III

Il n’était pas cinq heures du matin quand nous sommes entrés, tout

dormants, dans la gare de Bucarest. Le directeur des Chemins de

Roumanie, M. Olanesco, nous attendait pour déjeuner au buffet en très

nombreuse et très aimable compagnie. Je trouve en descendant sur le quai

M. Frédéric Damé, un jeune journaliste parisien, qui s’est enraciné ici

en épousant une femme charmante et qui dirige avec succès un grand

journal politique, _l’Indépendance roumaine_. Il se met à table avec

nous et nous apprend entre deux verres de thé et deux tartines de caviar

que le village de Sinaïa, où nous allons passer la journée, doit être

aujourd’hui le théâtre d’une solennité officielle. Toutes les autorités

du pays, sauf la presse, ont été conviées à l’inauguration d’un palais

que le roi Charles s’est fait bâtir dans la montagne, à plus de six

cents mètres au-dessus du niveau du Danube. L’édifice, dont on dit

merveille, a coûté plus de dix ans de travail et plus de trois millions

de francs. On forme un train de plaisir qui doit emporter les curieux à

Sinaïa; quant à nous, nous nous y rendrons sans rompre charge dans nos

excellentes voitures. Sinaïa, qui tire son nom d’un monastère du Sinaï,

est au nord de la capitale, en pleine Transylvanie. Nous allons

traverser pendant une heure au moins les terres d’un de mes vieux amis,

Georges Bibesco, qui n’est que prince en Roumanie, mais que l’armée

française compte au nombre de ses héros. Je lui ai fait savoir notre

arrivée et j’espère lui serrer la main à la station de Campina. Mais le

temps nous commande et la vitesse nous opprime; notre train brûle

Campina et presque toutes les stations de la route. Cependant nous avons

pu voir un bon lopin de Roumanie, plaine ou montagne, et nous faire une

idée de ce riche et singulier pays. Son territoire égale en étendue un

grand tiers de la France et la population n’est guère que de cinq

millions d’habitants. Les plaines, toutes en terre d’alluvion, ont une

fertilité inépuisable; la terre végétale y mesure souvent plusieurs

mètres de profondeur. Malheureusement les forêts ont été dévastées et le

sont encore un peu tous les jours, tant par les hommes que par les

bêtes, et le déboisement a produit un régime des eaux déplorable. Les

cinq ou six affluents du Danube qui traversent le pays ne méritent pas

le nom de rivières; sauf le Jul et l’Olto dont le cours pourrait être

amélioré, ce sont des torrents qui débordent aujourd’hui et qui seront à

sec demain. Il suffit d’un été sans pluie, comme celui de 1883, pour

dessécher tout le pays, réduire à néant les récoltes et affamer la

population agricole, c’est-à-dire le pays entier. La question agraire

est très brûlante ici, comme à Rome du temps des Gracques, mais elle ne

serait pas résolue par le partage des terres, car la terre ne manque pas

au paysan; il en possède plus qu’il n’en peut cultiver. La même loi qui

a supprimé le servage en 1864 a doté chaque famille agricole de cinq

hectares et demi, ce qui est fort beau. Si ce n’était pas suffisant,

l’État, qui possède encore un tiers du pays, ne se ferait pas prier pour

augmenter la dose. Mais le capital manque au paysan roumain; il lui

faudrait un peu d’argent pour acheter un matériel d’exploitation, le

bétail, les semences, et quelquefois le pain de sa famille. Quand je dis

le pain, c’est une façon de parler, car ces pauvres travailleurs de la

campagne ne le connaissent que de réputation. D’un bout à l’autre de

l’année, ils vivent de maïs cuit à l’eau et assaisonné d’un peu d’ail ou

d’oignon. Que la récolte manque, et l’affranchi devient serf, comme au

temps des hospodars phanariotes. Il va chez son voisin, le riche

propriétaire, emprunter quelques sacs de maïs, et, pour ne pas mourir de

faim, il engage sans hésiter la seule chose qu’il possède, le travail de

ses bras. L’année prochaine, à l’époque où il aura besoin de labourer,

de sarcler ou de moissonner chez lui, le créancier le sommera de tenir

ses engagements, et il devra s’exécuter, coûte que coûte. Ceux qui

tondent ainsi sur la misère du prochain s’exposent à des représailles.

