CLAUDE ANET
L’amour
en Russie
QUINZIÈME ÉDITION
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
MCMXXIII
L’amour en Russie
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
VOYAGE IDÉAL EN ITALIE. 1 vol.
PETITE VILLE. 1 vol.
LES BERGERIES. 1 vol.
LA PERSE EN AUTOMOBILE. 1 vol.
NOTES SUR L’AMOUR. 1 vol.
LA RÉVOLUTION RUSSE. (Mars 1917-Juin 1918) 4 vol.
ARIANE, _jeune fille russe_. 1 vol.
Les 144 quatrains authentiques d’Omar Khayyam,
traduits du persan en collaboration avec
Mirza Muhamad de Kazvin. 1 vol.
TSAR SALTAN, traduit de Pouchkine, illustré et
décoré par Nathalie Goutcharova. 1 vol.
QUAND LA TERRE TREMBLA (Bernard Grasset,
éditeur). 1 vol.
EN PRÉPARATION:
NOTES SUR L’AMOUR, avec dessins originaux de Pierre Bonnard, gravés
sur bois.
CLAUDE ANET
L’amour
en Russie
PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
1922
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL
NUMÉROTÉS DE 1 A 10; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE V G
NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN
PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE 41 A 110
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
_Copyright by Claude Anet 1922._
L’amour en Russie
Si Stendhal avait connu la Russie, il l’aurait adorée. Il n’y aurait vu
nulle part la vanité desséchante qu’il abhorrait en occident. Il y
aurait trouvé quelque chose qui n’est que de ce pays-là--une certaine
façon directe de regarder et de traiter les choses de l’amour, en dehors
de toutes conventions mondaines et sociales, une volonté arrêtée de
décider chaque cas passionnel en soi, sans s’inquiéter des convenances
et des habitudes, et surtout sans se préoccuper de ce qu’en penseront
les voisins. Il y a en Russie un mépris complet de l’opinion publique.
Et encore, en écrivant cela, je reste l’esclave des formes occidentales.
Pour un Russe qui aime, il n’y a pas d’opinion publique; donc il ne
peut la mépriser. Tout drame d’amour est un drame à deux ou à trois,
«entre colonnes». Le chœur antique, qui n’est jamais absent de la scène
dans nos sociétés européennes (Dame Gossip dans les romans de Meredith),
ne figure pas dans la tragédie russe.
De là quelque chose de magnifiquement spontané dans la naissance et dans
le développement des passions. L’amour en occident évoque l’idée d’un
jardin à la française où les eaux coulent dans des canaux tracés avec
art, s’étalent dans de beaux bassins sous des ombrages taillés, et
gardent dans leur cours quelque chose de noble et de retenu. Partout on
sent l’action du commandement suprême: «Tu n’iras pas plus loin.» Le
désordre et l’imprévu ne peuvent y trouver leur place. Cette contrainte
est impossible en Russie. On n’y souffre les liens ni de la loi, ni des
usages, ni, j’ose le dire, de la raison. De là, pour le Russe,
l’obligation de créer à chaque jour sa vie, d’agir à tout instant
suivant la logique de ses sentiments. Il n’est pas comme le juge anglais
qui ne décide que sur précédents; il n’y a pas d’usage; chaque cas est
nouveau pour lui; il se sent libre de le traiter suivant ses émotions du
moment. Il ne songe ni au passé, ni à l’avenir. Une liberté d’action si
grande, un manque si total de tradition amènent, comme on l’imagine, les
situations les plus surprenantes, les résultats, à nos yeux, les plus
imprévus.
Mais ces situations ont pour nous un prix inestimable, car elles sont
toujours le produit d’un jeu libre des sentiments et des passions et ne
doivent rien à l’odieux _cant_, au haïssable «qu’en-dira-t-on?» qui
règne sur le monde européen. La solution russe, quelle qu’elle soit, a
une valeur parce qu’elle est sortie naturellement d’un pur conflit
passionnel et qu’elle nous montre ainsi «notre cœur à nu».
Dans un conflit analogue, en France ou en Angleterre, mille éléments
étrangers interviennent dans le débat. Un mari trompé, s’il y a
scandale, est obligé de penser au divorce ou à la séparation; l’honneur
marital ne lui permet pas d’accepter ce que l’on considère, on ne sait
trop pourquoi, comme un affront.
Si, seul en face de lui-même, il incline à la solution paresseuse, le
monde est là pour le contraindre à l’action. Famille, voisins, amis,
relations de cercle ou d’affaires ne lui laissent pas la possibilité de
vivre à sa guise. Il sent le poids de l’opinion publique, hélas!
toute-puissante sur un homme sociable et qui ne s’appartient pas.
Cette contrainte est si ancienne dans nos sociétés occidentales qu’elle
n’a plus besoin de s’exercer extérieurement tant elle a gagné d’empire à
l’intérieur des âmes. On en arrive à se demander si la plupart de nos
contemporains sont capables d’un acte spontané, jailli du fond
d’eux-mêmes, et si, aujourd’hui, en face d’un fait donné, ils ne
réagissent pas automatiquement, en suivant les ordres secrets imprimés
en eux par une tradition séculaire de vie menée en société et sous le
regard des voisins. L’individu échappe à cet esclavage en Russie.
Ce qu’il fait de sa liberté au delà de la Vistule est une autre affaire;
mais, s’il la sacrifie, ce n’est pas à un faux point d’honneur et à des
convenances qui n’ont, à ses yeux, rien à voir dans la matière.
* * * * *
Les esprits européens se tromperaient grandement s’ils voulaient
conclure de cette faiblesse du sentiment social et de cette absence de
tradition à un manque de culture et de civilisation. C’est une autre
civilisation, raffinée, profonde, subtile plus que la nôtre, avec des
complications presque incompréhensibles pour nous, et qui se développe
sur un rythme et avec des cadences qui nous sont étrangers; c’est un
bouillonnement de forces désordonnées, presque vierges, incontrôlables;
ce sont les contrastes que l’on trouve sur la terre russe, glacée
pendant six mois de l’année, où le printemps donne le vertige, où l’été
est accablant comme dans l’Asie centrale.
