Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec une considération

particulière, reconnaître un client qui vient d'entrer et entamer un

bout de causette avec lui, se réjouit en comprenant qu'ils sont du

même monde et ne peut s'empêcher de sourire en allant chercher le bol

de savon, car il sait que dans son établissement, aux besognes

vulgaires du simple salon de coiffure, s'ajoutent des plaisirs

sociaux, voire aristocratiques, tel Aimé, voyant que Mme de

Villeparisis avait retrouvé en nous d'anciennes relations, s'en allait

chercher nos rince-bouches avec le même sourire orgueilleusement

modeste et savamment discret de maîtresse de maison qui sait se

retirer à propos. On eût dit aussi un père heureux et attendri qui

veille sans le troubler sur le bonheur de fiançailles qui se sont

nouées à sa table. Du reste, il suffisait qu'on prononçât le nom d'une

personne titrée pour qu'Aimé parût heureux, au contraire de Françoise

devant qui on ne pouvait dire «le comte Un tel» sans que son visage

s'assombrît et que sa parole devînt sèche et brève, ce qui signifiait

qu'elle chérissait la noblesse, non pas moins que ne faisait Aimé,

mais davantage. Puis Françoise avait la qualité qu'elle trouvait chez

les autres le plus grand des défauts, elle était fière. Elle n'était

pas de la race agréable et pleine de bonhomie dont Aimé faisait

partie. Ils éprouvent, ils manifestent un vif plaisir quand on leur

raconte un fait plus ou moins piquant, mais inédit qui n'est pas dans

le journal. Françoise ne voulait pas avoir l'air étonné. On aurait dit

devant elle que l'archiduc Rodolphe, dont elle n'avait jamais

soupçonné l'existence, était non pas mort comme cela passait pour

assuré, mais vivant, qu'elle eût répondu «Oui», comme si elle le

savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs, à croire que pour que

même de notre bouche à nous, qu'elle appelait si humblement ses

maîtres et qui l'avions presque si entièrement domptée, elle ne pût

entendre, sans avoir à réprimer un mouvement de colère, le nom d'un

noble, il fallait que la famille dont elle était sortie occupât dans

son village une situation aisée, indépendante, et qui ne devait être

troublée dans la considération dont elle jouissait que par ces mêmes

nobles chez lesquels au contraire, dès l'enfance, un Aimé a servi

comme domestique, s'il n'y a pas été élevé par charité. Pour

Françoise, Mme de Villeparisis avait donc à se faire pardonner d'être

noble. Mais, en France du moins, c'est justement le talent, comme la

seule occupation, des grands seigneurs et des grandes dames.

Françoise, obéissant à la tendance des domestiques qui recueillent

sans cesse sur les rapports de leurs maîtres avec les autres personnes

des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions

erronées--comme font les humains sur la vie des animaux--trouvait à

tout moment qu'on nous avait «manqué», conclusion à laquelle l'amenait

facilement, d'ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le

plaisir qu'elle avait à nous être désagréable. Mais ayant constaté,

sans erreur possible, les mille prévenances dont nous entourait et

dont l'entourait elle-même Mme de Villeparisis, Françoise l'excusa

d'être marquise et comme elle n'avait jamais cessé de lui savoir gré

de l'être, elle la préféra à toutes les personnes que nous

connaissions. C'est qu'aussi aucune ne s'efforçait d'être aussi

continuellement aimable. Chaque fois que ma grand'mère remarquait un

livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir trouvé beaux des

fruits que celle-ci avait reçus d'une amie, une heure après un valet

de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la

voyions ensuite, pour répondre à nos remerciements, elle se contentait

de dire, ayant l'air de chercher une excuse à son présent dans quelque

utilité spéciale: «Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais les journaux

arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose à lire.» Ou: «C'est

toujours plus prudent d'avoir du fruit dont on est sûr au bord de la

mer.» «Mais il me semble que vous ne mangez jamais d'huîtres nous dit

Mme de Villeparisis, (augmentant l'impression de dégoût que j'avais à

cette heure-là, car la chair vivante des huîtres me répugnait encore

plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de

Balbec); elles sont exquises sur cette côte! Ah! je dirai à ma femme

de chambre d'aller prendre vos lettres en même temps que les miennes.

