Un savant ingénieur de la Compagnie du Nord, M. David Banderali, qui est
par surcroît un artiste et un écrivain distingué, a publié le 18 mars de
cette année, sous prétexte de conférence, une étude vraiment originale,
intitulée les _Trains express en 1883_. Parmi les idées neuves qui
abondent dans son beau travail, il en est une qui m’a surtout frappé par
le sérieux du fond et le pittoresque de la forme. La voici: «Le point de
départ de l’établissement du matériel à voyageurs a été différent en
Amérique et en Europe. En Europe, nous sommes partis de la simple chaise
à porteurs que nous avons placée sur des roues, et dont nous avons fait
peu à peu la diligence et la voiture de chemin de fer. En Amérique, le
point de départ est tout opposé. L’Américain a pris sa maison, l’a
réduite aux proportions strictement nécessaires pour la faire circuler
sur les voies ferrées, et l’a mise sur des roues.»
Je n’ai jamais si bien senti la justesse de cette observation qu’à
Giurgewo, en quittant notre hôtellerie mobile et les serviteurs bien
stylés qui nous avaient suivis jusque-là. L’homme est un animal
casanier; il veut être chez lui, même en voyage. Il y a quinze ans, les
matelas de coton bien tassé sur lesquels on repose dans les hôtels du
Caire m’avaient paru bien durs au premier choc; je les trouvai délicieux
après un mois de navigation dans la Haute-Égypte, et mes compagnons de
voyage s’écrièrent aussi en apercevant notre auberge sous les grands
mimosas de l’Esbekieh: «Nous voilà donc chez nous!» Eh bien! je n’étais
plus chez moi, mais plus du tout, lorsque je mis pied à terre en plein
champ devant la berge fangeuse et délabrée du Danube; et au moment où
vingt portefaix s’emparèrent de notre bagage, pour le transporter au
bateau, je sentis vaguement la terre manquer sous mes pas.
Au demeurant, si l’embarcadère de vieux bois mal équarri et fort usé
n’était pas des plus confortables, le petit vapeur matinal qui nous
conduisit à Roustschouk en moins d’une demi-heure était assez
hospitalier; le capitaine avait une bonne grosse figure; le sommelier du
bord servait infatigablement ses petites tasses d’excellent café à la
turque, et le valet de chambre de M. Nagelmackers débouchait une
vingtaine de bouteilles empruntées pour la circonstance à la cave des
wagons-lits. Nous avions fait, d’ailleurs, sur la chaussée de terre qui
deviendra plus tard un quai, une ample provision des bons raisins de
Roumanie.
Notre débarquement fut un peu retardé par l’escale d’un de ces grands
bateaux autrichiens qui ressemblent à des arches de Noé, et qui feront
encore assez longtemps concurrence aux chemins de fer entre la basse
Hongrie et les bouches du Danube. Le fleuve qu’on a mis en valse était
très plein, assez rapide et fauve comme le Nil à Boulaq dans la saison
des hautes eaux.
Je ne dirai rien de la gare de Roustschouk, sinon que cette tête de
ligne ferait médiocre figure dans un village des Landes. Arrivés à huit
heures, nous devions monter en wagon à neuf heures et demie; je pus donc
prendre avec deux ou trois compagnons un des grands fiacres découverts
et disloqués dont les cochers, vêtus comme les compagnons du _Roi des
montagnes_, et les chevaux échevelés comme des coursiers de ballade,
nous offraient leur service en criant ou hennissant des mots inconnus.
J’ai donc vu Roustschouk, c’est-à-dire une agglomération de plâtras
alignés tant bien que mal le long de rues invraisemblables, où la pelle
et le balai feront sensation s’ils ont jamais la fantaisie de venir s’y
promener comme nous. L’affreux Pirée, tel qu’il m’est apparu en février
1852, est un Versailles en comparaison de Roustschouk. Pauvres Bulgares!
Vous souvient-il du temps où l’Europe s’intéressait si chaudement à leur
sort? Je vois encore MM. Jankolof et Geschof, les jeunes et intelligents
délégués qui vinrent à Paris solliciter l’appui moral de Gambetta. Ils
me firent l’honneur de s’adresser à moi pour obtenir une entrevue avec
l’illustre patriote, et ils le rencontrèrent à ma table, sous les
ombrages de Malabri. Gambetta n’avait pas d’armée à leur offrir et il
craignait de les voir s’engager dans une aventure.
«Quel est exactement, leur disait-il, l’état de vos forces?»
Ils répondaient:
«Nous n’en avons point.
--Pas même une garde nationale?
--Pas même. Nous n’avons que les sociétés de gymnastique.
--Armées?
--A peine.
--Exercées?
--Un peu.
--Mais, mes pauvres enfants, vous serez écrasés!
--Sans nul doute; et pourtant nous nous soulèverons.
--Pourquoi donc?
--Il le faut.»
Nous n’en pûmes tirer d’autres réponses; on eût dit que la contagion du
fatalisme musulman les avait gagnés.
Ils s’insurgèrent, comme ils nous l’avaient dit, et furent écrasés,
comme Gambetta le leur avait prédit. Leur sang coula à flots jusqu’au
jour où la Russie sentit qu’elle devait les secourir comme Slaves et
comme orthodoxes. Elle fit la guerre pour eux, une guerre sentimentale
et politique à la fois qui l’avança d’une grande étape dans sa marche
sur Constantinople.
Cette histoire, qui date d’hier, me revient en esprit quand mon fiacre
débouche sur une place beaucoup plus pittoresque que pavée, où quelques
centaines de Bulgares font l’exercice sous le commandement d’officiers
russes. Tout juste devant nous, au milieu des masures, s’élèvent les
constructions d’un palais inachevé. C’est une des futures résidences du
prince régnant, Alexandre de Battenberg. On dit que ce jeune homme de
noble sang faisait assez activement la fête, lorsque son grand patron et
son parent, l’empereur de Russie, le plaça sur un trône pour l’empêcher
de courir. On dit aussi que le sentiment du devoir professionnel,
concurremment avec l’instinct de conservation personnelle, l’a rendu
presque aussi bon Bulgare que le roi Charles de Hohenzollern Sigmaringen
est devenu bon Roumain. Il s’émanciperait volontiers des tuteurs à la
main pesante que la Russie lui a imposés et que son peuple supporte
impatiemment comme lui; peut-être même irait-il jusqu’à secouer le
protectorat de la Russie, mais ses sujets ne le suivraient sans doute
pas aussi loin, car les Bulgares sont accoutumés à voir dans l’empereur
de Russie un libérateur, un pape et un père.