* * * * *
LE DON JUANISME ET LA RUSSIE.--Don Juan est né en Espagne. Mais il est
de France, d’Angleterre et d’Italie. Je l’ai cherché dans mes voyages
en Russie. Je ne l’ai trouvé nulle part, ni chez mes contemporains, ni
dans les récits des femmes, ni dans les légendes, ni parmi les héros des
romanciers. Il ne figure pas dans l’étonnante collection des types
russes que Gogol a immortalisés dans les _Ames mortes_; il n’est ni chez
Dostoievski, ni chez Tolstoï, ni chez Lermontof, pas plus que chez
Gontcharof, Griboiedof ou Tchekhof. Pouchkine a écrit, à l’imitation de
Byron, un _Don Juan_ qui n’a pas un trait spécialement russe. Ailleurs,
son _Eugène Onéguine_ est un assez plat dandy. Don Juan n’est pas de ce
pays[1]. Lorsque je fis cette découverte, j’eus un frisson de plaisir à
voir s’ouvrir devant moi une belle piste de pensées qui me ferait
pénétrer plus avant dans la connaissance de l’âme russe, voire dans
celle de Don Juan. Pas de Don Juan dans ce pays où les passions de
l’amour sont si fortes! Et je me suis mis à en chercher les raisons.
[1] Le seul Don Juan russe que j’aie trouvé est le prince Korasof
dans _le Rouge et le Noir_. Le petit cours de don juanisme qu’il fait
à Julien Sorel est excellent, mais ce Russe me paraît être devenu,
à notre contact, tout à fait européen, ce qui n’est, du reste, pas
impossible. Enfin il est là en qualité de conseiller. Garderait-il dans
la passion ce beau sang-froid qui étonne Julien.
Un jeune officier qui court les femmes, les filles et les soupers n’est
pas un Don Juan. Il dépense un surplus de force, sans choix au hasard de
rencontres où il ne mêle que la partie animale de lui-même.
Don Juan est une volonté qui n’abdique jamais. Il domine, et les
événements, et les femmes qu’il presse dans ses bras. Quoi qu’il arrive,
il reste maître de soi.
Le souci de la maîtrise de soi est un sentiment étranger à l’âme russe.
Elle a, du reste, des détentes si brusques qu’elles défient tout cran
d’arrêt. Le Russe ne cherche pas à dominer et à être vainqueur dans
l’éternel duel de l’amour. Aime-t-il? il met son orgueil à se laisser
tyranniser par sa maîtresse. Il trouve une joie amère à s’abaisser. En
lui, l’idée de sacrifice est toujours forte. Il croit se grandir ainsi
aux yeux mêmes de l’être auquel il se donne. (Fatale erreur!) A l’avance
il est prêt à accepter toutes les humiliations, et la femme ne les lui
ménage pas. Que nous sommes loin du don juanisme!
Cet abandon de soi-même a de multiples conséquences. J’en indique une de
caractère physiologique, avec la retenue dans les mots qu’un sujet
délicat comporte.
L’amour, commerce des âmes, est aussi un rapprochement des corps. Les
organismes féminins et masculins évoluent dans cette prise de contact
suivant la cadence d’un rythme différent:--la femme, à l’ordinaire, sur
un mode ralenti; l’homme dans un _tempo_ plus accéléré. Il est pourtant
essentiel que ces parties soient concertées. Cela implique une grande
sûreté de soi chez l’homme qui, tout tendu qu’il est, doit savoir
patienter, altruiser, amener la femme au point où il en est lui-même et
ne la prendre enfin qu’à l’instant où elle se donne. Si l’homme, ne
songeant qu’à soi, se rue sur une femme qui ne l’attend pas, il la
froisse, il la blesse, et pratique sur elle un viol véritable. La femme,
exaspérée de n’avoir pas touché le bonheur promis, se venge longuement
des déconvenues du lit.
Le Russe qui s’abandonne à ses passions avec tant de joie saura-t-il à
la minute décisive rester maître de lui? Cela est peu probable. Et l’ère
s’ouvre des durables malentendus.
Les âmes éthérées repousseront avec horreur cette explication
matérialiste. Aussi je m’empresse de leur en fournir une autre qui les
satisfera davantage.
Don Juan ne triomphe pas seulement dans la physique de l’amour. Il veut
aussi régner sur les âmes et n’ignore pas les voies par où on y arrive.
Est-il une femme si haut placée qu’elle soit, si orgueilleuse qu’on
l’imagine, qui ne désire ardemment, sans peut-être même se l’avouer,
rencontrer enfin l’être supérieur auquel elle sera heureuse d’obéir? Le
tout de l’amour n’est-il pas pour la femme dans un acte de soumission,
voire d’anéantissements, aux pieds d’un maître et le geste de la
Madeleine devant le Christ n’est-il pas le geste suprême par lequel la
femme atteint au bonheur?
Mais notre Russe, bien éloigné de se faire laver les pieds par sa
maîtresse, n’aspire qu’à se précipiter aux genoux de celle qu’il adore
et à les inonder de ses larmes.
Et pourtant il est aimé, lui aussi. Mais de quel étrange amour, où
l’orgueil, la fierté d’âme, le désir du sacrifice, l’amour-propre qui ne
veut pas reconnaître ses erreurs jouent le rôle principal. La femme
russe s’attache à des raisons morales; elle exalte en son amant une
qualité qu’elle croit y apercevoir. Elle pense à un moment où il s’est
montré supérieur à lui-même. Et la femme russe est si merveilleusement
douée, un composé si étrange de défauts et de qualités qui se
contredisent--en vérité, on ne sait comment ils peuvent vivre
ensemble,--que l’on voit dans ce pays des liaisons cimentées de la façon
la plus artificielle et pourtant durables. Mais aussi que de ruptures
brusques, inattendues, inexplicables!
* * * * *
Continuons notre promenade. Dans ce pays où la vanité ne joue presque
aucun rôle, la femme ne juge pas qu’il lui soit avantageux de paraître
inaccessible. Elle se rend avec une facilité surprenante et pour des
raisons si simples, ou si compliquées, qu’il faut renvoyer à un autre
chapitre (ou volume) d’en rechercher les causes. La lutte qui remplit
une partie de notre littérature entre le devoir et la passion n’existe
guère chez les Slaves.
La femme commence là-bas par où elle finit chez nous: elle se donne.
Nous mettons un point final à l’histoire. Elle ne fait que commencer en
Russie. La conquête de la femme s’y fait après ce que les romantiques
appellent la chute et «les dernières faveurs» sont pour elle les
premières. Alors seulement commence le combat véritable, une lutte plus
secrète, plus ardue, plus subtile...