Comment, votre fille vous écrit _tous les jours_? Mais qu'est-ce que

vous pouvez trouver à vous dire!» Ma grand'mère se tut, mais on peut

croire que ce fut par dédain, elle qui répétait pour maman les mots de

Mme de Sévigné: «Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à

l'heure une autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont

dignes de comprendre ce que je sens.» Et je craignais qu'elle

n'appliquât à Mme de Villeparisis la conclusion: «Je cherche ceux qui

sont de ce petit nombre et j'évite les autres.» Elle se rabattit sur

l'éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la

veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur, malgré la

jalousie de ses compotiers dédaignés, m'avait dit: «Je suis comme

vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert.» Ma

grand'mère dit à son amie qu'elle les avait d'autant plus appréciés

que ceux qu'on servait à l'hôtel étaient généralement détestables. «Je

ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme de Sévigné que si nous

voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions obligés

de le faire venir de Paris.--Ah, oui, vous lisez Mme de Sévigné. Je

vous vois depuis le premier jour avec ses lettres (elle oubliait

qu'elle n'avait jamais aperçu ma grand'mère dans l'hôtel avant de la

rencontrer dans cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas que

c'est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop

pour que ce soit bien sincère. Elle manque de naturel.» Ma grand'mère

trouva la discussion inutile et pour éviter d'avoir à parler des

choses qu'elle aimait devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre,

elle cacha, en posant son sac sur eux, les mémoires de Madame de

Beausergent.

Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment (que

celle-ci appelait «le midi») où, coiffée d'un beau bonnet et entourée

de la considération générale elle descendait «manger aux courriers»,

Mme de Villeparisis l'arrêtait pour lui demander de nos nouvelles. Et

Françoise, nous transmettant les commissions de la marquise: «Elle a

dit: «Vous leur donnerez bien le bonjour», contrefaisait la voix de

Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les

paroles, tout en ne les déformant pas moins que Platon celles de

Socrate ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était naturellement

très touchée de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma

grand'mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intérêt de

classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle

assurait que Mme de Villeparisis avait été autrefois ravissante. Il

est vrai qu'il n'en subsistait que de bien faibles restes dont on

n'eût pu, à moins d'être plus artiste que Françoise, restituer la

beauté détruite. Car pour comprendre combien une vieille femme a pu

être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque

trait.

--Il faudra que je pense une fois à lui demander si je me trompe et si

elle n'a pas quelque parenté avec les Guermantes, me dit ma

grand'mère qui excita par là mon indignation. Comment aurais-je pu

croire à une communauté d'origine entre deux noms qui étaient entrés

en moi l'un par la porte basse et honteuse de l'expérience, l'autre

par la porte d'or de l'imagination?

On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage,

grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de

Luxembourg qui était en villégiature pour quelques semaines dans le

pays. Sa calèche s'était arrêtée devant l'hôtel, un valet de pied

était venu parler au directeur, était retourné à la voiture et avait

rapporté des fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule

corbeille, comme la baie elle-même, diverses saisons), avec une carte:

«La princesse de Luxembourg», où étaient écrits quelques mots au

crayon. A quel voyageur princier demeurant ici incognito, pouvaient

être destinés ces prunes glauques, lumineuses et sphériques comme

était à ce moment-là la rotondité de la mer, des raisins transparents

suspendus au bois desséché comme une claire journée d'automne, des

poires d'un outre-mer céleste? Car ce ne pouvait être à l'amie de ma

grand'mère que la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le

lendemain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe de raisins

fraîche et dorée et des prunes et des poires que nous reconnûmes

aussi, quoique les prunes eussent passé, comme la mer à l'heure de

notre dîner, au mauve et que dans l'outre-mer des poires flottassent

quelques formes de nuages roses. Quelques jours après nous

rencontrâmes Mme de Villeparisis en sortant du concert symphonique qui

se donnait le matin sur la plage. Persuadé que les œuvres que j'y

entendais (le Prélude de _Lohengrin_, l'ouverture de _Tannhauser_, etc.)

exprimaient les vérités les plus hautes, je tâchais de m'élever autant

que je pouvais pour atteindre jusqu'à elles, je tirais de moi pour les

comprendre, je leur remettais tout ce que je recélais alors de

meilleur, de plus profond.

Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va vers

l'hôtel, nous nous étions arrêtés un instant sur la digue, ma

grand'mère et moi, pour échanger quelques mots avec Mme de

Villeparisis qui nous annonçait qu'elle avait commandé pour nous à

l'hôtel des «Croque-Monsieur» et des œufs à la crème, je vis de loin

venir dans notre direction la princesse de Luxembourg, à demi-appuyée

sur une ombrelle de façon à imprimer à son grand et merveilleux corps

cette légère inclinaison, à lui faire dessiner cette arabesque si

chère aux femmes qui avaient été belles sous l'Empire et qui savaient,

les épaules tombantes, le dos remonté, la hanche creuse, la jambe

tendue, faire flotter mollement leur corps comme un foulard, autour de

l'armature d'une invisible tige inflexible et oblique, qui l'aurait

traversé. Elle sortait tous les matins faire son tour de plage presque

à l'heure où tout le monde après le bain remontait pour déjeuner, et

comme le sien était seulement à une heure et demie, elle ne rentrait à

sa villa que longtemps après que les baigneurs avaient abandonné la

digue déserte et brûlante. Mme de Villeparisis présenta ma grand'mère,

voulut me présenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le

rappelait pas. Elle ne l'avait peut-être jamais su, ou en tous cas

avait oublié depuis bien des années à qui ma grand'mère avait marié sa

fille. Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis.

Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de

temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait

pour poser de doux regards sur ma grand'mère et sur moi, avec cet

embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à

un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l'air de

siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute

mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards

s'imprégnèrent d'une telle bonté que je vis approcher le moment où

elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui

eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin

d'Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d'animaux et de

Bois de Boulogne prit plus de consistance pour moi. C'était l'heure où

la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui

vendent des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que

faire pour nous témoigner sa bienveillance, la princesse arrêta le

premier qui passa; il n'avait plus qu'un pain de seigle, du genre de

ceux qu'on jette aux canards. La princesse le prit et me dit: «C'est

pour votre grand'mère.» Pourtant, ce fut à moi qu'elle le tendit, en

me disant avec un fin sourire: «Vous le lui donnerez vous-même»,

pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait pas

d'intermédiaires entre moi et les animaux. D'autres marchands

s'approchèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu'ils avaient, de

paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d'orge. Elle

me dit: «Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre

grand'mère» et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé

en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l'émerveillement

de la plage. Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit

la main avec l'intention de nous traiter de la même manière que son

amie, en intimes et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle

plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'échelle des

êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma

grand'mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse à

un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par

un merveilleux progrès de l'évolution, ma grand'mère n'était plus un

canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un

«baby». Enfin, nous ayant quittés tous trois, la Princesse reprit sa

promenade sur la digue ensoleillée en incurvant sa taille magnifique

qui comme un serpent autour d'une baguette s'enlaçait à l'ombrelle

blanche imprimée de bleu que Mme de Luxembourg tenait fermée à la

main. C'était ma première altesse, je dis la première, car la

princesse Mathilde n'était pas altesse du tout de façons. La seconde,

on le verra plus tard, ne devait pas moins m'étonner par sa bonne

grâce. Une forme de l'amabilité des grands seigneurs, intermédiaires

bénévoles entre les souverains et les bourgeois me fut apprise le

lendemain quand Mme de Villeparisis nous dit: «Elle vous a trouvés

charmants. C'est une femme d'un grand jugement, de beaucoup de cœur.

Elle n'est pas comme tant de souverains ou d'altesses. Elle a une

vraie valeur.» Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air convaincu, et

toute ravie de pouvoir nous le dire: «Je crois qu'elle serait

enchantée de vous revoir.»

Mais ce matin-là même, en quittant la princesse de Luxembourg, Mme de

Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et qui n'était

pas du domaine de l'amabilité.

--Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère? me

demanda-t-elle. Ah! il paraît que votre père est un homme charmant. Il

fait un bien beau voyage en ce moment.

Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de Maman

que mon père et son compagnon M. de Norpois avaient perdu leurs

bagages.

--Ils sont retrouvés, ou plutôt ils n'ont jamais été perdus, voici ce

qui était arrivé, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous

sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseigné que nous sur les

détails du voyage. Je crois que votre père avancera son retour à la

semaine prochaine car il renoncera probablement à aller à Algésiras.

Mais il a envie de consacrer un jour de plus à Tolède car il est

admirateur d'un élève de Titien dont je ne me rappelle pas le nom et

qu'on ne voit bien que là.

Et je me demandais par quel hasard, dans la lunette indifférente à

travers laquelle Mme de Villeparisis considérait d'assez loin

l'agitation sommaire, minuscule et vague de la foule des gens qu'elle

connaissait, se trouvait intercalé à l'endroit où elle considérait mon

père, un morceau de verre prodigieusement grossissant qui lui faisait

voir avec tant de relief et dans le plus grand détail tout ce qu'il

avait d'agréable, les contingences qui le forçaient à revenir, ses

ennuis de douane, son goût pour le Greco, et, changeant pour elle

l'échelle de sa vision, lui montrait ce seul homme si grand au milieu

des autres, tout petits, comme ce Jupiter à qui Gustave Moreau a

donné, quand il l'a peint à côté d'une faible mortelle, une stature

plus qu'humaine.