Il y a très probablement dans ce pays des villes autrement bâties et
autrement peuplées que Roustschouk, mais je n’en parlerai pas _de visu_,
car le grand financier qui a construit le chemin de Roustschouk à Varna
les a soigneusement évitées. Lorsque le pauvre Abd-ul-Azis commanda le
réseau des chemins turcs, au prix de deux cent cinquante mille francs le
kilomètre, il oublia entre autres choses de dire dans le cahier des
charges que ces chemins desserviraient les villes du pays, et le
concessionnaire, exclusivement appliqué à faire du kilomètre, comme
certains clercs d’avoués font du rôle, suit respectueusement les profils
du terrain, évite les travaux d’art et passe à vingt-cinq kilomètres de
Schoumla sans retourner la tête. Les Bulgares ont hérité de ce chemin
tel quel, et je doute qu’ils songent à l’améliorer de sitôt. Ce pauvre
peuple n’a d’argent pour rien, pas même pour niveler autour de
Roustschouk les retranchements qu’on y avait improvisés pour la guerre,
pas même pour améliorer le port de Varna, qui est le plus inhospitalier
de l’Europe. La route que nous parcourons en sept heures de train
express ne longe que des forêts dévastées, réduites à l’état de maigre
taillis, et des steppes où la culture apparaît de distance en distance
comme un accident heureux. De loin en loin, quelques masures,
construites en pisé et couvertes en chaume, nous montrent un simulacre
de village. Quelques rares troupeaux de buffles et de bœufs vaguent,
sans gardien, à travers le bois ou la plaine, et viennent camper sur la
voie que nulle barrière ne défend. Notre machine les éveille à coups de
sifflet; elle est d’ailleurs munie à leur intention d’un large
chasse-pierre à claire-voie construit en barres de fer assez solides et
assez fortement liées entre elles pour balayer un bœuf.
Le malheur de la Bulgarie et de bien d’autres pays en Orient c’est que,
durant une longue suite de siècles, tous les fruits du labeur humain en
ont été emportés au fur et à mesure de la production et consommés à
l’étranger. Rappelez-vous la doléance de ce paysan du Danube qui vint à
Rome sous Marc-Aurèle protester devant le Sénat:
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome;
La terre et le travail de l’homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les: on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes.
On ne le voulait plus et l’on avait raison, mais on a continué à
travailler pour les Romains, puis pour les Grecs, puis pour les Turcs.
C’est l’histoire toujours vieille et toujours nouvelle.
Nous voyons à chaque station des quantités de blé que les indigènes
vannent, criblent et amoncellent en larges tas. Où ira-t-il, ce blé, et
surtout qu’est-ce que les producteurs recevront en échange? En
restera-t-il quelque chose dans le pays, maintenant que la Bulgarie est
une principauté indépendante ou peu s’en faut? Le régime de la propriété
est encore très primitif: sauf quelques rares exceptions, la terre
appartient à l’État ou aux communes, qui prêtent au paysan ce qu’il veut
et peut cultiver. Le Bulgare laboure, sème, moissonne et paye la dîme
pour solde de tout compte. Dans ces conditions, il me semble qu’on
pourrait vivre et même avec le temps amasser quelque chose; mais le
capital fait défaut. Il faudrait que des colons étrangers vinssent
apporter leur argent, leurs instruments de travail, leurs procédés de
culture. Reste à savoir s’ils seraient bien accueillis, et l’on m’assure
que non. D’ailleurs la sécurité des campagnes est presque nulle. Deux
stations ont été pillées depuis une quinzaine, un chef de gare blessé
grièvement à la tête et au bras, la recette enlevée, les dépôts de
marchandises, établis par quelques particuliers sur la voie, dévalisés.
On nous dit que la saison du brigandage tire à sa fin, car, après la
chute des feuilles, les taillis dépouillés n’offriront plus que des
refuges percés à jour. La tactique des malfaiteurs consiste à envahir
les gares après le passage du dernier train, et il en passe deux en
vingt-quatre heures. Ils prennent d’abord ce qu’ils trouvent, ensuite
ils mettent les employés à la torture pour se faire donner l’argent
caché. Ceux qui ont fait le dernier coup, à Vetova, étaient vêtus en
Turcs, ce qui ne prouve pas grand’chose; les écumeurs de la frontière
grecque ont de tout temps emprunté le même déguisement. Je demande à M.
Wiener, qui est chez lui sur cette ligne, comme secrétaire général de la
Société d’exploitation, si les blessés et les volés ont quelques chances
d’obtenir justice; il n’ose pas répondre affirmativement. Tout récemment
encore, on a volé quinze rails sur la voie; on les a fait entrer dans la
construction d’une maison de Varna; les voleurs ou tout au moins les
receleurs ont été pris la main dans le sac; mais la justice du pays les
a laissés tranquilles. Question de patriotisme. Les Bulgares ne se
condamnent pas entre eux. Ils devraient cependant quelques égards à une
Compagnie dont le personnel cosmopolite leur a fourni un ministre, un
président de cour et un juge, ancien bourrelier des chemins de fer
orientaux. L’inspecteur général, qui nous fait compagnie depuis
Roustschouk jusqu’à Varna, est un Français du meilleur monde, jeté dans
ces pays perdus par je ne sais quel caprice du sort. M. de Gisors, c’est
son nom, ferait assurément bonne figure dans le conseil du prince
Alexandre; mais peut-être aimerait-il mieux sa mie au gué! Les ministres
de Bulgarie sont payés quinze mille francs par an.
Nous déjeunons à la station de Scheytandjik (en turc: petit diable). On
nous y sert des perdreaux que le grand diable lui-même ne saurait pas
découper, arrosés d’un vin de pays qui ne vaut pas le diable. Mais comme
il est une heure et quart et que nous mourons de faim, nous dévorons un
simple rôti d’oie, de grosses pâtisseries à la turque et une compote de
pêches piquées d’amandes et baignées dans un sirop qui sent la rose à
plein nez. Voilà qui est mauvais! pensez-vous. Eh bien! non!
