On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite

vieille, de la plus puissante des fées, ne m'aurait pas causé plus de

plaisir, dénué comme j'étais de tout recours pour m'approcher de Mlle

de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne. J'entends

personne au point de vue pratique. Esthétiquement, le nombre des types

humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans

quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de

connaissance, même sans les chercher dans les tableaux des vieux

maîtres, comme faisait Swann. C'est ainsi que dès les premiers jours

de notre séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,

le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même, devenus le premier

garçon de café, le second un étranger de passage que je ne revis pas,

et la dernière, un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire

et retient si inséparablement les uns après les autres certains

caractères de physionomie et de mentalité que quand la nature

introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile

pas trop. Legrandin changé en garçon de café gardait intacts sa

stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans

le sexe masculin et la condition de maître baigneur avait été suivie

non seulement par sa physionomie habituelle, mais même par une

certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'être de

plus d'utilité entourée de sa ceinture rouge, et hissant, à la moindre

houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres-baigneurs

sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu dans la

fresque de la _Vie de Moïse_ où Swann l'avait reconnue jadis sous les

traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis

était bien la véritable, elle n'avait pas été victime d'un

enchantement qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable

au contraire d'en mettre un à la disposition de la mienne qu'il

centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été porté par les

ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les

distances sociales infinies, au moins à Balbec, qui me séparaient

de Mlle de Stermaria.

Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vécût

enfermé dans son univers particulier, c'était ma grand'mère. Elle ne

m'aurait même pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait

su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que j'éprouvais de

l'intérêt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement

pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu

le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient vu

causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,

parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'hôtel et

que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non

d'ailleurs que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins du

monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop habitué à son nom

devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui,

quand tout enfant je l'entendais prononcer à la maison; et son titre

n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom

peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit

rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et

vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue

Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me

faisait pas plus penser à une personne d'un monde spécial, que son

cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président

de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté

la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mère avait pour

principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va

pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour

cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités,

le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant

les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion

était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux

amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction

d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se

contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de

Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire

de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,

et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru

s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l'autre

bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'hôtel

ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis

qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une

invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir

le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se

contentait de leur adresser de loin un clignement d'œil pour faire à

cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour

qu'elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s'approcher.

--Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme

chic, lui dit le soir la femme du premier président.

--Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un

étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu'il

était incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a de

chic d'avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu'ils déjeunent quelque

part!

--Mais si, c'est chic! C'était bien les _de_ Cambremer, n'est-ce pas?

Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par

les femmes.

--Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait

pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais

des signes... je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une

légère ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus quand il

dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!»

--Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble violette.

--Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier

enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas

mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue?

--Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que

vous traitez des marquises!

--Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dîne

demain soir. Voulez-vous y aller à ma place? C'est de grand cœur.

Franchement, j'aime autant rester ici.

--Non, non!... on ne me révoquerait comme réactionnaire, s'écria le

président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous

êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

--Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par

l'autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.

M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du

bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel:

--Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul

noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce

monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,

air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.

--Ah, vraiment? cela ne m'étonne pas!

--Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titré. Et attrape

donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous

savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,

ce n'est pas pour moi; du reste, il le connaît bien.

Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le bâtonnier avait

plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.

--Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous

réunir, nos jours n'ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus, dit le

bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne

cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant

(si le hasard vous met en possession de l'humble réalité qui est en

contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à

jamais la méfiance.

Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s'était

éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria.

Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes,

comme quand les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre

au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d'un regard vite

épuisé, la dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte

sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait

choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique auquel elle

revenait dès que dans un coup d'œil ou une intonation elle avait achevé

de donner sa pensée propre; tout cela ramenait la pensée de celui qui

la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de

sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d'ampleur

dans l'étoffe qui à tout moment faisait faute. Mais à certains regards

qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et

dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût

prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle

bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout

être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un

saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari; à

certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses

joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des

nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût

facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie

si poétique qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop

d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté

ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix,

mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chétive

réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son

expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé les

ressources d'une résistance. Et surmonté d'une plume un peu démodée et

prétentieuse, le feutre gris qu'elle portait invariablement à chaque

repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son

teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer

pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à une attitude de convention

par la présence de son père, mais apportant déjà à la perception et au

classement des êtres qui étaient devant elle des principes autres que

lui, peut-être voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le

sexe et l'âge. Si un jour M. de Stermaria était sorti sans elle,

surtout si Mme de Villeparisis en venant s'asseoir à notre table lui

avait donné de nous une opinion qui m'eût enhardi à m'approcher

d'elle, peut-être aurions-nous pu échanger quelques paroles, prendre

un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée

seule sans ses parents dans son château romanesque, peut-être

aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le

crépuscule où luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie

les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le

clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île

empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait enfermé la

vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle reposait dans la

mémoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l'aurais vraiment

possédée que là, quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enveloppaient

de tant de souvenirs--voile que mon désir voulait arracher et de

ceux que la nature interpose entre la femme et quelques êtres (dans la

même intention qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la

reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes,

placer devant le nectar le pollen qu'ils doivent emporter) afin que

trompés par l'illusion de la posséder ainsi plus entière ils soient

forcés de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit

et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,

n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.

