main fermée de Nadia et sortit.
Lorsqu’il se coucha, c’était déjà le jour. Il ne fit qu’un somme jusqu’à
une heure de l’après-midi, déjeuna très tard et s’étendit sur le divan
dans sa chambre, une cigarette à la bouche. Il attendait Nadia. Mais
viendrait-elle? Les images voluptueuses qu’il avait eues sous les yeux
la nuit précédente se levaient devant lui. Il ne pouvait s’empêcher de
rire en pensant à sa déception. Avoir dans les bras une jeune femme
ravissante et nue, et n’en rien faire! Comment, sans être ridicule,
raconter cette histoire à ses camarades en France? Des fragments d’airs
caucasiens--il était bien étonné de les avoir pu retenir--passaient
dans sa mémoire. Il y avait quelque chose dans cette fête--était-ce les
jardins, la musique qui venait du fond de l’Asie, les femmes
silencieuses, la nuit si chaude et si belle?--qui l’obligeait à y penser
encore et qui la mettait à part des soirées analogues vécues en
Occident.
Tout en évoquant ces agréables souvenirs, notre lieutenant s’endormit.
Des petits coups frappés à la porte le réveillèrent.
--Qui est là? cria-t-il en sursautant.
Il s’assit sur le divan et se frotta les yeux.
La porte s’ouvrit, Nadia entra.
A voir l’étonnement dans lequel cette apparition plongea Alexandre
Naudin, on peut conclure qu’il ne croyait pas beaucoup à l’arrivée de
son amie de la veille. Il s’empressa auprès d’elle et, comme il
connaissait maintenant les usages russes, il fit apporter le samovar et
des gâteaux.
Nadia était tranquille, ainsi qu’à son ordinaire. Elle ne cherchait pas
à plaire au lieutenant. Elle souriait à peine aux folies bilingues qu’il
lui débitait avec enthousiasme et, lorsqu’il commença de la
déshabiller, elle resta dans le même état d’indifférence.
Vers neuf heures du soir. Alexandre Naudin qui avait de multiples
raisons d’être satisfait de lui-même--il sifflotait maintenant _Le père
la Victoire_--proposa une promenade en voiture avant le souper.
Nadia accepta et voilà nos jeunes gens partis. Ils ne se séparèrent qu’à
deux heures du matin.
Dès lors, ils se virent chaque jour. Nadia arrivait à peine levée,
c’est-à-dire sur la fin de l’après-midi, à l’hôtel de Londres et restait
avec Alexandre Edouardovitch jusque tard dans la nuit, qui à la façon du
pays se passait dans les jardins autour de la ville. Elle était d’une
humeur égale, ne s’emportait pas, n’élevait jamais la voix, ne cherchait
querelle au sujet de rien, était taciturne et restait peu démonstrative.
Mais notre lieutenant avait un surplus d’exubérance et d’enthousiasme
qu’il dépensait sans s’inquiéter de sa maîtresse. Elle était jolie,
jeune, saine et facile à vivre. En outre, elle lui faisait honneur en
public, car elle avait une tenue irréprochable et sa beauté attirait
l’attention, ce à quoi Alexandre Naudin, avec une vanité bien
pardonnable chez un jeune homme était fort sensible. Que demander de
plus à une maîtresse temporaire?
Notre lieutenant voulait passer une quinzaine à Tiflis, puis voyager
dans le Caucase. Mais il se prenait à la vie paresseuse, monotone et
nocturne qu’il menait en compagnie de Nadia et il remettait sans cesse
son départ.
Il regardait sa compagne comme un petit animal curieux, incompréhensible
et charmant. A dire vrai, il y avait une chose en elle qui l’étonnait
fort, et c’était qu’elle ne parût pas goûter dans les bras de son amant
une joie extraordinaire. En fait, elle semblait--comment y
croire?--n’être pas amoureuse de lui. Alexandre Naudin était un beau
garçon et qui avait eu en France des succès notoires dans le monde des
femmes faciles qu’il avait jusqu’ici, et ainsi qu’il convient à son âge,
fréquenté. Aussi s’attendait-il à recevoir mille compliments de Nadia et
les caresses qui sont la menue monnaie par laquelle une femme paie le
bonheur qu’on lui a donné. Il n’avait ni les unes ni les autres. La
chose était étrange et ne pouvait s’expliquer que par la frigidité
évidente de Nadia, de «la jeune Sibérienne» ainsi qu’il la nommait
depuis qu’il avait appris qu’elle venait d’Omsk.