Mais notre Don Juan a ajouté un nom à la liste des mille et trois et,
sans se soucier davantage de ce qu’il regarde comme une place qui a
capitulé, vole à une autre conquête.
Ainsi ne peut-il goûter en Russie aucune jouissance d’orgueil. Mauvais
terrain pour Don Juan. Cherchera-t-il son plaisir dans la conquête
morale d’une femme qu’il a déjà eue dans ses bras? Cela est peu dans le
caractère de Don Juan, occidental qui pense qu’une femme, après le don
de son corps, ne peut lui offrir rien de plus précieux.
Un peu plus loin encore... Quelle est la plus haute et la plus
difficile conquête de Don Juan? Celle d’une femme pieuse. Quel est le
rival le plus difficile à vaincre? Dieu. Aussi faut-il que la discipline
religieuse la plus étroite, la plus raisonnable ait formé l’âme de cette
femme, qu’elle soit menée au jour le jour dans les chemins du devoir,
qu’elle n’ait pas une vue mystique de la Divinité, car par la porte du
mysticisme où ne va-t-on pas et dois-je rappeler ici le mot admirable de
Mᵐᵉ Krudener à son amant au moment qu’il lui faisait sentir l’aigu du
plaisir de la chair: «Ah! Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon
bonheur!», donnant par ce cri, que peut seule se permettre une mystique,
un prix presque divin à une joie terrestre? Il faut que cette femme soit
dirigée par un prêtre plein de sévérité et de raison, qu’elle soit
attachée à la lettre et à l’esprit de la loi divine. Don Juan, alors,
comme Jacob, se collette avec Dieu. Il n’est pas de lutte plus
difficile; il n’est pas de victoire plus glorieuse.
Mais, cette femme, où la trouver en Russie? Où chercher la discipline
d’esprit, l’amour de la règle, l’éducation rationnelle des âmes? Le
mysticisme est si profond dans ce peuple qu’il s’y allie au matérialisme
le plus grossier. S’il s’empare d’une âme religieuse, il y amène
l’étonnant déchaînement de sensualité qu’on voit dans tant de sectes
russes. Notre Don Juan, que fera-t-il de ces mystiques par qui la
chair--dont pourtant elles tirent tant de joies--est considérée comme
sans valeur!
* * * * *
L’ennui, ce n’est pas assez dire, le désespoir, «l’âme malade» des
femmes russes est la cause suffisante des succès des hommes à bonne
fortune dans ce pays. Il faut aller plus loin. Le désir de s’humilier,
le dégoût de soi-même, d’autant plus grand que l’âme est plus haute,
l’attirance des bas-fonds, le vertige que l’on a quand on les regarde
d’une grande élévation, une religion toute pleine de mysticisme et de
peu de secours dans le train ordinaire de la vie,--voilà les causes
profondes qui expliquent les catastrophes où sombrent beaucoup de nobles
vies.
* * * * *
Je l’ai dit: les femmes russes commencent par se donner. Les
Européennes, qui savent mettre un prix élevé leur conquête, qui se
défendent avec tant d’art et qui ne se rendent qu’après un long siège,
disent avec un peu de mépris:--Voilà des femmes faciles et qui ne
s’estiment pas bien haut.
Mais les Russes répondent:--Pourquoi faire du don de votre corps une
chose si précieuse? Avec tous vos grands airs, vous êtes au fond des
matérialistes assez vulgaires. Les efforts par lesquels vous défendez
votre chair, nous les réservons pour la défense de notre âme. Un homme
qui possède votre corps est-il donc votre maître? Lui avez-vous tout
donné en tombant dans ses bras? N’est-il rien que vous mettiez au-dessus
du commerce de la chair? Est-ce là ce qu’il y a de plus précieux en
vous? N’avez-vous pas un jardin secret dont vous gardez la clef?
* * * * *
LES FILLES.--Le peuple anonyme des filles remplit les villes petites et
grandes de la Russie. Il a sa plèbe obscure et affamée--j’ai vu sur les
quais de Kertch, une «ex-femme», une ivrognesse en haillons se prêter
aux débardeurs derrière des tas de marchandises pour une pièce de cinq
kopeks (douze centimes et demi)--et ses étoiles de première grandeur.
Il est difficile de donner ici des caractéristiques qui, à force d’être
générales, finiraient par n’être plus que des mots vides de sens. Et
pourtant, devant ce sujet, je sens bien que les filles russes ont
quelque chose au fond d’elles, oui, même chez les plus basses, qui ne
permet pas de les assimiler à leurs sœurs françaises, anglaises ou
allemandes.
Il semble qu’elles ne se livrent pas tout entières, qu’elles s’arrangent
dans l’excès de leur humilité et de leur abaissement pour garder de quoi
se racheter à leurs propres yeux.
D’autre part, elles n’ont pas l’amour de leur métier. Elles n’aiment
pas la besogne bien faite. Elles n’y apportent ni science, ni art, ni
complaisance, et je suis sûr qu’elles jugeraient très dépravées leurs
consœurs occidentales et horizontales qui connaissent plus d’un tour.
«They have’nt good bed room’s manners», me disait un Anglais qui savait
que ces manières-là on ne les trouve guère qu’en France, pays de grande
et antique civilisation. Elles sont celles en qui vont les péchés d’un
peuple, pour employer une expression bien inutilement religieuse de
Mallarmé, et à cela se borne leur ambition.
Dans la classe plus relevée qui fréquente les music-halls et les
cabarets, il ne semble pas que la technique se soit développée, mais
certains traits particuliers apparaissent. Ces filles n’acceptent guère
de gagner mécaniquement leur vie: il faut les intéresser à ce qu’elles
font et elles ne tolèreraient pas que l’homme se montrât égoïste. Elles
ne veulent pas jouer la comédie du plaisir; elles entendent le partager.
Étranges professionnelles!
Dans cette famille-là, on trouve la variété des soupeuses. Ce sont des
filles dont le métier est d’être les compagnes des gens qui passent la
nuit au cabaret. Elles s’assoient à leur table, écoutent les tziganes
qu’ils ont fait venir dans leur cabinet particulier, mangent pour
vingt-quatre heures, boivent du champagne, aident les hommes à se griser
et, au petit jour, s’en vont chez elles à moitié saoules, mais pareilles
à la grande Isis, dont nul n’a soulevé le voile.
