comme un arbrisseau d'une espèce rare un jeune chasseur qui ne
frappait pas moins les yeux par l'harmonie singulière de ses cheveux
colorés, que par son épiderme de plante. A l'intérieur, dans le hall
qui correspondait au narthex ou église des Catéchumènes, des églises
romanes, et où les personnes qui n'habitaient pas l'hôtel avaient le
droit de passer, les camarades du groom «extérieur» ne travaillaient
pas beaucoup plus que lui mais exécutaient du moins quelques
mouvements. Il est probable que le matin ils aidaient au nettoyage.
Mais l'après-midi ils restaient là seulement comme des choristes qui,
même quand ils ne servent à rien, demeurent en scène pour ajouter à la
figuration. Le Directeur général, celui qui me faisait si peur,
comptait augmenter considérablement leur nombre l'année suivante, car
il «voyait grand». Et sa décision affligeait beaucoup le Directeur de
l'Hôtel, lequel trouvait que tous ces enfants n'étaient que des
«faiseurs d'embarras» entendant par là qu'ils embarrassaient le
passage et ne servaient à rien. Du moins entre le déjeuner et le
dîner, entre les sorties et les rentrées des clients remplissaient-ils
le vide de l'action, comme ces élèves de Mme de Maintenon qui sous le
costume de jeunes israélites font intermède chaque fois qu'Esther ou
Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors, aux nuances précieuses, à
la taille élancée et frêle, non loin duquel j'attendais que la
marquise descendît, gardait une immobilité à laquelle s'ajoutait de la
mélancolie, car ses frères aînés avaient quitté l'hôtel pour des
destinées plus brillantes et il se sentait isolé sur cette terre
étrangère. Enfin Mme de Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture
et l'y faire monter eût peut-être dû faire partie des fonctions du
chasseur. Mais il savait qu'une personne qui amène ses gens avec soi
se fait servir par eux, et d'habitude donne peu de pourboires dans un
hôtel, que les nobles de l'ancien faubourg Saint-Germain agissent de
même. Mme de Villeparisis appartenait à la fois à ces deux catégories.
Le chasseur arborescent en concluait qu'il n'avait rien à attendre de
la marquise; en laissant le maître d'hôtel et la femme de chambre de
celle-ci l'installer avec ses affaires, il rêvait tristement au sort
envié de ses frères et conservait son immobilité végétale.
Nous partions; quelque temps après avoir contourné la station du
chemin de fer nous entrions dans une route campagnarde qui me devint
bientôt aussi familière que celles de Combray, depuis le coude où elle
s'amorçait entre des clos charmants jusqu'au tournant où nous la
quittions et qui avait de chaque côté des terres labourées. Au milieu
d'elles, on voyait çà et là un pommier privé il est vrai de ses fleurs
et ne portant plus qu'un bouquet de pistils, mais qui suffisait à
m'enchanter parce que je reconnaissais ces feuilles inimitables dont
la large étendue, comme le tapis d'estrade d'une fête nuptiale
maintenant terminée avait été tout récemment foulée par la traîne de
satin blanc des fleurs rougissantes.
Combien de fois à Paris dans le mois de mai de l'année suivante, il
m'arriva d'acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de
passer ensuite la nuit devant ses fleurs où s'épanouissait la même
essence crémeuse qui poudrait encore de son écume les bourgeons des
feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce
fût le marchand qui, par générosité envers moi, par goût inventif
aussi et contraste ingénieux, eût ajouté de chaque côté, en surplus, un
seyant bouton rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma
lampe--si longtemps que j'étais souvent encore là quand l'aurore
leur apportait la même rougeur qu'elle devait faire en même temps à
Balbec--et je cherchais à les reporter sur cette route par
l'imagination, à les multiplier, à les étendre dans le cadre préparé,
sur la toile toute prête de ces clos dont je savais le dessin par cœur--et
que j'aurais tant voulu, qu'un jour je devais revoir--au
moment où avec la verve ravissante du génie, le printemps couvre leur
canevas de ses couleurs.