Ma grand'mère prit congé de Mme de Villeparisis pour que nous pussions

rester à respirer l'air un instant de plus devant l'hôtel, en

attendant qu'on nous fît signe à travers le vitrage que notre déjeuner

était servi. On entendit un tumulte. C'était la jeune maîtresse du roi

des sauvages, qui venait de prendre son bain et rentrait déjeuner.

--Vraiment c'est un fléau, c'est à quitter la France! s'écria

rageusement le bâtonnier qui passait à ce moment.

Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la

fausse souveraine.

--Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m'agace en regardant

ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais

pouvoir lui donner une gifle. C'est comme cela qu'on donne de

l'importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu'à ce que

l'on s'occupe d'elle. Dites donc à son mari de l'avertir que c'est

ridicule; moi je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air de faire

attention aux déguisés.

Quant à la venue de la princesse de Luxembourg, dont l'équipage, le

jour où elle avait apporté des fruits, s'était arrêté devant l'hôtel,

elle n'avait pas échappé au groupe de la femme du notaire, du

bâtonnier et du premier président, déjà depuis quelque temps fort

agitées de savoir si c'était une marquise authentique et non une

aventurière que cette Madame de Villeparisis qu'on traitait avec tant

d'égards, desquels toutes ces dames brûlaient d'apprendre qu'elle

était indigne. Quand Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme

du premier président qui flairait partout des irrégulières, levait son

nez sur son ouvrage et la regardait d'une façon qui faisait mourir de

rire ses amies.

--Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence toujours

par croire le mal. Je ne consens à admettre qu'une femme est vraiment

mariée que quand on m'a sorti les extraits de naissance et les actes

notariés. Du reste, n'ayez crainte, je vais procéder à ma petite

enquête.

Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.

--Nous venons aux nouvelles.

Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la femme du

Premier mit un doigt sur sa bouche.

--Il y a du nouveau.

--Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n'ai jamais vu... mais

dites, qu'y a-t-il?

--Hé bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de

rouge sur la figure, une voiture qui sentait l'horizontale d'une

lieue, et comme n'en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour

voir la prétendue marquise.

--Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous ça! mais c'est cette dame que

nous avons vue, vous vous rappelez bâtonnier, nous avons bien trouvé

qu'elle marquait très mal mais nous ne savions pas qu'elle était venue

pour la marquise. Une femme avec un nègre, n'est-ce pas?

--C'est cela même.

--Ah! vous m'en direz tant. Vous ne savez pas son nom?

--Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris la carte, elle a

comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je raison de me

méfier! C'est agréable d'avoir ici une promiscuité avec cette espèce

de Baronne d'Ange.

Le bâtonnier cita Mathurin Régnier et Macette au

premier Président.

Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu fut momentané

comme ceux qui se forment au deuxième acte d'un vaudeville pour se

dissiper au dernier. Mme de Luxembourg, nièce du roi d'Angleterre et

de l'empereur d'Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours,

quand la première venait chercher la seconde pour se promener en

voiture, deux drôlesses de l'espèce de celles dont on se gare

difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts des hommes du

faubourg Saint-Germain passent aux yeux d'une bonne partie de la

bourgeoisie pour des décavés crapuleux (qu'ils sont d'ailleurs

quelquefois individuellement) et que, par conséquent, personne ne

reçoit. La bourgeoisie est trop honnête en cela, car leurs tares ne

les empêcheraient nullement d'être reçus avec la plus grande faveur là

où elle ne le sera jamais. Et eux s'imaginent tellement que la

bourgeoisie le sait qu'ils affectent une simplicité en ce qui les

concerne, un dénigrement pour leurs amis particulièrement «à la côte»,

qui achève le malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en

rapports avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, étant

extrêmement riche, avoir la présidence des plus importantes sociétés

financières, la bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'être grand

bourgeois jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et ruiné

qu'elle croit d'autant plus dénué de relations qu'il est plus aimable.

Et elle n'en revient pas quand le duc, président du conseil

d'administration de la colossale Affaire, donne pour femme à son fils

la fille du marquis joueur, mais dont le nom est le plus ancien de

France, de même qu'un souverain fera plutôt épouser à son fils la

fille d'un roi détrôné que d'un président de la république en

fonctions. C'est dire que les deux mondes ont l'un de l'autre une vue

aussi chimérique que les habitants d'une plage située à une des

extrémités de la baie de Balbec, ont de la plage située à l'autre

extrémité: de Rivebelle on voit un peu Marcouville l'Orgueilleuse;

mais cela même trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville, d'où

au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en grande partie

invisibles.