La voie traverse sans façon deux ou trois cimetières turcs dont les
stèles déjetées, frustes ou brisées, nous feraient croire à un abandon
séculaire, d’autant plus qu’il n’y reste pas un cyprès, pas un seul de
ces arbres dont les musulmans ont coutume d’ombrager le champ de leurs
morts. Cette désolation funèbre me fait penser naturellement aux
vivants. Que deviendront les Turcs en Bulgarie? Le culte, la loi, les
mœurs, l’organisation de la famille, tout contribue à faire des
musulmans un peuple à part qui ne peut guère vivre au milieu des
chrétiens qu’à la condition d’y vivre en maître. L’histoire de l’Algérie
française depuis cinquante-trois ans semble démentir cette thèse; mais,
notre politique et notre tolérance y ont créé au profit des Arabes un
_modus vivendi_ non seulement acceptable, mais honorable; sans quoi une
population fière et vaillante et dix fois plus nombreuse que nous dans
son propre pays se serait fait tuer jusqu’au dernier homme ou nous
aurait exterminés. Il en va tout autrement dans les pays où les Turcs
sont en minorité au milieu de raïas affranchis de la veille, animés de
ressentiments séculaires, ignorants et fanatiques pour la plupart. Les
sacrifices que l’empire ottoman s’est imposés coup sur coup ont laissé
les Turcs de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie et de la Bulgarie
dans une situation intolérable, qui les contraindra tous à s’expatrier
tôt ou tard. Des malheureux, des innocents expient ainsi douloureusement
les violences de leurs ancêtres. Et nous, Français des provinces de
l’Est, nous dont le cœur saigne encore des abominations de la conquête,
comment resterions-nous insensibles à leurs malheurs? Notre justice et
notre humanité sont mises tous les jours à d’étranges épreuves par cette
liquidation européenne qui vient de commencer sous nos yeux: d’un côté,
la ruine et la désolation des anciennes provinces turques nous portent à
maudire un régime qui dévastait et stérilisait tout; de l’autre, il est
bien malaisé d’applaudir la réparation de l’injustice par l’injustice et
l’expulsion d’une barbarie par une autre.
Après la station de Schoumla, qui est à cinq ou six lieues de Schoumla,
et que les constructeurs de la voie ont baptisée du nom de
Schoumla-Road, une petite oasis de choux verts, grande comme un jardin
de curé, nous révèle une heureuse modification dans le sol et dans la
culture. Cela ne nous mènera pas loin, nous verrons encore longtemps des
plaines en friche et des collines effrayantes de calvitie; mais, après
tout ce que nous avons vu dans la journée, c’est une joie que de
découvrir un filet d’eau sale qui serpente languissamment dans un ravin.
L’eau ne tardera pas à se montrer en abondance; nous allons traverser de
vastes étendues de roseaux, longer des étangs fabuleux dont un seul, à
droite du train, a dix-sept kilomètres de long, et c’est ainsi que nous
arriverons à la triste bicoque de Varna. Nous en avons aperçu juste
assez pour n’être pas tentés d’en admirer davantage. L’essentiel, pour
nous, c’est d’apprendre qu’on peut s’embarquer, ce qui n’arrive pas tous
les jours. M. de Gisors nous avait annoncé à mi-chemin que la mer Noire
serait mauvaise; aux dernières nouvelles, elle est passable, et
l’accueil qu’elle nous fait pourrait être plus rébarbatif.
Il suffirait de quelques millions pour transformer la méchante rade de
Varna en un port vraiment confortable; mais ces millions, la pauvre
Bulgarie ne les a pas, et qui peut dire si elle les aura jamais? Tout
l’effort du gouvernement s’est réduit à construire un mauvais
embarcadère pour les canots sur un récif incessamment battu par la
vague; et, pour s’indemniser de ce grand sacrifice, il a frappé d’un
droit de demi pour cent _ad valorem_ tous les colis qui débarquent ici.
C’est pourquoi les bateaux marchands, quand la chose leur est possible,
ne manquent pas d’aller chercher un port en Roumanie, soit Kustendjé,
soit Galatz, soit Braïla. Quant à nous, grâce au talisman que M.
Nagelmackers tient en poche, nous n’avons eu affaire à la douane qu’une
fois dans la gare française d’Avricourt, où un employé supérieur,
charmant homme, voulut absolument se faire présenter à nous. J’ai abusé
de cette immunité pour introduire en fraude vingt cigarettes de tabac
turc.
Cinq ou six grosses barques, manœuvrées vigoureusement par des Grecs,
nous chargent avec nos bagages et nous voiturent sur la mer houleuse,
jusqu’au bateau du Lloyd, l’_Espero_, où l’on a retenu les meilleures
chambres pour nous. J’aurai le plaisir de coucher sur la tête de M.
Regray, ingénieur en chef au chemin de fer de l’Est. Tout va bien: il
est bon compagnon et à l’épreuve du mal de mer. Un homme heureux dans ce
quart d’heure solennel de l’embarquement sur la mer Noire, c’est le
docteur Harzé, de Liège, médecin de la Compagnie des wagons-lits et de
la légation belge à Paris, voyageur acharné, qui va souvent à Rome
fraterniser avec les jeunes artistes de notre Académie et qui, dans sa
fureur de déplacements et villégiatures, est venu jusqu’à Metz en 1870
donner ses soins à nos blessés. Il s’était promis, en partant, de nous
guérir tous à la file, et il en était, ma foi, bien capable, car il a
autant de savoir que d’entrain. Nous avons voyagé si vite et nous nous
sommes tellement amusés, que nul de nous n’a trouvé le temps d’être
malade. Tout cela va changer, Dieu merci! Mais, hélas! cher docteur, il
n’y a point de félicité parfaite en ce bas monde! Le mal qui nous menace
est de ceux que la médecine fut toujours impuissante à guérir.