Le Roumain est trop doux pour entreprendre la Jacquerie en gros, mais il

est quelquefois assez désespéré pour la pratiquer en détail. Les

chômages religieux que l’orthodoxie grecque multiplie à tort et à

travers viennent encore aggraver dans ce pays la difficulté de vivre. On

me parle de cent vingt-cinq jours de fêtes par an, sans compter les

dimanches. Nos curés n’auraient pas beau jeu dans le canton de Pontoise

s’ils venaient dire aux bonnes gens de _la_ légume: «Vous ne

travaillerez qu’un jour sur deux.» Ici le prêtre est médiocrement

considéré, mais religieusement obéi. Il impose une fois par mois son eau

lustrale et ses prières aux riches habitants de la ville qui ne

regardent pas à vingt francs pour en débarrasser leurs maisons. Mais

nous ne sommes pas venus ici pour réformer l’Église d’Orient. Voici la

ville de Plojeski, avec ses sources de pétrole qui, si l’on sait en

tirer parti, remplaceront bientôt la houille anglaise pour l’éclairage

au gaz, et le bois pour le chauffage des machines. Non loin de là, nous

remarquons un joli petit camp de cavalerie, avec les tentes dressées en

bon ordre, les chevaux au piquet, les hommes en liberté, et l’éternel

féminin rôdant à l’entour. A partir de Campina, nous sommes en pleine

montagne; la voie longe un torrent endigué tant bien que mal par des

enrochements énormes que l’eau ne respecte pas toujours. Le lit est

presque à sec en ce moment; on y voit circuler des charrettes à bœufs et

des paysans qui ramassent la pierre calcaire arrondie en galets, pour

alimenter de petits fours à chaux épars sur les deux rives. La montagne

est pittoresque à sa façon, autrement que les Alpes qui sont

granitiques, ou les Pyrénées qui sont calcaires. Elle ressemblerait

plutôt à l’Apennin mais à un Apennin plus neuf, moins usé, aux arêtes un

peu plus vives, avec une végétation plus puissante et plus grandiose.

Nous marchons de surprises en étonnements et de ravins en précipices,

jusqu’au village paradoxal de Sinaïa; je dis paradoxal parce que c’est

un village sans paysans et beaucoup plus mondain en apparence et en

réalité que Bougival ou même Trouville. Ce ne sont que chalets, que

villas et châteaux, le tout fort élégant, très riche et d’un goût

parisien qui se retrouve jusque dans l’arrangement des jardins et des

squares. Nous arrivons à la station, et le premier objet qui y frappe ma

vue est la bonne et loyale figure du vieux démocrate Rosetti qui restera

toute sa vie le disciple enflammé et aimé de Michelet et de Quinet,

l’ancien apôtre du quartier Latin, l’indomptable champion de la liberté

dans sa patrie et dans la nôtre. Partout où la fortune l’a conduit, il a

joué les premiers rôles; il est arrivé malgré lui aux dignités et aux

honneurs, ou plutôt les honneurs ont fini par s’imposer à lui.

Républicain convaincu et déclaré, il est le président de la Chambre

roumaine, et le roi Charles professe une haute estime pour lui. On

m’assure d’ailleurs que le fait n’a rien d’anormal dans ce pays de

liberté et de sincérité excessive, que le roi compte un certain nombre

de républicains dans sa maison civile et militaire, et qu’il n’en est

pas moins fidèlement servi.

