Mon impression de solitude s'accrut encore un moment après. Comme

j'avais avoué à ma grand'mère que je n'étais pas bien, que je croyais

que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle

avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien

si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'être

toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent

manqué); en l'attendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues

encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et

où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un

pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la

statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir

que son image au milieu d'un «illustré» peut en procurer au malade

qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je

m'étonnais qu'il y eût des gens assez différents de moi pour que,

cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller

comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est

une demeure nouvelle pût paraître à certains «un séjour de délices»

comme disait le prospectus de l'hôtel qui pouvait exagérer, mais

pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts.

Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de

Balbec, non seulement «la chère exquise» et le «coup d'œil féerique des

jardins du Casino», mais encore les «arrêts de Sa Majesté la Mode,

qu'on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi

aucun homme bien élevé ne voudrait s'exposer». Le besoin que j'avais

de ma grand'mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une

désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne

supportais pas cette fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût

me faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le directeur

vint lui-même pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de

moi, qu'on appelait «lift» (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel

où serait le lanternon d'une église normande, était installé comme un

photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa

chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil

domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long

d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme de la nef

commerciale. A chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de

communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans

lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre.

J'appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule le masque

de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné

vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de

l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais à

traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie,

éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique

water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste,

artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait

à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je

m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,

et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à

l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester

de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit

pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de

l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger,

paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de

ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par

rapport à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous

l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avait pris à la

fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en

moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il

y avait avec l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son

personnel, une attente vague et craintive du moment où j'arriverais,

se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du

directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il

fût--comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions

qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles étaient

vicieuses--«d'originalité roumaine»)--son geste pour sonner le

lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol

sortis de cette boîte de Pandore qu'était le Grand-Hôtel,

indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé,

stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas

intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque chose d'extérieur à

moi--si dénuée d'intérêt que cette chose fût en soi--et j'étais

comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une

course, constate que les heures sont passées, quand il le voit

derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais la fièvre, je me

serais bien couché, mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour

cela. J'aurais voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à

quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet

ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps

conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus

qui l'encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied

permanent d'une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,

mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode

(même si j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue

dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est

notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui

les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en

avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom

seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissant pas,

me rendirent le coup d'œil méfiant que je leur jetai et sans tenir

aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le

train-train de la leur. La pendule--alors qu'à la maison je

n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement

quand je sortais d'une profonde méditation--continua sans

s'interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos

qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux

violets l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à

celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un

tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère

quasi-historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat du duc

de Guise, et plus tard à une visite de touristes, conduits par un

guide de l'agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J'étais

tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui

couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds,

arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je

sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à

tout moment mes regards--que les objets de ma chambre de Paris ne

gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils

n'étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de

moi-même--vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet

de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque dans

cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous

entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs,

c'était presque à l'intérieur de mon moi que celle du vétiver venait

pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle

j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un

reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de

corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque

dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.

Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon cœur refoulé

s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.

Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la

maison chaque fois que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y

sentait plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu'elle

faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour

nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de

religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu'elles

ont, le mérite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit

augmentent encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,

de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son

propre désir de vivre, je savais, quand j'étais avec ma grand'mère, si

grand chagrin qu'il y eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié

plus vaste encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon

vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir de conservation

et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que

j'avais de moi-même; et mes pensées se prolongeaient en elle sans

subir de déviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien

sans changer de milieu, de personne. Et--comme quelqu'un qui veut

nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il

voit n'est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,

ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dansante d'un insecte--trompé

par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde où

nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras

de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si

j'accédais ainsi à ce cœur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais

ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque

chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais

l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tette.

Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un

beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la

tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,

un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à

elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes

paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de

respect, de précaution et de douceur que si j'y avais caressé sa

bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en

épargnait une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes

membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu

qu'elle voulait m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste

de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle

arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers

boutons de ma veste et de mes bottines.

--Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta

grand'mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin

de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison

est très mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour

voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups--que une semaine

plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours

tous les matins parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de

bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée--pour

qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite après, se

rendormir--je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,

distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre son

sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je

n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle

n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et

à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais trois autres,

d'une intonation différente de ceux-là, empreints d'une calme

autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient:

«Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai là»; et

bientôt après ma grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu

peur qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin qui avait

frappé; elle riait:

--Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre

mille sa grand'mère les reconnaîtrait! Crois-tu donc qu'il y en ait

d'autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi

partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris.

Mais quand même elle se contenterait d'un grattement, on reconnaîtrait

tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et

à plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment qui

hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.

Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie de l'hôtel, le

soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui

commence tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas

réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait

paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,

que ce n'était pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y

avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,

quelle était cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant

lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne

n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à nous deux, que

j'évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des

étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu'il y avait

eu le matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,

mais d'une marque d'affection reçue par moi, seul; doux instant

matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de

mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie,

devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait

par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où

elle savait transporter l'âme de ma grand'mère tout entière et la

promesse de sa venue, avec une allégresse d'annonciation et une

fidélité musicale. Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma

grand'mère m'eut quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais déjà

souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi

que j'avais--qu'ont tant d'autres--de coucher dans une chambre

inconnue, peut-être cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,

obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré

qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie

présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la

formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond

de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes

parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient

m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer

définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis;

refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à

ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux

hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes

souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à

l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une

éternité où ils ne seraient plus.

Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais particulièrement

souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de

l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus», j'aurais voulu

lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au

milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.» Et pourtant ma

raison me disait: «Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en

seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il

entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le

voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison

savait que l'habitude--l'habitude qui allait assumer maintenant

l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place

la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule--se charge

aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu

d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique

le son d'une voix, de modifier l'inclination des cœurs. Certes ces

amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli

des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais

envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais

séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une

consolation qu'elle offrait à mon cœur une promesse d'oubli qui ne

faisait au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est pas que notre

cœur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée,

les effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il continuera de

souffrir. Et la crainte d'un avenir où nous serons enlevés la vue et

l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui

notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît,

si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce

qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la

ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi

serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,

de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,

mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement

arrachée de notre cœur dont elle est aujourd'hui une notable part, que

nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée

nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de

nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi

différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de

l'ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles--même les plus

chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à

l'atmosphère d'une chambre--qui s'effarent et refusent, en des

rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai

de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et

quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle

s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque

moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des

cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme

était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs,

remplissent mal leurs fonctions, n'arrêtent pas dans sa route vers

la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,

épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles

éléments du moi qui vont disparaître, l'anxieuse alarme que

j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'était que la

protestation d'une amitié qui survivait en moi, pour un plafond

familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre

ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,

sous le nom d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais jusqu'à son

anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là

surtout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il n'y avait

plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri

de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se

détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond

inaccessible.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie · 第 6 / 16 段