Plus haut, la courtisane rejoint la femme dont, comme on sait, on peut
tout dire quand elle est russe. Je pense qu’il est plus rare que partout
ailleurs de voir une courtisane mourir ici dans l’opulence, non pas
qu’il ne lui soit passé beaucoup d’argent dans les mains, mais par
incapacité de le retenir. Elle est souvent épousée, sans qu’elle ait le
moindre souci de finir ses jours dans la respectabilité. Si elle se
marie, ce n’est certes pas par déférence pour l’opinion, mais parce que
«cela se trouve ainsi», et à l’ordinaire, parce qu’un de ses amants l’en
a longuement suppliée. Ah! que la Volga est éloignée de la Seine! Ce
mariage n’a qu’une brève durée, semblable en cela, du reste, à la
plupart des mariages russes. Le patient édifice construit pierre à
pierre par une de nos ingénieuses et économes ouvrières françaises, cet
édifice qui devient maison bourgeoise ou palais, ne peut être élevé sur
le friable sol russe.
NADIA
Le jeune lieutenant de dragons, Alexandre Naudin, avait suivi pendant un
an l’excellent cours de russe que professe, à l’École des langues
orientales vivantes de Paris, M. Paul Boyer. Il savait la grammaire, la
syntaxe et les lois compliquées de la phonétique russe. Il était capable
de lire un texte facile mais il parlait avec peine. Il décida de se
perfectionner dans cette langue ardue, demanda et obtint un congé de
trois mois pour un voyage d’études au pays des tsars. Il faut avouer
qu’il était attiré aussi en Russie par les récits des camarades qui l’y
avaient précédé et en avaient rapporté des souvenirs bien séduisants.
Alexandre Naudin (il était fils d’Édouard Naudin, de la maison Leredu,
Naudin, Jouaust et Cⁱᵉ, bonneterie en gros, à Troyes, le premier crédit
de la place), avait des rentes suffisantes pour se permettre de voyager
agréablement sans être obligé de consulter à chaque fin de journée
l’état de sa bourse.
Il se rendit directement de Paris à Moscou par Varsovie. Là, il fit la
connaissance d’un officier, Serge Platonof, avec lequel il passa
quelques soirées. Ils allèrent dans les lieux de plaisir, entendirent
des chanteuses françaises et des girls anglaises, applaudirent des
acrobates japonais et des lutteurs de Carélie. Le commencement de
juillet était déjà chaud et orageux, comme il arrive à Moscou, et le
séjour de la ville lui parut sans agrément. Comme il s’en ouvrait à son
nouvel ami, celui-ci lui dit:
--Il faut venir chez nous en hiver. Tous nos amis sont maintenant aux
eaux du Caucase, en Crimée ou dans leurs biens. C’est là que vous verrez
la société russe. Puisque vous êtes libre de votre itinéraire, allez
donc au Caucase. La nature y est riche, avec quelque chose de sauvage
que vous ne connaissez pas en Europe. Vous y trouverez des femmes
ravissantes et faciles; cela a son prix quand on voyage. Je vous
donnerai une lettre pour un de mes amis qui est aide de camp du vice-roi
à Tiflis. Grâce à lui, je pense que votre séjour sera plein d’agrément.
Deux jours après, Alexandre Naudin montait dans le train de luxe qui
mène aux eaux du Caucase par Rostof sur le Don; mais il ne s’arrêta ni à
Piatigorsk, ni à Essentouki. Les stations d’eaux modernes lui
paraissaient peu dignes d’intérêt. Il voulait voir des sites et des
cités qui eussent plus de couleur locale et continua sa route jusqu’à
Vladicaucase, charmante petite ville située au nord des derniers
contreforts de la chaîne élevée qui sépare le Transcaucase des plaines
du Caucase septentrional et de la Russie.
Il passa la fin de l’après-midi et la soirée dans le beau jardin de la
ville sur les bords du Térek dont les flots limoneux arrivent en
bondissant tout droit des montagnes. La chaleur était grande déjà. Les
habitués du jardin, dès six heures, venaient chercher la fraîcheur sous
les ombrages au long des eaux courantes. Les parents s’asseyaient au
restaurant, jouaient à la préférence ou au vinte. Les jeunes filles,
gymnasistes et autres déjà sorties des écoles, se promenaient par
couples dans les allées. Elles portaient toutes des robes de toile
blanche très fine, et, à cause de la température élevée, elles n’avaient
sous leur robe exactement qu’une chemise, ce dont, lorsqu’elles
passaient entre le soleil couchant et un observateur intéressé, il était
aisé de se convaincre.
Le jeune Alexandre Naudin se crut entré dans le paradis des houris dès
son arrivée en Orient. Assis sur un banc, il savourait la volupté tiède
de l’heure, en regardant flâner devant lui ces jeunes filles, riantes ou
sérieuses, dont plus d’une lui jetait, comme au vol, un coup d’œil vif
au passage. De beaux yeux noirs qui se ferment à moitié, un éclair
soudain de dents blanches entre des lèvres qui ne doivent leur rougeur
qu’au sang frais de l’adolescence, les tissus légers et presque
transparents qui couvraient ces corps juvéniles, il y avait là de quoi,
il faut en convenir, faire perdre la raison à un officier de dragons de
l’armée française. Alexandre Naudin pensait déjà à ne pas quitter
Vladicaucase et à y achever le temps de son congé. Où trouverait-il un
plus agréable jardin, des eaux plus fraîches, un décor de montagnes plus
pittoresque et des femmes plus séduisantes?
Mais il faut avouer qu’au sein même de ces délices le jeune lieutenant
éprouvait un certain malaise. Ces beautés n’étaient point des femmes,
mais des jeunes filles. Alexandre Naudin avait reçu une éducation
excellente, dans sa famille bourgeoise d’abord, ensuite à l’école des
Postes, et au régiment enfin. Et comme un jeune homme bien élevé, il
n’avait jamais eu l’impertinence de discuter les idées traditionnelles
qu’on lui avait inculquées et les règles de conduite qu’il faut suivre.
Or, il est évident, bien que sous-entendu, qu’un jeune homme, et surtout
un officier, et singulièrement un officier de cavalerie, le monde lui
appartient: il peut y faire, comme on dit, les quatre cents coups, à
condition de ne pas toucher aux jeunes filles. Les jeunes filles, on les
épouse, mais on ne s’amuse pas avec elles. Ces commandements de la
morale qui a fait la force de notre pays y sont, grâce à Dieu,
respectés aujourd’hui, et pour longtemps encore, je l’espère.