L’illustre président avait eu la bonté de venir au-devant de moi pour me

conduire au château royal et me faire asseoir, quoique indigne, au

banquet de gala. Mais un gala royal, même dans la montagne, commande une

tenue que je n’avais point apportée dans ma valise; je me confondis donc

en excuses et en remerciements et je gagnai avec mes compagnons de

voyage l’hôtel de Sinaïa où il est permis de déjeuner. C’est qu’il y a

deux hôtels dans la petite ville, un où l’on déjeune et un autre où l’on

dîne. L’un des deux, paraît-il, le premier en date, appartient à un

ancien serviteur de la maison royale. Lorsque son concurrent demanda la

permission d’élever hôtel contre hôtel, l’autorité réserva les droits du

premier occupant et l’on fit cette cote mal taillée qui nous paraîtrait

singulière dans un pays moins neuf. C’est véritablement un monde à part

que cette Roumanie. Les Turcs, qui ne l’ont jamais conquise, en tiraient

un tribut modeste et un bakchisch exorbitant. Les gouverneurs ou

hospodars chrétiens, choisis presque toujours parmi les Grecs du Phanar,

achetaient jusqu’à six millions le droit d’exploiter le pays, et je vous

laisse à penser si, une fois nommés, ils travaillent à se refaire. Le

Divan révoquait souvent le titulaire au profit d’un plus riche ou plus

généreux enchérisseur. La confiance des Turcs était si grande dans ces

représentants de l’autorité, qu’ils obligeaient chaque hospodar à

laisser son fils ou son frère en otage à Constantinople. Ce qui

n’empêcha pas Michel Soutzo de lever, comme on dit, l’étendard de la

révolte: il eut soin seulement de prévenir son frère qui était otage au

Phanar et qui s’enfuit à la faveur d’une fête homérique, tandis que les

ministres et la police soupaient chez lui. Oui, c’est un monde à part,

même aujourd’hui que le moindre bourgeois de Bucarest parle français

comme vous et moi et que l’enseignement est gratuit à tous les degrés

dans les écoles du royaume. Ni la civilisation la plus raffinée ni

l’instruction la plus philosophique n’ont encore eu raison du préjugé

antisémitique, et ces fins Parisiens des bords du Danube s’imaginent

encore que tout est permis contre les juifs. Leur Parlement n’a-t-il pas

fait remise à tous les fonctionnaires et pensionnaires de l’État des

dettes qu’ils avaient contractées en engageant leur revenu, sous

prétexte que les prêts ne pouvaient qu’être usuraires, étant consentis

par les juifs?

Notre déjeuner en plein air, sous la véranda de l’hôtel, est égayé par

un orchestre de Tziganes dont le chef, un petit bonhomme nerveux, aux

yeux d’escarboucle, marie sa voix légèrement voilée et d’autant plus

pénétrante au son des instruments. Nous recevons des offres de services

d’un marchand de tapis indigènes, assez hauts en couleurs, mais moins

beaux et deux fois plus cher que les tapis de Caramanie. Deux ou trois

paysannes viennent aussi nous présenter quelques étoffes et quelques

broderies de leur façon. J’y constate avec effroi de mauvais tons rouges

et des violets criards. Malheur à l’Orient, si ce grand coloriste laisse

entrer chez lui l’aniline et la fuchsine! On me dit, pour me consoler,

que plusieurs dames de Bucarest ont eu la généreuse idée de fournir des

modèles aux brodeuses de la campagne et de s’employer au placement de

leurs ouvrages. Hélas! puis-je oublier que les plus beaux châles de

cachemire sont des chefs-d’œuvre de grands artistes qui ne savaient ni

_a_ ni _b_? Depuis que les marchands de nouveautés les font dessiner à

Paris par des élèves de Cabanel, les poissardes elles-mêmes n’en veulent

plus.

Comme nous prenions le café, un officier du palais est venu nous avertir

que le roi et la reine voulaient nous voir et, qu’en dépit de

l’étiquette, nous étions attendus là-haut dans nos costumes de voyage.

Au même instant, la pluie, qui nous avait légèrement taquinés pendant

deux heures, se met à tomber assez dru. Pas un fiacre à notre

disposition dans ce lieu de plaisance. Il s’agit donc de faire une

demi-lieue à pied, dans des sentiers de montagne, sous une nappe d’eau

qui s’épaissit de minute en minute. Il est clair que nous arriverons

tout mouillés, malgré nos parapluies, et quelque peu éclaboussés; mais

tant pis! nous partons gaiement à la queue leu-leu par la route des

chèvres. En un quart d’heure, nous atteignons le monastère de Sinaï où

le roi s’était fait une installation provisoire pour diriger la

construction de son château. Cinq minutes après, nous découvrons

au-dessus de nos têtes la silhouette élégante et bizarre d’un bâtiment

comme nous n’en avons jamais vu que dans nos rêves ou dans les contes de

fées illustrés. C’est un palais-chalet où l’archéologie la plus savante

et la fantaisie la plus moderne semblent avoir jonglé avec le bois, le

marbre, le verre et les métaux. Entre les tours et les tourelles qui

poignardent la nue, on voit briller des uniformes sur les balcons

couverts de vérandas. Chaque bouffée de vent nous apporte quelques

lambeaux d’une musique militaire, et au milieu d’une future pelouse,

dont le premier gazon verdira l’an prochain, un jet d’eau assez fort

pour faire tourner un moulin s’élance à des hauteurs vertigineuses. Nous

ne jouissons pas beaucoup du paysage, quoiqu’il soit merveilleux; c’est

bien assez d’éviter des accidents ridicules sur un terrain détrempé où

le pied manque à chaque pas. On dit que le terrain des cours est

glissant: je ne l’ai jamais si bien vu. Enfin nous arrivons, et un bel

officier (je n’en ai vu que de beaux en Roumanie) nous introduit tels

que nous sommes, qui en veston, qui en redingote, les uns avec leur

chapeau rond, les autres avec leur chapeau mou, M. de Blowitz en bandit

calabrais. En déposant nos paletots et nos parapluies sous un vestibule

splendide, nous aurions payé cher le coup de brosse d’un décrotteur;