Avant de monter en voiture j'avais composé le tableau de mer que
j'allais chercher, que j'espérais voir avec le «soleil rayonnant», et
qu'à Balbec je n'apercevais que trop morcelé entre tant d'enclaves
vulgaires et que mon rêve n'admettait pas, de baigneurs, de cabines,
de yacht de plaisance. Mais quand, la voiture de Mme de Villeparisis
étant parvenue au haut d'une côte, j'apercevais la mer entre les
feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces
détails contemporains qui l'avaient mise comme en dehors de la nature
et de l'histoire, et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de
penser que c'était les mêmes que Leconte de Lisle nous peint dans
l'_Orestie_ quand «tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers dans l'aurore»
les guerriers chevelus de l'héroïque Hellas «de cent mille avirons
battaient le flot sonore». Mais en revanche je n'étais plus assez près
de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne sentais
plus de puissance sous ses couleurs étendues comme celles d'une
peinture entre les feuilles où elle apparaissait aussi inconsistante
que le ciel, et seulement plus foncée que lui.
Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les églises me promettait que
nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre, et surtout celle de
Carqueville «toute cachée sous son vieux lierre», dit-elle avec un
mouvement de la main qui semblait envelopper avec goût la façade
absente dans un feuillage invisible et délicat. Mme de Villeparisis
avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un mot juste pour
définir le charme et la particularité d'un monument, évitant toujours
les termes techniques, mais ne pouvant dissimuler qu'elle savait très
bien les choses dont elle parlait. Elle semblait chercher à s'en
excuser sur ce qu'un des châteaux de son père, et où elle avait été
élevée, étant situé dans une région où il y avait des églises du même
style qu'autour de Balbec il eût été honteux qu'elle n'eût pas pris le
goût de l'architecture, ce château étant d'ailleurs le plus bel
exemplaire de celle de la Renaissance. Mais comme il était aussi un
vrai musée, comme d'autre part Chopin et Listz y avaient joué,
Lamartine récité des vers, tous les artistes connus de tout un siècle
écrit des pensées, des mélodies, fait des croquis sur l'album
familial, Mme de Villeparisis ne donnait, par grâce, bonne éducation,
modestie réelle, ou manque d'esprit philosophique, que cette origine
purement matérielle à sa connaissance de tous les arts, et finissait
par avoir l'air de considérer la peinture, la musique, la littérature
et la philosophie comme l'apanage d'une jeune fille élevée de la façon
la plus aristocratique dans un monument classé et illustre. On aurait
dit qu'il n'y avait pas pour elle d'autres tableaux que ceux dont on a
hérités. Elle fut contente que ma grand'mère aimât un collier qu'elle
portait et qui dépassait de sa robe. Il était dans le portrait d'une
bisaïeule à elle, par Titien, et qui n'était jamais sorti de la
famille. Comme cela on était sûr que c'était un vrai. Elle ne voulait
pas entendre parler des tableaux achetés on ne sait comment par un
Crésus, elle était d'avance persuadée qu'ils étaient faux et n'avait
aucun désir de les voir, nous savions qu'elle-même faisait des
aquarelles de fleurs, et ma grand'mère qui les avait entendu vanter
lui en parla. Mme de Villeparisis changea de conversation par
modestie, mais sans montrer plus d'étonnement ni de plaisir qu'une
artiste suffisamment connue à qui les compliments n'apprennent rien.
Elle se contenta de dire que c'était un passe-temps charmant parce que
si les fleurs nées du pinceau n'étaient pas fameuses, du moins les
peindre vous faisait vivre dans la société des fleurs naturelles, de
la beauté desquelles, surtout quand on était obligé de les regarder de
plus près pour les imiter, on ne se lassait pas. Mais à Balbec Mme de
Villeparisis se donnait congé pour laisser reposer ses yeux.
Nous fûmes étonnés, ma grand'mère et moi, de voir combien elle était
plus «libérale» que même la plus grande partie de la bourgeoisie. Elle
s'étonnait qu'on fût scandalisé des expulsions des jésuites, disant
que cela s'était toujours fait, même sous la monarchie, même en
Espagne. Elle défendait la République à laquelle elle ne reprochait
son anticléricalisme que dans cette mesure: «Je trouverais tout aussi
mauvais qu'on m'empêchât d'aller à la messe si j'en ai envie que
d'être forcée d'y aller si je ne le veux pas», lançant même certains
mots comme: «Oh! la noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est!» «Pour
moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est rien», peut-être
seulement parce qu'elle sentait ce qu'ils prenaient de piquant, de
savoureux, de mémorable dans sa bouche.