Nous profitons des dernières lueurs du jour pour faire connaissance avec
le paysage, qui n’est pas beau, et avec notre nouveau domicile. La côte
paraît triste et nue et la végétation misérable. Deux forts perchés sur
deux hautes collines protègent la rade et la ville. Nous n’avons vu d’un
peu original en quittant la terre qu’un campement de bestiaux de toute
sorte, bœufs, buffles, chevaux, porcs et brebis, couchés ou debout,
pêle-mêle, au bord de la mer, dans un enclos pavé de boue qui doit être
la salle d’attente des animaux. Notre navire est bondé de voyageurs, de
pauvres gens surtout, de paysans turcs émigrés qui ont quitté la
Bulgarie avec leurs femmes et leurs enfants. Depuis l’avant jusqu’à
l’escalier du roufle, le pont est encombré de costumes très pittoresques
dans leur délabrement, de physionomies fières et nobles dans leur
tristesse résignée. J’assiste à la toilette de deux bébés que leur mère
arrose d’eau pure, à pleine aiguière, avant de les étendre
parallèlement, sous le ciel, entre deux couvertures piquées. A quelques
pas plus loin, un murmure de voix sortant d’un large trou carré me fait
découvrir dans l’entrepont toute une population de femmes et d’enfants
accroupis et serrés les uns contre les autres. De cette lamentable
agglomération s’élève une odeur fade d’air désoxygéné. Ces malheureuses
et ces innocents vont passer quatorze heures dans ce trou, plus mal
logés que le troupeau de moutons qui tient compagnie à nos colis dans la
cale des marchandises. Et comment vivront-ils demain? Quel est le
morceau de pain qui les attend dans la capitale des croyants? Voilà
l’envers de l’émancipation des raïas, le contre-coup des grands
événements qui ont affranchi les chrétiens dans la presqu’île des
Balkans. Mais la cloche du bord annonce notre dîner, et nous courons
nous entasser dans une salle à manger assez basse, comme de raison, et
éclairée au pétrole. Dans ces conditions, la mer n’a pas besoin de
s’agiter beaucoup pour mettre à mal les estomacs susceptibles: la
chaleur et l’odeur suffisent grandement. Aussi voyons-nous en moins d’un
quart d’heure nos rangs fort éclaircis et les assiettes délaissées dans
les proportions d’une sur deux. Quelques-uns de nos compagnons se
rétablissent au grand air sur le pont; beaucoup d’autres ont piqué une
tête au fond de leur cabine et ne reparaîtront plus avant le jour.
Pendant ce temps, le navire fait bonne route; ces bâtiments du Lloyd
sont bien construits, sans excès d’élégance ni de confort, et commandés
par les meilleurs marins des rives de l’Adriatique. J’ai pris le thé
jusqu’à minuit, en fumant force cigarettes, avec M. Berthier, le plus
joli causeur et le plus fin Parisien qui ait jamais présidé le tribunal
de commerce, puis je me suis couché en enjambant M. Regray, et j’ai si
bien dormi que mon camarade de chambre a dû me secouer en criant: «Mais
levez-vous donc! Il fait jour, et nous sommes dans le Bosphore!»
V
En effet, nous étions à l’entrée du Bosphore. La prudence du
gouvernement turc en interdit l’accès même aux bâtiments de commerce
depuis le crépuscule jusqu’au lever du soleil. Mais le soleil s’était
levé avant moi, les formalités de police et de santé étaient remplies;
déjà notre aimable Missak-Effendi s’était fait débarquer sur la côte de
Thrace, où sa famille l’attendait pour quatre jours après quatre ans
d’absence. Déjà nous avions embarqué le drogman et un conseiller de la
légation belge, ainsi que M. Weil, inspecteur général des agences de la
Compagnie Nagelmackers. Ce jeune Français, décoré comme officier en
1871, s’était chargé obligeamment de préparer notre séjour, d’organiser
nos promenades, d’obtenir les firmans, de faire les logements à l’hôtel.
Et il s’était acquitté de sa tâche avec tant de zèle et d’esprit, que
nous n’eûmes, pour ainsi dire, qu’à nous laisser vivre, car les
spectacles et les plaisirs vinrent spontanément à nous, sans nous donner
le temps de désirer la moindre chose.
Nous trouvons maintenant que l’_Espero_ marche trop vite: ce ne serait
pas trop d’une demi-journée pour détailler les deux panoramas qui se
déroulent simultanément sous nos yeux. Ce profond et rapide canal d’eau
presque douce, qui emporte à la mer de Marmara le large tribut du
Danube, du Don, du Dniester, du Dnieper et des cinq ou six autres
fleuves de la mer Noire, tient une place énorme dans l’histoire du genre
humain. Il a eu pour marraine une maîtresse de Jupiter, la belle Europe,
qui le traversa à cheval ou, pour parler correctement, à taureau, sur la
croupe du maître des dieux. Que d’autres aventures depuis celle-là,
jusqu’à la fanfaronnade de lord Byron nageant vers la tour de Léandre!
Ici, l’histoire est aussi merveilleuse que la légende: rappelez-vous le
passage de Darius, le pont de bateaux de Xerxès, la mer fouettée de
verges par ce grand fou qui tomba amoureux d’un platane et lui donna
plus de bijoux que jamais financier n’en promit à une danseuse de
l’Opéra. Les barbares, les demi-barbares et les civilisés, les païens et
les chrétiens, les orthodoxes, les schismatiques, les musulmans, se sont
donné rendez-vous dans ce champ clos pendant plus de deux mille ans pour
disputer l’empire du monde. Et tout n’est pas fini, puisque
Constantinople est le centre autour duquel gravite depuis un siècle au
moins la politique européenne.
Quoique la ville ne compte pas, selon toute apparence, un million
d’habitants, elle s’étend par ses faubourgs depuis l’entrée de la mer
Noire jusqu’à la mer de Marmara, sur toute la rive d’Europe, sans parler
de Scutari et de cette banlieue asiatique qui va de Béicos à Kadikeui.