Mais je dus détourner mes regards de Mlle de Stermaria, car déjà,

considérant sans doute que faire la connaissance d'une personnalité

importante était un acte curieux et bref qui se suffisait à lui-même

et qui pour développer tout l'intérêt qu'il comportait n'exigeait

qu'une poignée de mains et un coup d'œil pénétrant sans conversation

immédiate ni relations ultérieures, son père avait pris congé du

bâtonnier et retournait s'asseoir en face d'elle, en se frottant les

mains comme un homme qui vient de faire une précieuse acquisition.

Quant au bâtonnier, la première émotion de cette entrevue une fois

passée, comme les autres jours, on l'entendait par moments s'adressant

au maître d'hôtel:

--Mais moi je ne suis pas roi, Aimé; allez donc près du roi; dites,

Premier, cela a l'air très bon ces petites truites-là, nous allons en

demander à Aimé. Aimé cela me semble tout à fait recommandable ce

petit poisson que vous avez là-bas: vous allez nous apporter de cela,

Aimé, et à discrétion.

Il répétait tout le temps le nom d'Aimé, ce qui faisait que quand il

avait quelqu'un à dîner, son invité lui disait: «Je vois que vous êtes

tout à fait bien dans la maison» et croyait devoir aussi prononcer

constamment «Aimé» par cette disposition, où il entre à la fois de la

timidité, de la vulgarité et de la sottise, qu'ont certaines personnes

à croire qu'il est spirituel et élégant d'imiter à la lettre les gens

avec qui elles se trouvent. Il le répétait sans cesse, mais avec un

sourire, car il tenait à étaler à la fois ses bonnes relations avec le

maître d'hôtel et sa supériorité sur lui. Et le maître d'hôtel lui

aussi, chaque fois que revenait son nom, souriait d'un air attendri et

fier, montrant qu'il ressentait l'honneur et comprenait la

plaisanterie.

Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste

restaurant, habituellement comble du Grand-Hôtel, ils le devenaient

davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire

(ou directeur général élu par une société de commanditaires, je ne

sais) non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situés

aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre

eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine.

Alors, presque au commencement du dîner, apparaissait chaque soir, à

l'entrée de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux blancs, à

nez rouge, d'une impassibilité et d'une correction extraordinaires, et

qui était connu paraît-il, à Londres aussi bien qu'à Monte-Carlo, pour

un des premiers hôteliers de l'Europe. Une fois que j'étais sorti un

instant au commencement du dîner, comme en rentrant, je passai devant

lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus démêler si la

cause était la réserve de quelqu'un qui n'oublie pas ce qu'il est, ou

le dédain pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient

au contraire une très grande, le Directeur général s'inclinait avec

autant de froideur mais plus profondément, les paupières abaissées par

une sorte de respect pudique, comme s'il eût eu devant lui, à un

enterrement, le père de la défunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour

ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement comme pour

montrer que ses yeux étincelants qui semblaient lui sortir de la

figure, voyaient tout, réglaient tout, assuraient dans «le Dîner au

Grand-Hôtel» aussi bien le fini des détails que l'harmonie de

l'ensemble. Il se sentait évidemment plus que metteur en scène, que

chef d'orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu'une

contemplation portée à son maximum d'intensité lui suffisait pour

s'assurer que tout était prêt, qu'aucune faute commise ne pouvait

entraîner la déroute, et pour prendre enfin ses responsabilités, il

s'abstenait non seulement de tout geste, même de bouger ses yeux

pétrifiés par l'attention qui embrassaient et dirigeaient la totalité

des opérations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes

ne lui échappaient pas, et s'éclipsât-il dès après le potage, pour

tout le dîner la revue qu'il venait de passer m'avait coupé l'appétit.

Le sien était fort bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu'il

prenait comme un simple particulier, à la même table que tout le

monde, dans la salle à manger. Sa table n'avait qu'une particularité,

c'est qu'à côté pendant qu'il mangeait, l'autre directeur, l'habituel,

restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le

subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de

lui une grande peur. La mienne était moindre pendant ces déjeuners,

car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d'un

général assis dans un restaurant où se trouvent aussi des soldats à ne

pas avoir l'air de s'occuper d'eux. Néanmoins quand le concierge,

entouré de ses «chasseurs», m'annonçait: «Il repart demain matin pour

Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes», je respirais plus

librement.