--Il n’y a pas assez de soleil dans ton pays, disait-il. Tu n’es pas
encore dégelée. (Il faut noter qu’Alexandre Naudin faisait de rapides
progrès dans la connaissance de la langue russe.)
A quoi Nadia répondait:
--Il y a plus de soleil à Omsk qu’à Tiflis, car nous le voyons l’été et
l’hiver. Le thermomètre peut descendre à trente degrés au-dessous de
zéro, mais le ciel est pur et le soleil étincelle.
Tout de même, il y avait là quelque chose de bizarre et Alexandre
Edouardovitch n’en prenait pas facilement son parti. Il aurait voulu
être le Pygmalion de cette Galatée septentrionale. Mais elle restait
froide comme les neiges de son pays natal. Sa peau même avait une
fraîcheur particulière et il lui disait:
--Tu es une amie parfaite pour l’été brûlant de Tiflis. Mais comment
vivre avec toi en hiver?
Nadia avait un demi-sourire et ne répondait pas.
Elle habitait maintenant avec lui à l’hôtel de Londres. Il
s’émerveillait de la faculté merveilleuse qu’elle avait d’user le temps
à ne rien faire et à dormir. Ils vivaient, comme tous les habitants de
Tiflis en été, la nuit, se couchaient vers les trois ou quatre heures du
matin et il avait toutes les peines du monde, au commencement de
l’après-midi, à réveiller sa maîtresse. Sitôt après le déjeuner, c’était
la sieste. Nadia revenait à la vie au moment de prendre le thé. Parfois,
il la pressait de sortir avec lui quand il faisait encore jour. Le plus
souvent, elle restait à la maison, fumant des cigarettes et rêvant à on
ne sait quoi. Il réussit pourtant à l’emmener dans quelques magasins où
il lui acheta du linge et des vêtements, car elle n’avait guère que ce
qu’elle portait sur elle. Lorsqu’elle eut choisi des chemises, des bas,
une jupe, un chapeau et un manteau de voyage, elle se déclara satisfaite
et ne l’accompagna plus. Elle ne demandait jamais d’argent. Il lui en
offrit.
--Pourquoi faire? dit-elle.
Elle allait quelquefois avec lui aux bains Orbeliani, tout au bout de la
vieille ville, près de la Koura. Des sources d’eau chaude sulfureuse y
jaillissent et les masseurs de l’Azerbeïdjan qui y travaillent sont
réputés dans toute la Russie. Ils prenaient là deux pièces dont l’une
servait de chambre de repos et l’autre d’étuve. Enveloppée d’un
peignoir, elle assistait au massage de son amant. Un Persan desséché et
dont les muscles saillaient comme des paquets de cordes s’emparait de
lui, le couchait sur une table de marbre, lui pétrissait les membres,
faisait craquer toutes les jointures et finalement, l’ayant allongé à
plat ventre, lui tendant les deux bras en arrière, grimpait sur le dos
de son patient et, les talons réunis sur la colonne vertébrale, se
laissait glisser des épaules jusqu’aux reins. Le massage terminé, le
Persan soufflait, comme dans une cornemuse, dans un petit sac de calicot
enfermant du savon et bientôt Alexandre Naudin disparaissait sous des
milliers de petites bulles légères. Puis c’était un bain dans une
piscine à quarante degrés. Une fois le Persan sorti, Nadia se baignait à
son tour et son amant lui servait de maladroit masseur. Ils goûtaient
enfin un repos prolongé sur les lits de la pièce voisine, tout en buvant
des boissons fraîches.