Il est vrai d’ajouter que les magnificences de ces bords enchantés sont
presque toutes en façade. Les palais, les villas, les kiosques,
s’étalent à nos yeux comme un décor de théâtre derrière lequel on ne
trouve souvent que des montagnes et des ravins. Des bâtiments de grande
apparence ne sont que des chalets peints en pierre, comme l’ambassade de
France à Thérapia. Le sultan qui en fit largesse à Napoléon Ier n’avait
certes pas lésiné sur la dépense; mais l’humidité du détroit est si
pénétrante en hiver qu’elle démolirait les murailles les plus solides;
les cloisons lui résistent mieux. Cependant le bois peint se désagrège
avec le temps. Nous remarquons beaucoup d’habitations en ruines que l’on
ne songe pas à réparer, soit que le propriétaire ait éprouvé des revers
de fortune, soit qu’il ait eu la fantaisie de porter ses pénates
ailleurs. Les lieux communs qui se débitent encore de temps en temps sur
les Turcs campés en Europe prennent ici une apparence de vérité. Les
Arméniens, les Grecs, les Francs, les Turcs surtout, lorsqu’ils étaient
maîtres de l’Orient, ont fait ici, pour leur plaisir ou pour leur
vanité, des dépenses incalculables. Un seul kiosque, construit sur la
rive d’Asie et offert au sultan par Méhémet-Ali, a coûté six millions de
francs; il est abandonné depuis longtemps et tombe en ruines. Le khédive
Ismaïl-Pacha s’est fait bâtir ici une résidence royale, entourée de
jardins comme on n’en voit que dans les _Mille et une Nuits_ ou dans le
service de M. Alphand à Paris; l’ancien sultan Mourad est confiné à
Tchéragan, dans un palais immense, et l’empereur régnant Abd-ul-Hamid
logerait aisément dix mille hommes derrière les façades marmoréennes et
les énormes grilles dorées de Dolma-Bagtché. Eh bien, faut-il vous
l’avouer? ce que j’ai aperçu de plus beau sur la rive d’Europe, c’est un
ouvrage militaire du XVe siècle, Rouméli-Hissar, élevé par Mahomet II.
Un jeune passager arménien qui a appris le français à Constantinople, et
qui par conséquent le parle bien, nous a fait les honneurs du Bosphore
depuis Bujukdéré jusqu’à Top-Hané. Nous avons mesuré en passant la
profondeur du canal, grâce à un paquebot des Messageries françaises, la
_Provence_, qui a été coulé à pic et qui élève hors de l’eau juste la
pointe de son grand mât. L’_Espero_ stoppe, les embarcations nous
abordent, les interprètes nous envahissent; il ne nous reste plus qu’à
descendre, mais nous ne sommes pas pressés, car ce qu’il y a de plus
beau dans cette ville, je le sais par expérience, c’est le premier coup
d’œil, le profil des collines, la découpure des dômes et des minarets
sur le ciel, la couleur chaude et variée des édifices petits et grands,
le va-et-vient des navires et des caïques sur le Bosphore et dans la
Corne-d’Or, la merveilleuse diversité des types et des costumes. Le
voyageur assez heureux ou assez courageux pour s’en tenir à la première
impression, s’extasier franchement un quart d’heure et retourner chez
lui sans demander son reste, ne ferait pas un mauvais calcul. Mais la
_Mouche_ du Lloyd qu’on a mise obligeamment à notre service est déjà
lestée des bagages. Éveillons-nous d’un trop beau rêve; allons perdre
nos illusions.
Grâce à la qualité officielle de M. Olin, qui doit nous attirer des
faveurs de toute sorte, nous débarquons à la grille de Top-Hané, qui est
la fonderie impériale des canons. Huit ou dix landaus de grande remise,
à cochers galonnés, nous attendent avec les interprètes sur le siège;
nos bagages suivront sur le dos des _hammals_ ou portefaix turcs, qui
sont les plus honnêtes gens du monde. Et nous voilà galopant en file
indienne sur le pavé capricieux et dans la boue gluante de Galata, le
long des boucheries, des cafés, des gargotes, des épiceries ou
_baccals_, dont la seule odeur fournirait douze chapitres à M. Zola, des
boutiques de fruitiers admirables où resplendissent l’or des raisins, le
corail des piments, la pourpre des tomates, le grenat des jujubes,
l’améthyste épiscopale des aubergines. Je me sens rajeunir de trente ans
aux cris de la rue, en entendant brailler un gamin grec qui vend des
radis rouges: «_hokkina rapanakia!_» et un jeune Turc qui colporte
presque aussi bruyamment le lait caillé ou _yaourt_. Nous sommes arrêtés
un moment par la rencontre de quatre Turcs superbes qui portent,
suspendu à des arceaux de bois, un tonneau presque aussi monumental et
aussi lourd que le foudre de Heidelberg. Les mendiants profitent de
l’occasion pour s’abattre sur nous. Toujours les mêmes, ces
gaillards-là! J’ai bien cru en reconnaître un; ce serait pourtant grand
miracle si en trente ans il n’avait pas vieilli. Les chiens pullulent
toujours dans les rues, et ils sont plus laids, plus crottés, plus
galeux et plus bruyants que jamais. Mais voici du nouveau, de l’inconnu,
de l’inédit. Devinez quoi? Je vous le donne en mille: un tramway, mais
un tramway assurément comme vous n’en avez pas vu: les rails posés sur
une rampe de sept centimètres par mètre, une vieille voiture qui doit
avoir été dans son temps diligence en Auvergne ou coucou dans quelque
banlieue, deux chevaux qui descendent la montagne au grand galop, et un
_saïs_ qui dégringole plus vite encore, car son métier consiste à
précéder la voiture et à repousser les passants qui voudraient se faire
écraser. Je dois dire que toutes les lignes ne sont pas également
vertigineuses et qu’on y voit rouler par-ci par-là du matériel presque
neuf. Les fiacres sont encore assez rares, faute de rues suffisamment
carrossables, et les chevaux de selle à la disposition du public
stationnent comme autrefois dans les carrefours, chaque animal flanqué
de son propriétaire, qui suit à pied le cavalier au galop et le devance
quelquefois. Peu ou point de charrettes en ville, mais force caravanes
de baudets, de chevaux de bât et même de chameaux chargés de briques, de
pierres, de planches et autres matériaux de construction. Car on bâtit
beaucoup de maisons neuves à Péra, et même de fort belles, au milieu des
baraques de bois qui s’effondrent et des ruines qu’on abandonne à leur
destin. Quelques masures d’autrefois, les plus vieilles et les plus
déjetées, ont conservé l’aspect mystérieux des habitations turques; mais
ce sont de très rares exceptions, de même que les maisons chrétiennes à
Stamboul: la population de la ville tend à se cantonner de plus en plus
par affinités électives, selon les cultes et les nationalités.