En entendant souvent exprimer avec franchise des opinions avancées--pas
jusqu'au socialisme cependant, qui était la bête noire de Mme de
Villeparisis--précisément par une de ces personnes en considération
de l'esprit desquelles, notre scrupuleuse et timide impartialité se
refuse à condamner les idées des conservateurs, nous n'étions pas
loin, ma grand'mère et moi, de croire qu'en notre agréable compagne
se trouvaient la mesure et le modèle de la vérité en toutes choses.
Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens, la
colonnade de son château, l'esprit de conversation de Louis-Philippe.
Mais--comme ces érudits qui émerveillent quand on les met sur la
peinture égyptienne et les inscriptions étrusques, et qui parlent
d'une façon si banale des œuvres modernes que nous nous demandons si
nous n'avons pas surfait l'intérêt des sciences où ils sont versés,
puisque n'y apparaît pas cette même médiocrité qu'ils ont pourtant dû
y apporter aussi bien que dans leurs niaises études sur Beaudelaire--Mme
de Villeparisis, interrogée par moi sur Chateaubriand, sur
Balzac, sur Victor Hugo, tous reçus jadis par ses parents et entrevus
par elle-même, riait de mon admiration, racontait sur eux des traits
piquants comme elle venait de faire sur des grands seigneurs ou des
hommes politiques, et jugeait sévèrement ces écrivains, précisément
parce qu'ils avaient manqué de cette modestie, de cet effacement de
soi, de cet art sobre qui se contente d'un seul trait juste et
n'appuie pas, qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence,
de cet à-propos, de ces qualités de modération de jugement et de
simplicité, auxquelles on lui avait appris qu'atteint la vraie valeur:
on voyait qu'elle n'hésitait pas à leur préférer des hommes qui,
peut-être, en effet, avaient eu, à cause d'elles, l'avantage sur un
Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une académie, un conseil des
ministres, Molé, Fontanes, Vitroles, Bersot, Pasquier, Lebrun,
Salvandy ou Daru.
--C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez l'air d'avoir
de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup étonné en lui parlant sur ce
ton. Mon père qui le voyait chez M. Mérimée--un homme de talent au
moins celui-là--m'a souvent dit que Beyle (c'était son nom) était
d'une vulgarité affreuse, mais spirituel dans un dîner, et ne s'en
faisant pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir
vous-même par quel haussement d'épaules il a répondu aux éloges outrés
de M. de Balzac. En cela du moins il était homme de bonne compagnie.
Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et semblait, se
prévalant des relations particulières que sa famille avait eues avec
eux, penser que son jugement à leur égard était plus juste que celui
de jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les fréquenter.
--Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon père; et comme
disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l'esprit, il faut croire sur
eux ceux qui les ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce
qu'ils valaient.
Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des
terres labourées, rendant les champs plus réels, leur ajoutant une
marque d'authenticité, comme la précieuse fleurette dont certains
maîtres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants
pareils à ceux de Combray suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux
les distançaient, mais, mais après quelques pas, nous en apercevions
un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous dans l'herbe
son étoile bleue; plusieurs s'enhardissaient jusqu'à venir se poser au
bord de la route et c'était toute une nébuleuse qui se formait avec
mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.
Nous redescendions la côte; alors nous croisions, la montant à pied, à
bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu'une de ces créatures--fleurs
de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
champs, car chacune recèle quelque chose qui n'est pas dans une autre
et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le
désir qu'elle a fait naître en nous--quelque fille de ferme poussant
sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de
boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le
strapontin d'un landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait
ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie,
le jour où il m'avait appris que les rêves que j'avais promenés
solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une
paysanne que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimère qui
ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que toutes les filles
qu'on rencontrait, villageoises ou demoiselles étaient toutes prêtes à
en exaucer de pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais souffrant
et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles,
j'étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou
dans un hôpital et qui, ayant cru longtemps que l'organisme humain ne
peut digérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un
coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple
parure de la campagne, mais des aliments délicieux et assimilables.