Aussi la présence de ces jeunes filles ne laissait-elle pas que
d’inquiéter notre lieutenant. Alexandre Naudin pensait avec Leibnitz,
qu’il n’avait jamais lu, que toutes choses sont réglées pour le mieux
dans le meilleur des mondes, que les jeunes filles sont faites pour être
épousées, qu’épouses, elles ont des enfants et deviennent du coup
sacrées, et que pour les plaisirs naturels des hommes, il est une classe
de femmes, nombreuse, variée, où l’on peut exercer sans scrupule de
conscience le droit de choix. A trente ans, je le sens bien, Alexandre
Naudin qui n’est pas un nigaud aura fait quelques pas de plus et compris
des choses qui lui échappent encore. Mais quoi? il n’a que vingt-quatre
ans au moment où cette histoire commence et finit.
Il hésitait donc à aborder ces jeunes filles qui lui souriaient pourtant
avec sympathie. Sous le feu de leurs regards, il brûlait, mais n’osait
déclarer sa flamme. Vingt fois, il fut sur le point de se décider; vingt
fois il recula. Cependant il se promenait dans les allées éclairées,
bombant le torse, tendant le mollet. Pour mettre le comble à son
malheur, les jeunes filles étaient toujours par groupe de deux, de trois
ou de quatre. En eût-il trouvé une isolée, peut-être l’aurait-il
poursuivie. Mais on voit la difficulté qu’il y a à entrer en
conversation avec plusieurs jeunes filles, riantes et moqueuses, surtout
lorsqu’on ne parle pas couramment leur langue, malgré les excellentes
leçons de M. Paul Boyer.
Il passa ainsi une soirée délicieuse et tourmentée, et l’âme pleine de
regrets, il quitta le jardin de la ville pour une nuit agitée dans un
médiocre lit d’hôtel.
Le lendemain matin, il prenait place à la première heure dans une des
nombreuses automobiles assurant le service entre Vladicaucase et Tiflis
par la fameuse route militaire de Géorgie qui franchit la chaîne du
Caucase.
La beauté des sites traversés, leur variété, leurs contrastes ramenèrent
la paix dans l’âme de notre voyageur. Il chemina d’abord dans les gorges
au fond desquelles coule le Térek mugissant. Il admira, sur un roc élevé
dominant la rivière, les ruines du château de la reine Tamara d’où l’on
précipitait au matin dans les eaux écumantes les voyageurs dont cette
femme altière avait bien voulu faire ses amants d’une nuit.
Après deux heures et demie de montée continue, et après avoir traversé
la passe fameuse du Dariel, l’automobile arriva à la station de poste du
Kasbek où un déjeuner était préparé. Alexandre Naudin mangea de grand
appétit des écrevisses pêchées dans les torrents glacés des montagnes;
on lui servit du vin capiteux de Kachétie et, en attendant le départ de
la voiture, il fuma une cigarette en face du pic volcanique du Kazbek
qui élève à plus de cinq mille mètres ses neiges éternelles et ses rocs
où fut enchaîné Prométhée. Il se sentait plein d’allégresse et se
félicitait d’avoir suivi le conseil de son camarade de Moscou qui
l’avait envoyé au Caucase. Les heures passées au jardin de la ville à
Vladicaucase paraissaient lui promettre dans un avenir prochain des
félicités sans pareilles et ce fut de la meilleure humeur du monde qu’il
poursuivit son voyage en automobile à travers les régions sauvages et
grandioses de l’Ossétie.
Après une heure et demie encore de montée, ils atteignirent le sommet du
col, la passe Krestovski, qui est à près de deux mille cinq cents
mètres, et, avec la longue descente sur Tiflis, ce furent de nouveaux
enchantements. Comme par miracle, le paysage changea en un clin d’œil.
Plus de gorges resserrées, mais de vastes étendues. Un large panorama
s’ouvrait devant les yeux ravis de notre lieutenant. Dans cette marche
rapide vers le sud et les pays brûlés de soleil, la végétation devenait
à chaque instant plus riche. Des souffles tièdes et parfumés passaient
dans l’air et les noms mêmes des villages traversés, Passanaour,
Ananaour, avaient quelque chose de voluptueux.
Vers les quatre heures, Alexandre Naudin aperçut dans le lointain, tapie
dans une vallée aux flancs rocheux et dénudés, une grande ville
au-dessus de laquelle flottait une buée. C’était Tiflis.
Il n’y arriva qu’à six heures. La chaleur était grande encore; il était
couvert de poussière et meurtri par les cahots de la route. Il
descendit à l’hôtel de Londres, au bord de la Koura.
Il était dans une telle fièvre à l’idée de jouir rapidement de la vie
caucasienne qu’il porta, le soir même, la lettre de recommandation qui
lui avait été remise pour l’officier d’ordonnance du vice-roi et il eut
presque un accès de désespoir lorsqu’il apprit que cet officier, Ivan
Iliitch Poutilof, était pour trois jours encore aux eaux de Borjom. Il
lui semblait qu’il ne rattraperait jamais ces trois jours perdus, car
notre ami Alexandre Naudin sentait bien que, dans un pays si neuf pour
lui, il avait besoin d’un guide et que, laissé à lui-même, il ne saurait
découvrir les charmes secrets de Tiflis.
Force lui fut de prendre patience et il consacra ces trois jours «rayés
de ma vie», disait-il, à parcourir la ville et à se familiariser avec
les lieux où il se promettait tant de bonheur. Bien qu’il fût seul et
qu’il n’eût pas beaucoup de ressources en lui-même, Alexandre Naudin
prit plus de plaisir qu’il ne l’espérait à visiter Tiflis.
Il parcourut les bazars et la vieille ville où la Koura est serrée entre
les murs d’antiques maisons; il flâna dans le quartier persan,
s’aventura jusqu’au pittoresque jardin botanique installé dans les
ruines de l’ancienne forteresse des chahs Séfévides. Il y but du kéfir,
boisson qu’il jugea fade. Vers les six heures, il se promenait sur la
perspective Golovine et goûtait chez le pâtissier français de l’endroit
où il bavardait un moment. Malheureusement les théâtres étaient fermés
et les soirées lui parurent longues. Et cela d’autant plus que la
chaleur dans la journée était excessive, qu’ayant passé la matinée à
courir la ville, il faisait comme tous les habitants de Tiflis une
longue sieste après déjeuner, et, ainsi reposé, se trouvait peu
désireux, le soir, de se coucher de bonne heure.