L’hôtel du Luxembourg, appelé aussi Grand Hôtel, qui doit nous héberger
presque tous, est établi en bonne place et en bon air dans la grande rue
de Péra. C’est une vaste maison presque neuve et très propre, bâtie
économiquement par des spéculateurs qui en tirent un bon loyer. Notre
hôtelier, M. Flament-Belon, est un Français actif et intelligent qui a
passé sa vie en Orient, fait et défait plusieurs fois sa fortune et
honorablement élevé une famille de sept enfants. Hélas! l’aubergiste
français est un type qui tend à disparaître. Il sera bientôt remplacé,
même en France, par une espèce de diplomate allemand qui porte la
cravate blanche et les mains sales et dont la politesse, insolente et
rapace, fait tourner le lait dans les tasses et aigrit le vin dans les
bouteilles. Les braves gens qui ont hébergé ma jeunesse voyageuse nous
logeaient moins confortablement, à coup sûr, ne nous alimentaient
peut-être pas beaucoup mieux et ne nous donnaient pas pour rien ce qu’on
vend très cher aujourd’hui; mais leur visage nous servait, dès
l’arrivée, un plat de bonne mine. Ils avaient une façon de souhaiter la
bienvenue qui disait: Vous êtes chez vous. Ils reconnaissaient un client
au bout de dix années et lui demandaient des nouvelles de sa famille.
S’ils vous voyaient pour la première fois, ils s’excusaient, ou peu s’en
faut, de ne pas vous connaître encore et vous posaient assez de
questions pour vous connaître à fond dans un instant. Bref, on était
chez eux un peu moins qu’un ami, mais beaucoup plus qu’un numéro, et, la
note acquittée, on ne dérogeait pas en les remerciant des attentions
qu’ils vous avaient données par-dessus le marché. Voilà ce qu’on ne
rencontre plus guère à Cauterets, à Nice ou à Trouville; voilà ce que
nous avons trouvé avec un peu de surprise et beaucoup de plaisir chez
ces bonnes gens du Grand Hôtel de Péra. Ils avaient fait l’impossible
pour nous loger convenablement aux deux premiers étages de la maison, et
les voyageurs arrivés avant nous les y avaient aidés avec une bonne
grâce vraiment rare: par exemple, j’ai su que ma chambre avait été cédée
obligeamment par le jeune prince Grégoire Soutzo, fils de l’ancien
ministre des affaires étrangères, Athénien de naissance, Roumain par
naturalisation et licencié ès lettres de la Faculté de Paris. Après une
heure d’ablutions qui m’eût semblé délicieuse si l’eau de Constantinople
était moins sale, un déjeuner passable réunit à la table d’hôte toute la
bande joyeuse des wagons-lits; puis, sans perdre un moment, dociles et
disciplinés comme les clients anglais de l’agence Cook, nous nous
mettons en devoir d’épuiser l’ordre du jour tel que M. Weil l’a rédigé.
Notre guide est un aide de camp du sultan, le général Ahmed, qui a
terminé ses études à Paris non pas, comme on pourrait le croire, à
l’École d’état-major, mais dans l’atelier de Gérome. Il était peintre,
et même assez bon peintre pour que Courbet lui demandât un de ses
paysages et que le jury du Salon lui décernât une mention honorable.
C’est que la spécialité ne sévit pas aussi despotiquement chez les
Orientaux que chez nous. Fuad-Pacha, le grand Fuad, était médecin
militaire avant de devenir le second personnage de l’État. J’ai retrouvé
à Bucarest un grand garçon fort intelligent, M. Obedenare, que j’avais
connu étudiant en médecine. Quand je lui demandai ce qu’il était devenu
depuis le temps, cet excellent docteur me répondit qu’il était premier
secrétaire à la légation de Rome. Le général Ahmed fait monter le
ministre du roi des Belges dans une magnifique voiture à la livrée du
sultan; nous retrouvons les landaus qui nous ont amenés à l’hôtel et
nous partons en troupe pour le palais de Dolma-Bagtché. Ce qui
caractérise aujourd’hui le luxe oriental, c’est qu’il est fabriqué de
toutes pièces à Paris, à Aubusson, à Saint-Gobain, à Baccarat, dans
toutes les manufactures de France. Tandis que nous nous disputons à
l’hôtel Drouot les tapis de la Perse, de l’Inde et de la Turquie, on
n’apprécie ici que nos moquettes; les meubles fabriqués au faubourg
Saint-Antoine sont tendus invariablement en soieries de Lyon. Rien de
plus riche que ces intérieurs où l’on n’a regardé à la dépense que pour
la pousser au maximum; mais la moindre vieillerie originale et nationale
ferait beaucoup mieux notre affaire. Les glaces de trente mètres carrés,
les candélabres de cristal à deux cent cinquante bougies, les cheminées
revêtues de malachite ou enrichies des porcelaines les plus élégantes de
la rue Paradis-Poissonnière, ne valent pas pour nous une lampe de
mosquée ou même un seul carreau de belle majolique. Plusieurs choses
m’ont intéressé dans ce palais immense et ruineux, par exemple les
salles de bain construites en albâtre oriental et une petite galerie de
tableaux modernes où l’on est tout heureux de retrouver le _Gynécée_ de
Gérome (est-ce bien ainsi qu’on l’appelle?) et quelques-unes des
meilleures toiles de Fromentin, de Berchère et de Pasini. Mais la salle
des fêtes où l’on posait une petite bande de carpette extrêmement simple
pour la réception du Courbam-Beïram m’a seule émerveillé par la
hardiesse de sa construction et la noblesse de ses lignes. Lorsqu’une
œuvre d’architecture a été conçue grandement, les incorrections de
détail sont noyées dans la beauté de l’ensemble. Témoin l’effet de
Saint-Pierre de Rome, où le détail est souvent des plus défectueux.
Nous n’avons vu de Dolma-Bagtché que le _selamlik_, c’est-à-dire les
bâtiments à l’usage du maître. Un autre palais aussi grand, peut-être
plus grand, et renfermé dans la même enceinte, est occupé par le harem
du sultan, qui est tout un monde et un monde soigneusement fermé, comme
on sait. Mais nous avons pu effleurer sans indiscrétion les délices et
les splendeurs de la vie de famille chez un musulman couronné, car, au
sortir de Dolma-Bagtché, Ahmed-Pacha nous a conduits au kiosque de
Beylerbey, dont les fenêtres étroitement grillées prouvent
qu’Abd-ul-Azis n’y habitait pas seul. Un petit vapeur du sultan et
quatre caïques impériaux enlevés (c’est le mot) par des rameurs vêtus de
blanc nous transportent à la rive d’Asie et nous déposent sur l’escalier
déjà quelque peu délabré de ce joli palais. C’est là que l’impératrice
Eugénie a reçu l’hospitalité en 1869, dans la dernière année de sa
gloire et de son bonheur. La prise de possession d’un tel nid par la
princesse la plus gracieuse de l’Europe et sa petite cour en belle
humeur fut assurément une fête comme le Bosphore en avait peu vu.