Ils firent quelques excursions dans le Caucase, visitèrent, pour fuir la
chaleur insupportable de Tiflis, la station thermale de Borjom. Mais les
punaises innombrables, dont, il faut l’avouer, Nadia s’accommodait, en
rendirent le séjour insupportable au jeune Français. Ils virent les
ruines célèbres d’Ani, la ville aux mille églises, s’arrêtèrent à
Etchmiadzin, au pied de l’Ararat, poussèrent jusqu’à l’orientale Erivan,
où Nadia parut se plaire.
Alexandre Naudin était enchanté de sa compagne de voyage. Avec elle il
ne s’ennuyait jamais. Elle continuait, il est vrai, à parler peu, mais
Naudin pensait sagement qu’il vaut mieux, à tout prendre, une maîtresse
taciturne que bavarde.
Il la comparait aux femmes françaises de sa classe qu’il avait connues.
Il était rare que ces dernières ne tombassent pas dans la vulgarité. Or,
il n’y avait quoi que ce fût de vulgaire en Nadia. Les Françaises
avaient plus de brillant; elles cherchaient l’effet, le trouvaient
quelquefois, le manquaient souvent. Nadia n’avait pas l’ombre d’une
prétention; elle était une personne simple (pour autant que Naudin la
comprenait) et naturelle, qui n’imagine pas qu’elle pourrait être
autrement, ni qu’il y aurait un avantage pour elle à paraître différente
de ce qu’elle est. Les Françaises étaient peut-être plus amusantes, mais
de l’amusement qu’elles donnaient, on se lassait à la longue, tandis
qu’il y avait en Nadia un charme secret qu’Alexandre Naudin eût été bien
en peine d’analyser, mais dont il sentait peu à peu et chaque jour
l’attirance continue.
Parfois, il se disait qu’il ne connaissait rien de sa maîtresse. Cette
ignorance avait quelque chose d’agréable sans doute, mais aussi d’un peu
irritant.
Il constatait avec surprise qu’elle ne manquait pas d’une certaine
culture. Elle avait fait ses classes dans un gymnase. D’autre part, elle
était bien élevée. Aux yeux de qui n’aurait rien su d’elle, elle aurait
pu passer pour une jeune fille du monde.
«Pourquoi, diable, s’est-elle mise dans la galanterie?» se demandait
Alexandre Naudin qui avait des idées peu compliquées.
C’était un sujet qu’il n’était pas facile d’aborder avec elle. Elle
trouvait des échappatoires aux questions trop curieuses de son ami et la
plus facile de toutes, qui était de ne pas répondre. Il sut seulement
qu’elle avait dix-neuf ans et qu’elle était arrivée d’Omsk à Tiflis la
veille même du jour où il l’avait rencontrée. Cette nouvelle plut à
Alexandre Naudin qui avait, au fond, des idées de propriétaire et qui
n’aimait pas à penser que Nadia avait été dans les bras du notaire du
vice-roi ou du beau colonel de cavalerie.
--A Omsk, dit-il, tu avais un ami comme moi?
--Oui, répondit-elle.
--Que faisait-il dans la vie?
--Il était officier.
--Pourquoi l’as-tu quitté?
Un haussement d’épaules fut la seule réponse. Naudin en conclut que
Nadia n’en savait peut-être rien. Il continua son interrogatoire.
--Y a-t-il à Omsk des maisons comme celle du bord de l’eau ici?
--Sans doute.
--Sont-elles aussi bien installées que celle de Tiflis?
--Je ne sais pas.
--Tu n’y as jamais été? dit Alexandre Naudin avec un air de doute.
Elle hocha la tête négativement.
--Tu étais donc fidèle à ton amant, conclut-il avec une logique
rigoureuse.
Elle ne répondit pas.
Quelques jours plus tard, Naudin reprit ce thème. Après un grand effort
de réflexion il avait préparé un piège où faire tomber son amie.
--Ah! dit-il, j’ai appris une chose sur ton officier d’Omsk. Il buvait.