Mais Tiflis ne possédait pas un jardin comparable à celui de
Vladicaucase.
Ses trois jours de purgatoire prirent fin et à la date fixée il eut le
plaisir de rencontrer le capitaine Ivan Iliitch Poutilof. C’était un
jeune homme d’à peine trente ans, déjà couvert de décorations et auquel
le plus brillant avenir militaire paraissait assuré. Il témoigna un
grand plaisir à faire la connaissance de son frère d’armes français. A
voir la façon dont il le reçut et dont il décida de se consacrer à lui
pendant son séjour à Tiflis, il semblait que sa vie n’eût jusqu’alors
pas eu de but et que l’arrivée d’Alexandre Naudin vînt combler un vide
cruellement ressenti. Il lui demanda aussitôt le nom de son père, et du
coup, Alexandre Naudin devint Alexandre Edouardovitch.
Dès le premier soir, l’officier russe emmena son camarade dans un des
cercles d’été sur la rive gauche de la Koura. C’était un jardin où l’on
soupait en plein air à partir de onze heures. Toute la société de Tiflis
s’y trouvait rassemblée et, à la voir manger de grand appétit, Alexandre
Naudin eut la solution d’un petit problème qui s’était posé à lui depuis
qu’il était arrivé dans la capitale du Caucase: celui de l’heure des
repas pour les habitants de la ville. Il avait vu du monde à déjeuner
dans les hôtels ou restaurants où il fréquentait. Mais à quelque heure
et où qu’il se présentât pour dîner, il se trouvait seul. Quel était ce
mystère?
Il en demanda l’explication à Ivan Iliitch.
Celui-ci lui répondit:
--Mon cher Alexandre Edouardovitch, nous déjeunons, en effet, comme
vous, entre midi et une heure. Puis vient la sieste, repos sacré pour
les Russes et les Caucasiens dans notre été torride. Après la sieste,
vers les cinq ou six heures, nous prenons le thé ou chez un pâtissier
ou, de préférence, chez nous. Et la vie de société recommence avec le
souper que vous voyez ici. Comment donc vivre de jour, alors que les
nuits du Caucase sont incomparables? Hommes, femmes, jeunes filles se
retrouvent ici le soir et y restent jusqu’à une ou deux heures du matin.
On se promène, on cause, on écoute la musique, on mange, on boit et,
enfin, on a les joies du loto auxquelles je vais vous initier.
Alexandre Naudin vit au fond du jardin un grand tableau divisé en cent
petites cases dans lesquelles s’affichaient, selon l’appel crié à haute
voix par un croupier, les numéros sortis. L’assemblée suivait le jeu
avec un intérêt passionné, tout en soupant.
Les deux officiers achetèrent chacun une carte pour le prix d’un rouble
et se mirent à pointer les numéros appelés. Le hasard voulut que notre
jeune officier complétât sa carte le premier. Il le dit à son ami qui
cria d’une voix forte:
--_Davolno._ (Satisfait.)
Le jeu aussitôt s’arrêta. Un employé vint prendre la carte gagnante et
la porta au vérificateur. Il revint un instant après et dit:
--Correct.
Ayant ainsi parlé, il aligna sur la table soixante-six roubles. De
toutes parts les gens se retournèrent pour voir l’heureux gagnant et,
comme on ne le connaissait pas, on le regarda plus longuement. Le jeune
Alexandre Naudin jouissait de son succès et se tenait très droit.
--Vous avez donc de la chance, mon cher Alexandre Edouardovitch, dit son
compagnon. Nous allons boire une bouteille de champagne à votre
victoire.
Il ne voulut jamais que son excellent camarade payât la bouteille et
Alexandre Naudin se vit obligé d’en commander une seconde.
Cependant des amis de l’officier russe s’étaient rapprochés et
s’assirent à sa table. Notre compatriote fit ainsi plus de connaissances
en une heure qu’il n’en aurait fait en un an s’il eût été seul à
Tiflis. On but à la santé de la France et lorsqu’Alexandre Naudin, vers
les trois heures du matin, regagna l’hôtel de Londres, il se félicitait
d’avoir trouvé pour son séjour au Caucase un si parfait compagnon.
Ces fêtes familières se renouvelèrent. Il ne voyait pas Ivan Iliitch de
jour, mais ils passaient les nuits ensemble et soupaient à deux ou en
compagnie dans les cercles d’été. Il se lia ainsi avec quelques notables
de la ville, avec le notaire du vice-roi, avec l’intendant des apanages
de la couronne. Les épouses de ces personnages connus étaient des dames
déjà d’un certain âge et leurs agaceries ne touchèrent pas notre
lieutenant. Il commençait à trouver que ses amis russes menaient une vie
bien monotone dans laquelle le vin tenait lieu de tous les plaisirs. Un
soir, il dit à son ami Poutilof:
--N’y a-t-il pas dans votre belle ville, mon cher Ivan Iliitch, des
dames plus jeunes et moins vertueuses que celles que je rencontre ici?
En entendant ces mots, Ivan Iliitch éclata de rire.
--Plus jeunes, certes, mais moins vertueuses, je ne saurais vous le
promettre,--laissant entendre par là, sans doute, que rien ne pouvait
être plus inattendu que de chercher la vertu chez les femmes de ses
amis.
Lorsqu’il eut repris son sérieux, il dit à Naudin:
--Vous voulez voir nos filles du Caucase, Alexandre Edouardovitch. Vous
avez raison: elles sont ravissantes, je vous mènerai chez elles. Nous en
avions du reste fait le projet et avions combiné de vous offrir, en
qualité d’ami et d’allié, une petite fête dans le goût caucasien. Si
vous le voulez, ce sera pour après-demain. D’ici là, reposez-vous,
jeûnez et couchez-vous de bonne heure, car il faudra faire preuve
d’endurance et nous vous ferons goûter nos meilleurs vins. Notre
prochain rendez-vous est donc fixé à après-demain, à l’hôtel de Londres,
à trois heures.
--A trois heures? interrogea Alexandre Naudin, étonné.