mais à la guerre comme à la guerre. Personne ne parut s’apercevoir que

nous étions crottés comme des barbets. Nous fûmes introduits en pompe

dans un salon éblouissant où tous les dignitaires du royaume, tous les

hauts fonctionnaires, tous les ministres, sauf le président du conseil,

M. Bratiano, absent pour cause de diplomatie, étalaient leurs plaques et

leurs cordons. Un maître des cérémonies nous fit former le cercle et

l’on nous présenta l’un après l’autre aux châtelains couronnés.

Le roi Charles est un homme de stature moyenne, de tempérament sec et

nerveux, de tournure franchement militaire. Il a quarante-cinq ans, mais

il ne porte pas son âge. Il parle le français sans accent; on assure

qu’il possède à fond et qu’il écrit élégamment la langue roumaine. On

dit aussi que ce prince de la maison des Hohenzollern s’est attaché de

cœur à son pays d’adoption, et qu’il est aussi bon patriote en Roumanie

que Bernadotte le fut en Suède. Ce que nous avons pu juger par

nous-mêmes, c’est qu’il exerce avec un vrai talent, dans les réceptions

officielles, le difficile métier de roi, trouvant un mot aimable pour

chacun et s’efforçant de mettre ses interlocuteurs à l’aise. Le grand

_interwiewer_, M. de Blowitz, prétend qu’il a été _interwiewé_ par le

roi et que Charles Ier lui a extrait son opinion sur la politique de

l’Autriche.

Je ne dirai pas que la reine nous a plu, ce serait peu: elle nous a

charmés tous tant que nous étions, Français, Belges et étrangers. C’est

une grande et belle personne, au profil grec, aux yeux superbes, aux

dents éblouissantes, à la physionomie noble et gracieuse. On sait

qu’elle est artiste et lettrée et qu’elle a publié en français un livre

dont Louis Ulbach a revu les épreuves. Elle paraît avoir gardé un goût

très vif pour notre nation, quoique M. Camille Barrère, à la conférence

de Londres, ait tout fait pour nous aliéner le peuple et le gouvernement

de Roumanie. La reine et ses dames d’honneur, avec qui j’ai eu la bonne

fortune de m’entretenir un instant, portaient le costume national. Il

est, à mon avis, plutôt grec que romain, mais il est à coup sûr antique,

car il se compose essentiellement de la tunique, du peplum et du voile.

Le fond est toujours blanc, rehaussé par des broderies dont la couleur

et le dessin varient à l’infini, mais sans que la décoration la plus

riche dénature la simplicité grandiose du motif.

Les compliments échangés, le roi nous invita à parcourir les

appartements de ce palais probablement unique au monde non seulement par

la situation et par le style, mais parce qu’il est l’œuvre d’un

architecte couronné. L’intérieur et l’ameublement sont d’un goût plus

original que classique, mais généralement heureux. On a fait une

véritable débauche de boiseries; quelques salles, et non pas des plus

petites, sont ouvragées du haut en bas comme un bahut de la Renaissance.

Il paraît que le roi a mis la main sur un de ces artistes modestes et

désintéressés qui s’enferment dans leur travail comme le moine dans son

cloître. Je n’en connais plus guère; et vous?

Une autre particularité de la construction, c’est le soin qu’on a pris

d’ouvrir les principales baies sur les points de vue les plus beaux; et

il y en a d’admirables. Les torrents, les rochers, les grands arbres

deux ou trois fois centenaires, les vallons où l’eau des sources claires

entretient une fraîcheur perpétuelle, forment un panorama varié que nous

voyons maintenant tout à l’aise, car chaque fenêtre est le cadre d’un

tableau.