Même si son geôlier ou son garde-malade ne lui permettent pas de
cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui paraît meilleur et
l'existence plus clémente. Car un désir nous semble plus beau, nous
nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en
dehors de nous la réalité s'y conforme, même si pour nous il n'est pas
réalisable. Et nous pensons avec plus de joie à une vie où, à
condition que nous écartions pour un instant de notre pensée le petit
obstacle accidentel et particulier qui nous empêche personnellement de
le faire, nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles
filles qui passaient, du jour où j'avais su que leurs joues pouvaient
être embrassées, j'étais devenu curieux de leur âme. Et l'univers
m'avait paru plus intéressant.
La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. A peine avais-je le
temps de voir la fillette qui venait dans notre direction; et pourtant—
comme la beauté des êtres n'est pas comme celle des choses, et que
nous sentons qu'elle est celle d'une créature unique, consciente et
volontaire--dès que son individualité, âme vague, volonté inconnue
de moi, se peignait en une petite image prodigieusement réduite, mais
complète, au fond de son regard distrait, aussitôt, mystérieuse
réplique des pollens tout préparés pour les pistils, je sentais
saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi minuscule, du désir de ne
pas laisser passer cette fille, sans que sa pensée prît conscience de
ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à quelqu'un
d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rêverie et saisir son
cœur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà
derrière nous, et comme elle ne possédait de moi aucune des notions qui
constituent une personne, ses yeux, qui m'avaient à peine vu, m'avaient
déjà oublié. Était-ce parce que je ne l'avais qu'entr'aperçue que je
l'avais trouvée si belle? Peut-être. D'abord l'impossibilité de
s'arrêter auprès d'une femme, le risque de ne pas la retrouver un
autre jour lui donnent brusquement le même charme qu'à un pays la
maladie ou la pauvreté qui nous empêchent de le visiter, ou qu'aux
jours si ternes qui nous restent à vivre le combat où nous
succomberons sans doute. De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude,
la vie devrait paraître délicieuse à des êtres qui seraient à chaque
heure menacés de mourir--c'est-à-dire à tous les hommes. Puis si
l'imagination est entraînée par le désir de ce que nous ne pouvons
posséder, son essor n'est pas limité par une réalité complètement
perçue dans ces rencontres où les charmes de la passante sont
généralement en relation directe avec la rapidité du passage. Pour peu
que la nuit tombe et que la voiture aille vite, à la campagne, dans
une ville, il n'y a pas un torse féminin mutilé comme un marbre
antique par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie,
qui ne tire sur notre cœur, à chaque coin de route, du fond de chaque
boutique, les flèches de la Beauté, de la Beauté dont on serait
parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que
la partie de complément qu'ajoute à une passante fragmentaire et
fugitive notre imagination surexcitée par le regret.
Si j'avais pu descendre parler à la fille que nous croisions,
peut-être eussé-je été désillusionné par quelque défaut de sa peau que
de la voiture je n'avais pas distingué. (Et alors, tout effort pour
pénétrer dans sa vie m'eût semblé soudain impossible. Car la beauté
est une suite d'hypothèses que rétrécit la laideur en barrant la route
que nous voyions déjà s'ouvrir sur l'inconnu.) Peut-être un seul mot
qu'elle eût dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre
inattendus, pour lire l'expression de sa figure et de sa démarche, qui
seraient aussitôt devenues banales. C'est possible, car je n'ai jamais
rencontré dans la vie de filles aussi désirables que les jours où
j'étais avec quelque grave personne que malgré les mille prétextes que
j'inventais je ne pouvais quitter: quelques années après celle où
j'allai pour la première fois à Balbec, faisant à Paris une course en
voiture avec un ami de mon père et ayant aperçu une femme qui marchait
vite dans la nuit, je pensai qu'il était déraisonnable de perdre pour
une raison de convenances ma part de bonheur dans la seule vie qu'il
y ait sans doute, et sautant à terre sans m'excuser, je me mis à la
recherche de l'inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la
retrouvai dans une troisième, et me trouvai enfin, tout essoufflé,
sous un réverbère, en face de la vieille Mme Verdurin que j'évitais
partout et qui heureuse et surprise s'écria: «Oh! comme c'est aimable
d'avoir couru pour me dire bonjour.»