--Ne déjeunez pas, repartit Ivan Iliitch, nous nous mettrons à table
aussitôt. Et gardez-nous votre soirée.
--Y aura-t-il des femmes? demanda Naudin qui suivait son idée.
--Tout cela vous sera révélé en son temps, dit Poutilof d’un air
mystérieux.
Au jour et à l’heure fixés, Alexandre Naudin attendit ses amis. Le
couvert avait été dressé dans un cabinet particulier, vaste pièce dont
les fenêtres, à cause de la chaleur, étaient closes. Les convives furent
exacts. Il y avait là Poutilof, ordonnateur de la fête, un colonel de
cavalerie, homme superbe de plus de six pieds de haut qui commandait un
régiment de la «division sauvage», un jeune lieutenant du même régiment,
le notaire du vice-roi et un prince qui portait un des grands noms de la
noblesse géorgienne, dont l’origine, comme on le sait, se perd dans la
nuit des temps. On débuta par manger debout des zakouskis délicieux, du
caviar d’Astara, des tranches de jambon cru, des petits pâtés chauds aux
champignons, d’autres au poisson, d’autres encore aux choux hachés, le
tout arrosé, ainsi qu’il convient, de plusieurs verres de vodka.
Puis on se mit à table. Le repas fut copieux et magnifique; le
cuisinier de l’hôtel renommé dans toute la Russie s’était surpassé. Il y
eut, après le consommé aux betteraves accompagné de petites flûtes au
fromage, un coulibiak à l’esturgeon de la Caspienne, puis un plat
d’écrevisses énormes du Térek, puis un coq de bruyère flanqué de
gelinottes farcies et truffées. Par une coquetterie bien naturelle, les
vins étaient tous du Caucase, choisis parmi les meilleurs des apanages,
vins de la Kachétie, colorés et violents, qui montent à la tête.
Les toasts furent innombrables. On but à l’empereur et au président de
la République, à l’armée russe et à la française, à la cavalerie de l’un
et de l’autre pays, au régiment d’Alexandre Edouardovitch et à ceux de
ses hôtes. Chaque fois, comme la politesse l’exige, le verre était empli
et vidé. Au café seulement, le champagne français fit son apparition.
Notre ami Alexandre Naudin supportait de son mieux ces libations. Du
reste, dès le milieu du repas, ses hôtes étaient animés d’une telle
ardeur qu’ils ne faisaient plus une exacte attention à ce que buvait le
lieutenant français qui s’arrangea pour les tricher le plus possible.
Il avait, comme beaucoup de nos compatriotes, horreur de se griser. Il
aimait une pointe de vin, mais il était difficile de lui faire franchir
la limite qu’il s’était prescrite. Il avait, en outre, pour rester sage,
de bien fortes raisons. Il savait que la soirée ne s’achèverait pas à
l’hôtel de Londres et il voulait être en état de goûter les joies qui
lui étaient promises.
Au crépuscule, on sortit sur une terrasse qui dominait la Koura. Le
prince géorgien, un jeune homme pâle et silencieux, devenait de plus en
plus mélancolique. Il s’assit dans un fauteuil un peu à l’écart et,
s’accompagnant sur une balalaïka, commença à se chanter à lui-même une
étrange et triste mélodie sur un rythme brisé, avec des modulations qui
semblaient monotones, mais peu à peu vous prenaient le cœur et
l’enfermaient dans leur trame compliquée. Le soir tombait; Alexandre
Naudin jouissait du charme de l’heure; il se laissait aller à rêver, ce
qui ne lui arrivait pas souvent. Le colonel de cavalerie vidait tous les
verres de champagne ou de liqueur qu’on lui servait sans paraître en
être affecté d’aucune manière. Il n’était ni plus gai, ni plus triste,
ni plus loquace qu’auparavant. Il se tenait droit et, sur sa belle
figure impassible, on ne lisait, à la lettre, rien. Poutilof discutait
passionnément avec le notaire du vice-roi, qui était rouge et luisant.
Ils avaient choisi l’éternel sujet de la mort, sur lequel jamais Russe,
après un dîner arrosé de bons vins, ne reste court. Quant au grand
lieutenant, il ne disait mot et se contentait de fumer des cigarettes
qu’il jetait à peine allumées. A certains accords de la balalaïka, ses
pieds s’agitaient sur les dalles avec une agilité merveilleuse.
Et cela dura ainsi longtemps, jusqu’à ce que la nuit fût complète et que
des étoiles étincelantes vinssent broder le velours bleu foncé du ciel.
Au loin, on entendait des voix et des flûtes; des mélopées orientales
arrivaient par fragments jusqu’à la terrasse où les convives savouraient
la douceur enfin venue du soir.
Alexandre Naudin, quel que fût l’agrément de cette soirée, commençait à
s’impatienter. Il s’était promis de laisser ses amis ordonner la fête à
leur guise, mais il espérait bien qu’on ne resterait pas indéfiniment
sur la terrasse de l’hôtel de Londres.
Poutilof, enfin, s’arrêta de converser avec le notaire du vice-roi et
s’écria:
--Je pense qu’il est temps, mes amis, d’aller prendre l’air de la
campagne.
On accepta, sans discussion. Il était évident que le programme de la
soirée avait été fixé à l’avance suivant les rites qui président à de
telles cérémonies.
--Nous en avons assez d’être entre hommes, continua Poutilof. Si notre
hôte n’y met pas d’opposition nous emmènerons quelques jeunes femmes
souper avec nous. Nous allons passer chez notre vieille amie de la rue
X... Je lui ai téléphoné que nous viendrions ce soir et je ne doute pas
qu’elle n’ait convoqué ce qu’elle a de mieux dans ses relations.
A la porte de l’hôtel, trois automobiles attendaient, dont deux
militaires, conduites chacune par un soldat. Pendant le très court
trajet, Alexandre Naudin s’informa auprès de son compagnon de l’endroit
où ils allaient.
--Mais, Alexandre Edouardovitch, vous connaissez ces maisons. Elles
existent à Paris comme en Russie. On y trouve des personnes jeunes et
aimables que l’on emmène souper.
--Des professionnelles? demanda Naudin qui tenait à mettre les points
sur les i.
--Sans doute cher ami, sans doute, bien que certaines d’entre elles se
fassent passer pour des femmes du monde désireuses de courir, un soir,
les aventures. Cela n’arrive-t-il pas chez vous aussi?