Ma vie dans l'hôtel était rendue non seulement triste parce que je n'y

avais pas de relations, mais incommode, parce que Françoise en avait

noué de nombreuses. Il peut sembler qu'elles auraient dû nous

faciliter bien des choses. C'était tout le contraire. Les prolétaires

s'ils avaient quelque peine à être traités en personnes de

connaissance par Françoise et ne le pouvaient qu'à de certaines

conditions de grande politesse envers elle, en revanche, une fois

qu'ils y étaient arrivés, étaient les seules gens qui comptassent pour

elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'était tenue à rien

envers les amis de ses maîtres, qu'elle pouvait si elle était pressée

envoyer promener une dame venue pour voir ma grand'mère. Mais envers

ses relations à elle, c'est-à-dire avec les rares gens du peuple admis

à sa difficile amitié, le protocole le plus subtil et le plus absolu

réglait ses actions. Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du

cafetier et d'une petite femme de chambre qui faisait des robes pour

une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma

grand'mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus

tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à

la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la

regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces

choses qui ne se font pas. D'ailleurs des égards particuliers étaient

dus à la petite femme de chambre qui était orpheline et avait été

élevée chez des étrangers auprès desquels elle allait passer parfois

quelques jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et

aussi son dédain bienveillant. Elle qui avait de la famille, une

petite maison qui lui venait de ses parents et où son frère élevait

quelques vaches, elle ne pouvait pas considérer comme son égale une

déracinée. Et comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir

ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de répéter: «Elle me

fait rire. Elle dit: j'espère d'aller chez moi pour le 15 août. Chez

moi, qu'elle dit! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui

l'ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c'était vraiment chez

elle. Pauvre petite! quelle misère qu'elle peut bien avoir pour

qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi.» Mais

si encore Françoise ne s'était liée qu'avec des femmes de chambre

amenées par des clients, lesquelles dînaient avec elle aux «courriers»

et devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil la prenaient

pour quelque dame noble peut-être, réduite par les circonstances ou

poussée par l'attachement à servir de dame de compagnie à ma

grand'mère, si en un mot Françoise n'eût connu que des gens qui

n'étaient pas de l'hôtel, le mal n'eût pas été grand, parce qu'elle

n'eût pu les empêcher de nous servir à quelque chose, pour la raison

qu'en aucun cas, et même inconnus d'elle, ils n'auraient pu nous

servir à rien. Mais elle s'était liée aussi avec un sommelier, avec un

homme de la cuisine, avec une gouvernante d'étage. Et il en résultait

en ce qui concernait notre vie de tous les jours que, Françoise qui le

jour de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne sonnait

à tort et à travers pour la moindre chose, à des heures où ma

grand'mère et moi nous n'aurions pas osé le faire, et si nous lui en

faisions une légère observation répondait: «Mais on paye assez cher

pour ça», comme si elle avait payé elle-même; maintenant depuis

qu'elle était amie d'une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait

paru de bon augure pour notre commodité, si ma grand'mère ou moi nous

avions froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait

normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait mal vu parce

que cela obligerait à rallumer les fourneaux, ou gênerait le dîner des

domestiques qui seraient mécontents. Et elle finissait par une

locution qui malgré la façon incertaine dont elle la prononçait n'en

était pas moins claire et nous donnait nettement tort: «Le fait

est...» Nous n'insistions pas, de peur de nous en faire infliger une,

bien plus grave: «C'est quelque chose!...» De sorte qu'en somme nous

ne pouvions plus avoir d'eau chaude parce que Françoise était devenue

l'amie de celui qui la faisait chauffer.

A la fin nous aussi, nous fîmes une relation, malgré mais par ma

grand'mère, car elle et Mme de Villeparisis tombèrent un matin l'une

sur l'autre dans une porte et furent obligées de s'aborder non sans

échanger au préalable des gestes de surprise, d'hésitation, exécuter

des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de

politesse et de joie comme dans certaines scènes de Molière où deux

acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son côté à quelques pas

l'un de l'autre, sont censés ne pas s'être vus encore, et tout à coup

s'aperçoivent, n'en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs

propos, finalement parlent ensemble, le chœur ayant suivi le dialogue,

et se jettent dans les bras l'un de l'autre. Mme de Villeparisis par

discrétion voulut au bout d'un instant quitter ma grand'mère qui, au

contraire, préféra la retenir jusqu'au déjeuner, désirant apprendre

comment elle faisait pour avoir son courrier plus tôt que nous et de

bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande, goûtait

fort peu la cuisine de l'hôtel où l'on nous servait des repas que ma

grand'mère, citant toujours Mme de Sévigné, prétendait être «d'une

magnificence à mourir de faim»). Et la marquise prit l'habitude de

venir tous les jours, en attendant qu'on la servît, s'asseoir un moment

près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous

levions, que nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous

attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce

moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des

serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer

Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la terre, je

m'efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher

des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards

sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson,

monstre marin, qui au contraire des couteaux et des fourchettes était

contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer

dans l'Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux

innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait été construit

par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome

cathédrale de la mer.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 8 / 16 段