Figurez-vous les étonnements et les curiosités, les cris d’admiration et
les éclats de rire de quelques fines Parisiennes introduites dans cette
sorte de cloître conjugal qui s’appelle un harem. Il devait être
délicieux, le kiosque de Beylerbey; il l’est encore, et beaucoup,
puisque nous en sortons enchantés sous un ciel noir, pour aller visiter
ses jardins sous une pluie battante.
Deux mots sans plus à l’adresse des poètes et des jardiniers. Les uns,
par leurs descriptions plus brillantes que véridiques, ont abusé les
autres sur le climat et la végétation de ce pays. La géographie
elle-même a pu accréditer beaucoup d’erreurs en nous montrant
Constantinople sur le même degré de latitude que Naples. Hélas!
Constantinople n’a pas le climat de Naples, il s’en faut! Le ciel y est
très dur au pauvre monde; il y vente à force, il y neige à profusion et
il y gèle à pierre fendre. Aussi la nature y est-elle assez exactement
ce qu’elle est à Paris. La Grèce a de beaux orangers, voire des palmiers
assez grands qui vont jusqu’à promettre des dattes: ici, vous ne
rencontrerez pas même un olivier. Aussi les jardins d’agrément, fût-ce
autour des palais impériaux, ont les mêmes massifs et les mêmes
corbeilles que nos squares; troènes et fusains par-ci, coleus, anthémis,
fuchsias et géraniums par là, et rosiers de Bengale à profusion. Je n’en
ai pas aperçu beaucoup d’autres. Mais un vrai sage se peut contenter à
ce prix; je ne suis pas venu ici pour voir mûrir les ananas en pleine
terre, et ce n’est pas sans un secret contentement que je retrouve si
loin de chez nous mon modeste jardin de Pontoise. Pour couronner
dignement cette excursion en Asie, nous gravissons deux ou trois étages
de terrasses et nous allons déranger deux malheureux couples de tigres
fort beaux d’ailleurs et bien nourris derrière leurs barreaux de fer. Ce
sont les derniers survivants de la ménagerie d’Abd-ul-Azis.
Nous nous rembarquons pour l’Europe, et l’on nous met à terre à la
pointe du vieux sérail. C’est tout ce qu’il y a de plus curieux dans
Stamboul, le beau du beau, le fin du fin, la quintessence, quoique le
vieux sérail (ou palais) soit brûlé, comme presque tous les monuments
qui datent de la conquête. Ahmed-Pacha, qui n’a point mandat de nous
épargner les émotions, au contraire, nous introduit d’abord dans le
trésor des sultans, dont la clef seule est un morceau qui mériterait le
voyage. Elle n’a pas encore tourné dans la serrure que le joyeux
représentant du _Times_ nous propose un coup analogue à celui que les
Anglais ont exécuté en Égypte: «Messieurs, dit-il, nous sommes trente et
les gardiens ne sont que quatre. Égorgeons-les et prenons tout.» Comme
il disait ces mots, trente ou quarante jeunes Turcs semblent sortir de
terre et prennent position devant les vitrines, non certes pour les
défendre, mais plutôt pour nous en faire les honneurs. Ce trésor est
surtout précieux comme musée. Je ferais assez bon marché des métaux
précieux et des pierreries qu’il contient, sans excepter le trône d’or
massif tout incrusté de joyaux, et les coussins brodés de perles, et les
boisseaux de diamants, de saphirs, d’émeraudes et de rubis. Tout cela
vaut bon nombre de millions, j’en conviens; mais parlez-moi des armes,
des armures, des étoffes, des broderies, de cette collection fabuleuse
qui contient les costumes d’apparat de tous les sultans depuis Mahomet
II, avec tous leurs poignards et leurs aigrettes impériales. Devant cet
amoncellement de belles choses, on est pris d’une certaine
reconnaissance pour les despotes qui les ont conservées religieusement
au milieu de nécessités quelquefois très urgentes. Abd-ul-Azis est le
seul, dit-on, qui ait puisé parfois dans les boisseaux de diamants pour
donner des parures à ses femmes; mais, à l’époque où il l’a fait,
n’était-il pas déjà irresponsable?
On dit que la mosquée d’Irène renferme un précieux dépôt d’antiquités
musulmanes et des armes du temps des croisades; mais les simples giaours
comme nous ne sont point admis à les voir. Par compensation, l’on nous a
régalés d’une visite au kiosque de Bagdad. C’est la seule fantaisie
archéologique qui soit jamais éclose dans l’esprit d’un sultan; mais
quelle heureuse idée d’employer à la décoration d’un édifice du XVe
siècle les débris les plus beaux et les plus curieux de l’antique
industrie musulmane! Les revêtements de faïence, empruntés apparemment à
quelques mosquées hors d’usage, suffiraient seuls à la gloire et à la
fortune d’un musée d’art décoratif. Il y a eu de grands artistes turcs,
par exemple celui qui a martelé ce magnifique dais de cuivre doré, vrai
chef-d’œuvre de chaudronnerie qu’on admire dans le jardin. Les riches
exemplaires du Koran, qu’on garde ici dans la petite bibliothèque du
vieux sérail et que nous n’avons pas eu le temps d’admirer à notre aise,
valent bien nos missels du moyen âge par la beauté des ornements et le
fini de l’exécution.
A force d’aller, de venir et de tourner sur cet étrange et précieux coin
de terre où l’on voit de vieux jardins avec des ifs taillés à la mode de
Versailles, de vieux serviteurs du palais, et même un vieux harem peuplé
de sultanes en retraite, nous avions fini par sentir la fatigue.