--Qui te l’a dit? demanda Nadia.
--Je le sais, voilà tout, conclut Alexandre Naudin, enchanté du succès
de sa ruse. Au fond, c’était un ivrogne fieffé.
Nadia le regarda méchamment.
--Et pourquoi ne boirait-il pas, si cela lui plaît?
Alexandre Naudin fut désarçonné par cette question. Il entra dans des
explications peu convaincantes et Nadia resta sur son terrain. Mais
notre jeune lieutenant acquit ainsi la conviction que Nadia n’avait pu
supporter la vie avec un homme grossier, qui buvait et sans doute, la
maltraitait. C’était pour cela qu’elle avait quitté Omsk. Il lui fit,
une fois, non sans une certaine naïveté, cette démonstration ingénieuse.
Nadia ne discuta pas, mais lorsqu’il eut fini, elle dit sur un ton de
certitude tranquille:
--Les Français ne comprennent rien.
Et cela mit fin au débat. Du reste, la curiosité de Naudin était
satisfaite et la question résolue.
Un autre jour, ou plutôt une autre nuit, car c’était la nuit qu’ils
parlaient, il lui demanda:
--M’aimes-tu?--Et cela dans un moment où ces mots pouvaient paraître
vains, tant il était sûr de la réponse que les circonstances mêmes
imposaient.
--Non, dit-elle doucement.
Notre lieutenant n’en crut pas ses oreilles et, voyant là une taquinerie
de sa maîtresse se mit à rire.
Il était persuadé que Nadia lui était profondément attachée et qu’elle
souffrirait au jour, hélas! assez prochain, où il serait obligé de la
quitter; car, en somme, comment une petite fille qui avait choisi ce
métier peu reluisant et qui n’avait pas su y faire fortune,
n’aimerait-elle pas un garçon élégant, riche, bien de sa personne,
jeune, et qui l’avait admise à l’honneur de son intimité? Peut-être ne
se rendait-elle pas compte de tous les avantages qu’une telle liaison
lui procurait? En outre, il n’avait jamais habité avec une maîtresse. Il
s’arrangea pour le lui faire comprendre. Elle accueillit cette nouvelle
sans émoi.
Cependant septembre était là et le moment de rentrer en France
approchait.
C’est alors qu’Alexandre Naudin eut, un jour, une idée qu’il communiqua
aussitôt à son amie. Pourquoi ne pas revenir par Constantinople et
pourquoi ne l’y accompagnerait-elle pas? Ils prendraient un bateau à
Batoum, passeraient une huitaine sur les rives du Bosphore et de là
rentreraient, elle en Russie, lui en France.
Nadia ne fit aucune opposition à ce projet et Alexandre Naudin, qui
avait pensé produire quelque effet en dévoilant un plan aussi magnifique
et qui se préparait à jouir de la surprise de sa maîtresse, constata
qu’elle l’acceptait sans plus d’enthousiasme que s’il lui avait proposé
une excursion dans la banlieue de Tiflis.
Il en ressentit un peu de dépit. Mais il n’était pas dans sa nature de
se faire de longs soucis et il revint vite à la belle humeur qui lui
était ordinaire.
Ils commencèrent leurs préparatifs de départ et demandèrent les visas
nécessaires pour la Turquie. Il ne leur restait qu’une semaine à passer
à Tiflis.
C’est alors qu’à sa grande surprise Nadia commença à sortir seule. Elle
ne l’avait, à la lettre, pas quitté d’une heure depuis qu’ils habitaient
ensemble.
Or, un matin, Naudin faisait quelques courses dans le centre de la
ville. Il avait peu de temps auparavant laissé sa maîtresse endormie
dans leur chambre. Quel ne fut pas son étonnement quand il crut la voir
entrer à la poste centrale devant laquelle il passait? Son premier
mouvement fut de la suivre, puis il hésita et se décida enfin à la
rejoindre. C’était bien elle, occupée à écrire un télégramme sur une
table.
Il s’approcha d’elle; elle termina sans se presser son message et le
porta au guichet.