Nous pensions qu’il ne nous restait plus qu’à prendre congé de nos très

gracieux hôtes, lorsqu’on nous fit entrer dans un salon presque aussi

grand et aussi haut qu’une église, et l’on nous invita à nous asseoir

dans des stalles de bois sculpté, comme des chanoines au chœur. Nous

étions dans la salle de musique. Une jeune Roumaine de bonne famille qui

a brillamment débuté à l’Opéra de Madrid et qui, m’assure-t-on, est

engagée à Nice, chantait au piano et la reine l’accompagnait. O

vénérable baronne de Pluskow, grande-maîtresse du palais d’Athènes sous

le règne du pauvre Othon, que dirait votre ombre pointue si elle voyait

traiter si familièrement la sacro-sainte étiquette des cours? Vous

relèveriez votre noble vertugadin pour voiler votre visage solennel si

vous entendiez cette foule d’intrus malotrus applaudir sans façon, comme

dans un salon vulgaire, le chant qui est très beau et l’accompagnement

qui est parfait. Mais ce sera bien pis dans un instant: la reine n’est

plus au piano; elle a cédé la place à une demoiselle d’honneur et,

assise dans un grand fauteuil, elle écoute. Tout à coup elle s’aperçoit

qu’il y a une page à tourner: Sa Majesté se lève et va, de ses augustes

mains, tourner la page. Pauvre étiquette! On me raconte qu’elle a reçu

des atteintes plus rudes encore pendant la guerre des Balkans, lorsque

la reine était aux ambulances et qu’elle pansait jour et nuit de

malheureux soldats blessés qui n’avaient pas même été présentés à la

cour.

Le petit concert achevé, on nous invite à prendre le thé dans une salle

à manger monumentale où l’on vient d’allumer pour la première fois les

bougies. Le problème de l’éclairage dans un bâtiment aussi vaste est

assez sérieux; je ne crois pas qu’il soit encore définitivement résolu:

mais j’incline à penser que la lumière électrique aura le dernier mot

ici, et peut-être dans toute la Roumanie. La reine nous fait voir un

procès-verbal de la fête écrit et illustré par elle-même sur une grande

feuille de vélin, dans la forme et dans le goût des manuscrits du moyen

âge. La principale façade du château y est vivement esquissée en camaïeu

entre deux quatrains commémoratifs dont l’un est de M. Alexandri, le

grand poète de la Roumanie, l’autre de la reine elle-même, qui a daigné

nous les traduire tous les deux. Il commençait à se faire tard lorsque

le roi et la reine, après un dernier cercle, nous permirent de prendre

congé. Toute la bande se précipita en masse vers l’escalier d’honneur,

où un bon domestique, qui nous prenait sans doute pour des ouvriers du

château, nous arrêta poliment. Il nous mena lui-même par de jolis petits

couloirs jusqu’à un escalier de service qui nous mit dans la cour, juste

sous une gouttière. Or il pleuvait comme en Bretagne et nous avions

laissé nos paletots et nos parapluies au bas du grand escalier. Il

fallut donc retourner sur nos pas, puis retrousser nos pantalons, puis

revenir sous les ondées, de flaque en flaque, à la gare où notre train

nous attendait. Chemin faisant, la nature nous offrit, elle aussi, un

curieux spectacle: le rideau de montagnes qui fermait l’horizon derrière

nous changea subitement de couleur: il était noir, il devint blanc dans

l’espace de quelques minutes; c’était la première neige de la saison.

Nous ne rentrons pas seuls à Bucarest; outre mon jeune confrère Frédéric

Damé, le général Falcoïano, directeur général des chemins de fer, et le

colonel Candiano Popesco, aide de camp du roi, s’en viennent dîner avec

nous. Le colonel, dont la physionomie martiale et l’esprit pétillant me

rappellent un peu le général Lambert, s’est couvert de gloire à Plewna.