Alexandre Naudin convint qu’il en était ainsi, parfois, en France.
Les automobiles s’arrêtèrent sur un quai de la rive gauche de la Koura,
à l’entrée d’une ruelle si étroite qu’elles ne pouvaient s’y engager.
Poutilof, suivi de ses compagnons, pénétra dans une petite maison dont
les fenêtres ouvraient sur le fleuve. Une dame d’âge mûr les reçut comme
de vieux amis et les introduisit dans une salle où, autour d’une table
ronde, une douzaine de femmes jouaient au loto. Le jeu les passionnait à
un tel point qu’elles ne levèrent même pas le nez de leurs cartes pour
voir qui arrivait. Les officiers firent le tour de la table,
distribuant des poignées de main, des caresses ou des baisers à leurs
amies.
Alexandre Naudin regardait avec plaisir cette scène. Toutes les femmes
étaient jeunes et la plupart d’entre elles jolies. Elles étaient vêtues
comme il est de mode en été à Tiflis, de jupes de toile blanche et de
chemisettes plus ou moins élégantes, suivant les hasards de la fortune
changeante. Beaucoup d’entre elles avaient les cheveux coupés court.
Mais Naudin constata avec surprise qu’elles n’avaient pas les caractères
extérieurs des professionnelles européennes et qu’à les rencontrer dans
la rue, il ne les eût pas reconnues pour ce qu’elles étaient.
Il s’attendait à être entouré, flatté, caressé. Il fut bien étonné de
voir que ces filles charmantes et à peine majeures ne faisaient aucune
attention à lui, bien qu’elles ne le connussent point.
Cependant, quelques-unes d’entre elles avaient quitté la table de jeu.
Poutilof prit Naudin sous le bras et le présenta. Des conversations
s’engagèrent. Alexandre Naudin avait remarqué une jeune femme qui se
tenait à l’écart et n’avait pas joué au loto. Elle causait peu avec ses
compagnes. Elle lui plut. Il pensa à en faire son amie d’un soir. Il
demanda à Poutilof comment elle s’appelait.
--Tiens, mais je ne la connais pas, dit celui-ci. C’est une nouvelle
venue. Elle est agréable, ma foi.
Et, allant à elle, il dit:
--Comment vous appelez-vous?
--Nadia, fit celle-ci sur un ton tranquille.
--Eh bien, Nadia, je vous présente mon ami, Alexandre Edouardovitch.
Comme vous voyez, c’est un Français, et un excellent garçon. Il parle
russe lentement, mais presque sans fautes. Vous vous entendrez à
demi-mot.
Alexandre Naudin s’approcha et serra la main que Nadia lui tendit.
--Voulez-vous me faire le plaisir de venir souper avec moi et mes amis
dans un jardin? dit-il.
Nadia regarda le Français avec une certaine méfiance, hésita un instant,
puis, haussant légèrement les épaules, répondit:
--Pourquoi pas?
Cependant le notaire qui, après la conversation sur la mort, était plein
d’entrain avait passé le bras autour de la taille d’une gaillarde grasse
et blonde.
Poutilof, d’un air décidé, dit:
--Il nous faut encore deux jeunes beautés.
Et, sans consulter personne, choisit deux femmes assez piquantes. Puis
on regagna les automobiles sur le quai.
Poutilof, de plus en plus maître des cérémonies, installa Alexandre
Naudin dans le fond d’une grande limousine découverte entre Nadia et une
fille nommée Maroussia. Il s’assit lui-même sur le devant à côté du
soldat et laissa les autres s’arranger à leur gré dans les deux voitures
restant.
Les autos filèrent à travers la ville et bientôt entrèrent dans la
campagne. L’air était tiède encore, mais après la chaleur de la journée,
il paraissait presque frais et Alexandre Naudin craignit que son amie
Nadia, qui portait une chemisette transparente, prît froid.
--Nitchevo, dit-elle simplement.
Il la regardait. Dans la demi-obscurité, il ne voyait que sa tête
petite, son profil pur et un cou long et mince.
Il se crut autorisé, à cause des cahots de la voiture sur la route
raboteuse, à passer son bras autour de la taille de Nadia. Elle ne s’y
refusa pas et il eut le plaisir d’enlacer un corps d’une extrême
souplesse qui semblait complètement dévêtu. Dans un transport de joie
bien naturel, il serra sa jeune amie contre lui.
Mais, à sa grande surprise, elle se dégagea de cette étreinte et
repoussa la main qui devenait trop pressante.
«Il faut croire, pensa-t-il, que les choses ne vont pas si vite en
Russie que chez nous et que ces filles demandent à être gagnées.» Mais
il se sentait de force à faire cette conquête peu difficile et différa
son attaque.
La promenade se poursuivait sous les étoiles silencieuses. Bientôt les
voitures traversèrent un pont et s’arrêtèrent devant une maison en
pleine campagne. C’était le restaurant appelé Fantaisie, dont le seul
nom faisait rêver les jeunes femmes de Tiflis, car on y trouvait, dans
un grand jardin au bord d’un affluent de la Koura, des pavillons où
l’on pouvait souper.
Un de ces pavillons avait été retenu par le capitaine Poutilof, et le
jeune Français admira l’agrément de son installation. Il comprenait deux
ou trois pièces assez vastes et meublées de divans recouverts de tapis
caucasiens. Ces pièces donnaient sur une galerie surplombant le jardin
et la rivière dont l’eau coulait avec un joyeux et incessant murmure
tout voisin. C’est sur cette galerie que le couvert se trouva mis.
Un petit orchestre, la zourna, en occupait une des extrémités. Il se
composait de quatre Caucasiens au type persan dont l’un jouait de la
flûte, l’autre de la clarinette, le troisième de l’accordéon et le
dernier enfin, accroupi sur ses talons, tapait avec ses doigts sur un
haut tambour. Ces quatre bougres, qui semblaient n’être les esclaves
d’aucune mesure, faisaient une musique qui parut incompréhensible à
notre lieutenant, habitué à nos charmants et simples refrains de
café-concert. C’étaient des mélopées monotones et sauvages qui
revenaient incessamment sur elles-mêmes avec quelques variations qui
étonnaient et dont il ne comprenait pas le sens. Il y avait là des
rythmes qui lui étaient inconnus, quelque chose de poivré auquel son
palais n’était pas accoutumé.