Ahmed-Pacha s’en aperçut et nous fit asseoir dans le kiosque
d’Abd-ul-Medjid, qui n’est pas très beau par lui-même, mais qui jouit
d’une vue incomparable sur la mer. On nous y servit un café délicieux,
précédé d’une cuillerée de sorbet à la rose et du verre d’eau de rigueur
avec la cigarette de Djebeli, qui remplace décidément le chibouque dans
le cérémonial hospitalier. Autrefois, la moindre visite entraînait non
seulement toute une manœuvre, mais toute une cuisine. Le _chiboukdgi_ de
la maison s’avançait vers vous gravement, une longue pipe à la main. Il
mesurait avec soin la distance, posait à terre un petit plateau de
cuivre ou d’argent, y déposait le fourneau de l’instrument, puis
décrivait savamment un arc de cercle avec le bout d’ambre pour l’amener
tout juste à vos lèvres. Ce travail accompli, il mettait le charbon sur
la pipe s’il n’avait commencé par la fumer lui-même au seuil de la porte
avec une douce familiarité. Mais ce n’était pas tout: il fallait que
chaque tuyau fût gratté, lavé, parfumé, lorsqu’on en avait fait usage;
le bout d’ambre surtout, qu’il fût ou non chargé de diamants à sa base,
exigeait un entretien méticuleux, car la nicotine ne manquait jamais de
s’y condenser. Il fallait tout un personnel attaché aux chibouques dans
les maisons qui recevaient beaucoup. Avec un demi-cent de cigarettes sur
un plateau, la politesse est faite, la tradition respectée, l’honneur de
l’hospitalité orientale sauvegardé et le tracas réduit à rien. Comme
nous remarquions l’air aisé et les bonnes façons des jeunes gens qui
nous offraient les rafraîchissements d’usage, on nous apprit que dans
tous les palais impériaux le service est fait par les fils des
meilleures familles que leurs parents destinent aux emplois de la cour.
C’est ainsi qu’autrefois, chez nous, les gentilshommes de grandes
maisons débutaient comme pages à la cour du roi ou chez les princes du
sang. Non seulement on ne déroge pas en servant le maître suprême, mais
plus les fonctions qu’on remplit auprès de lui ont un caractère intime,
plus elles sont considérées et honorées. C’est ce qui vous fera
comprendre comment le kislar-agha marche de pair avec le grand vizir. Si
l’un de ces deux personnages est le plus haut instrument de la volonté
souveraine, l’autre, le chef des eunuques, est le gardien de l’honneur.
Pour nous autres badauds de l’Occident, c’est toujours un objet de
curiosité que la face glabre, luisante et molle d’un de ces hommes
incomplets quand nous l’apercevons dans la rue à côté du cocher sur le
siège d’une voiture de femme, ou les mains dans les poches devant la
porte d’un palais. Les Orientaux, au contraire, considèrent l’eunuque
comme un des éléments de la famille musulmane; ils ne raillent jamais
son malheur, estiment son courage et son dévouement au maître et envient
quelquefois sa fortune, car il est souvent riche et toujours charitable
au point d’épouser une veuve chargée de famille pour léguer ses
économies à quelqu’un. Je ne crois pourtant pas qu’un seul de ceux qui
s’offrent à nos yeux ait choisi de plein gré sa carrière. Or, il y en a
de très jeunes: d’où viennent-ils? où les fabrique-t-on? La route du
voyageur en ce pays est littéralement hérissée de points
d’interrogation. Depuis longtemps la traite des esclaves blancs ou
noirs, mâles ou femelles, est interdite par la loi. Cependant il y a
toujours des esclaves, et la société musulmane se désorganiserait s’il
n’y en avait plus. Mais nous ne sommes pas ici pour raisonner ni pour
comprendre; on fait avancer nos voitures, nous traversons au trot de
vieilles cours vastes et dépavées, nous passons en revue des fantômes de
cyprès séculaires et de platanes antédiluviens, nous débouchons sur la
place du Séraskiérat, où des conscrits fraîchement débarqués dans le
costume de leurs villages, quelques-uns en vestes de cotonnade rose et
en caleçons lilas tendre, apprennent une manœuvre assez agréable, qui
consiste à se baisser pour prendre la gamelle et à manger le repas du
soir. Le soldat turc est payé très irrégulièrement, et il a cela de
commun avec presque tous les fonctionnaires de l’empire, mais il est
bien logé, bien vêtu et nourri paternellement. Outre sa ration de pain,
qui est la même que chez nous, il reçoit deux fois chaque jour un rata
de viande et de légumes, deux fois par semaine un plat sucré, de temps à
autre une distribution de tabac. Sur les revenus de l’empire qui ont
sensiblement décru avec le territoire et qui consistent surtout
aujourd’hui dans le produit des douanes et la dîme des provinces
asiatiques, c’est l’armée qui prend la grosse part. Le sultan, qui règne
et gouverne avec un sérieux auquel tous les partis rendent hommage, veut
être prêt à tout événement et défendre avec honneur ce qu’il possède
encore en Europe. Je serais bien surpris si, le cas échéant, il n’était
pas héroïquement soutenu par son armée et par son peuple entier. Qui
vivra verra. Pour l’instant, c’est-à-dire à la sortie du vieux sérail,
nous voyons les bons Turcs absorbés par une œuvre très pacifique: ils
choisissent, achètent et emportent les moutons qu’ils vont immoler et
manger à la fête du Courbam-Beïram. Ce sacrifice renouvelé d’Abraham est
de devoir étroit, comme l’agape qui s’ensuit. Ce qui restera du mouton
sera distribué aux pauvres qu’un musulman n’oublie jamais dans les fêtes
privées ou publiques. Un grand marché improvisé remplit la place où nous
défilons. Plusieurs troupeaux dont la laine est marquée aux couleurs de
leur propriétaire nous montrent divers types de la race ovine. Le plus
recherché paraît être le mouton à queue grasse, qui traîne après lui
quatre ou cinq kilogrammes de suif. L’amateur tâte l’animal sur toutes
les coutures en même temps qu’il le marchande, et, lorsque l’affaire est
conclue, il charge son mouton sur le dos et l’emporte comme un enfant.
Nous rencontrons à chaque pas un de ces groupes comiques, et cependant
ni la bête ni l’homme ne devinent pourquoi nous rions. Le char impérial
de ce bon M. Olin nous fraye un passage à travers la foule multicolore
qui encombre à toute heure le pont de Galata. Nous montons à Péra, nous
regagnons l’hôtel, nous dînons de grand appétit, et nous dormons comme
des hommes qui ont roulé sans interruption du jeudi soir au mardi soir.
Les plaisirs les plus vifs et les plus variés ne nous tiennent pas lieu
de repos; je parle en homme de mon âge.