Cette année-là, à Balbec, au moment de ces rencontres, j'assurais à ma
grand'mère, à Mme de Villeparisis qu'à cause d'un grand mal de tête,
il valait mieux que je rentrasse seul à pied. Elles refusaient de me
laisser descendre. Et j'ajoutais la belle fille (bien plus difficile à
retrouver que ne l'est un monument, car elle était anonyme et mobile)
à la collection de toutes celles que je me promettais de voir de près.
Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des conditions
telles que je crus que je pourrais la connaître comme je voudrais.
C'était une laitière qui vint d'une ferme apporter un supplément de
crème à l'hôtel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle me
regardait, en effet, avec une attention qui n'était peut-être causée
que par l'étonnement que lui causait la mienne. Or le lendemain, jour
où je m'étais reposé toute la matinée quand Françoise vint ouvrir les
rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait été déposée pour
moi à l'hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je ne doutai pas
que la lettre ne fût de la laitière. Hélas, elle n'était que de
Bergotte qui, de passage, avait essayé de me voir, mais ayant su que
je dormais m'avait laissé un mot charmant pour lequel le liftman avait
fait une enveloppe que j'avais cru écrite par la laitière. J'étais
affreusement déçu, et l'idée qu'il était plus difficile et plus
flatteur d'avoir une lettre de Bergotte ne me consolait en rien
qu'elle ne fût pas de la laitière. Cette fille-là même, je ne la
retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seulement de la voiture
de Mme de Villeparisis. La vue et la perte de toutes accroissaient
l'état d'agitation où je vivais et je trouvais quelque sagesse aux
philosophes qui nous recommandent de borner nos désirs (si toutefois
ils veulent parler du désir des êtres, car c'est le seul qui puisse
laisser de l'anxiété, s'appliquant à de l'inconnu conscient. Supposer
que la philosophie veut parler du désir des richesses serait trop
absurde). Pourtant j'étais disposé à juger cette sagesse incomplète,
car je me disais que ces rencontres me faisaient trouver encore plus
beau un monde qui fait ainsi croître sur toutes les routes
campagnardes des fleurs à la fois singulières et communes, trésors
fugitifs de la journée, aubaines de la promenade, dont les
circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas
toujours m'avaient seules empêché de profiter, et qui donnent un goût
nouveau à la vie.
Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je pourrais
trouver sur d'autres routes de semblables filles, je commençais déjà à
fausser ce qu'a d'exclusivement individuel le désir de vivre auprès
d'une femme qu'on a trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la
possibilité de le faire naître artificiellement, j'en avais
implicitement reconnu l'illusion.
Le jour que Mme de Villeparisis nous mena à Carqueville où était cette
église couverte de lierre dont elle avait parlé et qui, bâtie sur un
tertre, domine le village, la rivière qui le traverse et qui a
conservé son petit pont du moyen âge, ma grand'mère, pensant que je
serais content d'être seul pour regarder le monument, proposa à son
amie d'aller goûter chez le pâtissier, sur la place qu'on apercevait
distinctement et qui sous sa patine dorée était comme une autre partie
d'un objet tout entier ancien. Il fut convenu que j'irais les y
retrouver. Dans le bloc de verdure devant lequel on me laissa, il
fallait pour reconnaître une église faire un effort qui me fît serrer
de plus près l'idée d'église; en effet, comme il arrive aux élèves qui
saisissent plus complètement le sens d'une phrase quand on les oblige
par la version ou par le thème à la dévêtir des formes auxquelles ils
sont accoutumés, cette idée d'église dont je n'avais guère besoin
d'habitude devant des clochers qui se faisaient reconnaître
d'eux-mêmes, j'étais obligé d'y faire perpétuellement appel pour ne
pas oublier, ici que le cintre de cette touffe de lierre était celui
d'une verrière ogivale, là, que la saillie des feuilles était due au
relief d'un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait, faisait
frémir le porche mobile que parcouraient des remous propagés et
tremblants comme une clarté; les feuilles déferlaient les unes contre
les autres; et frissonnante, la façade végétale entraînait avec elle
les piliers onduleux, caressés et fuyants.