C’est un chaud patriote, un libéral fougueux et un poète de talent,

m’a-t-on dit. De quoi parlerait-on avec deux militaires distingués,

sinon de la guerre? De la guerre d’hier et de celle qui peut-être

s’allumera demain. Ces messieurs nous parlent des Turcs, leurs anciens

ennemis, avec une profonde estime. Ils admirent de bonne foi ce pauvre

soldat musulman qui a tant de courage et si peu de besoins. Ils parlent

très modestement d’eux-mêmes, mais ils ont une légitime confiance dans

la valeur physique et morale de leurs hommes, et ils envisagent

stoïquement l’avenir qui n’est pas rose, vu d’ici. La diplomatie a

beaucoup créé dans ces derniers temps, mais elle n’a rien organisé. Elle

a constitué deux royaumes indépendants qui dépendent l’un et l’autre de

leur puissant voisin, l’empire austro-hongrois; nous voyons en revanche

deux principautés vassales de la Porte se livrer plus ou moins

spontanément à la Russie. On a cédé beaucoup à la Grèce, mais on ne l’a

ni contentée ni désarmée; on a donné aux Roumains la Dobrudja, mais on

leur a pris la Bessarabie; la Dobrudja vaut la Bessarabie; peut-être

même se vendrait-elle plus cher dans une étude de notaire, mais le

patriotisme calcule-t-il ainsi? Quand le traité de Francfort nous a

violemment arraché l’Alsace et la Lorraine, nous eût-on consolés en nous

octroyant la Belgique? Aux yeux de l’optimisme le plus résolu, tous les

pays détachés de la Turquie sont un terrain d’intrigue qui peut

redevenir en peu de jours un champ de bataille; la Russie et l’Autriche

s’y disputent la prépondérance, y sèment l’or à pleines mains, y font

travailler l’opinion par leurs agents les plus habiles. Dirons-nous

qu’elles y préparent la lutte ouverte à bref délai? Ce serait peut-être

beaucoup, mais les peuples pas plus que les hommes n’échappent à leurs

destinées et les deux grandes puissances orientales de l’Europe doivent

se heurter tôt ou tard dans les plaines que nous parcourons si gaiement.

Des flots de sang rougiront encore ce vieux Danube limoneux; la lutte

qu’on ne saurait éviter sera d’autant plus formidable que l’Allemagne a

promis son concours à l’Autriche et que la Turquie n’est ni morte ni

résignée à se laisser mourir. Que deviendront, au jour de la tempête,

les petits États mis au monde par le traité de Berlin? La Roumanie est

décidée à vivre; elle ne fera pas bon marché de son autonomie. Mais elle

a des revenus terriblement limités; son budget de cent vingt millions

suffirait à peine à l’entretien de l’armée. Il faut pourtant alimenter

tant bien que mal les autres services publics; les ministres se

contentent de douze cents francs par mois; le préfet de police de

Bucarest en a sept cents, tout juste assez pour payer la location d’une

voiture; les sous-préfets, deux cent cinquante, chiffre peu rassurant au

point de vue de la moralité administrative. Le roi m’a conté tout à

l’heure qu’il avait fait venir de France en consultation un forestier

consommé et qu’il n’épargnerait aucun effort pour reboiser le pays.

Mais, avant de planter un seul arbre, il faudrait protéger contre la

main des hommes et la dent des troupeaux les arbres tout venus qui ne

demandent qu’à vivre; et malheureusement le garde forestier et le garde

champêtre manquent partout.

Bah! qui vivra verra! Nous approchons de Bucarest, nous faisons un bout

de toilette, et, vers dix heures du soir, quelques bons fiacres

découverts attelés de chevaux endiablés nous emportent le long d’une rue

interminable, bordée de maisons assez basses, très propres et

généralement neuves, jusqu’au restaurant à la mode. On nous y sert un

excellent souper où l’esturgeon remplit avec succès le rôle principal.

Je croyais aimer le caviar frais, mais je ne le connaissais que de

réputation. Quant au sterlet, qui n’est autre chose que l’esturgeon dans

l’âge tendre, je vous souhaite, ami lecteur, de le goûter une fois au

naturel comme on nous l’a servi, sans ail, sans paprika, sans aucun de

ces condiments féroces dont la cuisine hongroise a coutume de

l’empoisonner sous prétexte de le rendre meilleur. M. Campineano,

ministre de l’agriculture, et l’un des hommes les plus distingués du

royaume, présidait le repas, qui fut très gai, arrosé de vins excellents

et couronné d’une demi-douzaine de toasts que je me ferais un plaisir de

citer si nous avions eu derrière nous un sténographe. Le bon Damé me

reconduisit à la gare après minuit; je m’endormis avec délices; je

rêvais que le train, parti de Paris vingt-quatre heures après nous, se

faisait attacher au nôtre, qu’on donnait le signal du départ et qu’en

une heure et quelques minutes nous arrivions à la frontière de Roumanie.

Et comme le songe et la réalité ne faisaient qu’un dans ce miraculeux

voyage, il se trouvait que j’avais rêvé juste, car à six heures trois

quarts nous mettions pied à terre à Giurgewo, et nous n’avions que le

Danube à traverser pour entrer dans la Bulgarie par Roustschouk.

De Pontoise à Stamboul · 第 7 / 24 题