Mais le lendemain matin!--après qu'un domestique fut venu m'éveiller

et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette

et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans

ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me

servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de

la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des

bibliothèques, comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer

nue, sans ombrages et pourtant à l'ombre sur une moitié de son étendue

que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les

flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des sauteurs sur un

tremplin. A tous moments, tenant à la main la serviette raide et

empesée où était écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais

d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre

jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux

et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'émeraude çà et là

polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un

froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler l'écoulement de

leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.

Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au

carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant

la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée--ici ces

collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent

reculer si loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine

sablonneuse que j'apercevais à une grande distance leurs premières

ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme

ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.

D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil riait sur ces

flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies

alpestres (dans les montagnes où le soleil s'étale çà et là comme un

géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes)

moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au

reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au

milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la

lumière, c'est elle surtout, selon la direction d'où elle vient et que

suit notre œil, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements de la

mer. La diversité de l'éclairage ne modifie pas moins l'orientation

d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous

donne le désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et

effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de

derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées

jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un

autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route tournante de ses

rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du

paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me

désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui

n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de

sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs

crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans

ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses

sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même

et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.

Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à

manger--tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir

d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui

bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,

frisé comme une plume et sonore comme une cithare--il parut cruel à

ma grand'mère de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du

châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de

la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le

ciel entrait si complètement que son azur avait l'air d'être la

couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me

persuadant que j'étais «assis sur le môle» ou au fond du «boudoir»

dont parle Baudelaire, je me demandais si son «soleil rayonnant sur

la mer» ce n'était pas--bien différent du rayon du soir, simple et

superficiel comme un trait doré et tremblant--celui qui en ce moment

brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde

et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par

moments s'y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque

Dieu semblait s'amuser à déplacer en bougeant un miroir dans le ciel.

Malheureusement ce n'était pas seulement par son aspect que différait

de la «salle» de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette

salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une

piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée pleine et le grand

jour élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart indestructible

et mobile d'émeraude et d'or. A Combray, comme nous étions connus de

tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de

mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas encore assez âgé et

j'étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux

êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble

qu'aurait éprouvée un homme du monde à l'égard des personnes qui

déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes

filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que

je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma

grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de

ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de

m'agréer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers

quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre

raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des

chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec

une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où

les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs

mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui

laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et

c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant supporter

l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit

subrepticement un carreau et fit envoler du même coup avec les menus,

les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient

en train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle céleste,

restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des

invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,

réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et

furieux.

Pour une certaine partie--ce qui, à Balbec, donnait à la population,

d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de

grand luxe, un caractère régional assez accentué--ils se composaient

de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie

de la France, d'un premier président de Caen, d'un bâtonnier de

Cherbourg, d'un grand notaire du Mans qui, à l'époque des vacances,

partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient disséminés

en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se

concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes

chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à

l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient adjoints

un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ

leur disaient:

--Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous

êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.

--Comment, privilégiés? Vous qui habitez la capitale, Paris, la

grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille

âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais

qu'est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?

et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat du monde parisien?

Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,

car c'étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme

d'autres venir à Paris--on avait plusieurs fois offert au premier

président de Caen un siège à la Cour de cassation--mais avaient

préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurité,

ou de la gloire, ou parce qu'ils étaient réactionnaires, et pour

l'agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs

d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

Car--comme la baie de Balbec était un petit univers à part au

milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en

cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non

seulement les jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe

d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il

faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné

Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois

mois supplémentaires de chaleur--ceux de ces habitués du Grand-Hôtel

dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps, faisaient,

quand arrivaient les pluies et les brumes, à l'approche de l'automne,

charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été à

Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec

regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne

pas s'intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le

maître d'hôtel. Car c'était le même--Aimé--qui revenait tous les

ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs

épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après

les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec

leur face à main, ma grand'mère et moi, parce que nous mangions des

œufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait

pas dans la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une attitude de

méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on appelait Majesté et

qui s'était, en effet, proclamé lui-même roi d'un petit îlot de

l'Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa

jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner,

les gamins criaient: «Vive la reine!» parce qu'elle faisait pleuvoir

sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le

bâtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si

quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir

que c'était une petite ouvrière.

--Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient de la cabine

royale.

--Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la

prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui,

avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il

n'avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

--Ah, vraiment, c'est intéressant! il y a tout de même des gens!...

Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était aussi par ennui de

sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que

de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine

prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,

au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de

mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant

de laquelle était leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon

visage aux souverains plus généreux qu'authentiques, cependant tout en

prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un

clignement d'œil significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce

même ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne pouvoir

expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du «Joli Monsieur!» dont

ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un

grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une

orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle,

impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur

la table de baccarat des sommes énormes «qu'il n'a pas les moyens de

perdre» disait d'un air renseigné le notaire au premier président

duquel la femme «tenait de bonne source» que ce jeune homme «fin de

siècle» faisait mourir de chagrin ses parents.

D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de

sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titrée, parce qu'elle

ne se déplaçait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la

femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la

salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment

avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle

avait été quelque plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte

qu'après le résultat défavorable d'une observation méthodique on fait

éloigner, avec un geste distant, et une grimace de dégoût.

Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer que, s'il y avait

certaines choses dont elles manquaient--dans l'espèce certaines

prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle--c'était

non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les

posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes; et

c'est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de

la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux

êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une

allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre du

déplaisir sous l'étiquette de contentement et se mentir

perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu'elles fussent

malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de

la même manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait

sinon à l'amour-propre, du moins à certains principes d'éducations ou

à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à

une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la

vieille dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le

groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier

président. Il était au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot

mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la vieille dame eût

probablement trouvé à séduire, à s'attacher, en se renouvelant pour

cela elle-même, la sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme

dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens de

son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit,

le dédain mal informé d'autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle

que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle eût

avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque

noceur qui de son «rocking» eût murmuré «quelle purée!» ou surtout

quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président, entre

ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels

comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille

rapprochante du face à main conjugal l'apparition de ce phénomène

insolite; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette

première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoutée--comme

la première tête qu'on pique dans l'eau--que cette dame

envoyait d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de sa

personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du

directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que

d'orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui

pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si

bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s'adapter

la cloison de ses habitudes, que c'était son chez elle, au sein duquel

elle était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même...

Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel

et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa

place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de

leur maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre

elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses

amies n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait à

vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la

conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualité de ses

manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand

elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa

femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de

pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes

d'une ambassade, pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend,

garantissent pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de

son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de

l'après-midi, le jour de notre arrivée, et nous ne l'aperçûmes pas dans

la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus,

nous conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner, comme un

gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire

habiller; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un instant un

hobereau et sa fille, d'une obscure mais très ancienne famille de

Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la

table, croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à

Balbec pour retrouver des châtelains qu'ils connaissaient dans le

voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre

les invitations acceptées au dehors et les visites rendues que le

temps strictement nécessaire. C'était leur morgue qui les préservait

de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis

autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air

glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu'on a

dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a

jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres

rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans

le wagon. A peine commencions-nous à déjeuner qu'on vint nous faire

lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans

le moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître

d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne se renouvelât pas,

car il lui était désagréable que «des gens qu'il ne connaissait pas»

eussent pris sa table.

Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus

connue d'ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses

belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles

joués à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle

s'était cultivée, et deux hommes très en vue de l'aristocratie, à faire

dans la vie bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec

leur déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini; à passer la

journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune

malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils avaient pour

certaines formes spirituelles de conversation, pour certains

raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne

vivre, à ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur eût rendu

insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas été

initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu,

chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le

partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et

inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote

dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un «moyen âge» ou

d'une «Renaissance» authentiques et, en toutes choses, des critériums

communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce

n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle

interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou

par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue

pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence

spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais

en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à fond, elle

suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant

de longs après-midi, la mer n'était suspendue en face d'eux que comme

une toile d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un riche

célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des coups qu'un des

joueurs, n'ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour

en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler

aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à

l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière

dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et

merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population

ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits

bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour

apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de

ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons

et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si

la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses

et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne

viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En

attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit

y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,

qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer

sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer

ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères

acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est

d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans

les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une

La Rochefoucauld.

A cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant

la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois

nouvelle et des écharpes choisies selon un goût particulier à son

amant, après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l'ascenseur

comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le

phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait

fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une

voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit

restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables

conférences sur la composition du menu et la confection des plats.

Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec

n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir--peu

distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles

parisiens du Café Anglais ou de la Tour d'Argent--avant d'arriver au

petit restaurant élégant où, tandis que les amis du jeune homme riche

l'enviaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de

celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et

souple, mais qui la séparait du monde.

Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien loin d'être comme

tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu

ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre

les œillères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de

la contrée, lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin, qui

venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la

garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait

l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux

étaient invités à ces fêtes, et parce que les autres pour ne pas avoir

l'air de ne pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une

excursion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal

reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d'Azur,

ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n'était pas

habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française et

ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait

des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait

que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre,

estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce

qu'il appelait un homme «sortant de l'ordinaire». Seule la femme du

notaire s'était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute

la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré,

avec le fond de discernement infaillible et d'autorité sans réplique

d'une personne pour qui la première société du Mans n'a pas de

secrets, qu'on se sentait devant lui en présence d'un homme d'une

haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout

ce qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infréquentable tant

qu'elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait

porté sur le beau-frère de Legrandin tenait peut-être au terne aspect

de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle

avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les

signes maçonniques de son propre cléricalisme.

J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les

jours à cheval devant l'hôtel étaient les fils du propriétaire véreux

d'un magasin de nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti à

connaître, la «vie de bains de mer» les dressait, à mes yeux, en

statues équestres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais espérer

était qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre

garçon que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que

pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la

sympathie à l'aventurier même qui avait été roi d'une île déserte

en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais à supposer qu'il

cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût

peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs

(au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)

comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une

plage où l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent dans

la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi à

distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,

que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que

pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales

que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur

état d'esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu'ils

auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à

celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai dire à

Balbec où l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de

supériorité relative et d'intérêt singulier. Hélas d'aucune de ces

personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de

Stermaria.

Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son joli visage pâle et

presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa

haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son

hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que

je savais son nom--comme ces thèmes expressifs inventés par des

musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de

la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour

les auditeurs qui, en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé

leur imagination dans la bonne voie. La «race» en ajoutant aux charmes

de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus

intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,

annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à

la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à

ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un

cru célèbre.

Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous

donner à ma grand'mère et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel,

un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la

vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied

qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un

livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant

chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible

qu'échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se

pencha vers ma grand'mère, et par amabilité (comme on montre le Shah

de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut

évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut

trouver intéressant de l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans

l'oreille: «La Marquise de Villeparisis», cependant qu'au même moment

cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir un regard de

joyeuse surprise.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 7 / 16 段