Le médecin de Balbec appelé pour un accès de fièvre que j'avais eu,

ayant estimé que je ne devrais pas rester toute la journée au bord de

la mer, en plein soleil, par les grandes chaleurs, et rédigé à mon

usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma grand'mère prit les

ordonnances avec un respect apparent où je reconnus tout de suite sa

ferme décision de n'en faire exécuter aucune, mais tint compte du

conseil en matière d'hygiène et accepta l'offre de Mme de Villeparisis

de nous faire faire quelques promenades en voiture. J'allais et

venais, jusqu'à l'heure du déjeuner, de ma chambre à celle de ma

grand'mère. Elle ne donnait pas directement sur la mer comme la mienne

mais prenait jour de trois côtés différents: sur un coin de la digue,

sur une cour et sur la campagne, et était meublée autrement, avec des

fauteuils brodés de filigranes métalliques et de fleurs roses d'où

semblait émaner l'agréable et fraîche odeur qu'on trouvait en entrant.

Et à cette heure où des rayons venus d'expositions, et comme d'heures

différentes, brisaient les angles du mur, à côté d'un reflet de la

plage, mettaient sur la commode un reposoir diapré comme les fleurs du

sentier, suspendaient à la paroi les ailes repliées, tremblantes et

tièdes d'une clarté prête à reprendre son vol, chauffaient comme un

bain un carré de tapis provincial devant la fenêtre de la courette que

le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au charme et à la

complexité de la décoration mobilière en semblant exfolier la soie

fleurie des fauteuils et détacher leur passementerie, cette chambre,

que je traversais un moment avant de m'habiller pour la promenade,

avait l'air d'un prisme où se décomposaient les couleurs de la lumière

du dehors, d'une ruche où les sucs de la journée que j'allais goûter

étaient dissociés, épars, enivrants et visibles, d'un jardin de

l'espérance qui se dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et

de pétales de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans

l'impatience de savoir quelle était la Mer qui jouait ce matin-là au

bord du rivage, comme une Néreide. Car chacune de ces Mers ne restait

jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui

parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même.

Il y en avait qui étaient d'une beauté si rare qu'en les apercevant

mon plaisir était encore accru par la surprise. Par quel privilège, un

matin plutôt qu'un autre, la fenêtre en s'entr'ouvrant découvrit-elle

à mes yeux émerveillés la nymphe Glaukonomèné, dont la beauté

paresseuse et qui respirait mollement avait la transparence d'une

vaporeuse émeraude à travers laquelle je voyais affluer les éléments

pondérables qui la coloraient? Elle faisait jouer le soleil avec un

sourire alangui par une brume invisible qui n'était qu'un espace vide

réservé autour de sa surface translucide rendue ainsi plus abrégée et

plus saisissante, comme ces déesses que le sculpteur détache sur le

reste du bloc qu'il ne daigne pas dégrossir. Telle, dans sa couleur

unique, elle nous invitait à la promenade sur ces routes grossières et

terriennes, d'où, installés dans la calèche de Mme de Villeparisis,

nous apercevions tout le jour et sans jamais l'atteindre la fraîcheur

de sa molle palpitation.

Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que nous

eussions le temps d'aller soit jusqu'à Saint-Mars-le-Vêtu, soit

jusqu'aux rochers de Quetteholme ou à quelque autre but d'excursion

qui, pour une voiture assez lente, était fort lointain et demandait

toute la journée. Dans ma joie de la longue promenade que nous allions

entreprendre, je fredonnais quelque air récemment écouté, et je

faisais les cent pas en attendant que Mme de Villeparisis fût prête.

Si c'était dimanche, sa voiture n'était pas seule devant l'hôtel;

plusieurs fiacres loués attendaient non seulement les personnes qui

étaient invitées au château de Féterne chez Mme de Cambremer, mais

celles qui plutôt que de rester là comme des enfants punis déclaraient

que le dimanche était un jour assommant à Balbec et partaient dès

après déjeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter quelque

site, et même souvent quand on demandait à Mme Blandais si elle avait

été chez les Cambremer, elle répondait péremptoirement: «Non, nous

étions aux cascades du Bec», comme si c'était là la seule raison pour

laquelle elle n'avait pas passé la journée à Féterne. Et le bâtonnier

disait charitablement:

--Je vous envie, j'aurais bien changé avec vous, c'est autrement

intéressant.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 9 / 16 段